LA MARQUISE
A PROPOS Odéon (6 juin)
Le Professorat, même très jeune, n'est pas encore réconcilié avec le vieux Corneille. G est une des singularités, un des amusements aussi, des querelles littéraires, que, éteintes en apparence, même depuis des siècles, elles ne sont pas éteintes du tout. Les antagonismeSjlatents, persistent, prêts à se réveiller ; les préjugés se transmettent d'esprit en esprit. On se croyait enfin d'accord, on n'était pas d'accord du tout ; la • bataille est à recommencer, pour n'aboutir, d'ailleurs, qu'à une paix menteuse comme celles de devant. L'Ecole surtout, sous le melliflu de ses
acquiescements, garde d'obstinés espoirs de revanche. En réalité, Pierre Corneille n*a jamais été classique. Relisez, œuvre de sa prime jeunesse, l'absurde, extravagant, romanesque et mélodramatique Clitandre I relisez, œuvres de son vieil âge, le précieux et fantaisiste Agèsilasy le brutal Attila ! Ce haut, libre, débordant génie, qui eût été notre Shakespeare, si la Règle n'y avait mis bon ordre, — Règle dont il dit, en 1632, avec un mépris si hautainement ingénu : « Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis MèlilCj ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent ; pour moi, j'ai voulu montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connaître », — offense encore les froids fervents des strictes lois théâtrales, même s'ils poussent le mensonge de leur conversion jusqu'aux pires débraillements de la modernité ; et, malgré sa résignation à de réguliers chefsd'œuvre, ils en veulent encore à Corneille de ses sursauts, de temps en temps, sous le joug, et d'avoir été vaincu plutôt que convaincu. Je dis que nous en sommes encore le jour du deux cent quatre-vingt-neuvième anniversaire de Pierre Corneille, aux eflFarements des pédants, — ah ! qu'ils sont Parisiens, aujourd'hui ! — devant les témérités et les préciosités cornéliennes ; et les justes colères de Madame de Sévignè et de Saint-Evremont pourraient être de mise encore. Il y a quelques mois, dans un article à propos du Cid^ en un langage dont aucun style contepaporain ne saurait surpasser la subtile élégance lii la vive clarté, M. Jules Lemaître, un des plus délicieux et des
plus pernicieux esprits de notre époque, reprenait contre l'illustre tragi-comédie plusieurs des arguments formulés dans les Observations sur le Cid, de Scudèri, et dans les Sentiments de l'Académie sur le Cid. Et comme il y a toujours un peu d'Ecole dans le choix des pièces pour les reprèsents^tions classiques de la Comédie-Française et de rodéon, Pierre Corneille en est presque totalement exclu. Je n'espère plus qu'on nous rende Nicomède, la plus haute, peut-être, de ses tragédies romaines, ni Don Sanche d^ Aragon^ la plus héroïque, certainement, de ses espagnolades, ni la suite du Menteur ^ où se joue si romanesquement, non sans pompe, son aventureuse fantaisie, ni Rodogune^ ni le trouble Héracliicsj mélodrame étonnant, ni Sertoriusj (on préférerait jouer le Comte d^Essex du médiocre Thomas,) ni l'amusant Agèsilas, en vers libres ! Mais, — vous allez voir que je fais des concessions, — pourquoi les affiches n'annoncent-elles plus Cinna^ Polyeucte ou Pompée ? Polyeucte surtout, où M. Mounet-Sully, maintenant en la pleine possession de son génie, serait si admirable ? Que voulez-vous, il y a les Conférenciers. On ne jouerait qu'assez rarement Hernani ou Ruy-BlaSy s'ils ne faisaient salle comble chaque fois qu'on les joue. Eternelles querelles littéraires I Et il faut nous contenter du Cidy de temps en temps. D'ailleurs, je l'adore.
Quelques mots sur l'interprétation de ce chefd'œuvre à la Comédie-Française, j'entends la coutumière interprétation par les chefs d'emploi.
Personne plus que moi n'estime le vaillant, sûr et volontaire talent de Mlle Dudlay. Bien qu'elle n'eût point, hors la beauté, de très magni-
flques dons naturels, elle est parvenue, par la persistance et Tintelligence, à être une des grandes tragédiennes de ce temps ; et, trs sincèrement, je salue le succès de son noble effort. Quant à M. Mounet-SuUy, je veux dire, une fois pour toutes, ce que je pense de lui afin que le souvenir en surgisse, plus tard, chez mes lecteurs, de la brièveté de mes articles. Assez vieux pour avoir applaudi Frédérick-Lemaître. Bocage, Beauvalet, Rouvière, je crois que M. Mounet-Sully égale les plus grands acteurs de ce siècle ; je crois même qu'il les surpasse par la magnificence de la voix et du geste, et par la hauteur de la pensée. Quant aux" artistes étrangers, quel être doué de bon sens s'aviserait de lui préférer ce grand dégingandé d'irving, ou l'italien Rossi, ténor admirable, mais, enfin, ténor I II est vrai que Salvini fut, à ses heures, extraordinaire, et, par l'entier dévouement aux œuvres interprétées, par l'intime compréhension d'elles, mérita le respect. Mais ces qualités, M. Mounet-Sully les a, plus intenses et aussi sûres; et combien, parfois incertain, parfois excessif, jamais médiocre, il apparaît supérieur par l'inattendu flamboyant des trouvailles. Deux artistes dominent, incomparablement, tout le théâtre moderne : Mme Sarah Bemhardt et M. Mounet-Sully. D'ailleurs, eux seuls (avec M. Silvain, et . avec Mlle Moréno, quand elle s'appliqtie), savent chanter les vers lyriques. Mais, ceci proclamé, j'oserai dire que la distribution des rôles du Cid^ à la Comédie-Française, est aussi fâcheuse que possible, et absolument contraire à la volonté même de l'œuvre. Vous pensez bien que je ne vois pas, en Mlle Dudlay, une vieille personne^
