Hérodote, III, 70 et
7. Voir la tablette de Cyrus déjà citée, colonne 11, ligne 1 : « Astyage rassembla son armée et marcha contre Cyrus, roi de la ville d’Ansan. » Id., ligne i5 : « Dans le mois de Nisan, Cyrus, roi de Perse, etc. »
8. M. Bablon (les Inscriptions cunéiformes relatives à la prise de Babylone par Cyrus , extrait des Annales de philosophie chrétienne, 1881, page 16) fait remarquer avec beaucoup de raison que la traduction donnée par M. Oppert de ces paroles de Darius (inscription de Bisoutoun) : « Il y eut huit rois de ma race qui furent rois avant moi, je suis le neuvième, à deux reprises nous avons été rois » , doit être modifiée ainsi qu’il suit : en deux branches nous avons été rois. »
Si l’on admet cette légère variante, les paroles de Darius sont en parfait accord avec l’ensemble de tous les documents qui nous sont parvenus ; huit princes en effet de la famille des Achéménides : Achéménès, Téïspès, Cyrus I, Cambyse I, Cyrus II , Cambyse II , Ariaramne et Arsame avaient porté avant Darius le titre de rois, soit qu’ils eussent gouverné l'Ansan ou le Fars.
9. L’étude parallèle de ces deux tableaux nous révèle sur l’histoire ancienne de la Perse des particularités des plus intéressantes.
Achéménès est unanimement qualifié roi de Perse; Téïspès, sur la tablette de Cyrus, roi de la ville d’Ansan: d’après Hérodote et l’inscription de Bisoutoun, ce prince régna également sur la Perse. Puis,
aidé de son vassal, Téïspès, roi de Perse, et de Nabou-bel-Oussour, gouverneur de la Babylonie, renverse Assour-Edil-Ilàni, dernier roi de Ninive. Les coalisés se partagent les dépouilles du vaincu, et FAnsan 1 échoit à Cyaxare, qui en dispose en
tandis que tous les aïeux de Cyrus portent simplement le titre de roi d’Ansan, ceux de Darius régnent en Perse jusqu’au jour où Cyrus reprend le double titre de roi de Perse et d’Ansan, et qu’IIystaspe descend au rang de gouverneur. Quelles sont les conclusions de ces faits?
Sous le règne de Téïspès, l’Ansan a été joint à la couronne de Perse, vassale de la Médie. A la mort de ce prince, son royaume a été divisé entre ses deux fils : l'aîné, Ariaramne sans doute (voir ci-après page 5 q, note 2), a hérité de la terre patrimoniale et est devenu roi du Fars; le plus jeune, Cyrus I, a eu l’Ansan. Cet état de choses s’est perpétué jusqu'au règne du grand Cyrus. A ce moment, le roi d’Ansan est redevenu roi de Perse par suite de la défaite d'Astyage et a laissé le gouvernement de cette contrée au dernier prince régnant, suivant en cela une politique qui a toujours été familière aux Achéménides, et qu’il a peut-être inaugurée à cette occasion.
On a opposé généralement à la théorie qui fait de Cyrus un prince de sang royal l’autorité d’Hérodote. « Astyage, dit-il dans un passage déjà cité (I, 107), effrayé par un songe, se garda bien, quand sa fille Mandane fut devenue nubile, de la donner à quelque Mède digne de lui ; mais il lui fit épouser un Perse nommé Cambyse, qu’il trouva de bonne famille, de mœurs douces, et bien au-dessous d’un Mède de moyenne condition. » L’interprétation de ce passage ne présente, à mon avis, aucune difficulté.
Cyrus était prince de sang royal, ce fait est indéniable, puisque le roi de Babylone Nabouhanid le reconnaît; mais Hérodote ne dit-il pas lui-même que Cyrus était issu de la tribu des Pasargades, la plus illustre entre les tribus nobles de la Perse (Hérodote, I, 1 n 5 ; III, 11), et que du côté de son père il descendait d’Achéménès? (III, 73.)
