Voir plus bas (Fig. 61) la stèle de Nabou-habal-idin
DEUXIEME DYNASTIE ACHEMENIDE.
Je ne m’attarderais pas à décrire la façade des monuments funéraires de la deuxième dynastie achéménide, si je n’avais à étudier dans tous leurs détails l'architrave et la frise de ces édilices. Plusieurs fois déjà, notamment en parlant du palais de Cyrus (T. I, g IV), j’ai eu l’occasion de citer l’entablement des tombeaux, souvent encore je devrai avoir recours à ces précieux documents.
L’entablement, dont les tombeaux nous ont conservé l’image, était exécuté en charpente.
Le choix du bois était commandé par l’élégance des ordres de colonnes que les Perses avaient empruntés, dès le règne de Cyrus, aux peuples riverains de la Méditerranée : jamais en effet, les habiles architectes, auxquels avait été remis le soin d’élever les demeures des grands rois, n’auraient fait reposer sur des colonnes aussi grêles et aussi espacées que celles des palais et des tombeaux, les lourdes architraves et les frises de pierre utilisées dans les monuments de l’Egypte et de la Grèce.
Cette conclusion, rigoureuse comme un théorème de statique, n’aurait pas besoin d’ètre confirmée. J’ai été heureux néanmoins de retrouver, dans les décombres amoncelés au centre des palais, des débris carbonisés de grosses poutres et de chevrons, derniers vestiges de l'incendie des monuments persépolitains. J’ai examiné avec le plus grand soin les bois échappés à l’action des flammes, et j’ai pu constater que tous les planchers étaient exécutés en cèdre provenant, à n’en pas douter, des montagnes du Liban.
Ces faits établis, j’étudierai simultanément les entablements des tombeaux lyciens T. I, PL VII, XV, et Fig. 29), dont la décoration reproduit l’image de ces charpentes en bois qui furent copiées par les Perses au temps de Cyrus et ceux des tombes royales PI. IV). Ce parallèle est utile : car, si les monuments funéraires des princes achéménides fournissent sur la constitution générale de l’architrave et de la frise des indications précieuses, les tombes lyciennes donnent la tradition des formes que durent copier les Perses, fort inhabiles à travailler le bois, quand ils voulurent couvrir en terrasse les palais de leurs princes.
L’ornementation, devenue classique, de l’architrave de ces divers édifices reproduit l’image d’une sablière composée de poutres superposées et distinctes. S il n’en eût été ainsi, on aurait évité de découper en nombreux redans le sommet des antes (T. I, PL XIII, et T. II, Fig. 74), et on aurait simplement arrêté les moulures de la sablière sur un talon carré qui fût venu s’encastrer dans la maçonnerie.
I! n’entrait qu’une pièce de bois dans la sablière des édifices analogues comme dimensions au tombeau du Chien (T. I, PI. VII), trois, réparties sur deux assises, dans les sablières du palais de Cyrus (T. I, PI. XVI), quatre, cinq, six, suivant les cas, réparties sur trois assises, dans celles des grands édifices de Persépolis (T. II, PI. XIX).
Cette multiplication des poutres était une conséquence forcée de l'accroissement des dimensions des édifices et de l'écartement des colonnes.
A des supports de plus en plus éloignés devaient correspondre, en effet, des sablières de plus en plus rigides; mais, d'autre part, comme la résistance de toute pièce de bois à la flexion est une fonction de ses dimensions transversales, et que l’équarrissage des poutres était limité, en Perse surtout, par la grosseur des arbres et par les difficultés de leur transport à pied d’œuvre, on fut nécessairement amené, pour mettre les sablières en état de supporter la charge de la terrasse, à les composer d'un empilage de poutres (T. II, PI. XIX, et T. III, PI. IV).
Sur la face supérieure de la sablière s'appuyaient les denticules ou plutôt les abouts des solives du plancher; on les laissa en grume dans les vieux édifices et dans les constructions de peu d’importance.
La frise denticulée était elle-même surmontée d’une haute corniche uniformément formée de trois cours de madriers, dont les hauteurs cumulées correspondaient à l'épaisseur à peu près invariable du matelas de terre que les Orientaux ont eu de tout temps la sage précaution de disposer au-dessus de leurs demeures L Les pièces de bois limitant la terrasse ne faisaient pas corps avec la masse de la construction et s’assemblaient deux à deux à mi-bois avec les madriers correspondants des laces consécutives.
A Persépolis, cette dernière partie de la charpente ne restait pas toujours apparente. Les extrémités des madriers étaient noyées dans les antes, tandis que leur face extérieure était parfois recouverte d’un enduit sur lequel on modelait des animaux (PL IV). 11 est assez, difficile de déterminer la nature de cet enduit : je pense qu'il était composé de plaques de faïence clouées sur le bois, d’abord parce que les Iraniens n'ont pas cessé, depuis le règne des Achéménides, d'employer en revè-
i. J’ai déjà indiqué, dans le chapitre VI de la deuxième partie de cet ouvrage, consacré à l’étude des origines des ordres grecs, combien il était aisé de conclure des constructions modernes de la Lycie et du Mazenderan que la corniche était, à l’origine, une sorte de mur de soutènement destiné ù maintenir le matelas de pisé placé au-dessus des solives du plancher.
DEUXIEME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
tement ces carreaux de terre émaillés qu’on fabriquait en Chaldée depuis la plus haute antiquité, et aussi parce que les Grecs utilisaient dans les mêmes conditions que les Perses les poteries 1 de Corinthe.
On ne saurait assigner à la corniche iranienne un rôle différent de celui que je lui attribue; on remarque, en effet, si l’on examine le dernier membre de l'entablement des tombeaux lyciens (T. I, PI. XV) couronnés par un fronton, que leur corniche se réduit a un étroit listel. Puisque la toiture inclinée dont le fronton est la représentation ne pouvait coexister, dans un même édifice, avec la haute corniche perse ou les trois cours de madriers comprenant le matelas protecteur, c’est que le dernier membre de l'entablement perse avait dans la construction une signification identique à celle du fronton grec.
En terminant l’analyse des monuments persépolitains, je signalerai la saillie en forme de larmier qui surmonte la corniche (PI. IV). Elle correspond à un carrellement posé au-dessus du pisé pour prévenir ou atténuer les infiltrations des eaux pluviales. Je parle en toute connaissance de cause de ces détails ; j’ai couché trop longtemps sur les terrasses de la Perse pour ne pas en connaître la constitution intime.