l'art AXJ THÊATl.E S7
ni, en M. Mounet-SuUy, un acteur vieillissant ; elle triomphe en la pleine effloraison de sa beauté ; il apparaît robustement et magnifiquement viril. Mais, pour être Chiméne et Rodrigue, il faut être, non pas une femme, un homme, mais deux adolescents, presque deux enfants, M. Jules Lemaître,dans l'article auquel je faisais allusion tout à l'heure, a eu joliment raison de trouver abominable, si près d'un cadavre paternel, la tendresse de ces deux amants, et leur hymen ! car ils se marient, et tout de suite, malgré la ruse des derniers vers de la tragi-comédie. Oui, ils sont odieux, je l'accorde, s'ils sont, elle, une vraie femme comme Mlle Dudiay, lui, un vrai homme, comme M. Mounet-SuUy ; ils cessent de l'être, et sont exquis, au contraire, s'Us nous apparaissent tels que deux êtres presque puérils, dépourvus de responsabilité, à qui seulement importe — encore qu'ils feignent des colères, des hésitations et des remords, comme de grandes personnes — le charme de se voir, de se plaindre ensemble et de s'aimer, quoi qu'il soit arrivé ou qu'il arrive. Pour que Ghimène et Rodrigue ne soient pas exécrables, il faut qu'ils aient l'âge ingénu et ardent où la sexile espérance du Baiser a le droit d'oublier tous les désespoirs et de transgresser toutes les lois. Je ne veux même pas rappeler que 'le drame de Guillem de Castro, traduit par Corneille, a pour titre la Jeunesse du Cid, ni que, dans la Chronique, le futur Campéador a moins de treize ans lorsqu'il poursuit les hommes du comte de Gormas ; il suffit de considérer le Cid même de Corneille pour voir combien il faut de jeune jeunesse à ces deux amoureux qui seraient infâmes s'ils avaient plus de vingt ans*
J'irai jusqu'à dire que je ne sais pas si M. Albert Lambert fils, n'est point déjà trop viril pour être le vrai Rodrigue. Il y a quelques années, au temps de ses débuts, à l'Odéon, quand il n'avait pas encore tout le talent qu'il a, quel Rodrigue adorable il a été I et comme le drame apparaissait tout à fait lui-même, à cause de cette gracilité et de cette inexpérience. Je sais bien que les rôles tragiques, même de tout jeunes hommes, exigent des qualités et des forces que l'on obtient que par beaucoup de travail et d'expérience. N'importe, je me résigne au drame un peu moins bien joué, s'il m'apparaît, malgré l'imperfection de l'acteur, tel qu'il doit être, et si les contradictions physiques entre le comédien et le personnage ne m'en diminuent pas le plaisir ou l'émotion, n'en altèrent pas la pensée première. On parle de l'engagement de M. Fénoux à la Comédie-Française. C'est un artiste bien incomplet, bien inexpérimenté encore et qui a beaucoup à apprendre. Pourtant, si j'avais auprès de M.Jules Claretie une autre influence que celle d'une ancienne amitié, c'est à M. Fénoux que serait confié, désormais, le rôle de Rodrigue. Il n'y serait pas parfait, les premiers temps; mais le drame en paraîtrait plus beau l Même, quoique si jeune, il est déjà un peu vieux pour ce personnage. Je ferai une observation ansdogue à propos de don Diègue,jouéparM. Silvain, franc et sonore diseur de vers ; sa robustesse de fort quadragénaire ne peut pas, quelque art qu'il y mette, imiter la débilité du vieux père tremblottant qu'on insulta ; et, quand l'épée vengeresse tombe de sa main, si visiblement vigoureuse, il est impossible de croire à tant de défaillance. D'autre part,
M. Martel, dans le rôle de don Gormas, n'a point les rudesses presque sauvages du hautain et brutal Comte. De sorte que, — puisque nous sommes dans un théâtre où les artistes tiennent à honneur d'accepter les besognes moins hautes en vue de l'œuvre mieux exprimée, — il y aurait lieu, jepense, à un troc de rôles. Quel vrai don Diègue serait M. Martel et quel vrai don Gormas, M. Silvain ! Mlle du Minil, artiste sûre, rythme très nettement les vers de la suivante Elvire, et le deuil, autour de sa jeunesse, est charmant. Je crains qu'elle ne se croie un peu Irop une confidente de tragédie. Le Cid n'est pas une tragédie, c'est un drame romanesque. Vous ne répondez pas, mademoiselle, à une princesse racinienne, vous êtes une dame d'une Cour espagnole, et il faut mettre ici un peu plus de liberté dans le propos et d'indépendance dans le geste. Très longtemps, on a supprimé ou écourtè le rôle de l'Infante. On avait grandement tort. Non seulement, Corneille a donné à doua Urraque, sinon les plus beaux, du moins les plus jolis vers de la tragi-comédie, mais elle est indispensable, — car Corneille était très; malin, — pour séparer les scènes de Rodrigue avec Chimène. S'il n'y avait pas l'Infante, ces scènes, très rapprochées, finiraient presque par lasser, au lieu d'émouvoir, à cause des analogies entre les sentiments et les passions qu'elles expriment.
