‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 25 sur 161 · JONGLEUSE · texte numérisé non relu

JONGLEUSE

(Terre cuite de la collection Je M. Lccuyer. )

seulement par le nombre et la beauté des pièces, niais surtout par leur

virgmite.

Ces heureux temps, où les plus jolies figurines se vendaient à Athènes 100 ou 200 francs au plus, ne durèrent d'ailleurs que fort peu. En quelques mois, les prix de vente décuplèrent; chaque marchand d'Athènes eut son agent à Tanagra, chaque trouvaille donna lieu à une sorte d'enchère, si bien qu'on commença, à Skhimatari même, à parler de 5oo et de 1,000 drachmes et que toute la population valide aban-

donna le travail des champs pour se consacrer aux fouilles. La route de Thèbes fut suivie jusqu'à plus de deux heures de distance, jusqu'aux hameaux de Patzaïtaes et de Moustaphadès. Celle de Chalcis, qui passe au milieu même de Skhimatari, celle d'Aulis, qui en est toute voisine, furent explorées presque aussi loin. Celle d'Athènes par Oropos, à travers la plaine de Kokkali (K.o-^jta'Xeiov, l'ossuaire)^ fut excavée jusqu'au delà de Staniatœs; le chemin de montagne d'Athènes, par les maquis de Kapsa Spitia et la passe de Viglia (Phylé), fut fouillé jusqu'à Liatani, point au delà duquel il s'engage dans les rochers. Lorsque le gouvernement grec s'avisa d'interdire les fouilles et de faire occuper militairement les villages, on continua de travailler pendant la nuit. Tout d'ailleurs, ou peu s'en faut, était déjà fait. Aujourd'hui de grandes tramées blanches, produites par l'apport à la surface des terres du sous-sol, s'étendent à perte de vue à travers les champs et les vignes et indiquent les fouilles faites. Les gens du pays évaluent à 6 ou 8,000 le nombre des tombeaux ouverts par eux ; mais il s'en faut de beaucoup que dans tous on ait trouvé des figurines : un bon quart en effet ont resservi à l'époque romaine et ne contiennent rien; d'autres ont été, à l'époque grecque ellemême, vidés par des voleurs (le pillage des sépultures, la Tujiêtdpuyia, était une industrie très lucrative et très pratiquée) ; la moitié au plus sont restés intacts. Encore, dans tous ceux qui sont creusés au milieu des alluvions rougeâtres et perméables des vallées, les figurines ont été tellement attaquées par l'humidité qu'elles se fendillent et s'effritent en miettes au premier contact de l'air; c'est seulement lorsque les tombeaux sont creusés dans les couches d'argile blanche adossées au flanc des collines que les terres cuites sont bien conservées et peuvent être retirées entières ; parfois même, mais bien rarement, elles ont encore leurs couleurs. Quant à celles qui étaient placées sur le couvercle des tombes, elles sont toutes brisées, et font probablement été à dessein, au moment même des funérailles. Les marchands d'antiquités recueillent avec soin tous ces débris, les recollent en combinant ensemble des morceaux provenant de terres cuites différentes, mais d'attitudes semblables, et couvrent ensuite le tout d'une couche de blanc sur laquelle ils appliquent des peintures et de la boue : c'est ainsi que sont faites ces figurines aux roses vifs, aux bleus éclatants, qui voudraient nous faire croire que les Grecs connaissaient déjà, il y a vingt et un ou vingt-deux siècles, des sels métalliques dont la préparation a fait la gloire de tel ou tel chimiste de notre temps. L'épuisement de la nécropole de Tanagra et la cessation

presque complète des fouilles ont, depuis deux ans, rendu ces fraudes plus lucratives et plus fréquentes.

Pour quel motif ces figurines ont-elles été mises dans les tombes ? Sont-ce des divinités protectrices du mort, ou bien de simples mortels, compagnons de son existence terrestre, et destinés à lui rappeler les plaisirs qu'il a goûtés dans cette vie et les amis qu'il a quittés? Pas un

rEMME ASSISE.

(Terre cuite de la collcclion de E. Bellon. )

seul texte dans la littérature ancienne ne permet de répondre à cette question. Du moins, c'est en vain que les archéologues ont depuis cinq ans feuilleté les auteurs les plus inconnus : pas le plus petit lambeau de phrase n'est venu satisfaire leur curiosité. Aussi la discussion continuet-elle encore entre ceux qui voient dans ces figurines des divinités de l'Olympe ou de l'Hadès et ceux qui les rabaissent à la condition des humains. D'un côté, un vaillant et vigoureux champion, M. Heuzey, sans s'effrayer de l'isolement où il reste, soutient avec beaucoup de

