COLOMBE EN ÉMAIL DE LIMOGES ( X 1 1 1 "^ SIÈCLE
{Collection de M. Basilewsky.)
les rencontrons pour la première fois. C'est dans la vitrine de M. Victor Gay une boîte de Hérault. Cette boîte affecte la forme d'un écu, et est en eflfet émaillée aux armes d'un Jean Dargies, mort en 1409. Les personnes chargées au moyen âge de remettre un message en portaient une semblable à la ceinture, ainsi que le montre la copie d'une miniature que M. Victor Gay a pris le soin de placer près de l'objet lui-même. Divers manuscrits et l'article d'un inventaire du xiv' siècle, viennent commenter ce monument et démontrer la constance de l'usage.
Cette boîte est parfois ronde, presque toujours armoriée et généralement trop petite pour le parchemin qu'elle est censée avoir dû contenir. Elle semble être surtout un insigne.
Dans l'envoi de M. Stein, avec un pied de chandelier de dimensions inusitées, il faut surtout signaler la serrure d'un cotîret de cuir garni d'écrinçons et de disques d'émail. Cette serrure, d'une admirable exécution, est circulaire, ornée d'un homme combattant deux dragons enlacés découpés à jour. Le moraillon, qui est double, est formé de deux dragons qui s'ajustent à charnière avec deux autres qu'ils semblent mordre, ainsi que le montrent d'ailleurs les reproductions que nous donnons.
M. Odiot, enfin, expose une applique formée d'une plaque de cuivre repoussé et découpée en forme de chevalier armé de toutes pièces, au
COFIRLT DE CUIR AVEC GARNITURES U LMAUX CKAMPLEVLS.
(Collection de M. Stein.
galop sur son cheval caparaçonné, dans le mouvement superbe donné aux ducs de Bourgogne sur leurs sceaux. Nous ferons remarquer que des ailettes protègent non seulement les épaules, mais aussi les genoux du chevalier : détail absolument nouveau pour nous. Des armoiries sont émaillées sur ces ailettes, qui datent des commencements du xix' siècle, ainsi que sur le caparaçon de sa monture. Nous ignorons l'usage de cette pièce.
Jusqu'ici nous ne nous sommes occupé que des émaux de Limoges. Les ateliers hmousins, qui ont fourni la France, l'Italie et l'Angleterre pendant trois siècles, du xii" au xiv, d'œuvres de cuivre émaillé, — œuvres parfois de pacotille, il faut bien l'avouer, — n'étaient pas les seuls cependant à travailler. Nous avons vu que l'atelier monacal de Conques pouvait revendiquer sa part dans l'introduction de l'émaillerie champlevée en France. Nous avons indiqué, à propos du bras reli-
202 UART ANCIEN A L-EXPOSITION.
quaire du Musée de Rouen, qu'un atelier avait dû exister dans cette ville au xin" siècle. Les ornements réservés sur Témail y ont en effet un accent de nature et une physionomie particulière.
Il en était certainement de même à Paris et auprès de tous les grands centres d'orfèvrerie, car nous devons dire que Tor et l'argent émaillés nous sont à peine connus par quelques rares exemples que le hasard
SERRURE DE COEFRET.
(Collection de M. Stein )
fait rencontrer de loin en loin, et que ces exemples nous donnent l'idée d'une finesse et d'une perfection de travail qu'est loin d'atteindre l'émaillerie sur cuivre limousine.
Pour l'Allemagne, nous connaissons les ateliers de Cologne et celui qu'avait établi, au xni' siècle, en Autriche, M' Nicolas de Verdun, qui y eut des successeurs au siècle suivant.
' Les émaux allemands, sans être abondants, ne sont pas rares dans les collections.
LES EMAUX CHAMPLEVÉS AU TROCADERO.
La collection Basilewsky, par laquelle il faut toujours commencer, en possède plusieurs : les apôtres de Tautel portatif dont la caisse est également décorée de figures d'ivoire; quatre plaques rectangulaires représentant la parabole du maître de la vigne avec de longues inscriptions ; deux des croix de consécration dont nous avons déjà parlé à
RELIQ^UAIRF, EN EMAIL CHAMPLEVE.
(Collection de M. Odiot.)
propos de l'orfèvrerie, et enfin deux reliquaires phylactères en forme de rosace, dont les scènes sont aussi expliquées par des inscriptions.