De nos jours, les tuiles disposées en bordure au-dessus des terrasses sont, le plus souvent, émaillées sur leur tranche. Au temps des Achéménides, elles devaient être entourées, si l’on s’en rapporte à un passage de Polybe2 mal interprété jusqu’à ce jour, d’une mince feuille d’or ou d’argent.
i. Choisy, Devis de la restauration des murs d’Athènes (Études épigraphiques sur l’architecture grecque, page 55 et note 20).
Il est fort probable que les Perses empruntèrent aux Grecs l’idée de ce revêtement en brique. Il est également à présumer qu’ils imitèrent des ,
ornements du zoophoron les motifs utilisés dans la décoration des plaques __ /y J; ^ ~ V de faïence clouées sur la corniche. Toutefois, l’origine première de l’orne- T, ^
ment est assyrienne.
On retrouve des processions de taureaux sur un vieux cylindre chaldéen du Musée du Louvre, sur des bandeaux de faïence découverts à Nimroud (Perrot et Chipiez, Assyrie , PI. XV) et sur des patères et des boucliers métalliques (Fig. 3) (Perrot et Chipiez, Assyrie, p. 74a, Fig. 407, et p. 730, Fig. 41 5) fabriqués peut-être en Phénicie, mais de style purement ninivite.
Fis. 3.
itefois, l’origine première de l’orne- \Av'
1. Polybe (livre X, 27, 10, Res Antiochi) : Tà$ Si /.zpzy.ioz; ùpyv pÿ.; ctvat nsGa;. doutes les tuiles étaient
d'argent (Voir, pour la traduction entière du passage, T. II, page 87, notei). Il est impossible de se tromper sur le sens du mot xsp{cp.i2a{. Non seulement on le retrouve dans un grand nombre de textes où son sens ne peut être douteux , mais il sert même de radical au verbe couvrir : k*; r.spxp'Aaei Aaxwvtxd» r où
Cet auteur vit, en effet, à Ecbatane, des pavillons royaux dont les toitures, supportées par des colonnes de bois, étaient formées de ■/.iztPCzz (tuiles) enveloppées de métaux précieux. Le sens du mot grec v.zztjJ.zi: est très clair.
Kspx[j/!sE; signifie tuiles et ne saurait être autrement entendu. Il ne faudrait pourtant pas croire que les terrasses des palais d'Ecbatane fussent dorées sur toute leur superficie. Polybe ne parlait évidemment que des tuiles qui pouvaient être aperçues des voies entourant les édifices, c’est-à-dire de celles-là seules qui étaient en saillie sur la corniche.
Cette tradition s’est perpétuée en Perse. Les sanctuaires les plus révérés, comme aux temps anciens les demeures- des rois, sont recouverts de toitures dorées *, avec cette distinction que des coupoles construites en briques ont été substituées aux terrasses.
Sur la gauche de la nécropole royale s’élèvent, au-dessus d’une plate-forme naturelle, deux grands atech-ga taillés directement dans le rocher.
Ces pyrées (PI. V) sont faits d’une table carrée supportée par quatre arceaux en plein cintre, reposant sur des colonnes engagées dans les angles du monument. A -la partie supérieure, l'autel est terminé par une ligne de nierions triangulaires.
L'exécution de ces deux monuments est barbare et dénote une civilisation bien moins avancée que celle de la Perse sous le règne de Cyrus. L’architecture de l’atech-ga ne rappelle d’ailleurs en rien celle des édifices delà plaine du Polvar, tandis que les créneaux, les colonnes, engagées, les arcs plein cintre sont caractéristiques de l’art monumental de l’Assyrie.
Les autels du feu de Nakhchè- Roustem auraient donc été taillés avant que Cyrus ait importé en Perse le style gréco-ionien et seraient, par conséquent, les plus anciens monuments que l'on ait encore découverts en Perse.
A l’époque de Darius, on donna aux atech-ga l'aspect d’un édicule gréco-lycien (Fig. 4). Les créneaux furent remplacés par les trois tables images des madriers
/jvj y.vxj.o» rvjv nipoSov. Et il couvrira en tuile de Laconie tout le chemin de ronde de l'enceinte
( Choisy, Devis de la restauration des murs d’Athènes, ligne 69, p. 55). K £ 0 su /. of, t -j ù io> t /.ipv.yui è.py.6~ro-JTt •jzpàç xX>yi).ov. On couvrira en tuile de Corinthe s'assemblant une ( tuile) avec l'autre (Choisy, Devis de l'Arsenal du Pirée, ligne 58, p. 10).
i. Pour obtenir ce résultat, les Persans taillent des feuilles de cuivre aux dimensions exactes des tranches de brique, retournent les extrémités de l’enveloppe métallique en forme de crochet et les font pénétrer dans les joints des maçonneries préalablement dégarnis.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
supérieurs de la terrasse, les colonnes par des piliers d’angles et les arcs par une plate-bande.
Ce dernier modèle avait été, j’imagine, copié sur les pyrées usités sous le règne de Cyrus; si les autels ont disparu, il reste encore dans la plaine du Polvar les degrés sur lesquels ils étaient exhaussés.
Bien qu'il n'entre pas actuellement dans mon sujet d’étudier l’architecture des dynasties qui succédèrent aux Achéménides, il est trop curieux de suivre sur les monnaies perses les transformations des pyrées à travers les différents règnes des monarques de 1 Iran pour que je ne reproduise pas les types transitoires de l'atech-ga et la forme définitive qu'il revêtit sous les Sassanides.
Fig. 5.
Atech-ga perses.
Fig. 6.
Fig. 7.
Les Parthes ne modifient guère le couronnement, mais diminuent 1 importance du support. Sous le règne de Chapour (Fig. 5), les dimensions du couronnement sont ramenées à celles du support, et tout le monument prend l’aspect d’un pilier ou d’un cippe de colonne. Baharam décore le fût d’un ornement rappelant un ruban (Fig. 6). Enfin, après le règne de Kosroës, on serre le ruban autour du fût et on arrondit en même temps les tables et les marches au point de donner à l’atech-ga l’aspect d’un sablier (Fig. 7). Que l’on compare ce sablier aux pyrées primitifs (PI. V), et, grâce aux documents transitoires, on suivra sans peine la filiation des formes; mais que l'on essaye de se retrouver sans l’aide de ce fil conducteur, et j'ai la certitude que l’on s’égarera en chemin.
