CALICE DE TRAVAIL ESPAGNOL
(Collection de M. Steiii.)
Didron l'avait appelé en publiant dans les Annales archéologiques ^\a. gravure que nous reproduisons, est encore un exemple du goût des orfèvres français et du soin qu'ils apportaient dans l'exécution des pièces où l'or et l'argent entraient en proportion notable.
Un petit reliquaire, appartenant à M. V. Gay, formé d'un cylindre de cuivre, orné de cristaux de roche cabochons, — posé verticalement sur un pied circulaire dont la tige est comme d'habitude interrompue par un bouton, — et amorti par un petit toit conique, est par son élégance un charmant spécimen de l'orfèvrerie de cuivre au xiii" siècle.
Nous arrivons maintenant à une série de chefs-d'œuvre dont l'Allemagne peut revendiquer une partie. Il s'agit de la croix et des deux monstrances que M. Basilewsky a réunies dans la même vitrine que le calice qui nous a occupé plus haut. Nous reproduisons la croix.
Elle est surtout un chef-d'œuvre de la statuaire de l'extrême fin du xnr siècle. Le saint Jean et la 'Vierge, ainsi que le Christ en or repoussé, sont comparables aux plus belles statues contemporaines, et absolument de même style. Mais lesquelles ? Sont-ce celles de nos cathédrales du centre de la France, ou bien celles qui décorent, par exemple, le portail latéral de la cathédrale de Strasbourg ?
Nous posons cette question parce que cette croix est de même provenance que le calice, et parce qu'un détail semble y montrer une influence allemande. Les figures de l'Église et de la Synagogue occupent les deux lobes des extrémités des bras de la croix. Or la Synagogue porte comme attribut une tête de chevreau, parce que l'animal servait de nourriture aux Juifs vers la Pâque. Ce même attribut, suivant un renseignement que nous a donné le R P. Ch. Cahier, est porté par la Synagogue dans la cathédrale de Fribourg et dans celle de Strasbourg.
Or, si le symbolisme est celui qui avait cours sur les bords du Rhin, le style est celui qui dominait sur ceux de la Seine.
C'est celui des figures du portail de Saint-Étienne à la cathédrale de Paris, du portail de la Calande, qui est de 1280, à la cathédrale de Rouen, et non celui des figures si énergiques du portail latéral de la cathédrale de Strasbourg.
Notons, de plus, que le revers de cette croix, plus original peut-être que sa face, est orné dans ses médaillons ciselés de monstres doués d'une grande ressemblance avec ceux des portails de Rouen et de Lyon.
Pour nous, en résumé, cette croix peut avoir été fabriquée sur les bords du Rhin, mais par un artiste français, et des plus éminents.
Les deux monstrances qui accompagnent la croix proviennent de la cathédrale de Bàle et sont deux pièces magnifiques de l'orfèvrerie allemande des commencements du xiv^ siècle.
L'une, en argent doré décoré d'émaux translucides, est formée d'un cylindre de cristal de roche porté sur un pied polylobé par l'intermédiaire d'une haute tige à nœud, abrité sous une pyramide élevée comme un clocher et accosté de deux contreforts que dominent les statues de saint Henri et de sainte Cunégonde auxquels elle est consacrée. Sur le pied, en effet, huit médaillons en émail translucide sur relief repré-
sentent quelques traits de la légende des deux saints couronnés. Nous donnons un dessin de cette pièce ainsi que le détail d'un des médaillons qu'on trouvera plus loin, celui où saint Laurent, qui ici remplace Tarchange Michel, pèse Tàme du roi et la fait entrer au ciel en faveur d'un certain calice qui joue un rôle important dans sa légende.
RELIQ^UAIRE EN FORME DE BRAS.
(Musiie d'antiquités de la Seine -Inférieure.)
L'autre, également en argent doré et aussi décorée d'émaux translucides et de feuillages rapportés, doit sortir du même atelier, et affecte une forme analogue dans son support, mais la monstrance est circulaire et abritée sous un haut fronton à jour porté sur deux contreforts latéraux. Tous les sujets figurés sur les émaux ont trait à l'Évangile, sauf un qui représente saint Columban, ce qui peut faire supposer que ce
joyau conservait de ses reliques. En tout cas, il n'était point destiné à porter processionnellement l'hostie, ainsi que sa forme pourrait le faire croire, la fête du Saint-Sacrement ayant été établie postérieurement.
Quiconque a pu examiner dans Téglise de Saint-Géréon, à Cologne, la grande quantité de bustes reliquaires consacrés à quelques-unes des onze mille vierges, reconnaîtra sans peine comme oeuvres allemandes ceux des deux femmes reposant sur des soubassements en argent repoussé dont l'un provient de la collection Soltykolf, et qui sont tous deux aujourd'hui dans la collection Basilewsky.
