VIII. — LES KORANS
Fig. 136. — BORDURE DE KORAN, XVe SIÈCLE.
(Bibliothèque khédiviale du Caire.)
Dans les korans, la variété des tons dont dispose le miniaturiste, jointe à la facilité qu’il a de mêler à
ses compositions des fleurs et des arabesques, porte cette sensation à l’extrême. Beaucoup sont enluminés avec un luxe incroyable. « Il ne suffit pas, dit la tradition musulmane, de connaître le livre d’Allah; il faut l’avoir lu, il faut l’avoir épelé, il faut l’avoir écrit, copié et recopié. » Et de fait, il n’est pas jusqu’aux
sultans qui n’aient considéré comme un devoir de copier le Koran. De là, les exemplaires royaux écrits tout entiers de la main du maître. Quand ces exemplaires que s’arrachaient les courtisans eurent acquis un prix considérable, les sultans songèrent à en tirer parti pour doter leurs mosquées. Ce fut alors qu’ils s’adjoignirent des miniaturistes. Les korans ainsi illustrés se disputèrent aux enchères. Quelques-uns sont des chefs-d’œuvre d’enluminures si délicates, si variées, si harmonieuses, que jamais aucune école n’est arrivée à les surpasser.
Aujourd’hui réunis à la Bibliothèque khédiviale du Caire, les korans royaux constituent une incomparable collection dont la valeur est inestimable. Tous sans exception sont écrits sur papier rougeâtre ou crème, sorti des papeteries de Fostat. L’esquisse du
jmÊSÊÊÈÉSM
Fig. 137.
KORAN DU XVe SIÈCLE.
(Bibliothèque khédiviale du Caire.)
Fig. 138. PAGE DE KORAN DU SULTAN
(Bibliothèque khédiviale du Caire.)
CH AABAN.
dessin est tracée en lignes blanches; les coloris, posés à
tons plats simples ou nues. Les dorures sont protégées par un glacis de laque pourpre, qui leur donne un éclat métallique; un trait noir en cerne les contours et y profile les ornements courants (fig. 137), et le fond du papier apparaît de place en place, soit lisse, soit hachuré de traits bleus ou noirs.
Les miniatures des korans du sultan Barkoûk sont superbes entre toutes. Le frontispice de l’un d’eux comprend une frise d’arabesques flamboyantes (fig. 1 36), une guirlande de tulipes, d’œillets et de roses et des filets où glissent des méandres noirs sur fond d’or. Dans des médaillons ondulés, les titres se déroulent en caractères minces, enveloppés d’arabesques foliacées ; sur le fond se tordent des branches de roses et d’œillets, semées sur les replis des rinceaux. Le motif principal est composé d’une rosace à douze mailles où fleurit tout un parterre d'arabesques entouré d’un cordon de tulipes, de jacinthes et de roses encore.
Les korans du sultan Ghâaban (764 — 1 36a) sont merveilleux de finesse. L’un, qui appartint à Khandabaraka, mère du sultan, a des guirlandes de roses et d’œillets tendues sur des assemblagesd’octogones. Dans plusieurs autres, enluminés sous le règne du même sultan, la polygonie règne en maîtresse. Quelques pages cependant sont données par des écussons et de grands fleurons. Les titres sont admirables. L’une des pages (fig. 1 38) a des médaillons entrecoupés où croît une anémone. Une double bordure Penvironne : l’une, à fond d’or, refendue de traits noirs; l’autre, à fond bleu, chargée d’une guirlande de roses et de tulipes. D’autres ont des guipures d’un incomparable dessin. Un autre
Fig* *39* — page de koran du sultan el-moyyed. (Bibliothèque khédiviale du Caire )
koran du même sultan, décoré par un miniaturiste
nommé Ibrahim-el-Amadi (774 — 1372), en reprend les données avec une légèreté de touche à laquelle peu d’imagiers sont parvenus.
Sous El-Moyyed, c’est l’arabesque qui fait l’ornementation de la première page d’un koran enluminé par Abd-er-Rahman-el-Faîgh et daté de l’an 8141 (411). U n entrelacs dodécagone la remplit ; chaque maille renferme un fleuron (fi g. 139), pendant que dans la marge court en ligne continue une arabesque dérivée de l’arabesque principale. Une page mérite d’être signalée. Elle est ornée de lourds rinceaux dont les feuillages sont dentelés comme des enroulements de sculpture. Les culs-de-lampe placés à la fin de chaque sourate répètent l’arabesque de la marge ou de l’entrelacs (fig. 2, 164 et j 65).
Qu’on mette en regard des miniatures de ces korans celles des évangéliaires coptes ou des vies des saints martyrs de l’Eglise d’Alexandrie, datés de la même époque, on sera frappé de trouver sinon une identité complète, du moins une similitude parfaite entre les arabesques des deux manuscrits. En faudrait-il conclure que les Arabes se seraient faits les imagiers des Coptes? Non, sans doute, mais bien plutôt que les Coptes se sont faits ceux des musulmans. Toute la dissemblance observée entre les deux œuvres vient de ce que les Coptes avaient conservé l’habitude de représenter des oiseaux mêlés aux feuillages, des paons et des colombes principalement. Aux premiers temps chrétiens, ils avaient été des symboles; la tradition les avait conservés comme tels; de là cette prépondérance des scènes animées dans les miniatures chré-