La haute antiquité des autels du feu de Nakhchè-Roustem semble prouver que leur emplacement devait être sanctifié par d’anciennes légendes se rattachant au passé fabuleux des Aryens. Ces pieux souvenirs déterminèrent, sans doute, Darius, le restaurateur du rite perse de la religion mazdaïque, à choisir les rochers de Nakhchè-Roustem pour y faire creuser sa sépulture, et plus tard les monarques
L’Art antique de i.a Perse. III — i
IO
Sassanides à graver, au même emplacement, un récit illustré de leurs exploits. De tout temps les sectateurs de Zoroastre ont afflué en ce lieu, et, encore de nos jours, bien qu’ils aient perdu jusqu’au souvenir des traditions qui les y attirent, ils viennent des Indes en pèlerinage visiter les autels du feu et le tombeau provisoire désigné par les Persans sous le nom de Kaaba des Guèbres, ou maison des Zendiks' (idolâtres).
j. Voir sur l’origine du Zendik, Darmesteter, Journal asiatique, 1884.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
Maçonneries des palais. — Mosaïques. — Faïences. — Charpentes. — Cube des bois entrant dans la charpente de l’apadâna aux cent colonnes. — L’étude des monuments Guiznevides peut aider dans une certaine mesure à restituer les palais de Persépolis. — Restitutions de l’apadàna aux cent colonnes, du palais de Darius et du porche de l’apadâna de Xerxès. — Pôlychromie perse.
La restitution des monuments de Persépolis, après les études de détail que je viens de terminer, ne me semble pas présenter de difficultés spéciales. On retrouve en place les colonnes, les pilastres d’angle, les encadrements des portes et des fenêtres, les escaliers, les fondations des murs.
J’ai déjà fait remarquer les profondes excavations creusées sur les deux faces des pilastres d'angle du palais de Cyrus (T. I, g iv, p. 3i, et PI. XIII et XVI), et j’ai conclu de cette disposition, imaginée pour relier entre elles des maçonneries de nature différente, que les murs étaient fort probablement composés de briques crues ou cuites. Les rainures pratiquées dans les piliers de Madérè-Soleïman se retrouvent à Persépolis (T. II, PI. XVI et XVII). Elles sont disposées au-dessus du couronnement des portes et des fenêtres. Il semble donc que les remplissages entre les baies aient été exécutés en brique; la disparition de ces matériaux s'expliquerait très aisément, ils auraient été employés, depuis l'abandon de Persépolis, à la construction des nombreux villages de la plaine de la Merdach. Une découverte qui m’est particulière vient confirmer cette hypothèse. En remuant les décombres amoncelés autour du palais aux cent colonnes, j’ai retrouvé des briques gris clair et rouge. Comme elles n’ont pas été transportées sur la terrasse et sont encore mêlées aux ruines des édifices du Takhte, je serais disposé à admettre qu’elles proviennent des murs des palais et que, suivant un usage traditionnel dans cette région, elles entraient dans les parements de mosaïques composées avec les tranches des matériaux. Les Persans n’ont plus guère recours à ce mode d’ornementation depuis la fin du moyen âge; mais il était d’un usage constant dans les monuments du Xe siècle et était employé dans l’antiquité, ainsi que le montrent deux tombeaux phrygiens ’ , sur lesquels on a simulé des imbrications de matériaux (Fig. 8).
i. Texier, Mission en Asie -Mineure, Nicoleia. T. I, pl. 56.
J'espère même arriver à montrer que soit à l’ intérieur, soit à l'extérieur, l'édifice était décoré de bandeaux de faïence, et que les tranches bleu turquoise de quelques briques émaillées s’enlevaient en lumière sur les fonds mats des murailles. L’art de disposer en parement les faïences bleu turquoise et les briques, qui fut exploité avec tant de bonheur par les Guiznevides et les Seljoucides, et remontait en Babylonie aux temps les plus reculés, n’était pas ignoré de décorateurs aussi habiles que les Perses.
Les aires des pièces étaient simplement revêtues d'une couche de béton et d'un
Fig. 8. — Tombeau phrygien.
enduit de mortier coloré en rouge par de la poussière de brique. Ce dallage, que l’on retrouve en maints endroits, était des plus simples : il importait peu qu’il fût luxueux, l'usage des nattes et des tapis remontant, en Perse, à une haute antiquité.
J’ajouterai à ce propos que, dans les plus beaux palais de Chah-Abbas comme dans les résidences du roi actuel, le sol, en terre battue, est encore recouvert, dans chaque pièce, par des nattes de paille au-dessus desquelles on dispose une profusion de tapis.
Aux colonnes équidistantes des édifices de Persépolis devait correspondre, comme dans les salles hypostyles des temples égyptiens, une toiture horizontale uniformément pesante, c’est-à-dire une terrasse. Toutefois il ne pouvait entrer dans cette partie de la construction ni dalles en pierre ni lourdes architraves ; car les Perses, je l’ai déjà fait observer, en adoptant, dès le règne de Cyrus, un ordre
DEUXIEME DYNASTIE ACHEMENIDE.
de colonnes extrêmement élégant, s’étaient condamnés par cela même à recouvrir leurs monuments d’un plafond exécuté en bois.
Quelles étaient la forme et les dimensions des pièces de cette charpente ?
Quel rôle jouaient-elles dans la construction du plafond et delà terrasse? Telles sont les questions qui restent à résoudre.
L’étude des chapiteaux et de l’entablement des tombeaux (PI. IV) m’a permis d’analyser la structure intime de la terrasse, ce membre important de l’architecture persépolitaine, et d’en indiquer la composition.
Les colonnes étaient réunies à leur partie supérieure par un cours de longrines, traversant, à frottement dur, le chapeau bicéphale (T. II, PI. XIX).
Perpendiculairement à ce chaînage et reposant sur le cou et les reins des taureaux, on disposait les sablières au nombre de deux, trois ou cinq, suivant leur force et l’écartement des supports.
Ces pièces portaient les chevrons du plancher qui étaient eux-mêmes surmontés de trois cours de madriers placés autour de la terrasse.
L’examen des documents provenant des ruines mêmes des palais confirme et complète les résultats déjà acquis.
Ce sont d'abord les chapiteaux gisant en grand nombre au milieu des ruines de Persépolis et de Suse, dont les entailles transversales de section rectangulaire donnent l'équarrissage du chaînage en charpente : on trouve, en outre, au Takhtè- Djemchid , comme à Madérè-Soleïman, des pilastres d’angle disposés en vue de recevoir la retombée des poutres qui forment l’entablement.
Deux de ces piliers, ayant appartenu au petit palais de Darius (T. II, PI. XXII, et Fig. 74) , sont encore fort bien conservés. On peut donc mesurer directement, en relevant le tracé de là crémaillère supérieure des antes , les dimensions des bois employés à la construction de la charpente.
Les entailles préparées au sommet du pilastre sont de dimensions différentes. L’entaille inférieure est la plus élevée, la seconde et la troisième sont égales en hauteur, la quatrième est moins élevée que celles-ci, les cinquième, sixième et septième sont encore égales entre elles, mais plus basses que la quatrième.