Corneille a voulu mettre, parmi les tendresses et les terreuj'S, de l'espace ; et il écrivit de subtiles tirades et de délicieuses stances, étant un délicat poète en même temps qu'un grand poète. J'ai plus d'une fois demandé à Mme Sarah Bernhardt pourquoi le caprice ne lui était jamais
venu déjouer doua Urraque; comme elle eût été délicieuse et comme, par l'importance de sa renommée et de son génie, elle eût reconstitué les normales proportions du drame ! Je ne pense pas que Mlle Moréno, nouvelle venue dans un illustre théâtre, ait jamais eu le rêve d'y donner seulement Tillusion de l'Infante qu'eût réali* sée la grande Sarah. Mais, très bien douée, et s'efforçant beaucoup. Elle profère précieusement les vers précieux de Corneille ; il me semble qu'elle leur donne la voix qu'il y eût voulue; en outre — encore qu'elle soit assez mal habillée et que son costume d'Infante pourrait traverser, sans y causer de surprise, un bal de la Mi-Careme — elle sait joindre, çà et là, aux mièvreries romanesques que Ciorneille, bon homme, enviait à l'hôtel de Rambouillet, un empanachement cavalier qui aurait plu à Calderon ou à Lope de Vega. Je voudrais dire du bien de la mise en scène du Cid à la Comédie-Française. Vraiment, malgré mes bonnes intentions, je ne puis. De deux partis, il faut prendre l'un ou l'autre. Le Cid se passe, conventionnellement, dans n'importe quelle salle, toujours la même — nous avons subi, sans réclamer, bien d'autres conventions — ou bien, selon les évolutions du drame, il se transporte de lieu en lieu, tantôt le palais du roi, tantôt la maison du comte de Gormas, tantôt la place de la ville. La Comédie-Française semble préférer cette secondé façon, pas tout à fait; je la préfère aussi, moi, tout à fait, non sans désirer mieux encore : « Un théâtre digne de Corneille (c'est Voltaire qui parle), semblable à celui de Vicence, qui représente une ville, un palais, une rue, une place, etc., car l'unité ne
consiste pas à représenter toute l'action dans un cabinet, dans une chambre, mais dans plusieurs endroits contigus que l'œil puisse apercevoir sans peine. » Sans se hausser jusqu'à cet idéal, le Théâtre-Français pourrait réaliser des entr'actes moins longs, des changements à vue; les minutes, entre les décors, sont de fâcheuses interruptrices d'émotion. Quant aux costumes (j'excepte celui de M. Mounet-SuUy, si épique, si pittoresque), il y a véritablement lieu de les rénover selon un peu plus de joie et de brio ; et l'on a pas assez l'air de s'apercevoir que l'on joue un chef-d'œuvre — un chef-d'œuvre qui est, après Roméo et Juliette (après? hélas! oui, mais c'est la faute des Trois Règles), le plus beau des drames d'amour.
Avant le Cid, on a joué VAbbé Corneille y de M. Tiercelin. Vraiment, l'anecdote, qui forme le sujet de cette piécette est d'un patriotisme un peu trop simple ; et, malgré l'adresse des vers qui sont d'un versificateur exercé, malgré la subtilité des allusions, — malgré même la belle humeur de Mlle Du Minil, la grâce pas assez tragique de Mlle Brandès, et l'art de M. Coquelih Cadet à faire de l'abbé Corneille, sans y être aidé par l'auteur, un personnage à la fois farce et héroïque, — on n'a pu applaudir qu'avec l'enthousiasme conseillé par l'annuel retour d'un juste hommage.
L'Odéon a été moins heureux encore que la Comédie-Française dans le choix de son à-propos cornélien. Je ne saurais dire quelle peine j'éprouve à contrister un poète que j'aime à supposer infiniment jeune ; car, s'il a plus de vingt-cinq ans, il est sans excuse ! Mais enfin, il
faut bien dire la vérité, pour Thonneur de l'Art que lui et moi nous adorons ; et justement, la compétence que l'on veut bien m'accorder quant aux choses de la poésie, m'oblige à une sincérité très nette. Ce n'est pas bon du tout, cette petite pièce intitulée la Marquise. Non, pas bon du tout. Vous ne pouvez croire combien je regrette que ce ne soit pas meilleur. Oh ! je sais bien que c'est très difficile, ces comédies de circonstance, et qu'il n'est pas de fleur de la vie d'un grand homme où n'aient picoré cent fois les abeilles de l'anecdote. On m'assure que M. Auguste Audy a publié chez Lemerre, — sous la Couverture Jaune ! effroyable Casaque des Forçats de la Rime ! — un volume de vers assez intéressant. Puisqu'on me l'a dit, je le crois, je veux le croire. Mais que cette comédie anniversaire est donc morose et bébête I Même les exquises strophes de Corneille à la Marquise, odelette qu'on attribuerait à Ronsard quand bien même elle serait imprimée dans les œuvres de Joachim du Bellay, ont paru lugubres parmi catte morne aventure de la Du Parc, qui est sur le point de prendre son mari à la vieille femme de Corneille. Et pas un vers ! non, pas un vers ! Il est probable que M. Auguste Audy a écrit cela en quelques heures ; mais, si peu nombreuses qu'elles aient été^ que ce furent des heures mal employées. Une fois de plus, à la Comédie-Française et à l'Odéon, a été démontrée l'impossibilité que les à-propos aient une valeur en effet. Ne pensez-vous pas que, pour célébrer un grand homme, une belle miseà-la-scène de quelque œuvre de lui, pas communément admirée, serait un plus grave et plus noble hommage à la mémoire fêtée, qu'une anec-
dote en fausses rimes riches, effroi des comédiens qui sont obligés de jouer cela ! D'ailleurs, j'ai admiré passionnément, à TOdéon, les épaules de Mlle Roybet ; c'était, dans ce rôle, tout le tsJent qu'elle pût montrer.
J'aurais fini (Dieux Immortels, combien je suis prolixe !) si je n'avais à quereller, et fort violemment, mes très chers amis, MM. Marck et Desbeaux, directeurs de l'Odéon. Ah 1 qu'il y a longtemps que nous nous connaissons, Marck et moi. Sur le conseil de Francisque Sarcey, — il y a, parbleu 1 quelque vingt ans, — je fis venir M. Marck de la Haye, où il était directeur, pour créer, au théâtre de Cluny, alors héroïque, le rôle de Lazare dans mon drame : les Frères d^armes. Il y fut admirable de simplicité et de grandeur. Certainement, j'ai dû à la sincérité, à l'honnêteté, à la probité, dirai-je, de son jeu, qu'une des plus périlleuses scènes du drame contemporain ait magnifiquement triomphé ; ce fut sa simple et belle attitude, sa loyauté d'interprète qui imposa le silence aux rires prévus. On n'aurait pas osé rire de lui. Le succès fut très grand ; et je lui dois ma victoire la plus chère, puisqu'elle est la plus ancienne. Quant à M. Desbeaux, que je connais moins, il fut un de nos plus aimables confrères ; et quand nous nous rencontrons, je lui serre bien cordialement la main.
Eh bien, ces deux aimables et honnêtes hommes commettent inconsciemment une sorte de crime. Lequel ? celui de jouer Horace, de Pierre Corneille, en quatre actes, — celui de ne pas jouer le cinquième acte d^Horace.
S'ils n'aiment pas Horace^ qu'ils ne le jouent pas ; c'est leur droit et leur affaire. Mais s'ils le
jouent,qu'ils le jouent ; c'est-à-dire qu'ils le jouent entier.
