ART ITALIEN
SALON L. SOMZÉE
'ART italien était représenté de façon très complète à notre Exposition. M. L. Somzée avait aménagé dans un salon, qui portait son nom, une partie de sa belle collection, récemment augmentée par quelques achats importants faits à la vente de San Donato.
A l’exemple des collaborateurs du catalogue de l’Exposition, nous nous sommes décidés à consacrer quelques pages spéciales à la description des principaux objets de cette précieuse collection.
Afin de procéder par ordre, et avant de décrire les magnifiques spécimens de l’art ancien, qui sont rangés dans les vitrines, accrochés aux murailles ou placés à profusion sur les meubles, parlons tout d'abord du « Bacchus » en marbre reproduit fig. 3. Cette statue provient de la collection de San Donato. Sans l’attribuer d’une façon précise à un maître contemporain de Praxitèle, on peut affirmer qu’elle est digne d'être rangée au nombre des chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque. De même que « L’Amour essayant son arc », également exposé par M. L. Somzée, ce marbre a été apporté d'Espagne en France par le prince de Canino, puis, vendu au propriétaire du domaine de Pratolino.
Revenons à l’art industriel. Le verre qui orne la lettrine placée en tête de ce chapitre est un des rares échantillons des célèbres fabriques de Murano et date du XIVe siècle environ, c’est à dire de l’époque où, par décret du Grand Conseil de Venise, les verreries furent transportées de cette ville dans l’île de San Michèle de Murano.
Fig. i. — Terre de Murano (xive siècle)
Le caractère de la bordure qui encadre le décor principal prouve qu’alors l’influence Orientale n’avait point complètement disparu ; ce fait est d’autant plus intéressant à constater que les figures du sujet allégorique sont dessinées avec une naïveté qui indique déjà les premiers tâtonnements d'un art nouveau ; on devine que bientôt la formule Occidentale va naître.
Le verre est teinté « dans la masse » en beau brun-clair; les petits personnages, qui forment un cortège nuptial, les arbres, le terrain et les perles de la bordure sont appliqués en relief au moyen de fondant (silicate de plomb) coloré à l’aide d’oxydes métalliques.
Il faudrait plusieurs volumes pour décrire les belles faïences exposées dans ce salon, mais nous nous bornerons à signaler les pièces remarquables et les noms de quelques-uns des auteurs de ces vases, de ces coupes, de ces plats si merveil-
leusement décorés. Citons avant tout le plat qui représente Daphné changée en laurier pour échapper aux poursuites d’Apollon ; au revers se trouve le monogramme du maestro Giorgio Andreoli, le plus justement célèbre de ces artistes fameux ; puis, un grand plat représentant, sous forme allégorique, les dangers auxquels la présomption expose la jeunesse. Dans la partie supérieure est retracée
Fig. 4. — Altare en faïence potychrome
l’aventure de Phaè'ton conduisant le char du soleil; au revers une inscription latine explique le sujet reproduit. En voici la traduction : « Phaëton, revêtu des habits de son père s'élance d'un bond du sein de l'Océan et brûle de ses roues ardentes tout ce qu'il rencontre sur son passage. » Ce plat en faïence d’Urbino a successivement fait partie des collections Larderel et Odiot ; le pendant, provenant de la collection Larderel, se trouve actuellement au musée du Bargello à Florence.
La coupe dite : d’Eléonore de Tolède, également en faïence d’Urbino, mérite une
mention toute spéciale, tant au point de vue historique qu'au point de vue artistique. Son origine n’est d'ailleurs point douteuse ; le blason des Médicis et de Tolède qu’on y remarque en est la preuve évidente.
Nombre de pièces importantes, dont nous ne pouvons parler faute de place, sont
signées par Xanto da Rovigo, Orazio Fontana, Giorgino et d’autres non moins connus.
Nous donnons fig. 4 un altare polychrome attribué à Giovanni da Cole ; notre dessin permet d'apprécier le sentiment expressif et simple à la fois de ce petit édicule, au caractère byzantin très accentué.
Une oeuvre de Lucca délia Robbia, que nous reproduisons fig. 5, fait encore partie de cette collection : c’est une vierge à l’enfant provenant du monastère de Santa Fiore (Toscane). Si, malgré la grâce naïve de ce groupe charmant, il était besoin d'une preuve d’authenticité, nous pourrions ajouter que l’église de Santa Fiore
Fig. 6. — Cassone de mariage de la famille Pazzi de Florence
ayant été enlevée au culte, la municipalité céda cette madone à son propriétaire actuel, M. L. Somzée. Mais le doute est-il possible, cette œuvre peut-elle être confondue avec celles des arrière-neveux du maître ?