Il y a tout lieu de supposer qu'aux trois pénétrations inférieures correspondaient, comme aux tombeaux des rois, trois cours de sablières, à la quatrième les chevrons du plancher, et aux trois dernières les madriers qui maintenaient la couche de pisé formant la terrasse.
Les dimensions des bois étant limitées, les Perses durent, comme je l’ai fait observer, augmenter la hauteur de l’architrave et le nombre des poutres qui la composaient en même temps qu'ils faisaient croître la distance des appuis. La corniche qui correspondait au matelas de terre destiné à assurer l’étanchéité de la terrasse reçut, au contraire, dans tous les monuments une hauteur à peu près uniforme, ainsi qu’on peut le constatera Méchhed-Mourgab et à Persépolis. Le dernier membre de l’entablement était parfois revêtu de briques émaillées1, sur lesquelles on avait modelé des animaux ou peint un texte cunéiforme. J’ai emprunté la première solution aux tombeaux des rois, la seconde m’est inspirée par la présence, au milieu des poutres calcinées, de plaques de faïence portant des fragments d’inscriptions. On ne sera pas surpris que, dans un monument où l’on paraît s’être efforcé de ne dissimuler aucun détail de la construction , on ait revêtu en briques les trois derniers cours de madriers. Cette décoration était licite, car ces pièces n’avaient pas, comme les poutres de l’architrave et de la frise, à jouer dans l’ensemble de la charpente un rôle constructif particulier au bois. Destinées à maintenir des terres, elles auraient pu, sans inconvénient, être remplacées par un mur en brique.
Toutes les parties constitutives de la même charpente se retrouvent donc reproduites dans les palais de Persépolis, les tombeaux des rois achéménides et les sépultures lyciennes.
Au-dessus de la corniche apparaît l’extrémité de briques dont j’ai déjà eu l’occasion de préciser l’emploi2.
L’entablement ainsi restitué ne présente que des surfaces planes et des arêtes vives. Le choix de ces moulures était commandé parla nature des matériaux et la nécessité de ne pas créer à des charpentiers malhabiles des difficultés techniques. Les ouvriers perses, peu faits à travailler le bois, n'auraient pas su pousser sur les angles des poutres les profils compliqués des entablements grecs, et bien moins encore les grandes gorges égyptiennes ; les architectes furent donc naturellement conduits à ne pas s’écarter des types de constructions en charpente empruntés aux contrées où le bois était abondant, et à ne faire entrer dans l’entablement que des poutres équarries.
Qu’il me soit permis, avant de terminer ce chapitre, de faire remarquer combien les dispositions de la charpente perse étaient simples et logiques. Les architectes
i et 2. Description du tombeau des rois. P. 7. On voit la saillie de ces briques sur la façade du tombeau des rois (PI. IV), au-dessus de la haute corniche ornée d’animaux.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE. i5
royaux étaient parvenus, sans faire de sacrifice aux saines lois de la construction, sans coupes de bois compliquées et sans assemblages, à constituer au moyen d'un empilage de poutres ayant quelque analogie avec la maçonnerie, une terrasse d’une rigidité absolue et d’une légèreté relative, bien qu’elle fût mauvaise conductrice de la chaleur et de l'humidité. Cette solution me paraît d’autant plus remarquable que l’entablement et les plafonds, malgré la grande simplicité des profils et leur facile exécution, étaient susceptibles de recevoir une décoration en harmonie avec la valeur intrinsèque des bois et la beauté des sculptures répandues sur les colonnes et les encadrements des baies.
Dans les essais de restitution des palais persépolitains présentés par M. Pascal Coste *, hauteur n'a pas suffisamment tenu compte, à mon avis, de l'aspect extérieur des charpentes; il a eu tort de ne voir dans les détails de l’architrave que des motifs de décoration, de donner aux toitures une forme pyramidale, de supposer que la couverture était exclusivement exécutée en bois et en tuile, et en un mot, de trop s’inspirer dans ses dessins des charpentes jetées sur les porches de deux monuments modernes ayant en plan quelques analogies avec les palais de Persépolis, mais en différant à bien des points de vue. Je ne puis, et pour les raisons que je viens de développer, partager cette manière de voir en contradiction formelle avec les faits observés et avec les traditions de tout l'Orient. Les monuments dont M. Pascal Coste a copié les toitures se trouvent à Ispahan, ville renommée dans toute la Perse par la fraîcheur de son climat; ils précèdent les palais connus sous les noms de Tchéel-Soutoun et Aïnakè-Khanè, et se composent d’une haute plate-forme recouverte d’un plafond à caisson, supporté lui-même par de minces poteaux de bois, entièrement tapissés de mosaïques faites avec des fragments de glaces étamées 2. Cet exemple était mal choisi. Si l’on a couvert en charpente les porches des palais séfévies, c'est qu'ils n’étaient pas destinés à être habités, et que l’on était contraint, par l’ornementation générale de l’édifice, d’exécuter les colonnes
1. P. Coste, les Monuments de la Perse ancienne. Cette remarque s’applique au monument figuré vol. II, PI. 112, dans les restitutions du palais de Darius et de l’apadàna aux cent colonnes. L’auteur a simplement couvert la coupe d’une teinte plate sans signification précise.
2. On trouvera le plan du Aïnakè-Khanè (T. II, p. 21, Fig. 16). Je donne PI. VI une vue de ce même édifice.
Les colonnes et les chapiteaux avaient été exécutés en bois parce qu’ils devaient servir de supports aux glaces qui étaient fixées sur toute leur surface au moyen de pointes en fer. Dans ces conditions, on s’en rendra compte en examinant la photographie du monument, il était aussi inutile qu'impossible de recouvrir le Aïnakè-Khanè d'une épaisse couche de terre mauvaise conductrice de la chaleur.
en buis et de leur donner une légèreté incompatible avec le poids d’une terrasse. 11 n'y a donc aucune relation à établir entre les lourdes toitures des édifices de Persépolis et les légères charpentes placées au-dessus des palais d’Ispahan, pas plus d'ailleurs qu’il n’en peut exister entre les températures moyennes d’Ispahan et de la plaine de la Merdach.
Afin de ne laisser planer aucun doute sur cette question, j’ai voulu me rendre compte des effets mécaniques produits sur les pièces de la charpente et sur les colonnes par un matelas de pisé d’une épaisseur de soixante-dix-huit centimètres, correspondant à la hauteur constante des trois cours de madriers de la terrasse.
En me plaçant dans cette hypothèse, j’ai calculé les équarrissages des poutres et des chevrons, ainsi que le diamètre des colonnes, et je me suis assuré que les dimensions données par les constructeurs à toutes les parties de l’édifice étaient supérieures à celles qu’il était nécessaire de leur attribuer pour les mettre à même de résister au poids de la terrasse et du plancher.
