‹ L'art ancien à l'Exposition nationale belgeChapitre 26 sur 46 · ÉVENTAILS · texte numérisé non relu

ÉVENTAILS

NE jolie femme, dit un proverbe arabe, est née avec une couronne de roses dans son berceau. Tout fleurit autour d’elle, et tout ce quelle fait porte l’empreinte de sa grâce.

Le galant fils du Prophète, auteur de ce madrigal parfumé, nous permettra certes d’étendre un peu ce don merveilleux, et d’ajouter : Que tout ce qui l’entoure, et à plus forte raison tout ce qu’elle touche, jouit également de ce privilège charmant.

Quand on examine le milieu dans lequel se meut une jolie femme, on ne voit partout que séductions, enchantements, sourires ; et la vie ne paraît être pour elle qu’un enivrement délicieux, une fête perpétuelle.

Parmi tous les objets, souvent d'un goût exquis, portant ainsi l’empreinte de sa grâce, l'éventail brille au premier rang. Les bijoux merveilleux qui semblent, après tant d’années, avoir gardé quelque chose du charme des femmes qui les portaient, contribuaient également à parer l’idole ; mais, acteurs sans conviction, ils se contentaient de l’entourer d’une auréole brillante, ne prenant aucune part à Faction. L’éventail, lui, combattait de son côté en amateur, et achevait de mettre en déroute un ennemi, déjà ébranlé par une mouche assassine posée avec art sur un teint avivé par la poudre.

A ces seigneurs, toujours l’épée au côté, ou la dague à la ceinture, la femme n’avait à opposer que ce fragile rempart de soie, ou de plumes. Mais c’était bien suffisant ; de toutes les armes qui formaient l’arsenal de la coquetterie féminine , celle-ci était la plus dangereuse et la plus meurtrière ; surtout quand elle était soutenue par l’artillerie de deux beaux yeux.

Merveilleuse pour l’attaque, cette arme était encore supérieure pour la défense. Que d aveux brûlants, tempérés par des réticences habiles, ont laissé échapper ces

fragiles te'moins de tant de mystérieuses aventures, dont ils ont e'té les confidents charmants, et discrets.

Cette discrétion est d’autant plus méritoire, que ce ne sont pas des instruments passifs, sans expression, et sans langage. Pour apprécier leur éloquence, il faut les voir, non pas inertes dans une vitrine, mais déployant toutes leurs séductions dans cet art difficile, que nos aïeules possédaient si bien. Entre les mains d’artistes habiles, l’éventail parcourt, par la gradation de ses mouvements, toute la gamme expressive, dans l’éternelle symphonie du sentiment. S’agite-t-il avec mollesse, en se refermant parfois paresseusement, c’est qu’il prend une part distraite à une conversation, fort aimable, peut-être, mais sans surprises, et aussi sans émotions. Soudain un bruissement sec, semblable au cliquetis des armes se fait entendre. Une parole imprudente, un mot contenant peut-être une révélation cruelle, vient d’être prononcé. D'un mouvement nerveux, rapide comme la pensée, l’éventail étend brusquement son envergure, et fiévreusement il agite l’air ambiant tout chargé d’orages. Il ne caresse plus le visage, mais trahit les impulsions les plus secrètes, d’un cœur profondément troublé.

Ce dépit se change-il en colère, se trouve-t-on en présence d’une rivale réelle, ou imaginaire ! Alors dans cette main si fluette, se détendront des nerfs d’acier, qui écraseront, et mettront en poussière le fragile petit chef-d’œuvre, qu’on regrettera peut-être le lendemain. Je ne vous souhaite pas, lecteur inconstant et volage, d’être la cause de si impétueux transports. Cependant, vous l'avouerai-je ? La haine me semble mille fois préférable à l’indifférence ; et je vous plains de tout mon cœur, si, à votre approche, on laisse l’éventail tristement suspendu à la ceinture. Hélas ! trois fois hélas ! il faut désespérer à tout jamais, car si l’on désarme dédaigneusement en votre présence, c’est que vous êtes décidément bien peu dangereux.

L’histoire de l’éventail est aussi ancienne que celle de l’Humanité. Sans faire de grands efforts d’imagination on peut facilement se représenter l’homme le plus primitif saisissant une feuille flexible pour rafraîchir l’air brûlant qu’il respire. Avec un peu de bonne volonté, nous pourrions même montrer Adam et Eve dans le paradis terrestre éprouvant le besoin impérieux de se rafraîchir, à l’aide des feuilles de figuier légendaires, dont ils devaient, quelques instants après, faire un tout autre usage.

Mais sans remonter si haut, nous trouvons les traces indélébiles de l’existence de l’éventail aux époques les plus reculées, sur les fresques, et les bas-reliefs qui f couvrent en grand nombre les monuments Assyriens et Egyptiens.

