Frœhner, Musées de France, pi
Déméter est censée à demi sortie de terre, à demi cachée sous le sol. Elle est vêtue du péplos dorien, et a les cheveux serrés dans le bonnet ou xûcTi; dont se coiffaient les jeunes vierges. L'ampleur de la poitrine, la rectitude hiératique des plis du vêtement, le port ferme et hautain de la tête, rimpassible sévérité des traits inspirent le respect et révèlent la
(Plaque en hroiize repoussé de la collection de M. Carapaiios.)
déesse à laquelle étaient données les épithètes de ^d-via, la puissante, et de âyv/, la pure.
Nous ne pouvons, car le temps nous presse, nous attarder à regarder dans la même vitrine une autre Coré, en pied, celle-là, et également majestueuse, mais d'une facture bien moins fine. Mieux vaut nous diriger encore une fois vers la collection si variée et si instructive de M. Gréau, où nous appellent deux des bronzes les plus admirables qui soient au Tocadéro. Le premier est une déesse debout et vêtue, désignée dans le catalogue de l'Exposition rétrospective de 1866 comme une Junon, et dans laquelle M. Fr. Lenormant, avec toute raison, à mon avis, recon-
naissait alors une Aphrodite'. Je n'affirmerais point que cette statuette soit exactement de l'époque qu'elle paraît : le costume, l'attitude sont de la première moitié du v' siècle ; la manière dont est traité le modelé des jambes et du visage fait au contraire songer à certaines œuvres du début du iv% auxquelles, par un respect religieux de la tradition, on conservait encore la rigidité archaïque, alors que depuis longtemps les artistes savaient donner au corps toute la souplesse et l'élasticité de la vie. Ces imitations du style d'une époque antérieure n'étaient pas rares chez les Grecs, et nous en trouvons encore un exemple dans la collection dodonienne de M. Carapanos : la plaque repoussée, où est figurée la dispute d'Apollon et d'Hercule pour la possession du trépied de Delphes, a la raideur des figures éginétiques, tandis que la correction classique des profils ne permet pas de la faire remonter plus haut que qSo. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette petite question de date, et que la statuette de M. Gréau soit de quelques années plus ancienne ou plus moderne, elle n'en est pas moins un des plus beaux bronzes antiques parvenus jusqu'à nous. La déesse est debout, vêtue du costume dorien aux plis simples et étoffés, et la tête ceinte d'une couronne que décorent des fleurons; l'épaisseur formée sur le front par les boucles ondulées de la chevelure projette sur le visage penché une ombre qui donne à la figure une suave expression de pudeur, une grâce mystérieuse et voilée; la gorge, d'une fermeté virginale, soulève le vêtement ; les jambes sont rapprochées l'une de l'autre, et nulle part le corps n'a plus de largeur qu'à la poitrine; les pieds, chaussés de sandales assujetties par une bride passée entre les doigts, sont travaillés avec un soin minutieux; et la merveilleuse qualité du bronze, la patine d'un vert doux et harmonieux dont le temps l'a revêtu, ajoutent encore un charme de plus à ces formes d'une exquise élégance.
Je préfère encore, et de beaucoup, malgré les mutilations qu'elle a subies, la seconde statuette. Celle-ci, trouvée près de Tarente, représente un guerrier debout, peut-être un capitaine haranguant ses troupes. Sa poitrine large et bombée est revêtue de la cuirasse de métal (pa>.o9wpa^) dont les deux pièces, reliées par des agrafes latérales et par deux bretelles p»lacêes sur les épaules, épousent le modelé du corps. Des bandelettes de cuir (-ispu-j-e,-) protègent le haut des bras et les cuisses, exactement comme sur les statues de grands personnages de l'époque impériale
I. Fr. Leiiormajit, Les Antiques i l'Exposition rétrospective des Ckumps-Ély^às (Galette des Beaux- Arts de février 1866).
COMBAT DE POLLOX ET DE LYNCEE.
(Plaque en bronze de la collection de M. Carapanos.)
romaine, et pourraient induire en erreur sur la date de la statuette. Ce harnais militaire a commencé à être en usage vers le milieu du iv" siècle, et il a été porté par les officiers d'Alexandre avant de l'être par les empereurs. Ce qui est bien grec d'ailleurs, ce sont les cnémides qui recouvrent les jambes, et le casque percé de deux trous pour les yeux (irspixsça^aLa aùXùmç), qu'au moment du combat on rabattait sur la figure, et qu'en temps ordinaire on portait levé, de manière à laisser la face à découvert. La cuirasse, ses bretelles et ses franges étaient ornées de damasquinures qui ont en grande partie disparu; au-dessus du sternum était sans doute un masque de Gorgone, et sur l'abdomen ainsi que sur les cnémides courent des rinceaux d'argent. La pose du guerrier est aisée et naturelle, en même temps que digne et noble. Le modelé est large et simple; la tête surtout, levée et en mouvement, est d'un superbe caractère. L'ombre du casque et les épaisseurs sommairement massées de la barbe concentrent l'attention sur la partie expressive du visage, sur les yeux profonds et pleins de pensées, le nez ferme et droit, les joues martelées par les fatigues subies, et la bouche entr'ouverte sous une moustache fièrement tordue. En regardant la photographie de ce bronze, il faut un effort pour se rappeler que c'est une statuette de moins de 25 centimètres, et non pas une statue.
A côté de ces deux merveilles la collection de M. Gréau a encore plus d'un bronze digne d'attirer les regards. Un guerrier nu dont les formes élancées sont d'un modelé un peu sec, un Silène ventru portant sur ses épaules une amphore, une tête d'Athéna au casque curieusement disposé, appartiennent également à l'époque à laquelle nous sommes maintenant parvenus, à la fin du iv*" et au m" siècle. Un torse d'Apollon jeune est plus beau encore, malgré sa mutilation, malgré l'épaisse couche d'oxyde qui empâte ses formes d'une élégante sveltesse. N'eûtelle que ces quelques pièces, la collection de M. Gréau provoquerait encore l'admiration de tous les connaisseurs et l'envie de tous les musées; mais les bronzes grecs n'en sont que la moindre partie. La série des bronzes romains, qui sera tout à l'heure étudiée par un fin et érudit appréciateur, M. Benjamin Fillon, est encore plus nombreuse et plus remarquable.
Bien souvent déjà nous nous sommes arrêté devant la vitrine de M. Carapanos, et chaque fois, que l'objet momentané de nos préoccupations fût la période primitive ou celle du plein développement de l'art, nous y avons trouvé des merveilles à admirer; chaque fois nous nous en
L^ART GREC AU TROCADÉRO. -g
sommes éloigné à regret. Rcvenons-y donc encore un moment, car l'art du siècle d'Alexandre n'y est pas moins bien représenté que celui des autres époques. Une plaque repoussée que décore une Scylla élevant son triple corps au-dessus des flots de la mer est d'une facture un peu sèche; mais la difficulté de combiner ensemble des formes différentes y