.le n’ai pu atteindre ce résultat qu’en me préoccupant tout d’abord de connaître le cube de chaque pièce de bois et le poids total de la charpente. Je cite quelques-uns de ces chiffres, ils ont leur éloquence :
11 entrait dans le seul palais aux cent colonnes, couvrant une superficie de cinq mille cinq cent soixante mètres carrés, quatorze cents mètres cubes de bois pesant environ un million deux cent soixante mille kilogrammes.
Dans cet ensemble figuraient sept cent quatre-vingt-dix pièces prises dans des arbres ayant en grume un diamètre de cinquante-cinq centimètres, une longueur de six mètres cinquante centimètres et un poids moyen de mille trois cents kilogrammes.
Tous les bois provenaient des rives de la Méditerranée; on avait dû leur faire franchir à bras d'hommes, pour les amener à Persépolis, les cols des monts Zagros, dont l’altitude dépasse deux mille huit cents mètres, les défilés les plus inextricables et les montagnes les plus abruptes de la Perse.
J’ai calculé le nombre et le cube des pièces de bois utilisées dans les palais persépolitains ; mais qui pourrait évaluer l’étendue des sacrifices d’hommes et d'argent qu’exigea de la Perse le transport à pied d’œuvre des bois de charpente ? On reste confondu devant ce témoignage de la puissance et de la volonté de souverains qui, de gaieté de cœur, poursuivaient la réalisation de leurs plus folles fantaisies aux dépens de la vie de leurs sujets et obtenaient de leurs peuples des efforts aussi gigantesques qu’ils étaient improductifs.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHEMENIDE.
Tels sont les documents fournis par l’analyse directe des monuments persépolitains ; documents précieux qui nous font connaître le plan des palais, la forme des baies et des colonnes, l’assemblage et les dimensions des pièces de la charpente, ainsi que la nature des matériaux. Les ruines ne nous renseignent p>as malheureusement sur les détails de la restitution des façades en briques et sur la polychromie extérieure . Je comblerai cette lacune en m’inspirant, dans une certaine mesure, des plus vieux édifices de la Perse musulmane. Quoique les mosquées se distinguent profondément par leurs formes des demeures royales des Achéménides et procèdent d’une architecture fort différente, leur étude n’en est pas moins intéressante, car elle familiarise avec le génie artistique de la Perse et permet d’envisager, en se plaçant au même point de vue que les Iraniens, l’architecture du Takhtè-Djemchid. C’est dans cet esprit que je vais entreprendre la description des palais restitués. Je crois être parvenu, en prenant pour guide les traditions locales, à serrer de très près la vérité et à faire bien petite la part d’hypothèse que comporte toujours un pareil travail.
Comme corollaire des principes qui viennent d’être établis, je donne les restitutions de l’apadâna aux cent colonnes (PI. VII), une des plus vastes salles qui aient jamais été construites et que signalent encore un amoncellement considérable de matériaux et les deux taureaux androcéphales placés aux extrémités du porche, celles du petit palais de Darius (PI. VII) et de l’un des porches latéraux de l’apadàna de Xerxès (PI. IX).
La perspective du second de ces édifices a été dessinée en prenant pour point de vue et pour tableau le point de vue et le tableau de la photographie des ruines (T. II, PI. XXII). Il sera ainsi très aisé de comparer l’état actuel des lieux à leur restitution.
Les portes, les fenêtres, les colonnes, les paliers, les escaliers, étaient exécutés, nous le savons déjà, en calcaire blanc, ou plus souvent encore en porphyre gris bleuté d’une extrême résistance.
Les murs compris entre les pilastres disposés aux angles saillants des édifices, étaient construits en brique cuite.
Une mosaïque très simple, formée par les imbrications des tranches mates ou émaillées de ces matériaux, maçonnées alternativement en creux ou en saillie, constituait l’ornementation des parements extérieurs des murailles, que couronnait un bandeau composé par trois ou quatre rangs de briques posées de champ. On retrouve
L’Art antique de la Perse.
des crêtes semblables dans toutes les constructions persanes; je pense même que les briques du couronnement devaient dessiner, par leur saillie ou leur couleur, le crénelage assyrien, conservé à titre d'ornement dans un grand nombre de frises persanes ou arabes, et adopté dans la décoration de la main courante des rampes persépolitaines.
Les dessins que j’ai reproduits sur les façades proviennent d’une tour construite à Damgan, sous le règne de Mahmoud le Guiznevide dans les environs de l’an 1000. Je les ai choisis parce qu’ils ont d’étroites analogies avec les combinaisons retracées sur le tombeau dit de Midas (Fig. 8 ).
J'ai été amené à introduire un appoint de faïence dans la restitution des parements extérieurs, par cette raison que la maçonnerie de brique, étant en Perse une sorte d’institution nationale, devait être traitée à l'iranienne; ce mélange de matériaux bruts et émaillés, usuel à Babylone, se pratiquait du reste à Persépolis, puisque la mission Stolz a trouvé dans les ruines des plaques de faïence bleu clair.
Il est difficile, quand on n’a pas visité la Perse, de se rendre compte de l’effet produit par cette décoration si simple de murs à peu près privés d’ouverture. Aux rayons du soleil, il se fait entre les bleus des émaux et la tonalité gris rosé des briques un échange de reflets qui modifient à l’infini la valeur et la couleur des ombres portées par les saillies et communiquent aux façades des grands édifices une chaleur et une harmonie de tons auxquelles peuvent seuls prétendre les châles et les beaux tapis d’Orient. Je ne parle pas à dessein des parements intérieurs des murs. Toute restitution de leur décoration serait purement hypothétique.
Arrivé à ce point de mes études, j’ai dû me demander si les monuments de Persépolis avaient été peints à l’imitation des monuments de l’Egypte et des temples de la Grèce avec lesquels ils avaient de si frappantes analogies.
Je me prononce à ce sujet sans hésitation. Ils ne l’étaient pas. Leur polychromie très douce résultait de la coloration naturelle des matériaux de natures differentes employés dans la construction et ne sortait pas de cette gamme de tons harmonieux et rompus dont les Persans semblent avoir conservé le secret.
J’ai puisé cette conviction dans une étude approfondie des plus vieilles mosquées persanes.
Pendant toute cette brillante période qui commence à la fin du Xe siècle avec les Guiznevides et se termine à l’avènement des Séfévies, l’art est essentiellement sincère. Tous les matériaux sont apparents, tous les détails de la construction sont
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soulignés de telle sorte que la décoration intérieure et extérieure naît sans efforts de l’emploi raisonné et de la mise en évidence des briques et des mortiers.