Supposons qu'il soit absurde, ce dernier acte ô^ Horace, Il ne l'est . pas ! mais, le fût-il, de quel droit le jugent-ils tel ? Qui leur a donné le droit d'avoir sur ce point une opinion quelconque? Corneille a écrit une tragédie intitulée Horace (cm Ta longtemps appelée les Horaces^ contre le vouloir de l'auteur et pour faire plaisir aux librettistes italiens;) il Ta écrite en cinq aotes, — pas en quatre actes, en cinq actes l — et le cinquième acte est tellement volontaire, indispensable, nécessaire que si on le supprime, l'œuvre n'atteint pas l'unique but qu'elle a visé. Ah ! ça, vous croyez donc qa^Horace a pour sujet l'amour de Guriace et de Camille ; qu'il s'agit de savoir si les Horace triompheront des Curiace ou les Guriace des Horace, ou si un brutal, infatué de sa victoire, tuera ou ne tuera pas sa sœur grandiloquement imprécatrice ? Non pas I Le vrai sujet de cette effrayante tragédie, c'est la question posée entre la Famille et la Ville. Ce qui importe, c'est de savoir si Thomme qui a sauvé son pays doit être non seulement absous, mais remercié d'un crime qui est la suite logique de sa victoire. Et, alors, les plaidoyers, dans un sens et dans l'autre, s'imposent 1 J'oserais presque blâmer Corneille (si an pauvre petit vicaire de campagne osait blâmer le bon Dieu !) d'avoir mêlé la passion de l'amant à la plaidoirie de Valére, 1 amour paternel à la plaidoirie du vieil Horace, et il eût été plus grand peut-être (maie qu'est-ce que je me permets de dire là ?) que deux voix, sans personnalités passionnelles, parlassent seules, devant la patrie incarnée en le
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Roi. Or, c'est ce dernier acte qu'on coupe. Pourquoi ? On essayera de répondre qu'on voulait jouer, dans la même soirée avec quatre actes d'JEforaee, un acte du Meyiteur; car il faut de la variété. Alors, nous sommes dans un caféconcert ? Nous sommes dans une représentation à bénéfice? on va chanter, dans Tentr'acte, les Petits Pavés ou les Demoiselles de Pensionnats?
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96 l'art au THÊA.TRE
humains, si à l'article coquillage du Dictionnaire philosophique on ne pouvait lire que les coquilles trouvées au sommet du Mont-Blanc, loin d'être les témoins et les preuves des bouleversements terrestres, sont certainement tombées des manteaux des pèlerins revenant de Palestine ; d'ailleurs, Voltaire ajoute, si finement : « Mais je ne veux pas me brouiller avec M. de Buffon, pour des coquilles. » Car il était drôle. Et c'est à cause des commentaires de Voltaire sur les œuvres de Corneille qu'on ne joue pas le cinquième acte à! Horace. Oui, les médiocres facéties d'un homme qui fitcroire à son génie à force de nouvelles à la main, sont encore de quelque influence, aujourd'hui. Il y a tous les petits professeurs de rhétorique, improvisateurs goutte à goutte d'adjectife surannés, et ravis de parler, aux matinées de l'O déon, devant les familles qui espèrent des prix pour les lycéens assis, deux par fauteuil!
Voyons, finissons-en. On joue Corneille ou on ne le joue pas. Au lieu de faire bafouer sa mémoire en n'importe quel à-propos stupide, il serait plus honnête d'offrir ce grand homme à la foule tel qu'il s'est voulu. Et les opinions de chacun, d'où qu'elles viennent, n'ont rien à voir ici. Une seule question : si, au lieu d'être conservateurs de l'Odéon, espèce de musée, MM. Marck et Desbeaux étaient directeurs d'un musée, espèce d'Odéon, feraient-ils couper, dans les toiles illustres, ça et là, un pied, une main, une jambe, un bras, ou même une tête (cinquième acte I) qui aurait la malechance de ne pas plaire à quelques professeurs de l'école des Beaux-Arts ?
H. A. Delilia
LE MASGOT pièce bouffe en trois actes
Théâtre des Menus-Plaisirs (8 juin).
J'ai haleté toute la soirée I oui, vraiment, haleté. Je vais vous dire pourquoi. Si les Mascottes portent bonheur,' les Mascots portent malheur ; et la prédominance du désastre dans l'humanité provient sans doute de cette circonstance que, contrairement à l'opinion généralement admise, ceux-ci sont plus nombreux que celles-là. Dès qu'un Mascot apparaît dans une honnête famille, les portraits d'ancêtres s'éboutent des murs, les chiens mangent les perroquets mangeurs de tulipes rares, les robes se tachent toutes seules (le Mascot n'y est pour rien !), les pantalons craquent, pas les siens, les poules pondent des œufs noirs (il n'est ni coq ni nègre !), et, en un mot, les plus formidables catastrophes se précipitent abondamment sur la maison, cage de ce serin. Naturellement, M. et W°- Taquinet se trouvent partagés entre le désir de marier leur flUe Suzette à Séraphin Bidard, — « Séraphin »
exprime son Serinât, — qui a gagné tous les lots à toutes les loteries, et le désir de flanquer à la porte ce trop jeune monsieur, dispensateur de cataclysmes. Une idée plus pratique: l'amener à se démascoter I De là le vaudeville. Et c'est pourquoi mon 'émotion a été si grande. Oh ! comment,
98 i-'art au théâtre
et avec qui Séraphin, pour le bien commun, cesserait-il d'être mascot ? J'ai vu le moment où ce serait avec la cocotte Danaè; j'ai pu croire,un instant que ce serait avec sa future belle-mère ; et mes incertitudes devenaientintolérables.Quoi! avec cette grosse vieille dame ! Eh ! bien, non, avec la bonne, jolie, comme toute bonne de vaudeville, — avez-vous remarqué que dans les petits théâtres, les soubrettes, bêtes comme des oies d'ailleurs, sont généralement fort jolies? — et enfin, pour la seconde fois, avec Suzette Taquinet, matrimonialement.
Et la petite pièce folâtre de notre confrère M. Alfred Delilîa n'est pas ennuyeuse du tout.
