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ÉTOFFES ET DENTELLES

N se servait, en Grèce et à Rome, de laine ou de toile pour les habillements ordinaires, très rarement de soie ; cette dernière étoffe était encore pour ainsi dire inconnue des anciens. Les tissus de soie qu’on rencontrait à la cour des empereurs, chez les patriciens ou les riches citoyens, provenaient de l’Orient et se payaient au poids de l’or. Introduit sous le règne des empereurs, l’usage de la soie demeura rare au moins jusqu’au milieu du IVe siècle. Mais, vers cette époque, le luxe des vêtements devint excessif. Non seulement on rechercha les tissus précieux par la matière, tels que la soie mélangée de fils d’or, mais on se mit aussi à orner les étoffes de figures variées. Nous savons par le témoignage d’Astérius, évêque d’Amasée à la fin du IVe siècle, que, de son temps, l'art de couvrir de broderies les habits et les étoffes, ou d’y produire des dessins avec la trame de diverses couleurs, était arrivé à une grande perfection. Voici en quels termes ce prélat s’élève contre le luxe outré des vêtements à son époque : « On est avide, dit-il, d’avoir pour soi, pour sa femme et ses enfants, des vêtements, ornés d’animaux, de fleurs et de figures sans nombre, dé sorte que, quand les riches viennent à se produire en public avec ces vêtements, ils ressemblent à des surfaces couvertes de peintures. Et il arrive quelquefois que les enfants se rassemblent, les montrent au doigt en riant, et leur laissent à peine un moment de répit. On voit là des lions, des panthères, des ours, des taureaux, des chiens, des forêts, des rochers, des chasseurs, et tout ce que les peintres savent copier dans la nature. Ce n’était donc pas assez d’orner ainsi les murailles ; il fallait animer les tuniques mêmes ainsi que les manteaux qui les couvrent. Ceux et celles qui ont plus de religion parmi les riches suggèrent aux artistes des sujets tirés de l’histoire évangélique, et font représenter Notre-Seigneur au milieu de ses disciples, ou bien

ses divers miracles, les noces de Cana avec les amphores, le paralytique portant son lit

sur ses épaules, l’aveugle guéri par un peu de boue, l’hémorrhoïsse touchant la frange des vêtements du Christ, Madeleine aux pieds du Sauveur, Lazare sortant du sépulcre ; et ils se figurent en cela faire une œuvre pie et se couvrir d’habits agréables à Dieu ! »

Lorsque, au VIe siècle, sous l’empereur Justinien, la culture du ver à soie eût été introduite dans l’empire d’Orient, l’usage des tissus de soie devint plus commun.

Jusqu’au XIIe siècle, ces tissus ne se fabriquaient qu’à Constantinople, en Grèce, en Orient et dans le midi de l’Espagne. Cette dernière contrée, occupée par les Sarrasins, possédait déjà au IXe siècle, dans la petite ville d’Almerîa, située non loin de Malaga, un centre important de fabrication dont les produits étaient très estimés en Europe. D’Almerîa la culture du ver à soie et les ateliers de tissage se répandirent, pendant les siècles suivants, dans toute l’Andalousie. Au XIe siècle, lorsque la Sicile était encore sous la domination des Maures, il existait déjà quelques fabriques de soie à Palerme; mais ce ne fut qu’au milieu du siècle suivant, vers l’année 1 146 ou 1 147, après l’expulsion des Musulmans, que l’industrie séticole y devint florissante et prospère, grâce aux efforts intelligents du roi normand Roger, secondé dans son œuvre par des ouvriers qu’il avait amenés avec lui au retour d’une expédition militaire en Grèce. Les tissus d’or et de soie fabriqués dans la célèbre manufacture de Palerme connue sous le nom d 'hôtel de Tirai , furent recherchés pendant tout le moyen âge.

Ces tissus, généralement très épais et très solides, sont tantôt unicolores, tantôt ornés de dessins d’animaux, de plantes, de fleurs et de fruits, employés dans un but purement décoratif, sans qu’on ait cherché à y attacher une signification symbolique. Très souvent aussi on y trouve des inscriptions arabes. Seules, les étoffes fabriquées par des chrétiens à Constantinople, en Grèce et en Sicile, portent parfois des scènes empruntées à l’histoire de l’ancien et du nouveau Testament, ou des figures symboliques.

Fig. 1. — Orfrois d'une chape du commencement du xive siècle ; Eglise d’Harlebeke

L'art de fabriquer des tissus de soie fut importé en Italie au XIIIe siècle. Ce fut la ville de Lucques qui le reçut la première. Dès l'an 1 248, on y voyait un grand nombre d'ateliers de tissage pour les étoiles précieuses. A la suite des guerres civiles qui désolèrent la ville de Lucques pendant les premières années du XIVe siècle, les tisserands lucquois émigrèrent dans les villes voisines où régnaient la paix et la tranquillité, et ils y transportèrent leur industrie. Grâce à cette émigration, les fabriques de soie se multiplièrent à Venise, à Milan, à Gênes, à Bologne, à Florence et dans plusieurs autres villes du centre et du nord de l'Italie.

Les dessins décoratifs qui ornent assez souvent les tissus de soie fabriqués en Italie au XIIIe siècle et pendant une partie du XIVe sont régulièrement copiés sur des étoffes orientales ; ils imitent presque servilement les animaux et les végétaux de ces étoffes, et reproduisent même parfois les inscriptions arabes qui s’y rencontrent, mais en lettres dénaturées et, par conséquent, indéchiffrables. Les figures symboliques et les sujets empruntés à l’histoire de l’ancien et du nouveau Testament, qu'on ne trouve qu’exceptionnellement sur les tissus siciliens ou italiens avant le milieu du XIVe siècle, apparaissent fréquemment après cette époque ; ils sont entourés ou dépourvus d'encadrements.

