‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 21 sur 161 · GUERRIER · texte numérisé non relu

GUERRIER

(Bronze de la colleciioii de M. Gréau. )

d'Égine, la taille est trop amincie, les fesses trop saillantes, les muscles tenseurs des cuisses trop accentués. Mais le mouvement général du héros, haussé sur la pointe des pieds et portant le corps en avant pour mieux viser, est très juste; Tanatomie du torse est très bien étudiée, et la saillie de Fépaule droite, violemment portée en arrière, ainsi que la différence apparente de longueur des bras, sont franchement accusées : l'artiste connaît à fond le corps humain, et, avec la conscience scrupu-

leuse des âges primitifs, il ne cherche à atténuer ni à dissimuler rien de ce qu'une attitude juste peut avoir de disgracieux. La tête est bien vivante et d'une grande énergie. La grosseur du nez, la musculature vigoureuse des joues, l'épaisseur des lèvres font songer au Briitus de

Michel-Ange'.

A tout seigneur tout honneur : parmi les monuments de l'art du V siècle, notre premier regard est dû à la tète en marbre de la marquise de Laborde : admirer une œuvre de Phidias n'est pas un plaisir souvent donné aux Parisiens. J'ai dit une œuvre de Phidias, et, en eflfet, quoique aucun texte ancien ne lui attribue clairement les frontons du Parthénon, les fouilles d'Olympie, en nous faisant connaître le style de ses deux principaux émules, ont donné une très grande force à la croyance, en quelque sorte intuitive, que ces marbres sont bien de lui. Aucune incertitude d'ailleurs sur l'origine de la tête de la marquise de Laborde : grâce aux dessins pris par Carrey avant l'explosion de 1687, on sait qu'elle provient du fronton ouest du Parthénon et de la statue de la Victoire placée sur le char auprès d'Athéna. Morosini trouvait ce groupe particulièrement beau; avant d'évacuer Athènes, il essaya de l'enlever; mais l'ébranlement produit par l'explosion avait été tel, qu'aux premiers efforts faits par les ouvriers, tout tomba par terre et se brisa ^ Le secrétaire du capitaine général, San Gallo, ramassa la tête de la "Victoire et l'emporta à "Venise, où elle resta longtemps oubliée. En 1824, elle fut vendue à un négociant autrichien, David "Weber, possesseur de quelques antiques. "Weber en reconnut la noble origine et la signala au monde savant dans une brochure publiée en 1825, et accompagnée d'une fort mauvaise gravure. Otfried Muller la publia de nouveau en i832 dans ses Monuments de l'art antique. Enfin, en 1840, M. de Laborde, de passage à Venise, eut l'heureuse fortune de pouvoir l'acheter aux enfants de "Weber et l'adresse de la soustraire à la vigilance de la douane autrichienne.

La tête de la Victoire a beaucoup souffert : outre les ravages faits par la pluie à l'épiderme du marbre, le nez, les lèvres et le menton, ainsi

1. On chercherait en vain ù vérifier cette comparaison sur le dessin joint à ces lignes. Ce dessin a dû être fait un peu à la hâte, et l'exécution s'en est naturellement ressentie.

2. Dépêche de Morosini au doge, publiée par M. de Laborde : Atliàies aux XV% XVI' et .xvir siècle!, t. II, p. 227 et suivantes.

qu'un morceau de l'occiput, ont été brisés lors de la chute, et peu adroitement restaurés. Néanmoins il reste assez de parties intactes pour que Ton demeure saisi d'admiration devant cette grandeur sans effort, cette majestueuse simplicité, cette grâce virginale unie à cette fierté divine. Quelles leçons ce débris mutilé peut donner à nos plus grands artistes, dont certes je ne méconnais point le talent, mais qui oublient trop souvent, dans la recherche de l'eff'et et de l'originalité, que les seules choses réellement belles sont les plus vraies et les plus simples!

