LIVRE II. — CHAPITRE II
commentaire... et l’esprit subtil du commentateur a bien pu exagérer légèrement le précepte entendu.
Admettons pourtant qu’il traduise une interdiction absolue, est-ce une raison pour que toute une école d’art lui ait obéi? La Perse, pour musulmane qu’elle soit, n’en aurait pas moins fait bon marché de cette défense; elle a eu ses tableaux, ses statues et des collections entières d’aquarelles sont même là qui nous prouvent d’un talent fort délicat de ses imagiers. En eût-il été autrement dans le reste de l’empire des khalifes si les mêmes affinités s’y étaient manifestées? Pour ma part, je ne le pense pas. En proscrivant la forme humaine, VHadith résumait en un dogme l’inclination des races spiritualistes ; en y renonçant, l’art arabe cédait à une répugnance héréditaire dont la trace se retrouve à chaque pas dans l’histoire des peuples de l’Orient.
C’est d’abord l’anathème dont les Pères de l’Église chrétienne frappent les images; l’acharnement déployé contre elles par les Orientaux pendant la querelle des iconoclastes1 et cet éloignement pour toute représentation animée dont de bonne heure fait preuve l’école byzantine de la Syrie du nord. Les villes de haute Syrie explorées par M. de Vogüé2 n’ont pas de bas-reliefs à personnages; sur les monuments coptes d’Égypte3 se lit la même répulsion pour l’imitation, la même recherche d’un art où puissent s’incarner des rêves d’infini.
1. Ch. Bayet, l’Art byzantin (Bibliothèque de l’enseignement des beaux-arts, A. Quantin, éditeur).
2. De Vogüé, Architecture civile et religieuse de la Syrie centrale du ive au viie siècle.
3. Al.Gayet, la Sculpture copte (Galette des Beaux-Arts, 1892).
Le sculpteur s’adonne à l’arabesque, à l’assemblage de formes symétriques, à la poursuite de l’incréé. Livré à lui-même, il eût alors trouvé la formule d’un art nouveau et donné au christianisme primitif son interprétation véritable. Par malheur, l’hellénisme le paralysait. Non content d’emprisonner l’âme sous la coupole, il avait fait des figures chrétiennes une bacchanale olympienne, et grâce à la suprématie religieuse exercée par lui, son thème s’était implanté comme celui de l’art de la chrétienté. Le spiritualisme de la Syrie et de l’Égypte avait pu se rebeller, il n’avait pas eu à son service un enseignement qui lui permît de s’imposer par des chefsd’œuvre; il avait pu poursuivre son idéal, il n’avait pu le proclamer. Délivré de cette tutelle par l’apparition de l’Islam, il reprenait son indépendance et, pour avoir été comprimé par elle, se réveillait plus vivace que jamais. C’est là seulement qu’il faut chercher la cause de l’éloignement de l’Orient pour la forme humaine. Les anatomistes grecs avaient trop froissé son sentiment: ils s’étaient trop complu à lui montrer des paquets de chair là oü, selon lui, devait vibrer une croyance; et à le froisser ainsi, ils avaient fini par le lasser pour toujours.
La première, l’école d’Alexandrie, en proie à cet état d’âme qu’avec les théologiens j’ai nommé « la délectation morose », s’était détachée de Byzance pour chercher dans un art rythmique l’expression de ses extases. Elle était retournée aux assemblages réguliers de motifs fleuris, de losanges et de carrés ornemanés des plafonds des tombes de l’ancienne Égypte; puis, quand, au concile de Chalcédoine, l’église copte s’était séparée de