Au XVe siècle, l’industrie de la soie se propagea de plus en plus vers l’ouest et le nord de l’Europe. La Suisse, la France et la Belgique, qui toutes possédaient depuis le XIIIe siècle quelques métiers isolés pour la fabrication de la soie, du velours et du satin, virent alors leurs ateliers se multiplier.

L’immigration des tisserands italiens en France eut lieu pendant la dernière moitié du XVe siècle. Lyon et Tours cherchèrent le plus à favoriser cette immigration. Chacune de ces deux villes s’attribue l’honneur d’avoir, la première, attiré dans ses murs des phalanges de tisserands italiens. Quoiqu'il en soit, il est certain que, dans l'une comme dans l’autre, il existait déjà vers l’année 1470 des corporations nombreuses de

Fig. 2. — Orfrois d’une chape de 1525 environ ; Cathédrale de St-Bavon à Gand

tisserands et de marchands de soie, auxquelles le roi de France octroya des franchises et des privilèges étendus.

La Flandre aussi s’était acquise, dès le XIIIe siècle, une grande renommée par la fabrication de tissus précieux, dont les matières premières, lui étaient fournies par l’Angleterre. Les principales villes flamandes qui à cette époque possédaient des métiers pour le tissage de l’or et de la soie étaient Bruges, Ypres, Gand, Malines et probablement Louvain. De toutes les étoffes de prix fabriquées en Flandre la plus recherchée était le satin de Bruges. Il y en avait de deux genres : l’un entièrement de soie, l’autre avec la chaîne seule de soie et la trame de lin ou de toute autre matière. Comme à Lyon et à Tours, ce furent des Italiens, et particulièrement des Vénitiens et des Florentins, qui, arrivés en Flandre, firent prospérer à Bruges la fabrication de ces tissus.

Broderies. Les animaux, les feuillages et les autres figures dont les Musulmans décoraient les tissus qu’ils fabriquaient en Orient et en Espagne n’avaient aucune signification symbolique pour les chrétiens. Pour obvier à cet inconvénient, l’Église

Fiy. 3. — Chape xvie siècle ; Collection de M. Vermeersch

introduisit, dès le IVe siècle, l’usage de représenter par la broderie, sur les tissus dont elle se servait, des sujets religieux enpruntés à l’ancien et au nouveau Testament; ou à l’histoire des saints. Dans ces broderies abondaient l’or, la soie et les perles.

Au VIIe et au VIIIe siècle, l’art de la broderie était très prisé en Occident. Nous savons qu’à cette époque, il s’éleva à une grande prospérité dans les Iles Britanniques. La Belgique aussi suivit le mouvement des pays voisins . Deux saintes sœurs , sainte Harlinde et sainte Relinde , établirent un atelier pour la broderie au monastère d’Aldeneyck qu’elles avaient fondé sur les bords de la Meuse, non loin de Maeseyck. Plusieurs bandes d’orfroi d'un travail remarquable, dues à l’aiguille de ces religieuses, et conservées encore aujourd’hui dans le trésor de l’église de Maeseyck, permettent de juger du degré d’avancement où cet art était arrivé chez nous dès le commencement du VIIIe siècle.

Pendant la période romane, on réalisa de nouveaux progrès. Il existe encore un certain nombre de broderies du XIe et du XIIe siècle. La plus célèbre, celle dite de Bayeux, est brodée en laine sur un fond de toile de lin.

Dès la lin du XIIIe siècle, l’art de la broderie, appelé très justement au moyen âge peinture à r aiguille, acupictura , avait acquis une grande perfection ; il se développa de plus en plus pendant le XIVe, et atteignit son apiogée au commencement du siècle suivant. A ce dernier moment, trois contrées se distinguaient particulièrement par leurs talents et leur adresse dans la confection des broderies : c'étaient la Belgique, les provinces rhénanes et la Bourgogne. Les deux principaux centres de fabrication se trouvaient à Arras en Flandre, et à Cologne sur le Rhin; à ces deux centres on peut ajouter, en seconde ligne, plusieurs autres villes, telles que Bruges, Malines, Liège, Tournai, Haarlem et Reims.

En Italie, en Espagne et dans le midi de l'Europe, où de nombreux ateliers de tissage, en pleine activité dès le XIVe siècle, produisaient un grand nombre d’étoffes de

Fig. 4. — Cotte de héraut d’armes xvnie siècle; Musée de l’hôtel de ville de Gand

soie ornées de figures et de dessins variés, l'art de la broderie fut presque complètement négligé au XVe siècle. Les étoffes brodées de cette époque, que l’on trouve encore aujourd'hui dans quelques trésors des églises d’Italie, proviennent presque toutes des Pays-Bas, et , pour cette raison . portent , en italien , de même que les tapisseries de haute-lisse fabriquées en Flandre, le nom d 'ara^ff, c’est à dire étoffes d'Arras.

Notre Exposition renfermait quelques broderies très remarquables.

Les trois chapes reproduites par les fig. i , 2 et 3 nous fournissent des spécimens des belles broderies religieuses des XIVe, XVe et XVIe siècles. La cotte de héraut d’armes de la fig. 4 est une œuvre toute flamande ; nous nous rappelons avoir vu en 1878, à l'Exposition du Trocadéro, deux cottes entièrement semblables, envoyées par l’Espagne et qui ont, sans doute, été importées dans ce pays sous le règne de Charles-Quint ou de Philippe II, lorsque nos relations artistiques avec l’Espagne

étaient très fréquentes. Les habits brodés (fig. 5 et 6) nous renseignent touchant l’état de l'art du brodeur à une époque plus rapprochée de nous.

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