Rien ne saurait soutenir la comparaison avec l'œuvre de Phidias. Et pourtant si, après avoir admiré la sublime grandeur que son ciseau a donnée à la sculpture, on veut se faire une idée de ce que p>ouvait être la peinture à la même époque, sous le pinceau des Polygnote et des Micon, on regardera avec une vive curiosité la belle cylix à figures rouges signée du peintre Brygos, et exposée par M. de Bammeville. Brygos est un de ces artistes de la première moitié du v" siècle dont le style s'est modifié sans cesse, car, dans cette p>ériode fortunée, l'art progressait aussi vite qu'en Italie dans les premières années du xy° siècle. Parmi ses œuvres, la coupe de la collection Campana qui représente le jugement de Paris a encore de la sécheresse et de la raideur; la coup>e de l'institut Stàdel à Francfort, dont la décoration est empruntée au mythe éleusinien, et celle que nous décrivons à présent, montrent déjà plus de souplesse dans le dessin et d'ampleur dans la composition. Celle enfin où est figurée Héra poursuivie par les Satyres n'a presque plus aucune trace d'archaïsme.

La coupe de M. de Bammeville montre à l'intérieur Briséis debout, versant à boire à un vieillard assis sur un trône. A l'extérieur est représenté le massacre de la famille de Priam par les héros grecs. La furie de la mêlée n'ôte rien à l'harmonie des lignes; la composition est serrée sans être confuse; le dessin est simple et large. Le jeune guerrier grec, qui, après avoir terrassé Andromachos, s'élance sur Andromachè armée d'un pied de banc, est surtout d'un mouvement superbe. Par quelle singulière inconsistance de goût l'amateur qui a su apprécier cette pièce d'une beauté sévère peut-il supporter la vue de ces deux lécythi, le premier repeint d'un bout à l'autre, le second seulement aux trois quarts, de cette Vénus remplie de son, digne de la devanture d'un bandagistc, et de cette figure couchée dont le corps et la tête, pour n'être pas plus antiques l'un que l'autre, n'en font pas ensemble meilleur ménage? Combien la cylix de Brygos, le miroir signalé plus haut, et huit ou dix jolies

statuettes, feraient plus fière figure s'ils étaient délivrés de cette mauvaise compagnie!

La coupe de Doris de la collection Paravey, sur laquelle est représentée l'Aurore enlevant du champ de bataille le cadavre de son fils Memnon, est d'un dessin un peu dur et sec'. Doris se montre avec plus d'avantage dans quelques autres de ses peintures. La coupe de Chachrylion,qui m'appartient -, n'est pas non plus au nombre des œuvres principales de l'artiste dont elle porte la signature : ce qui en fait l'intérêt, c'est d'abord qu'on y distingue nettement, dans le corps de l'hoplitodrome, im détail rarement visible, la trace de l'esquisse préparatoire; ensuite que, seul parmi les dix coupes connues de Chachrylion, elle a été trouvée en Grèce; elle est ainsi une preuve du grand commerce de vases qui se faisait entre les diverses parties du monde hellénique.

Doris et Chachrylion ont dû vivre l'un et l'autre au milieu du V' siècle. Mégaclès doit, au contraire, avoir travaillé vers 420 ou 400. Il n'est connu que par un seul vase, une charmante petite pyxis, ou boîte à fard, de provenance athénienne, passée dernièrement de la collection de M. Barre dans celle de M. de Hirsch^. Le couvercle en est décoré de lièvres, animaux consacrés à Aphrodite; le pourtour, des cènes empruntées à la toilette et aux distractions des femmes dans l'intérieur du gynécée. L'œnochoé de M. Dutuit, sur laquelle est figurée une Artémis ailée caressant un faon*, et l'hydrie de la comtesse Dzialynska, décorée d'une figure de l'Aurore, sont aussi des vases d'un beau caractère.

Il est bien probable que les anciens tenaient les coroplastes ou modeleurs de figurines en moindre estime que les fabricants de vases : ceux-ci, en effet, ont parfois signé leurs œuvres; ils avaient donc conscience de leur valeur et jouissaient d'une certaine notoriété; ceux-là, au contraire, ne nous ont jamais transmis leurs noms, et pourtant jusque dans les produits de leur industrie dédaignée, on trouve maintes fois, non seulement le charme primesautier et bon enfant qui semble propre à la terre, mais le grand style de la sculpture et la sévère dignité du marbre. Il en est ainsi, par exemple, de la figurine de Coré, trouvée à Athènes et dont je suis possesseur. Elle est coupée à mi-corps, comme l'étaient souvent les images des divinités chthoniennes : la fille de

Page 1