Bien que nous n’ayons pas l'intention de raconter dans tous ses détails l’histoire
Fig. 7. — Panneau ; broderie vénitienne du xvn® siècle
de l'illustre florentin, nous ne croyons cependant point inutile de rappeler que Lucca délia Robbia naquit en 1 388 et que tout jeune il entra dans l’atelier de l'orfèvre Leonardo pour y apprendre à modeler. Chargé avec d’autres jeunes sculpteurs de faire les bas-reliefs du tombeau de la femme de Sigismond Malatesta, ses aptitudes extraordinaires le firent remarquer ; il exécuta bientôt après cinq petits sujets allégoriques pour le campanile de la cathédrale de Florence, et eut la gloire de les voir préférés
à ceux qu'avait d'abord sculptés le Giotto (*). Vasari croit que Lucca, cherchant un moyen expéditif d'exécuter les nombreuses commandes que lui attiraient ses succès, imagina de faire cuire le modèle en terre et de le recouvrir d’un enduit vitrifié pour le soustraire aux influences pernicieuses des variations atmosphériques. A sa mort, son neveu Andrea délia Robbia hérita de ses procédés et continua les travaux commencés en commun.
Fig. 8. — Daniel ; terre cuite de Ghiberti
Deux grands cassones, ou coffres de mariage, en bois sculpté et doré, à panneaux peints, faisaient partie des objets exposés par M. L. Somzée. Celui que reproduit
(*) A ce propos, une erreur s’est glissée au chapitre des faïences de Delft. Nous avions jugé bon de donner la reproduction de la superbe terre cuite de Lucca délia Robbia « Saint Jérôme » de façon à bien indiquer que l’influence italienne s’était fait sentir jusqu’en Hollande et que les faïenciers de Delft avaient, à l’exemple des céramistes d’Italie, émaillé de nombreuses statuettes et autres motifs en haut-relief. Ce Saint Jérome a été désigné à tort comme une imitation' italienne.
VÏS
notre dessin, fig. 6, est précieux à plus d'un titre ; d’abord la peinture en est fort belle et due sans conteste à un artiste de mérite de l’école du Pinturricchio ; de plus, l'épisode représenté offre un grand intérêt historique. Sur le panneau principal, celui que montre notre dessin, on voit la rentrée dans Florence de Pazzino dei Pazzi après la seconde croisade, pour laquelle il était parti en qualité de chef des patriciens. Le panneau de gauche représente la fiancée de Pazzino dei Pazzi, saluant son retour en lui offrant une fleur. Le panneau de droite ligure une allégorie du mariage ; un vieillard, imitant Hercule aux pieds d'Omphale, file le lin d'une quenouille que lui tend une jeune femme blonde. Ce coffre de mariage provient de la collection de San Donato.
Le second cassone que nous n'avons pu reproduire est peint par Benozzo Gozzoli.
Nous serions assez disposés à croire que ce cassone représente les exploits d'Eléonore d'Arborea, qui succéda en i 383 à son frère Ugo IV, fils de Mariano II d’Arborea, souverain de Sardaigne ; et cela d’autant plus volontiers que la mer chargée de galères, qui fait le fond du panneau principal, permet de supposer que le combat a lieu en Sardaigne. De plus l'écusson au lion d’or grimpant sur champ de gueules qui décore le cassone est celui de Brancaleone, mari d'Eléonore.
Notre fig. 7 reproduit un panneau de broderie vénitienne du XVIIe siècle. Au centre de ce panneau, de forme rectangulaire, la sainte Vierge terrassant le dragon apparaît à saint Jean l'Evangeliste ; autour de ce motif sont groupés des palmes, des fleurs et des fruits formant cartouche.
Le petit « Daniel » que nous reproduisons fig. 8 est sans aucun doute l’œuvre de Ghiberti. L’analogie est d’ailleurs facile à établir si l’on compare cette charmante petite statuette à celles de l’encadrement de l’un des panneaux de ce maître décorant la porte du Baptistère de Florence.
Il nous reste à décrire, en peu de mots, les porte-fanaux, dans le goût français du XVIIIe siècle (fig. 9), qui ornaient autrefois la gondole de gala de la famille Foscari. Ils sont formés d’un grand balustre contourné en bois sculpté et doré, incrusté de nacre de perle et de faux cabochons peints imitant le vert antique ; autour de ce balustre voltigent deux amours, l’un d’eux soutient un écusson blasonné.
Cette courte notice permettra d’apprécier une collection dont les objets précieux montrent sous toutes ses formes le génie des artistes de la péninsule italique.
Il nous a paru utile, d’ailleurs, de placer à côté de l’art flamand, diverses manifestations de ce grand art italien qui, pendant une longue suite de siècles, exerça une si puissante influence en Europe.
Fig. 9. — Porte-fanal de la gondole des Foscari
Camille de RODDAZ.