science et de talent le caractère divin de ses protégées; de l'autre, une troupe nombreuse d'adversaires ferraille de son mieux contre lui et pare, avec succès je crois, toutes ses attaques, mais sans parvenir à lui porter de coup décisif. Le moment serait mal choisi pour rentrer dans la mêlée ; les controverses dogmatiques n'ont point place dans un compte rendu; ce qui nous intéresse ici, et ce qui est incontestable, c'est le charme exquis de ces figurines. Faites avec une rapidité extrême, presque toujours peu poussées, elles n'en montrent pas moins, chez les modestes ouvriers qui les fabriquaient, une étourdissante fertilité d'invention, un sentiment délicieux de la forme, une profonde intelligence de la vie. L'aspect d'ébauches qu'elles conservent les rend encore plus séduisantes. Elles nous révèlent dans l'art grec un côté non seulement nouveau, mais inattendu, le côté familier, fantaisiste, bon enfant. Mortelles ou déesses, ces femmes, si vives d'allure, si pimpantes, nous en disent plus sur la vie de tous les jours, sur les costumes à la mode, sur les attitudes habituelles, sur les mœurs enfin, que la lecture d'une douzaine d'in-folios et que la contemplation des plus sublimes chefs-d'œuvre de la statuaire ,

De toutes les collections de figurines tanagréennes exposées au Trocadéro, la plus belle sans contredit, tant par le nombre que par le choix, est celle de M. Camille Lécuyer. Nous donnons ici le dessin d'une des plus jolies pièces qu'elle renferme, et qui se trouve être en même temps l'une des plus favorables au système des interprétations mythologiques. Rien en effet n'empêche d'y reconnaître Aphrodite et Éros ; il est vrai qu'il est également possible de n'y voir qu'une simple mortelle : la poésie du IV' et du ni' siècle abonde en petites pièces où des femmes causent familièrement avec l'Amour, l'appellent, le caressent et folâtrent avec lui; c'est là un thème inépuisable pour les faiseurs d'épigrammes : quoi d'étonnant à ce que les coroplastes l'aient développé à leur manière? Pourquoi n'auraient-ils pas représenté une femme cherchant à retenir par quelque présent l'Amour prêt à. s'envoler loin d'elle? Même incertitude pour une autre figurine de M. Lécuyer, une jeune femme assise sur un rocher et donnant à manger à une colombe posée sur son genou. La colombe est sans doute l'oiseau d'Aphrodite, mais c'est aussi l'un de ceux que les femmes prenaient soin d'apprivoiser et de nourrir : c'était pour elles une distraction aussi grande que pour les hommes d'élever des cailles et des coqs. Qu'est-ce encore que cette autre femme, assise pareillement sur un rocher, mais le torse nu, et qui dans sa main droite, nonchalamment appuyée sur la cuisse, tient une balle rouge, tandis que

de la main gauche, portée en avant, elle semble s'apprêter à en saisir au vol une autre ? La balle et la pomme ne conviennent pas moins à Aphrodite que la colombe; mais le jeu de balles était fort à la mode chez les

îi A r- r. H A N T t.

[ Terre cuite de la collection de M. Rajet. )

jeunes filles; lancer à quelqu'un une balle, ou mieux encore une pomme mordue, était aussi une manière fort employée de déclarer son amour. Dans un passage des Nuées, Aristophane recommande à un jeune homme « de ne jamais aller chez une danseuse, de peur que, pendant qu'il restera bouche béante à la regarder, la courtisane, en lui jetant

go L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION.

une pomme, ne lui fasse perdre sa bonne renommée ». Dans un vase du Musée de Naples', l'Amour jette une balle à une jeune fille, et la scène est complétée par la légende : « On m'a lancé la balle ». Tout le monde enfin connaît les beaux vers de Théocrite : « Galatée lance des pommes à tes brebis, ô Polyphème, et se plaint que le berger est insensible à l'amour; mais toi, malheureux, tu ne la regardes même pas, et tu restes assis à jouer doucement de la syrinx. Vois! cette fois elle vient d'atteindre le chien qui suit ton troupeau, gardien vigilant; et lui aboie en regardant vers la mer, et les flots au doux clapotis reflètent son image tandis qu'il court le long de la grève. » L'habitude que les courtisanes avaient d'attirer ainsi l'attention avait même fait former le verbe composé pVjërAsîv. Celui qui prendrait pour des Aphrodites toutes les statuettes grecques qui représentent une femme tenant une balle ou une pomme s'exposerait, je le crains bien, à commettre de fort irrévérencieuses confusions.

Une femme qui en porte une autre sur ses épaules et marche d'une allure rapide représenterait, si l'on admet les explications mythologiques, Déméter ramenant de l'Hadès sa fille Coré : il n'y a là en effet rien d'impossible. Mais tout à côté nous trouvons un petit groupe où l'action est toute semblable, et où les deux personnages sont, à n'en pas douter, deux toutes jeunes fillettes : ici donc, plus de Coré ni de Déméter, plus de retour de l'Hadès : au lieu de tout cela, un simple jeu d'enfant, jeu connu d'ailleurs par les textes, l'èçeSpiacaô; : le perdant était condamné à porter le vainqueur à une certaine distance. Aujourd'hui encore, dans une espèce de jeu de balle, les gamins d'Athènes imposent au maladroit qui s'est laissé toucher une pénitence semblable.