En vertu de quel droit d’ailleurs aurait-il pu, s’il n’avait été roi ou prince royal de Perse, convoquer une assemblée populaire avant même d’avoir fait connaître aux siens ses projets de révolte? (Hérodote, I, ! 25 et 12(5. )
11 est probable seulement que le Perse Cambyse, en sa qualité de vassal du roi de Médie et de souverain d’une petite principauté lointaine ruinée par des guerres successives, fut accueilli avec d’autant plus de dédain par les Mèdes orgueilleux et efféminés qui entouraient Astyage qu’il n’était ni ambitieux ni remuant, si l’on en juge par la docilité avec laquelle il remit à son fils la direction des affaires. Sans remonter à des siècles aussi reculés, que l'on compare la situation d'Henri de Béarn, lors de son arrivée à Paris, à celle des Guise, des Coligny, des Condé, et l’on aura une faible idée de la distance qui séparait des seigneurs d’Ecbatane Cambyse, prince encore à demi barbare. Quant à moi, je serais porte à croire, en m’en rapportant seulement au témoignage d’Hérodote, qu’Astyage, préoccupé, comme son père Cyaxare, de l’accroissement de la puissance des Perses, essaya de s’attacher un des deux chefs de cette nation en lui donnant sa fille d'abord et plus tard en retenant comme otage le fils de son vassal. Peut-être même essaya-t-il, comme l’en accuse l’historien grec, de faire tuer Cyrus, non pour détourner le coup dont l’avait menacé un songe, mais pour récupérer la Suziane par voie d’héritage. Astyage n’était pas, comme Cyaxare, un prince belliqueux , et était forcé, pour arriver à ses fins, d’avoir recours à cette politique hypocrite et astucieuse familière tà tous les princes asiatiques. Aussi n’aurais-je aucun scrupule à charger la mémoire du roi d’Ecbatane de cette tentative de meurtre.
1. Bien des identifications ont été proposées pour le pays d’Ansan. M Rawlinson et, après lui, M. Bablon (les Inscriptions cunéiformes relatives à la prise de Babylone par Cyrus , extrait des Annales de la philosophie chrétienne, 1881, pages 18, 19 et suivantes), veulent voir dans Ansan une ville dont la position serait mal définie et qui aurait existé à l’est de la Suziane, dans la plaine de Mal-Amir. MM. Sayce et Halévy proposent, au contraire, d’identifier Ansan au pays d ’An^an, c’est-à-dire à l’Elam. Depuis que le travail de M. Bablon a paru, on a extrait des ruines de Babylone un document remontant au règne de Nabouhanid qui paraît trancher définitivement cette difficulté.
Dans la partie du texte ayant trait à la conquête de la Médie par les Perses, le roi de Babylone traite Cyrus de vassal d’Astyage et de roi du pays d’Anzan. Le signe déterminatif des pays est placé devant Anzan, et ce mot lui-même (est écrit avec un piïn au lieu de l’être par un chin. 11 est ainsi
PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
faveur de Téïspès, pour reconnaître les services qu’il lui a rendus en l’aidant à détrôner le roi d’Assyrie. A la mort de ce roi, Cyaxare, se repentant sans doute d’avoir créé un état vassal trop puissant, en exige le démembrement et fait attribuer l’Ansan, c’est-à-dire tout ou partie de la Suziane, à Cyrus l’Ancien1, tandis qu’Ariaramnès , l’aîné des fils de Téïspès2, conserve le Fars et continue à régner à Pysyakada, la vieille capitale d’Achéménès et de la tribu des Pasargades. Cet état de choses se prolonge jusqu’au jour où Cyrus le Grand, ayant enfin compris l’état de faiblesse de la Médie, déclare la guerre à son suzerain, renverse Astyage fils de Cyaxare, et devient par cela même maître du Fars.
Au moment où Cyrus substituait chez les Aryens la suprématie des Perses à celle des Mèdes, ses sujets menaient encore une existence sauvage et avaient gardé toute la rudesse de barbares que n’avait pas amollis la civilisation corrompue des grandes puissances de l’Orient. Lui-même était un dur guerrier accoutumé dès son enfance à mener la vie pénible du soldat. La défaite de Crésus ouvrit au jeune roi la route des colonies grecques. Quel dut être son étonnement à l'aspect des monuments élevés dans ces contrées où se perfectionnait un ordre d’architecture empruntant aux arts nationaux leur élégance, à la Hellade ses procédés techniques et son goût délicat! Combien les temples et les palais de l’Ionie devaient différer de la demeure des princes d’Ansan !