M. Odiot possède également un de ces reliquaires de fabrication allemande que nous publions. C'est une fort belle pièce, représentant les évangélistes sur ses quatre lobes arrondis autour d'une lentille centrale de cristal de roche.
204 LWRT ANCIEN A L'EXPOSITION.
M. Stein expose une plaque représentant la Conversion de saint Paul, qui est du xn" siècle par les costumes des soldats, et M. Victor Gay une autre plaque où Ton voit le tau inscrit pour la demeure des Juifs.
Le Musée de Saint-Omer a envoyé enfin une pièce d'vme importance exceptionnelle; ini pied de croix, tige à section carrée sur un dôme, publiée jadis par les Annales archéologiques.
A quel caractère reconnaît-on les émaux allemands ? A uaxertain goût dans le dessin et à la tonalité des émaux où le bleu vert domine, tandis que c'est le bleu violet en France ; enfin à la présence des inscriptions. Les hommes qui dirigeaient les ateliers allemands devaient être des religieux beaucoup plus savants que nos artisans de Limoges; et ils aiment à le montrer.
M. Victor Cay expose une petite plaque circulaire, qui figure deux oiseaux adossés au milieu de rinceaux symétriques en partie réservés, en partie émaillés, faisant saillie sur un fond doré, qu'il annonce comme étant hongrois, et du xni' siècle. C'est la première fois qu'il nous est donné de voir une pièce de ce genre de fabrication, où le fond n'affleure pas l'émail, et M. Victor Gay a certainement d'excellentes raisons pour justifier l'attribution qu'il donne à celle-ci.
L'Italie a aussi pratiqué l'éniail champlevé, mais nous ne pouvons lui concéder toutes les pièces que M. Victor Gay lui attribue.
Nous trouvons dans sa vitrine un mors de chape, une petite plaque carrée représentant un évêque, une plaque circulaire représentant la Visitation, qui est une œuvre d'une finesse exc^uise, qu'il étiquette comme provenant de l'Italie. Pour nous ces pièces sont françaises et du xiv' siècle. Leur fabrication n'est que le développement de celle adoptée pendant le xni'' siècle.
Que voyons-nous surtout pendant ce siècle? Des figures gravées en réserve sur un fond émaillé et diversement orné. Au xiv" siècle les ornements colorés disparaissent des fonds généralement circonscrits par des médaillons contrelobés, il ne reste que le bleu alternant avec le rouge ou le vert, mais la gravure des personnages acquiert plus d'importance. L'aspect de la pièce est plus froid, moins chatoyant, et en cela participe de l'aspect des miniatures et des vitraux de la même époque, qui est un peu triste dans ses colorations, si elle est tourmentée dans son dessin, et aiguë dans son architecture.
Aussi croyons-nous français de Limoges les deux ciboires à hautes
tiges de la collection Basilewsky, décorés de figures d ange en réserve dans des médaillons polylobés alternativement bleus, rouges ou verts; la belle croix processionnelle et la crosse de la même collection, où Ton reconnaîtra les caractères que nous venons d'indiquer.
Les Italiens ne nous semblent pas s'être jamais beaucoup occupés de l'émail champlevé. Ils étaient peut-être des artistes trop délicats pour le faire, et quand ils l'ont pratiqué c'a été pour le rédviire à l'état de fond, généralement très sombre, destiné à faire valoir des figures finement gravées.
C'est à ce caractère que nous reconnaissons comme italienne, et
NAVETTE A ENCENS DÉCORÉE d'ÉMAUX (xv*^ SIÈCLE ),
(Collection de M. Stein.)
peut-être siennoise, la navette à encens, exposée par M. Stein, que nous publions. Sur le couvercle l'ange et la Vierge de l'Annonciation sont gravés en buste et pour ainsi dire niellés, tant l'émail qui remplit la gravure et couvre le fond est de couleur noire.
La vitrine de M. Victor Gay montre aussi une navette de même travail et représentant le même sujet, ainsi qu'une plaque circulaire polylobée, qui représente saint François d'Assise recevant les stigmates.
Il suffit de comparer le style de ces figures avec celui des pièces que nous revendiquons pour le xiv" siècle français, afin de se convaincre que les unes et les autres appartiennent à deux arts différents.
Les Italiens avaient mieux à faire. Ils ont peut-être inventé, mais
ils ont surtout pratiqué les émaux translucides sur relief qui s'accordent si bien avec 1 or et l'argent doré de leurs orfèvreries.