C’était alors un écran demi-circulaire qu’on portait devant un personnage illustre.

Il est probable que déjà, on s’en servait aussi pour chasser les mouches. L’éventail était également fort répandu dans la Grèce, et à Rome. Dans YOreste d’Euripide, un esclave Phrygien raconte « qu’il a effleuré d’une douce fraîcheur les cheveux d'Hélène endormie, avec un éventail de plumes ». II est du reste fréquemment représenté sur les vases Grecs et Etrusques que possèdent les musées. On employait ordinairement des plumes montées de diverses manières, mais on fabriquait aussi des éventails avec des planchettes de bois très minces. C’étaient les tabellœ dont parlent Ovide et Properce.

Chez les Egyptiens il avait un caractère sacré, et les prêtres d'Isis étaient

accompagnés d'acolytes qui agitaient le flabellum formé de plumes d’oiseaux. Plus tard, dès les premiers siècles du Christianisme, on en avait fait également un instrument du culte. Les Pères de l'Église le considéraient comme nécessaire à la célébration des saints mystères, pour chasser les mouches, qui seraient tentées de se poser sur les espèces consacrées.

L'éventail se trouve mentionné fréquemment au moyen âge dans les inventaires du clergé. Aujourd’hui encore dans les cérémonies solennelles du culte catholique, on voit le pape porté sur la Sedia Gestatoria, ayant autour de lui des dignataires ecclésiastiques qui agitent aussi le flabellum formé de plumes d autruche.

L usage de l’éventail, ou esmouchoir, devint presque général dans la vie privée aux XIe et XIIe siècles. On se servit des plumes de l’auîruche, du corbeau, et surtout du

Éventail en vernis Martin (xvme siècle) ; Collection de M» So.mzée

paon. On ne tarda guère à employer des manches d'ivoire, ou d’or, parfois enrichis de pierreries, et probablement d'émaux.

Les inventaires royaux mentionnent souvent ces objets de toilette. Un de ces documents, du roi Charles V de France (i38o), porte : « un esmouchoir rond qui se ploieye en yvoire, aux armes de France et de Navarre, à un manche d’ybénus » ; et plus loin « deux bannières de France pour esmoucher le roy quand il était à table, semées de fleurs de lys brosdées de perles. » Ce dernier extrait prouve que l’usage d’agiter les éventails emmanchés à un long bâton, n’était pas encore tombé en désuétude.

Les mœurs et les habitudes italiennes de la cour, sous le règne des derniers Valois, devaient singulièrement propager le goût, et l’habitude de l’éventail. Ces objets alors d’un grand luxe, servaient presque exclusivement aux dames nobles , qui se les procuraient chez les parfumeurs italiens, venus en France à la suite de la reine Catherine de Médicis. Cependant, nul ne s’étonnera en apprenant que le roi Henri III faisait grand usage de l’éventail. Ce souverain qui avait déjà emprunté aux femmes, le fard pour animer le teint et les pâtes émollientes pour adoucir la peau devait nécessairement s’emparer aussi de leurs objets de toilette.

Voici la curieuse description que donne à ce propos Pierre de l'Estoile :

« On lui mettoit à la main droite un instrument qui s’estendoit, et se replioit en y donnant un coup de doigt, que nous appelons ici un Esventail. Il estoit d’un vélin aussi délicatement découpé qu’il estoit possible, avec de la dentelle à l’entour de pareille étoffe. Il estoit assez grand, car cela devoit servir comme d’un parasol pour

se conserver du hasle, et pour donner quelque rafraîchissement à ce teint délicat »

Trois espèces d’éventails étaient alors en usage. Les éventails de plumes, les petits éventails en forme de drapeaux, d’origine Mauresque, importés d’Italie ; et les éventails ronds et plissés remis à la mode récemment. Au XVIIe siècle, on les fabriquait en cuir, en taffetas et en papier, et l’on voyait paraître pour la première fois les montures de nacre, délicieusement travaillées à jour. Les éventails chinois, étaient aussi recherchés avec ardeur, surtout ceux de laque, qu’on ne tarda pas du reste, à contrefaire en Hollande et en Angleterre. La Chine fut également l’inspiratrice des éventails dits brisés qui firent leur apparition à la fin du règne de Louis XIV.

Avec le XVIIIe siècle, grâce au talent d’artistes de mérite, qui ne dédaignèrent pas

Eventail peint sur vélin (Louis XV); Collection de Mme la vicomtesse de Jonghe

d’illustrer ces fragiles feuilles de vélin, l’éventail opéra sa dernière transformation, et reçut cet aspect charmant et artistique que nous admirons. Ces maîtres couvrirent un nombre considérable de feuilles, de leurs compositions faciles et spirituelles, empruntées aux tableaux de Teniers, de Vanloo, de Watteau, de Boucher, etc.