C’est à peine si, pour accentuer les principaux membres de l’architecture, les constructeurs intercalent dans les corniches, les archivoltes et les bandeaux quelques émaux bleu turquoise dont la douce coloration se marie si heureusement avec le ton gris rosé des fonds. Ces traditions étaient encore si vivaces au commencement du XIVe siècle que l’artiste chargé d’élever le mausolée de Chah-Khoda-Bendè 1 ne se servit pour décorer les voûtes d’une galerie extérieure construite en brique, comme tout l’ensemble de l’édifice, que de tons obtenus par la trituration de tuileaux arrivés à différents états de cuisson, tons qui variaient, par conséquent, du gris au rouge vineux. Malgré l’apparente indigence de cette polychromie naturelle, l’effet obtenu est merveilleux. 11 semble que l’on ait tendu les voûtes avec de vieilles broderies de Kirman.
Un autre fait ressort également de l’examen des monuments guiznevides et seljoucides : si les faïences bleu clair rehaussent et animent la couleur des parements de brique et de pierre, elles sont exclusives de toute autre teinte. C’est à peine si les émaux bleus foncés et blancs peuvent lui être adjoints. Cette remarque doit être bien ancienne-, car les Egyptiens, les Babyloniens, les Grecs et les Perses ont employé de préférence à tous les autres les émaux bleu turquoise pour revêtir la terre cuite, qu’elle fût employée à façonner des figurines, des briques, des vases ou des ornements.
L’introduction de faïences bleues, soit dans les mosaïques des murs, soit dans le revêtement de la corniche, interdisait par conséquent à un habile artiste l’emploi de couleurs autres que les teintes naturelles des pierres, des briques ou des charpentes vernies.
11 n’est donc pas à supposer que des architectes vivant au milieu d’un peuple qui eut de tout temps un sentiment très net des convenances architecturales et qui tenait des générations passées les traditions de l’art si délicat de décorer des édifices, tout comme il avait hérité de ses aïeux l’art du faïencier, aient jamais songé à dissimuler sous une couche de couleur les porphyres et les marbres employés à la construction des colonnes, des baies et des bas-reliefs, les bois précieux des charpentes ou les belles briques qui entraient dans la maçonnerie des murs. Ils
i. VoirT. II, p. 36, note 2.
s’efforcèrent, au contraire, obéissant en ce cas au génie particulier de leur race, de ne laisser planer aucun doute sur la nature et la qualité des matériaux, qui seules pouvaient expliquer la grande portée des architraves ou la gracilité et l'éloignement des colonnes.
En fait, aucun des fragments de pierre ou de bois retrouvés dans les ruines, aucun détail, aucun ornement des chambres sépulcrales, ne portent de trace de peinture. Les porphyres ne sont pas seulement admirablement taillés, mais finement polis. Eût-il été nécessaire d’amener les parements vus à un tel état de perfection, si ce travail eût été caché et s’il eût été non seulement inutile, mais nuisible même à l’application d’un enduit coloré?
Je regrette vivement que ces explications bien sèches et que l’essai de restitution polychromée du porche de l’apadâna de Xerxès (PI. IX) ne donnent pas une idée suffisante de l’architecture persépolitaine.
Quant à moi, lorsque j'essaye de faire revivre dans ma pensée ces grandioses édifices, lorsque je vois ces portiques aux colonnes de marbre ou de porphyre poli, ces taureaux bicéphales dont les cornes, les pieds, les yeux et les colliers devraient être revêtus d’une mince feuille d’or, les poutres et les solives de cèdre de l'entablement et des plafonds, les mosaïques de brique semblables à de lourdes dentelles jetées en revêtement sur les murs, ces corniches couvertes de plaques d’émaux bleu turquoise que termine un trait de lumière accroché à l’arête saillante des larmiers d’or et d’argent, lorsque je considère les draperies suspendues au-devant des portes, les fines découpures des moucharabiés, les épaisses couches de tapis jetées sur les dallages, je me demande parfois si les monuments religieux de l’Egypte, si les temples de la Grèce eux-mêmes devaient produire sur l'imagination du visiteur une impression aussi saisissante que les palais du grand roi.
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Distinction à établir au point de vue des origines entre la sculpture ornementale et la statuaire. — L’une procède des matériaux de construction; l’autre en est indépendante. — Intailles chaldéennes. — Bas-reliefs assyriens. La statuaire grecque et la statuaire perse dérivent des écoles assyriennes.
Nos premiers aïeux, en construisant une habitation et en s’étudiant à reproduire les traits de leur visage, obéirent à un besoin et à un instinct qui se développent simultanément dans les sociétés primitives, mais qui n’ont entre eux aucun lien : quand ils songèrent à embellir leur maison, ils furent guidés, au contraire, par un sentiment dont les manifestations ne tardèrent pas à se confondre dans leur esprit avec les principes mêmes de la construction.
Chez les peuples primitifs qui ont franchi spontanément les premières étapes de la civilisation, il peut donc exister un écart considérable dans les développements des deux grandes branches de la sculpture : la plastique ornementale 1 appliquée à la décoration des édifices, qui doit, par son essence, conserver le caractère des matériaux de construction les plus usuels, et la statuaire artistique, qui dispose en tous lieux de matériaux appropriés à son objet, l’homme s’étant toujours montré prodigue de ses efforts et de ses ressources pour se survivre dans son image.
Cette distinction n’est pas sensible en Égypte. La vieille terre pharaonique mettait à la disposition des artistes du bois de sycomore compacte et facile à tailler, de l’ivoire, des porphyres, des pierres de granit ou de grès. Les arts se ressentirent de l’abondance et de la variété des matériaux. Dés les premières dynasties, les Égyptiens possèdent tous les secrets de l’architectonique, de la statuaire et de la plastique. Faire l’éloge des charmantes compositions retracées sur les murs des
i. Dans tout ce chapitre, j'entends d’une manière spéciale par ornements tous les motifs de décoration qui n’empruntent pas leur raison d’être à des scènes où sont représentés des hommes et des animaux. Les images des êtres vivants, alors même qu’elles finissent par être utilisées dans la décoration des édifices, des tissus, des armes ou des objets mobiliers, se rattachent primitivement à la statuaire et en suivent les lois.
L ornement proprement dit, plastique ou dessiné, comprend la représentation plus ou moins imparfaite des fleurs, des guirlandes, des colliers, des crânes d’animaux ( bucrânes ), qui ont été primitivement utilisés pour parer un édifice; des combinaisons linéaires d’origine indécise, des motifs de construction dénaturés : tels sont les filets, les dcnticules, les créneaux, etc., etc.
tombeaux voisins des Pyramides ou des statues de l’ancien empire exposées dans nos musées n’est plus utile aujourd’hui. Ce sont les œuvres d’art les plus remarquables de la haute antiquité.