Les orfèvres n'avaient pas toujours des métaux précieux à façonner, et ils devaient souvent se contenter du cuivre. C'est en cuivre, en effet, qu'a été battu le chef reliquaire exposé par M. Desmottes; c'est dans le cuivre également qu'ont été repoussés, au xni" siècle, les deux petits anges d'une si belle tournure, de M. le marquis de Vogué, et d'une telle finesse d'exécution que la ligne de soudure qui monte verticalement sur l'un d'eux nous prouve seule que nous n'avons pas affaire à une fonte à cire perdue.
Avant que d'aller plus avant, nous devons signaler dans la collection Basilewsky trois disques de consécration, deux du xm' siècle, l'un du xiv'', et deux du xif au xni'' dans la collection de MM. Seillière. Les uns sont décorés d'émaux champlevés qui nous indiquent qu'ils sont de fabrication allemande. Ces disques à jour, en cuivre ciselé avec quelques parties d'argent estampé et rapporté, étaient des croix de consécration portées par des figures d'apôtre, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, comme dans celle d'Aix-la-Chapelle, comme au chœur de la cathédrale de Cologne, où d'ailleurs elles sont de pierre.
Signalons aussi « l'escaufaille à la main » du xni" siècle que possède M. Gréau. C'est une boule creuse, qui renfermait une lampe ou des charbons ardents, que le prêtre posait sur l'autel afin de se réchauffer les mains. Ponnnn ad calefaciendas inaniis, trouve-t-on dans les inventaires. La pomme de M. Gréau est posée sur un petit pied, et est de cuivre gravé des bustes des douze apôtres dans des médaillons circulaires, et dorée.
Les pèlerinages en terre sainte, surtout à main armée, qui du xn'' au xni" siècle firent apporter en France tant de reliques, témoignages de la visite des lieux consacrés par la légende, ont motivé un certain nombre de reliquaires d'un même caractère où chacun exposait sa collection de souvenirs.
MONSTRAnCE de saint HENRI ET DE SAINTE CUnÉGONDE, XH'' SIÈCLE.
(Collection de M. Basilewsky. )
238 UART ANCIEN A L'EXPOSITION.
M. Odiot en possède un en forme de tryptique, tout ajouré de rosaces renfermant chacune une relique dont une inscription indique la nature. On verra la gravure plus loin d'après un dessin de M. E. Violletle-Duc. M. Basilewsky en possède un autre de même genre, en outre de la croix dont une face est tout ornée de filigranes dont nous nous sommes occupé en commençant. Une longue inscription qui court le long de son revers indique qu'elle renferme une foule de souvenirs de Jérusalem : comme un morceau de la colonne où le Christ fut lié, un autre de son sépulcre, et un fragment de la lance qui Ta frappé.
L'orfèvrerie du xiv" siècle, dont nous avons déjà vu quelques échantillons, a encore à nous donner une reliure d'évangéliaire envoyée par la ville de Troyes. Sur le fond, la Crucifixion est représentée avec saint Jean et la Vierge comme à l'ordinaire sur le fond quadrillé si fréquent à cette époque. Sur les plats de l'encadrement orné de petites figures niellées sont les armes des comtes de Champagne, qui dateraient cette pièce d'orfèvrerie entre les années 1280 et i320.
Au xiv" siècle encore appartient un reliquaire en cristal de roche porté par deux anges, de la collection Basilewsky, ainsi qu'une pièce d'orfèvrerie civile, chose très rare. C'est une petite écuelle à bords obliques et droits, décorée au fond d'une rosace repoussée : pièce qui, réunie avec celle que possède la collection Sauvageot, au Musée du Louvre, devait trouver place dans l'écrin de cuir ciselé qui accompagne la première.
Un calice de la même collection, à coupe conique, décoré d'émaux translucides sur relief, représente l'orfèvrerie italienne du xiv° siècle.
Deux monstrances formées d'un cylindre vertical de cristal de roche porté sur une haute tige, flanqué de deux contreforts et dominé par un clocher, destinées à renfermer le corpus domini, inaugurent dans la collection Basilewsky le xv' siècle. L'une est certainement allemande par les armoiries qui y sont gravées. Ce sont des orfèvres d'au delà du Rhin qui ont fabriqué la plupart des pièces que nous allons avoir à indiquer.
C'est d'abord un ciboire de vermeil dont la coupe et le couvercle hexagones portent sur chaque face une figure d'apôtre en pied, indiquée par son nom et particularisée par l'attribut qu'on lui connaît aujourd'hui, mais dont la nature et la forme ne commencent à se fixer qu'à partir du xv" siècle; puis, au milieu dun certain nombre de statuettes d'argent repoussé d'un art plus ou moins savant, où nous voyons deux Vierges, un Saint Christophe et un Saint-Jean- Baptiste, c'est un saint évèque en
vermeil, d'époque un peu antérieure peut-être, mais d'une exécution en tout cas bien supérieure. — Il est debout sur un socle qui, malgré la complication de ses panneaux ajourés de style flamboyant et des contreforts qui les encadrent, semblera bien simple si on le compare aux socles du Saint Sébastien et du Saint Christophe de la collection Seillière,
RELIQ UAIRE DIT DES OISEAUX.