Les seuls personnages divins dont la présence dans les tombes de Tanagra soit incontestable et fréquente sont les génies ou les êtres d'ordre inférieur qui symbolisent les plaisirs des sens. M. Lécuyer possède une remarquable suite d'Amours : les uns jouent à la balle, les autres pourchassent des oiseaux ou laissent maladroitement envoler ceux qu'ils tenaient dans leurs mains. Ses Silènes sont aussi bien curieux : l'un d'eux, aux chairs grasses et molles, à la face d'une ignoble laideur, est assis presque nu sur un rocher, et adresse les plus caressants sourires au petit Dionysos, qu'il tient sur ses genoux et qui se démène en pleurant et en poussant des cris. Un autre, au visage encadré d'une épaisse che-

I. Lcnonnant et de Witte. Élite des monuments càamosrdfluqucs, t. Vf, pi. 60.

velure et d'une longue barbe, est assis sur une outre encore presque pleine, et, avant de l'ouvrir, jette au spectateur un regard d'effronterie hébétée. Le vieil esclave reproduit ci-dessus nous transporte décidément dans la vie de tous les jours. Le dos tourné, la marche traînante, il accompagne son maître au gymnase et tient à la main Taryballe pleine d'huile, le strigile et les gantelets. Impossible de mieux exprimer la

APHRODITE AN'ADYOMENE.

(Terre cuite dorée de la collection de M. Belloii.)

paresse, l'avilissement et la rouerie sournoise qui sont, en tout temps et en tout pays, les fruits de la servitude.

11 serait trop long d'énumérer, encore plus de décrire, tout ce qu'il y avait d'intéressant dans la vitrine de M. Lécuyer. Citons cependant encore une femme debout, noblement drapée dans son himation et ne montrant qu'une partie de son visage, comme le faisaient les Thébaines et comme le font aujourd'hui les Turques; un jeune éphèbe nu, le pétasos sur l'épaule, le front surmonté de la couronne de feuillage des-

tinée à donner à la tùtc un peu de fraîcheur; enfin deux terres cuites qui proviennent de fabriques dont les produits sont fort rares : Athènes et Hermione en Argolide. La première, l'Athénienne, est une jongleuse entièrement nue et qui passe la jambe à travers un cerceau qu'elle tient dans ses deux mains; la tête surtout en est très fine. La seconde est une caricature troussée avec la verve la plus spirituelle : un pancratiaste s'avance vers son adversaire; il tend en avant ses mains, garnies de courroies et de morceaux de p^lomb destinés à rendre les coups plus terribles. Son nez écrasé, ses oreilles toutes tuméfiées, ses lèvres injectées de sang, font de sa tète quelque chose d'informe et de hideux. L'exagération des muscles du torse contraste singulièrement avec la maigreur des jambes, petites, sèches, incapables de porter un tel corps. L'effet comique est irrésistible, la science des formes étonnante.

La vitrine de M. Bellon contenait une des plus jolies figurines de Tanagre qui fussent au Trocadéro : c'est une femme assise sur nn rocher, une Déméter douloureuse si l'on veut; tout enveloppée d'un amp)le himation à travers la fine étoffe duquel on distingue les formes du corps, elle incline, avec une expression de douce mélancolie, sa tête encadrée dans les plis du voile, comme celle des madones de Cimabuë; le modelé est ferme et sobre, l'aspect sévère et vraiment grand. Une promeneuse voilée, la tête penchée par une tristesse assagie, est également fort élégante. Un masque de vieillard au front osseux et sillonné de rides, aux traits ressentis, à la longue barbe blanche, est d'une exécution puissante.

De toutes les terres cuites béotiennes de M. Gréau, celle que je préfère est un vieux Silène assis sur un rocher, et dont la pose abandonnée et somnolente est suffisamment expliquée par l'outre à moitié dégonflée sur laquelle il pose sa main. La facture est large, et la fatigue de l'ivresse exprimée sans exagération , sans grossièreté , sans que les lignes deviennent disgracieuses. Une femme assise, tenant l'Amour sur ses genoux, est d'une attitude fort élégante, mais l'Amour lui-même est gauchement posé; tout à l'heure il va tomber à terre : sans doute c'est un de ces accessoires qu'il arrivait parfois aux coroplastes d'ajouter au gré de leur caprice, et sans qu'ils eussent été prévus par le modeleur de la maquette primitive. Une figurine de très petite dimension, une danseuse voilée et qui jette hardiment son pied en avant, me paraît une œuvre plus complètement réussie : la pose en est gracieuse et le mouvement bien rendu. Ce type de la danseuse voilée est fréquent parmi les terres

cuites de Béotie, mais Texemplaire de M. Gréau est le plus joli que je connaisse.

M. de Bammeville possède un groupe un peu lourd comme facture, mais curieux comme sujet, un Silène entraînant une Bacchante court vêtue et qui se laisse assez volontiers conduire. La même composition se retrouve en plus petit sur un miroir de Corinthe : sans doute c'était un motif courant et dont on s'inspirait dans les ateliers d'industries

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