Les Perses n’avaient pas attendu jusqu’au jour où ils avaient conquis l’Asie Mineure pour créer une architecture appropriée à leur pays absolument dépourvu de bois de construction, et où des étés brûlants succèdent à des hivers rigoureux; mais leurs maisons, exclusivement bâties avec des briques crues ou cuites assem-
prouvé que l’Ansan et l’Anzan ne font qu’un seul et même pays et doivent correspondre à tout ou partie de la Suziane.
1. Nous ne sommes pas habitués 5 voir dans Cyrus le descendant de princes ayant régné sur l’Elam. Telle cependant doit être la vérité. Comment expliquer, s’il n’en était pas ainsi, la prédilection marquée de ce roi et de ses successeurs pour la ville de Suze, bien qu’elle ait été absolument détruite et bouleversée depuis la défaite de Oummanaldas par Assourban-Habal , roi d’Assyrie, et qu’elle n’ait jamais présenté, soit au point de vue de sa position géographique ou du climat , des avantages sur Persépolis ou Babylone? Si on le remarque bien, en effet, c’est de Suze que partent toutes les routes d’étapes militaires de la Perse, c’est à Suze qu’Alexandre trouve les plus riches trésors, c’est de l’eau du Choaspe , la Kharkhare actuelle, fleuve qui coule à Suze, que Cyrus fait remplir les urnes d’argent traînées par des mulets à la suite du camp royal, et qu’on lui sert à tous ses repas ( Hérodote, 1 , 188).
2. Le Fars était, d’après les Histoires d’Hérodote (I, 1 3 5 ; 111, 11) et la déclaration de Darius luimême [(Je suis Perse, fils de Perses) Testament de Darius. Oppert, les Inscriptions achéménides ], la patrie des Achéménides. Il y a donc lieu de supposer que celui des fils d’Ariaramnès qui hérita de la terre patrimoniale était le fils aîné, ou tout au moins le chef de la branche aînée.
bléesavec du mortier de terre, devaient avoir un aspect simple et rustique en harmonie avec les mœurs des habitants.
Les grossières demeures qui avaient suffi aux vassaux des rois de Médie ne pouvaient désormais convenir au fondateur de la monarchie perse. Aussi, lorsque des considérations politiques et militaires amenèrent le roi, au cours de ses victoires, à fonder, en tête des défilés du Polvar-Roud, une nouvelle capitale d’où il put surveiller à la fois le royaume d’Ansan, le Fars, la Médie, et défendre en cas de révolte l’entrée de son patrimoine, il n’éleva pas de palais rappelant les pauvres habitations de ses ancêtres. Devenu assez puissant pour modifier au gré de son caprice l’architecture des édifices ou des tombeaux royaux, il voulut, au contraire, utiliser ses richesses à construire, avec les beaux matériaux de pierre employés par les Grecs, des monuments solides revêtus des formes harmonieuses qu’il avait appris à admirer en Ionie.
Les marques que j’ai découvertes sur les assises du Takhtè-Madérè-Soleïman prouvent que les ouvriers employés sur les chantiers étaient perses. Quant à l’architecte, il était certainement originaire de l’Asie Mineure et dut sans doute être choisi dans l’entourage de Crésus, devenu depuis la prise de Sardes l’ami inséparable et le conseiller intime de son vainqueur L
En résumé, je crois avoir établi que tous les édifices de la vallée du Polvar sont contemporains du règne de Cyrus, qu’ils ne sont point l’œuvre originale des habitants du Fars, de la Médie, ou des contrées limitrophes de l’Iran, mais qu’ils ont été imités des monuments de la Lycie et des colonies grecques de l’Asie Mineure.
Ces laits, que va incessamment confirmer l’étude des plateaux de l’Iran, étant acquis, il me sera désormais facile de définir l’architecture persépolitaine en m’appuyant sur les origines de l’art monumental du premier empire acliéménide.
i. Hérodote, I, 1 55, 1 56, 207.
TABLE DES MATIERES