Presque à côté de l’Égypte, dans la chronologie des temps antiques, se place un grand peuple dont on commence à connaître la civilisation, je veux parler de la Chaldée sumérienne ' la patrie des Our-Bagas et des Our-Nina, qui régnèrent à Zirpourla, dans la vallée de 1 Euphrate, vers l'époque sans doute où vivaient à Memphis les premiers successeurs de Khêphrèn et de Menkerâ.
Les Sumériens ne trouvèrent à leur portée, dans les immenses alluvions du 1 igre et de l’Euphrate, ni carrières de pierre, ni mines de cuivre, ni bois susceptibles d’ètre taillés. Forcés de construire leurs demeures en matériaux de terre et en stipes de palmier, ils élevèrent des habitations d’apparence massive que n’égayaient aucune colonnade, aucune moulure, aucun ornement exécuté ou apposé directement sur les matériaux de construction. La brique crue ou mal cuite des premiers Llamites ou des premiers Chaldéens ne se prêtait pas plus aux encorbellements et à la sculpture ornementale qu’à la construction de colonnadesi. 2. C’étaient là des effets d'une même cause.
Pour remédier à cette pénurie de beaux matériaux, les Sumériens s’ingénièrent à recouvrir d’un enduit protecteur les parements extérieurs de leurs demeures et trouvèrent dans l’email appliqué sur la terre cuite une matière imperméable susceptible de recevoir les couleurs les plus éclatantes. Telle fut l’origine de la décoration polychrome de la Babylonie et de l’ornementation rationnelle des constructions en brique. Ces faits sont si exacts que l’architecture nationale de l'Iran, qui est restée le type le plus pur de l’architecture en brique, n’a jamais présenté de grands porte-à-faux et a exclusivement recherché dans des combinaisons ingénieuses de voûtains et de parements bruts ou émaillés, tous les motifs de la décoration monumentale. La brique est l’éternelle barrière qui divise non seulement la construction, mais la décoration des pays riches en bois et en pierre de ceux qui ne disposent que de l’argile plastique.
11 est tout naturel que les Chaldéens, dans les conditions précaires où la nature
i. Le mot de sumérien est commode pour désigner un état spécial de la civilisation chaldéenne, et je m’en sers sans prendre, parti dans une discussion du domaine de la philologie.
a. Voir supra , T. II, § vi, et, sur l’usage des colonnes en Assyrie, Perrot et Chipiez, Histoire de l'art dans l’antiquité, l'Assyrie.
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les avait placés, n’aient eu ni une modénature ni une école vivace de sculpture ornementale; mais il est bien remarquable que l'indigence de la décoration architecturale ait réagi sur le tempérament artistique de la nation au point d’amoindrir le sentiment de la décoration industrielle. Et, de fait, on ne remarque sur les objets fabriqués dans la Chaldée archaïque aucun de ces ornements qui paraient, dès l’époque des premières dynasties, les œuvres des Egyptiens.
Le trône de Goudea (PL XI), les sièges des dieux ou des rois représentés sur les cylindres que possèdent aujourd’hui en grand nombre les collections publiques et même privées, sont traités avec une extrême sobriété, les pièces d’étoffes composant les vêtements de ces personnages sont bordées d’une simple frange, les vases de terre sont nus et grossiers b Plus tard même, dans la période qui s’étend du XIIe au Xe siècle avant notre ère, le nombre des ornements employés par les Chaldéens est extrêmement restreint ; l'anthémion, la palmette entrent d’une manière monotone dans toutes les combinaisons. 11 n'est pas jusqu'aux broderies dont les Babyloniens et les Assyriens, à leur exemple, surchargèrent leurs étoffes , qui ne soient uniquement composées de ces mêmes motifs et d’imbrications polygonales rappelant les dispositions des parements de brique 2.
Ne semble-t-il pas que la plastique décorative, inconnue des premiers habitants
1. On connaît pourtant un vase de terre chaldéen, conservé au British Muséum (Fig. 9) , sur la panse duquel on a gravé un ornement (Perrot et Chipiez, Assyrie, p. 71 1 ).
Cet ornement reproduit simplement un motif de crénelage. Au milieu du merlon , on aperçoit même la fente longitudinale qui permettait aux défenseurs de suivre à l’abri de tout danger les mouvements des assaillants.
2. J’ai donné dans la première partie de cet ouvrage (PI. IX) une photographie d’une borne rurale sur laquelle se trouve l’image de Marduk-idin- Akhi ( Merodach-Wadin-Akhi, suivant la lecture et l’orthographe du British Muséum). Ce document est extrêmement intéressant, tant à cause de sa date reculée (XIIe siècle) que par les renseignements qu’il nous donne sur les ornements usités en Chaldée à cette époque.
La tiare et les vêtements du roi sont d’une extrême richesse, et néanmoins les broderies qui surchargent les étoffes ne comportent guère que les trois motifs de décoration déjà indiqués : l’anthémion, une représentation du palmier, et l’hexagone, orné en son milieu d’un nouvel anthémion. Sur les galons on trouve des bâtons rompus, image des créneaux et des demi-cercles accolés.
Les Chaldéens paraissent avoir été de très habiles tisserands et de remarquables brodeurs; les Assyriens enchérirent encore en habileté sur les Chaldéens (MM. Perret et Chipiez, l’Assyrie. — M. Muntz la Tapisserie. — Arrien, Expédition d' Alexandre (VI, 29). — Livre de Josué (vii, 21). — Pline, H. N., VIII, § 74) ; mais ni les uns ni les autres ne sortirent d’une gamme d’ornements devenus banals, tant ils étaient peu nombreux. Toute l’industrie de l’ouvrier se dépensait à peindre avec son aiguille les sujets
de la Mésopotamie, n’ait pénétré que très tard sur les rives du Tigre, et le jour seulement où les Sumériens importèrent chez eux des matériaux étrangers? Forcés, par exemple, de demander aux Phéniciens ou aux Syriens les bois de construction des tentes royales ou des édicules divins, ils leur empruntèrent le modèle et le type des colonnes légères et des décors qu’ils clouaient sur les charpentes, mais qu’ils ne pouvaient faire adhérer aux murs de pisé. Avant cette époque, sans doute, les Sumériens s’étaient procuré à grands frais des pierres dures pour les disposer dans les parties du temple qui fatiguaient le plus, telles que les gonds des portes, le seuil des ouvertures, et avaient tenté de façonner quelques-unes d’entre elles à l'image de l’homme. Les premiers essais furent barbares, mais l’instinct artistique des habitants de la vieille Chaldée ne tarda pas à s’éveiller. On en jugera en examinant toutes les statues de Goudea et le torse d’Our-Bagas. Ces œuvres révèlent des qualités de modelé que l’on ne trouve même plus dans les statues de Nebo et d’Assournazirpal, trouvées à Nimroud, dans le torse de femme nue (PI. XII), et moins encore dans le groupe représentant un lion terrassant un homme, découvert, il y a quelques années, à Babylone (PI. XI II)1.