Mais, une chose extraordinaire, c'est le nombre toujours plus grand des comédiens. Il y a, outre les théâtres, tant de théâtres ! et toujours, toujours, des comédiens nouveaux y apparaissent, innombrables. Qui sont-ils ? d'où viennent-ils, . hommes et femmes? Il y a donc <ies Conservatoires dans les Carrières d'Amérique ou sous les arches des ponts? Et quand on croît qu'il ne va plus y avoir d'acteurs, il y a des acteurs encore. Et ceci, certainement, est sar le point d'arriver, qu'il y aura beaucoup plus d'acteurs que de spectateurs. Au reste, ce résultat a déjà été obtenu, partiellement ; une fois à ce théâtre des Menus-Plaisirs justement, il y avait quarante-deux personnages sur la scène, tandis qu'il n'y avait que douze personnes dans la salle ; il est vrai que c'était à une pièce de moi.
H. Maurica Boucher
CONTE DE NOEa:^ Comédie ea un acte, en vers.
M. Pierre VOLF
FIDÈLE Comédie en un acte, en prose.
H. Jacques Normand l'amiral
Comédie en deux actes, en vers.
ComédiehFrançaise (il juin).
C'est une affectueuse estime qui s'attache à la personnalité de M. Maurice Bouchor. Sans autre soin que la satisfaction de sa propre conscience, sans fracas, à l'écart, il édifie, lentement, gravement, son œuvre; tout au plus se permet-il quelquefois le divertissement de jouer avec des marionnettes. L'un des trois du Groupe qui vint presque tout de suite après les Parnassiens et qu'on appela les Vivants (parce que nous avions été les Impassibles), il n'a pas la souveraine grandiloquence et le sonore éclat de Jean Richepin, ni la forte farce heureuse et la joie trognonnante de cet admirable Raoul Ponchon ; mais il rêve très haut, et ce qu'il rêva descend vers nous, et se prolonge, — même, quelquefois, se prolonge un peu trop, — en de très purs et très nobles poèmes.
Ce Conte de Noël, que la Comédie-Française
a bien fait de mettre à la scène, est digne de son auteur. Tailleur d'images sacrées, Pierre Cœur oublie trop souvent dans les cabarets, en compagnie de Gringoire, — celui de Hugo? celui de Banville? ou le vrai Gringoire qui fut une espèce de Ponsard de la Sotie et de la Moralité ? — les Bienheureux qu'il sculpta, la femme qu'il épousa, l'enfant qu'il fit. La petite Rosette, le matin de Noël, ne trouverait rien du tout dans ses souliers, si le bon saint Nicolas et la bonne sainte Rose n'y mettaient des joujoux fabriqués par les Anges qui sont de très bons fèvres. Charmé du miracle, Pierre Cœur se repent de sa mauvaise conduite, jure de ne plus boire, et les saints remontent au ciel; ils font très bien d'y remonter très vite, car, s'ils étaient demeurés un instant de plus, Pierre Cœur, tout à fait épris de sa femme, leur eût fait voir de quoi est fait le paradis sur terre.
Le conte est joli.. Je pense qu'il aurait pu être conté un peu moins mélancoliquement, avec un peu plus de prestesse ; l'amusette s'en attarde et parfois s'en dissipe dans la langueur trop épandue de la mélodie poétique. J'aurais voulu ça et là surprendre quelque intention mieux précisée de bonne humeur, et même de malice; les œuvres auxquelles fait penser le conte de M. Maurice Bouchor n'allaient pas sans un peu d'ironie, fort innocente d'ailleurs, qui n'excluait point l'ingénuité de la foi, — qui la prouvait au contraire. Les interprètes non plus n'ont pas su donner à ce mignon Mystère un air d'imagerie un peu niaise et puérile, qui eût été d'un si joli ragoût. En Jacqueline, Mlle Bertiny, exquise dans tous ses autijes rôles et même dans la Léa de
l'art au TriÊAÏLRE 101
Sur la lisière d'un bois y a ^étè,* une ménagère quelconque; il serait difficile de ^^agenouiller sans de coupables (mais bien légitimes)" ^distractions devant une sainte aussi demi-viergé qùe-Mlle Ludwig ; encore que costumé à miracle ^r^ ah ! la belle image I — M. Paul Mounet, imperturbablement sacré, a paru l'illustre évêque de Myre, qui faillit être martyrisé du temps de Dioclétié'a,>l^ji plutôt que le bon saint Nicolas qui vint resstj»:^^ citer les Petits Enfants dans le Saloir. '••>-'-
La pièce de M. Pierre Volfl", Fidèle y est mcK-;: rose. Quatre bonnes vieilles gens, deux anciens -\ amis, Nortier et Ghaluzac, Gervaise, la femme de Nortier, et Catherine la servante, — j'oubliais le chien Fidèle qui agonise dans sa niche, — étaient tout près de mourir, encore heureux de vivre. Voilà que ce bonheur, à qui on aurait bien pu laisser le peu d'avenir qui lui restait, est tout à coup troublé, détruit (car, si vieux, les pauvres ! ils n'auront pas le temps d'oublier) par je ne sais quelle histoire d'un amour d'autrefois entre Ghaluzac et Mme Gervaise, entendue de la porte par le mari qui rentre avec ses tristes mains grises pleines de fleurs. J'accorde que ce petit acte est écrit avec soin, que M. Pierre Wolfify a montré, avec quelque adresse de théâtre, un certain souci littéraire, qu'on y trouve çà et là des traits d'observation et des mots justes. Mais, mon Dieu ! malgré, sans doute, des intentions de pitié, que cela est morne et dur ! Toutes les cruautés sont permises, au théâtre, en vue de la Beauté ou de la Vérité, mais cette anecdote n'est ni assez belle, ni assez vraie pour avoir le droit d'être si méchante. Par exemple, ce qu'il faut dire, c'est que ce petit drame a été merveilleusement joué! si