Ces deux derniers artistes passent même pour en avoir peint un grand nombre. La chose n’est pas impossible, surtout pour Boucher, qui durant le cours de sa longue carrière , couvrit de son pinceau gracieux , et de son coloris le plus rose , des plafonds, des trumeaux, des décorations de théâtre, des clavecins, des chaises à

porteurs, des voitures de gala Nous ne parlerons ni des tableaux, ni des dessins,

ces derniers au nombre de plusieurs milliers, de ce maître qui trouva encore le temps de diriger la manufacture des Gobelins, et de peindre pour elle des motifs de tapisseries.

Mais en admettant que cet artiste fécond ait signé, sinon de son nom, du moins de sa touche facile, quelques-uns de ces éventails, nous sommes encore loin du nombre prodigieux qu’on lui fait endosser avec une vraie générosité. Enfin n’insistons pas ! respectons les heureuses illusions des amateurs qui attribuent bravement tous les christs aux Duquesnoy, toutes les belles œuvres d'orfèvrerie à Benvenuto Cellini, tous les fers ouvrés à Quentin Metzys, tous les jolis éventails à Boucher.

En tout cas, c'est le même petit art coquet, et quelque peu libertin. Ce ne sont partout que grands seigneurs, et « honnestes dames » prenant part à des fêtes galantes, ou bien assistant à l'apothe'ose d'une divinité d’opéra mollement couchée sur un nuage, et entourée d'une couronne de petits amours roses, et peu frileux. On assiste également à la résurrection des personnages bien connus de la comédie italienne ; tout ce petit monde de Mezzetins, de Colombines, de beaux Léandres et de tendres Isabelles , se meut spirituellement dans les grands parcs régulièrement tondus par le Notre.

Un autre genre d’éventails fut également fort répandu au XVIIIe siècle ; entièrement composés de feuilles d'ivoire très minces, ils sont ornés dans leur partie inférieure de sujets chinois sur fond d’or, et ils offrent dans le développement de la partie supérieure, de grandes compositions mythologiques ou historiques, dans la manière

Eventail peint sur vélin (Louis XV,:

Collection de Mme Paul Morren

de Lebrun. Ce qui les distingue surtout , c’est la présence de ce vernis, d’une extrême finesse, que le peintre de voitures Martin inventa au commencement du règne de Louis XV, et qu’il appliqua sur des boîtes, des étuis, des carnets, des encoignures et sur les panneaux des somptueux carrosses de gala.

Cette fabrication d’éventails en vernis Martin, s’étendit rapidement dans les Pays-Bas, et presque tous ceux exposés sous ce nom, furent fabriqués dans ces contrées, où l’on réussit probablement à contrefaire le produit de maître Martin.

La chance propice qui a toujours favorisé l’éventail, ne s’est pas démentie un seul instant. Plus heureux que bien des chefs-d’œuvre tristement échoués dans le cabinet

de quelque archéologue quinteux, le plus grand nombre de ces petites merveilles, qui brillaient comme des fleurs dans les vitrines de notre exposition, n’ont jamais connu ces vicissitudes du sort.

Les mains les plus charmantes les ont maniés tour à tour, et les femmes aimables qui les possèdent aujourd’hui n’ont pas seulement hérité des trésors artistiques de leurs aïeules mais aussi de leur grâce exquise, et de leur séduisante beauté.

Apres avoir fait miroiter tous ces éventails devant vos yeux éblouis, nous voudrions vous indiquer, indulgente lectrice, la manière la plus adroite de jouer de ce petit instrument, qui eut pour virtuoses les adorables Célimènes de la maison de Molière. Mais toute femme possède un instinct de coquetterie qui lui révélera les plus charmants secrets, le jour où s’éveillera pour la première fois en elle le désir de plaire; L’amour est le souverain maître ! et nous aurons beau nous évertuer, à tous nos conseils elle répondra, comme l’Agnès de l’immortel comique :

Horace avec deux mots en ferait plus que vous.

En attendant cet Horace rêvé, nous voulons mettre pourtant sous vos yeux quelques utiles préceptes ; et, fidèles à notre rôle rétrospectif, c'est au siècle dernier que nous emprunterons ce qu’on pourrait appeler la théorie de l’éventail.

Dans la comédie mêlée d’ariettes : Ninette à la cour , de Favart, créateur de ce genre que nous appelons aujourd’hui opéra comique, Fabrice, confident du prince Astolphe, fait revêtir d’habits magnifiques l’ingénue que son maître veut séduire, et lui présente un éventail. A quoi cela sert-il? demande Ninette.

Page 1