On voit donc, dès les périodes les plus anciennes de l’art, se dessiner cet antagonisme entre la sculpture ornementale et la statuaire : celle-là dépend essentiellement des matériaux de construction particuliers à chaque contrée; celle-ci, en revanche, libre de tout lien, peut se développer suivant le génie particulier de chaque race.
le plus souvent reproduits sur les cylindres. Il semble même que les rares motifs dans lesquels se confine l'ornemaniste chaldéo-assyrien soient d’origine relativement moderne. La richesse des vieux vêtements consistait dans la valeur des tissus, des franges, des grelots et des galons. Aussi ne serais-je pas surpris que les ornements nattés et les câbles si souvent reproduits sur les monuments assyriens ne fussent, comme les ornements cre-nelés, originaires de Babylonie.
1. Les trois statues appartiennent au British Muséum. On sait combien sont rares les œuvres en ronde bosse assyriennes et babyloniennes. L’art de la statuaire, inauguré si brillamment par les contemporains de Goudea, ne tarda pas à péricliter entre les mains de leurs successeurs.
J’attribue ce fait à deux causes : l’envahissement de la gravure en intaille et la découverte en Assyrie des carrières d’albâtre
Les artistes, déjà habitués à ne représenter la nature que de profil et sur un seul aspect, furent encouragés dans cette voie par la qualité des matériaux qui furent mis entre leurs mains. Facile à débiter en longues tranches, très aisé à tailler, l’albâtre se prêtait trop aisément à la sculpture en bas-relief pour que celle-ci ne prît pas une prééminence marquée sur la ronde bosse. On ne supposerait jamais à la vue des bas-reliefs d’Assourbanipal et des statues de Nebo que ces sculptures sont les œuvres d’artistes à peu près contemporains. Cette décadence de l’art s’accuse d’une manière particulière dans le groupe babylonien. Je ne crois pas que la photographie de cette sculpture ait jamais été faite; je suis heureux de pouvoir la produire afin de réunir dans ces quelques planches les exemples les plus saillants de la statuaire chaldéo-assyrienne.
On s’est demandé si les œuvres des Chaldéens se rattachaient à l'art pharaonique? Ce point est fort délicat à décider. L’art du sculpteur se serait en tout cas profondément transformé en Mésopotamie.
Si l’on trouve dans les statues de diorite 1 découvertes à Tello, et surtout dans un bas-relief représentant un harpiste, des attitudes rappelant le style des œuvres primitives enfantées sur les bords du Nil et les rives de l’Euphrate, les caractères généraux des deux écoles diffèrent profondément.
Le sculpteur égyptien s’est appliqué en général à noyer sous une sorte d’enveloppe mystique les parties nues et les parties habillées; les artistes sumériens, au contraire, dissimulaient le corps sous d’épais vêtements, mais traitaient avec une grande hardiesse, allant chez les archaïques jusqu’à la brutalité, la musculature restée à découvert.
D’ailleurs, soit que la dureté des pierres auxquelles s’étaient attaqués les habitants de la Mésopotamie ait augmenté la difficulté à vaincre, soit plutôt que la rareté et le prix élevé de la matière première aient arrêté leur essor et les aient contraints à réserver à la reproduction des images des dieux et des rois un talent que le sculpteur égyptien mettait à la portée du plus mince personnage, il est incontestable que les habitants de la Chaldée et de l’Assyrie, bien que doués d’un sens artistique très développé, restèrent toujours, comme sculpteurs en ronde bosse, inférieurs aux Egyptiens.
Quelle distance sépare les merveilleuses statues de l’ancien empire, telles que le Scribe 2 3, le Cheikh-el-Beled ; , le bronze du Louvre désigné sous le nom de
1. Les pierres dures dans lesquelles sont sculptées les statues de Goudea sont qualifiées par les inscriptions gravées sur les statues de pierre du pays de Magan; pas plus que le bronze, elles ne peuvent avoir été extraites des sables de la Mésopotamie.
M. Oppert et un grand nombre d'assyriologues (Smith, Notes on the carly history ; Lenormant , Études accadiennes, I, 3, p. 73 ; Haigh-Schrader) pensent que Magan est le nom sumérien de l'Egypte.
On retrouve, il est vrai, des ressemblances de couleur et de texture entre la diorite employée à Tello et certains porphyres gris utilisés par les sculpteurs égyptiens; mais c’est avec les pierres noires de Persépolis et de Suse que les diorites façonnées par les Chaldéens ont les plus grandes analogies. Il n’existe pas non plus de carrières de diorite dans les environs de Persépolis, on rencontrerait peut-être cette roche dans les montagnes des Bakhtyaris. Ce renseignement m’a été donné en Perse, je n’ai pas eu l’occasion de le vérifier. Quoi qu’il en soit à ce sujet, il devait être extrêmement difficile aux princes de Zipourla de s’approvisionner de pierres dures et surtout de blocs aussi volumineux que ceux dans lesquels furent taillées les grandes statues découvertes à Tello.
2. Le Scribe fait partie des collections du Louvre (IVe dynastie).
3. Cette œuvre ravissante, conservée au musée de Boulaq, remonte également à l’époque des princes qui élevèrent les grandes pyramides. La statue est en bois; les jambes ont été refaites.
L’Art antique de la Perse.
Mesou les bas-reliefs du Tombeau de Ti et les ornements si variés contemporains des grandes pyramides, des objets de la collection Sarzec !
Toutefois, il est dans l’art un petit domaine où les Chaldéens régnèrent en maîtres incontestés.
En possession, depuis de longs siècles, d’une méthode qui leur permettait de traduire leurs idées au moyen de signes graphiques, ils apprirent d’abord à confier à des tablettes de terre, puis aux pierres dures, le dépôt de leur pensée , et ne tar-
Fig. 10. — Cylindre chalJéen de l’époque de Sargon l’Ancien (?) (Collection de Clercq).
dèrent pas à graver, sur des cylindres qui leur servaient de cachets ou d’amulettes1 2, des scènes empruntées à leurs légendes religieuses (Fig. io3 ).
La facilité de transporter au loin des œuvres d’art aussi peu volumineuses que les cylindres chaldéens et leurs très réelles qualités artistiques aidèrent à les faire