102 L'ikB.i: lu THÉÂTRE.
merveilleusemei^trqpril ne me semble pas possible de rêver nne iiftiêiprétation supérieure. Sous des cbeveux biajaes àe vieille jeune encore, sous ces cheveux blancs, que Jules de Marthold, d'un mot adorabl€ff/â' nommés les « neiges d'antan », Mme Kerson, une des plus délicieuses comédiennes âsg^ ce temps, a montré tant de grâce, tant de ciOTçae, une si infinie tendresse contenue, que .^e^riarmes de douceur m'en venaient aux yeux; • ât-*comiîie tous les mots sont jolis, grâce à sa X*/voix, et tristes aussi, par Tironie désillusionnée './ de son sourire I c'est, simplement, exquis. Avec un tact extraordinaire, avec une mesure d'artiste concevant vraiment, chose rare, le personnage qu'il est, M. Leloir a fait survivre dans Chàluzac,. sans ridicule, le souvenir pas trop proche d'avoir été un vieux beau et, autrefois, un beau jeune homme. Fait de vingt dètaUs, observés jusqu'à la minutie et rendus sans minutie visible dans la scène de la partie de cartes^ le jeu dé M. de Fé^ raudy s'est attendri jusqu'à communiquer une émotion irrésistible, lorsque Nortier, qui surprend l'antique trahison de sa femme, défaille presque^ l'épaule au bois de la porte ; et Mme Amel, on servante Catherine, a été, sans excès, la vieille bonne grondeuse des provinces familiales. Ahl quel théâtre, tout de môme, la Comédie-Française 1 et quel dommage que tout le monde n'y sache pas dire les vers lyriques ou épiques ! Ceux qui ne savent pas les dire, ce sont ceux qui ne les aiment pas. Je ne crois pas que ce soit M. Jacques Normand qui puisse leur apprendre cet amour.
Vous pensez bien que je ne suis pas un irréconciliable ennemi de la joie rimée ; ce n'est pas
l'art au thèatbe. 103
à Fadmirateur enthousiaste des Odes funambu* lesques et à l'auteur de la Grive des vignes, qu'il conviendrait de dédaigner la fantaisie et même la folie des vers. La Maison de Corneijle, de Racine et de Molière doit être aussi la Maison de Regnard, comme Emile Berger at l'a dit hier très justement. Si j'avais connu le désespoir d'être Critique Dramatique au temps où l'on joua les RomanesqueSy de M. Edmond Rostand, j'en aurais loué, chaleureusement, l'aventureuse et fantasque belle humeur ! Il y a l'énorme Pégase, aux ailes de foudre et d'orage ; il y a aussi les petits poneys fringants qui semblent ailés d'ailes de libellules. Ma seule horreur, c'est les Pégases de fiacre. 4c Hue ! Cocotte » et M. Jacques Normand ne la fouette même pas.
Siget, peut-être, de monologue devenu comédie en trois actes au Gymnase, vaudeville en deux actes maintenant à la Comédie-Française, demain, inévitablement, opéra comique en un acte à rOpèra-Comique, VAmiral est destiné à s'achever en monologue. Fin logique, pareille au commencement. Alpha et oméga du célèbre auteur des Ecrevises en cabinet particulier. Remarquez bien qu'elle est fort amusante, cette pièce, et qu'on a eu raison d'y rire, et qu'on y rira longtemps. S'il n'y a rien de plus suranné et de plus morne que la rivalité, pour des tulipes, entre le voisin et la voisine d'une ville de Hollande, si rien n'est moins charmant que l'amourette de Krélis et de Jacquemine, — Roméo et Juliette entre un Montaigu collectionneur et une Capulette collectionneuse, — si rien n'égale la platitude de leurs souvenirs d'idylle le long de l'escalier, si l'on a le droit de se demander i quel vaudevil-
liste, résolu à tout, n'eût point paru enfin trop démodé l'accent marseillais du hussard Flageolet, bien volontiers j'accorde que l'aventure de l'un des oignons de l'Amiral avalé par un soldat famélique, — notre incomparable Willy disait dans les couloirs : « G est l'Oignon qui feit la Farce !» — ne laisse pas d'être assez plaisante ; et c'est très réjouissant, la colique de quelqu'un qui a un Marin dans le^ ventre. Je proclame que le succès a été très vif ; et je crois, je le répète, qu'il se maintiendra, non moins vif. En outre, une émotion patriotique a secoué la salle quand, le Chant du Départ chanté au loin, les soldats français ont traversé le fond du théâtre. Oui, l'on rira, même l'hiver, de cette pièce d'été, et c'est seulement dans quelques années, qu'après avoir été applaudie, en vers, à la Comédie-Française, et acclamée, en musique, à l'Opéra-Gomique, la pièce de M. Jacques Normand, — avant de retourner en monologue, — sera reprise au théâtre Déjazet, en prose, non sans succès.
La soirée a été belle pour M. de Féraudy. A côté de M. Leloir, non moins discrètement bouffon en le hussard Flageolet qu'il avait été discrètement ému en le vieux Ghaluzac, M. de Féraudy, T- tout à l'heure vieil homme hargneux et si tendrement émotiounant, — a su être, sans grossièreté, malgré la grossièreté du rôle, un vivant, joyeux et emporté bon garçon guerrier. C'est d'une adresse incomparable qu'avec une rapidité de diction qui, pourtant, ne supprime pas une syllabe, il arrive à se ruer sur le seul effet possible de la tirade qu'il lui faut dire (mais nous, les poètes, on ne nous fiche pas dedçins 1). Et, dégagé des imitations anciennes, devenu tout à
fait lui-même ; concevant aussi ce qu*on peut tirer de comique de Teffervescence lyrique, M. de Féraudy m'apparaît comme un des plus grands et des plus sûrs artistes de la comédie bouffonne. Mlle Lynnès, plus drôle que son personnage, a la grâce d^être grasse ; c'est une extravagance un peu sèche que montre Mme Amel, moins remarquable ici que dans là Catherine de Fidèle ; je n'ai pas entendu un mot de ce que semble avoir proféré Mlle MuUer ! mais ce n'est pas de sa faute, c'est de la mienne. Elle est si adorablement jolie sous la coiffe de cuivre et de dentelles, elle a tellement l'air d'être sur le point d'avoir quinze ans, que je n'ai pas pu me résigner, un seul instant, à l'écouter, préférant la regarder. Quant à M. Dedelly (Krelis), chargé de dire les choses tendres de la pièce, que vouliez-vous qu'il fît contre de pareils vers? qu'il les dît? 11 les a dits, fort bien, et fort distinctement. C'était épouvantable.
Jules Slovacki
BALLADINA
Tragédie en cinq actes.