(Collection de MM. Seillière.)
et surtout aux merveilles d'orfèvrerie d'or qui servent de montures aux gemmes exposées par M. le baron Adolphe de Rothschild. Les Allemands, qui dès le xf siècle étaient réputés les premiers pour le travail des métaux, l'ont, non pas assoupli — car il se remarque toujours en leurs œuvres une certaine raideur — mais plié, contourné, chantourné, tordu, amenuisé au xv* siècle, mélange de végétation et d'architecture
combiné de cent façons diverses avec une fantaisie inépuisable et toujours nouvelle, si bien que devant leurs œuvres si compliquées on reste impuissant à pouvoir les décrire d'une façon à peu près intelligible. C'est ce sentiment que nous éprouvons devant la vitrine de M. le baron Adolphe de Rothschild.
Comment indiquer la monture de la coupe d'agate dont le couvercle est formé de trois castillets en avant-corps sur un édifice central qu'attaquent des hommes sauvages, dont la tige répète les mêmes saillies d'architecture militaire qui se dédoublent sur le pied qui devient hexagone, et se complique d'arcs enchevêtrés.
Même système pour la monture d'une monstrance cylindrique de cristal de roche, que surmonte un fruitelct émaillé.
Même système encore pour la monture d'un petit prisme de cristal de roche, qui a pour nœud un saphir cabochon, maintenu par trois contreforts en saillie, tandis c[ue le pied est quadrangulaire.
Il y a une ordonnance un peu plus simple dans la monture d'un gobelet à couvercle en cristal de roche, porté sur un dôme d'agate, monté en vermeil émaillé de bleu, et orné de branches de lis en saillie. Deux hommes en vermeil, armés de fléaux de chaînes, se tiennent debout de chaque côté du vase qui contenait sans doute quelque fragment des chaînes qui ont flagellé le Christ. Une paix où une vierge est représentée entre un abbé et une abbesse de l'ordre de Saint-Benoît, sous une arcade trilobée dont la gorge est garnie de feuillages et de marguerites rapportées dont une perle forme le cœur, est un charmant spécimen de la combinaison des pierreries avec les pièces de rapport.
Nous trouvons encore une statuette de la Vierge souriant à l'enfant Jésus qu'elle porte tout habillé, debout sur un socle à huit pans séparés par des contreforts à jour, œuvre gracieuse d'or et de vermeil, commandée par l'évêque ou l'abbé qui s'est fait représenter à genoux sur les moulures du socle et qui porte dans son écu « de gueules aux trois aiglesd'or ».
Est-elle française, est-elle allemande, la belle navette en lapis-lazzuli à monture d'or émaillé, qui commence à incliner déjà vers l'art du xvi^ siècle? Sa tige, creusée de quatre arcades garnies chacune d'une petite figure de saint en or émaillé, repose sur un pied à quatre lobes séparés par des redans. La monture qui relie le réservoir à son pied et le couvercle avec le réservoir est une combinaison de feuillages symétriques et de roses rapportés, alternant avec des cabochons et des perles
CROIX EN OR CISELÉ ET REPOUSSE (fIN DU XIll*^ SIÈCLE;
(Collection Je M. Basilesvsky.)
242 LWRT ANCIEN A L^EXPOSITION.
montées à griffe. Un dragon émaillé sert à lever le couvercle à chacune de ses extrémités.
Signalons encore le petit triptyque dont le tableau divisé en deux registres, subdivisés en huit compartiments au moyen d'arcatures surmontées de galeries à jour, représente huit scènes de l'enfance du Christ
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RELIQ^UAIRE EN FORME DE TRIPTYq^UE (xIV*" SIÈCLe)
(Collection de M. OJiot.)
exprimées par des figures d'or en relief sur un fond émaillé de bleu, tandis que sainte Barbe et saint Adrien sont représentés en émail translucide sur les volets.
La collection de M. le baron Gustave de Rothschild possède aussi un gobelet en cristal de roche porté sur trois cygnes, dont la monture, ornée de feuilles rapportées et de pierreries, est une œuvre digne des précédentes.
Un gobelet à couvercle gravé de grands rinceaux en argent, monté de vermeil, un mors de chappe dont les huit lobes nous montrent les neuf chœurs de la hiérarchie des anges ; une crosse dont la volute embrasse un abbé agenouillé devant la Vierge, mélange des formes du moyen âge et des formes de la Renaissance, de la collection Basilewsky, appartiennent encore à Fart allemand de la fin du w" siècle.
Parmi plusieurs pièces de la même collection, qui consistent surtout en paix et en calices, que l'art italien nous semble réclamer, nous signalerons surtout la grande croix processionnelle en argent émaillé, et garnie sur ses tranches de grands fruits coniques émaillés sortant d'un calice de feuilles déchiquetées. La cuillère en cristal de roche, garnie en ver-