LIVRE PREMIER
escorte et les trois mille femmes de son harem, il était contraint de s’y arrêter.
Mahomet se doutait-il de tout cela? La chose est infiniment peu probable, et l’ardeur de la lutte que dès le premier jour il eut à soutenir ne lui laissa pas le temps d’y penser.
Tout d’abord accueillie avec enthousiasme, sa doctrine trouve bientôt, dans la tribu des Koreïschîtes, — sa propre tribu, — des adversaires résolus prêts à la résistance la plus opiniâtre. Chassé de la Mekke par eux, il se réfugie à Médine et date du jour de sa fuite (vendredi 16 juillet 622) l’ère de sa réforme. Mais bientôt, ceux-là mêmes qui s’étaient montrés ses plus implacables ennemis deviennent ses plus fervents adeptes. L’an 2, il remporte sur ses derniers adversaires la victoire de Bedr; l’an 8, rentre triomphant à la Mekke, aux acclamations de ses anciens proscripteurs ; puis, le Hedjaz et le Yémen se rendent; et du coup, l’empire des khalifes se trouve définitivement fondé.
De la rapidité de ce triomphe dépendait la formation de l’art arabe. Non seulement l’Arabie n’avait pas d’art, mais aucune influence étrangère n’était arrivée jusqu’à elle. Il fallait donc à la religion nouvelle répudier toute interprétation artistique, ou demander à l’un des peuples qu’elle venait de soumettre l’expression de ses aspirations.
Quand le christianisme qui, lui aussi, était né chez un peuple anti-artiste, s’était répandu en Asie-Mineure, le paganisme grec, quoique à son déclin, était encore le culte des pays soumis à l’autorité romaine. Réduit plusieurs siècles à se réfugier dans les catacombes, il
n’avait pas un instant été la religion de la Palestine : la direction de son mouvement avait échappé aux Juifs pour passer aux Grecs; et insensiblement, malgré l’anathème jeté à l’art par les Apôtres et ceux des Pères de l’Église qui, dans cette haine première, avaient cru voir un dogme, un art chrétien s’était constitué, qui avait emprunté à l’hellénisme ses procédés et ses tendances, et qui plus tard, sous Constantin, avait pu du jour au lendemain devenir l’art officiel de l’Orient. L’Islam, vingt ans après son apparition, était la religion de l’Arabie entière et son chef un souverain absolu.
Ainsi transplanté sans transition dans le milieu brillant où l’art chrétien venait d’atteindre à l’apogée de sa richesse, son premier mouvement avait été de s’en détourner avec horreur et de repousser toute interprétation artistique, de même que le christianisme juif s’était détourné de l’art païen et en avait repoussé les principes. Mais l’instinct de l’ostentation est inné chez l’Arabe, et, sous l’empire de cet instinct, il n’avait pas tardé à vouloir attester son triomphe et celui de ses croyances par des monuments semblables à ceux des peuples qu’il avait vaincus.
Tant que dura la conquête, les chefs de l’Islam ne songèrent même pas en effet à donner pour cadre aux cérémonies de leur culte un édifice qui en incarnât la pensée. La première église venue est par eux convertie en mosquée. Il suffit pour cela de couvrir les murs d’une couche de plâtre sous laquelle disparaisse la croix et d’y marquer la direction du temple primitif de l’Islam, la kaâbah de la Mekke.