Théâtre des Poètes (12 juin).
Il est impossible d'avoir une opinion formelle . sur un poète, si l'on n'est pas son compatriote. L'universalité des sentiments que la poésie a le droit et le devoir d'exprimer, appartient à tous les poètes, et c'est seulement par la façon de les exprimer que s'affirme le talent, ou, s'il plaît à Dieul le génie. Or, la langue est évidemment (seul, La
Palisse a eu raison!) le premier de ces moyens d^expression.. De sorte que si, n'étant pas Italieaiy je crois que Dante est admirable, c'est, parce qiie je l'ai entendu dire ; mais, eu réalite, je n'en sais rien. Jules Slovacki, même parmi les. Polonais 1«3 plus épris de l'œuvre de Mickievicz, passe pour un très haut poète. lia affirment que c'est très beau, le Tombeau d'AgamemnaUj En Suisse^ la Peste au désert, et on m'assure que le ïioi Es- ^rif émerveille par sa puissance et son charme. A la bonne heure I Je ne demande pas mieux.
Un grand poète de plus l Peste 1 Mais, en réaUtè, je suis obligé de croire les gens sur parole, et j'ignore totalement ce dont il s'agit.
Donc, quant à Slovacki, poète, je me récuse.
Mais, si nous quittons la poésie pure, si nous entron&dans le domaine du drame, — où l'action est perceptible à ceux-là mêmes qui n'entendent pas la langue qui l'exprime, où les insuffisances de la traduction n'empêchent pas de suivre le développement de la pensée directrice, — je me crois en droit d'affirmer une opinion. Et à tout lettré apparaîtra évidemment que la tragédie de Jules Slovacki, en dépit de quelque slavisme à peine personnel, n'est pas autre chose qu'un furieux, tumultueux et fuligineux mêli-mêlo de tout Shakespeare, de tout Gœthe, de tout Schiller, et de tout l'excessif pètrusborelisme français, amalgamé avec le pédantisme niais des nèo-shakespariens de Dusseldorf. Et je m'étonne que des sorcières ne mangent pas, entre les actes, de petits doigta d'enfants jetés dans le pot-au-feu. Deux poètes, parmi ces imitateurs de n'importe qui et de n'importe quoi, ont été considérables ; Henry de Kleis en Allemagne, Lermontorf en Russie. Mais les au-
tresî... Ah! tous ces Shakespeares de la foire' de Weimar, de Varsovie ou de Nijni-Nowgorodl 11 est, parbleu, Men certain que parmi les évidences misérables des pastiches, quelques bonnes fortunes dldées ou d'imagés, — instinctives trouvailles d*une race — étonnent, récréent et, en un mot, donnent une impression de nouveauté, — ou plutôt d'exotisme. Mais on s'aperçoit bien vite que àes siagularitéfi même qui ont paru pittoresques, ne sont que des travestissements adroits, d'autant plus coupables qu'ils feignent effrontément d'être ides « costumes iiationaux »; et, enflD, il ne faut pas que tes littératures étrangères s'imaginent que ta. littérature française ignore totalement, bien qu'elle ait rarement demandé l'aumône, les oputents génies à qui elles doivenît tout, ou presque tout. Je le répète, il «se peut, — on me le dit, je le crois, Je ne suis pas entêté, — que Jules Sl^ vacki soit ai polonais un très merveilleux poète, mais, en tant que dramaturge, il m'apparaît comme un des plus puérils imitateurs de Shaker peare, et je ne peux pas prendre au sérieux cette Bailadyna, Macbeth habillé en femme, qui a, au front, la tache de sang que la femme de Macbeth avait à la main, et qui promène ses crimes et ses remords à travers la forêt de Comme il vous plaira. C'est justement parce que je suis le pluïs fervent désireur du théâtre idéal — héroïque ou féerique — que j'en réprouve avec colère la parodie, même si elle fut inconsciente! Oui, inconsciente. Car les Belgiques ne croient pas à la Contrefaçon. Mais nous n'aimons pas, même s'ils sont très vieux, les vins ni les génies frelatés ; et je crois qu'il eût mieux Talu laisser Jules Slovacki sur le rayon le plus rarement visité des bibliothèques internationales.
Le drame furibond et folâtre de M. Slovacki a été joué avec un zèje très méritoire par une troupe ramassée d'un peu partout. On sait quel noble comédien, simple, sûr, sans vaine exagération, et vraiment classique, est M. Emile Raymond ; son admirable voix, grave et douce, sa parfaite maîtrise, lui ont permis de faire applaudir le plus absurde personnage qui ait jamais ressemblé au Duc exilé dans leur forêt des Ardennes ; et voilà un artiste qui ne doit point rester dans les théâtres changeants. Je dois dire que je préfère Mme France dans les rôles modernes où elle peut déployer tout son talent si personnel, vrai et cruel comme une légende de Forain ; néanmoins, elle a été la mère très dramatique de cette effrayante Grisélidis. Hélas I qu'il est difficile de dire du bien de Mlle Nau 1 et, pourtant, qu'il serait impossible d'en dire du mal. Evidemment, il y a, en cette étrange comédienne, des qualités qu'on ne trouve pas chez des artistes beaucoup plus célèbres, mais elle montre des inégalités, des maladresses soudaines qui rebroussent l'admiration. Belle, certes, et, un peu conventionnellement pire, belle tout de mSme, et pire aussi, elle semble capable de tout ; en même temps, on n'est pas étonné qu'elle ne soit capable de rien. Où est le Dumas qui, de cette malade, fera une Desclée ? II y a, autour de Mlle Nau, beaucoupde jeunes personnes : Mile Verlain qui articule fort bien (mérite rare I) et qui meurt si gracieusement couchée sous un saule dont on voudrait être les branches, non pleureuses, mais preneuses ; et Mme Rafty, la reine des forêts, qui, délicieusement, en son corsage d'églantines roses, offre deux boules de neige, joliment palpitantes ; et la petite Bouffé, ga-
mine jolie, (petite fille de l'illustre Gamin !), qui nous a amusés par l'impertinence de sa voix et le déluré de son geste.
H. Claude Berton
GRAND-PAPA Pièce en trois actes,
H. Paul Lheureux
SI c'était...
Un acte
Théâtre-Libre (13 juin).
Par l'ignominie volontaire du sujet, par la totale absence de toute observation vraie, par la sottise des propos, qui semble d'un provincial ayant assisté, il y a quatre ou cinq ans, à une des plus médiocres pièces du Théâtre-Libre, Grand- Papa se dérobe à toute appréciation et ne vaut même pas que l'on se mette en colère. On m^assure que l'auteur est un jeune homme fort intelligent, — comédien agréable à ses heures. Toute l'espérance qu'il puisse garder de cette soirée, c'est qu'on l'aura oubliée le soir où il nous donnera quelque autre pièce. Certes, il serait facile de voir en ce bas et immonde ouvrage le suprême acarus du Théâtre-Libre défunt, enterré, pourri, comme Grand-Papa / Non, on peut encore faire des pièces réalistes, honorables. Tout de même, en voilà assez.
Jcsus-Christ chez un biffin de la plaine Saint-
Denis c'est, je crois, le sujet de la petite pièce de M. Panl Lheureux. Pourquoi donc pas ? le Fils de l'Homme n'est pas de ceux qui craignent la mauvaise société ; et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il fréquente chez les anarchistes. Même il me semble que c'est à la porte des plus misérables et des plus révoltées masures que doit frapper,de préférence, l'évangélique Passant. Telle est la beauté dès idées de pitié, de consolation et d'amour que, malgré Ja banalité des discours qui les expriment dans la pièce de M. Paul Lheureux, (J espérais mieux de cet artiste intéressant), une émotion réelle nous a saisis, plusieurs fois, tandis que parlait l'Inconnu ; et rien ne saurait faire que l'on ne se sente pris d'une tendresse infinie, et de belle espérance, quand ressuscite, n'importe où, sur le lit d'or de la Belle au Bois Dormant, ou sur le sale matelas d'un bouge, la fille de Jaïr, aurore morte et aube nouvelle...
HH. Loriot-Lecaudez l'échéance
Comédie en trois actes, en prose.
M. Georges Bertal l'apostat
Drame en un acte en^vers.
M. André de Sorbe
. PETITE BOURGEOISE Saynète.
Théâtre des Lettres (17 juin).
Après une aimable ^causerie, trop spirituelle, de M. Fuster qui nous a expliqué les causes mais qui n'a pu nous faire accepter les effets des vraiment trop longues attentes et des discourtoisies que nous imposent les théâtres d'amateurs (enfin, ils sont trop !) j'ai gagné un torticolis — de la loge où l'on avait bien voulu ' me placer, la salle étant aux trois quarts vide, — à essayer de voir et à essayer d'entendre une pièce en trois actes, de MM. Loriot- Lecaudey, inûiwlèeVEchéance. Il m'a paru qu'il s'agissait d'une vieille dame qui, autreibis, avait couché avec un monsieur alors jeune, et qn'elleètait fort gênée, le jour du mariage de sa fille, par la révélation à son fils et à d'autres personnes de cet accident ancien. Mais, comme vous pensez, le mari paternel au troisième acte, pardonne l et tout finit bien, hormis la pièce qui, d'ailleurs, aurait mieux fait de ne pas commencer.
Cette comédie, dont l'inutilité éblouit, a été jouée vaille que vaille par de vieux artistes qui peut-être eurent du talent, et par des artistes jeunes, qui peut-être en auront.
Un peu agacé, je l'avoue, de tant de soirées où les théâtres irréguliers, comme à dit M. Fuster, nous convoquent à des pièces si désolément régulières, et banales, je crois bienque j'avais envie de m'en aller.-
Mais on allait jouer une pièce V Apostat de notre très lettré et très cher confrère ijreorges Bertal. Nul, parmi les jeunes hommes littéraires, n'est plus justement sympathique que lui ; et, si même les indulgences de sa critique au Rappel ne nous avaient disposés, — moi tout particulièrement, — à une très sincère espérance de suc-
ces, sa jolie piécette, naguère, à la Comédie-Française, nous l'eût promis. Je suistrès heureux que, par un enthousiasme très ardent, unanime el légitime, le pubUc se soit associé à notre sympathie.
VApostaty c'est un jeune prêtre, plutôt missionnaire qu'ecclésiastique, voué par un vœu maternel — il ressemble en cela à la fiancée de Corinthe — à la nonvie, au célibat, et qui se révolte contre l'anormale loi qui lui fat imposée. Certes, il croit Dieu, mais ilne croit plus l'Eglise. Il prend la femme qu'il aime, il tue le mari de la femme qu'il prend, et, si respectueux qu'il demeure devant sa mère, catholique acharnée, il n'hésite pas à lui résister et à braver la malédiction qu'elle étend sur lui, pour accompUr jusqu'au bout les nouveaux devoirs que lui impose son droit à l'amour ! C'est, en somme, ce petit drame, ou plutôt cette tragédie à qui quelqes-uns reprocheront de manquer de « préparation » — adresse supérieure dont je la loue — la rébellion de l'Instinct contre le Rite ; et un beau souffle chaleureux gonfle les vers, violents, sonores, un peu trop éloquents, mais d'une si fière jeunesse, d'un si fervent enthousiasme que les artistes, médiocres" tout à l'heure dans la médiocre pièce de MM. Loriot-Lecaudey, en ont été emportés eux-mêmes, et qu'ils avaient l'air d'avoir du talent. J'excepte pourtant Mlle Verteuil, tout à fait mauvaise, bien qu'elle aurait dû apprendre, à l'Odéon, à dire les vers de Corneille auxquels ceux de M. Bertal ont, par instants, le superbe honneur de ressembler.
On a joué ensuite une saynète intitulée : Petite bourgeoise. La petite bourgeoise de cette petite
pièce, morte d'ailleurs, — c'est la bourgeoise que je ve'ixdire, — est comme la mère Gigogne d'un tas de petits adultères posthumes qui lui sortent de dessous le linceul, et le mari de la bourgeoise trépassée semble fort émoustillé par l'idée, amusante d'ailleurs, qu'il a été si souvent cocu. Le public m'a semblé moins content que le mari.
— Et pourquoi diable Georges Bertal a-t-il donné son drame à un théâtre où on joue de telles inuliUtès ?
Henrik Ibsen