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BRAND

Théâtre de V Œuvre, MM. Blondeau et Monréal, et. Marc Chantagne

LES ENVIRONS DE t>ARIS Voyage d'agrément en quatre journées et dix stations.

Théâtre du Châtelet.

Cela me cause une vraie peine de ne pouvoir parler du drame joué sur le Théâtre de l'Œuvre. Je fais mes excuses aux lecteurs du Journal ; mais, sachant déjà avec quel zèle je m'applique à la besogne qui m'est confiée, ils pensent bien qu'il n'y a pas de ma faute. Voici. A cause du respect qu'inspire et de la réflexion qu'exige toute œuvre d'un génie aussi complexement ingénu, aussi estompé de rêve, aussi lointain de nos esprits et eu même temps aussi proche dé quel-

ques-unes de nos œuvres, que Pest le génie de M. Henrik Ibsen, je ne voulais pas, je ne devais pas juger Brand à la hâte, après le minuit de la première représentation. Et le même devoir se serait imposé à moi s'il se fût agi du subtil, insinuant, lurtif, fugace, intense aussi, et toujours délicieux Maeterlink, ou du fort poète Emile Verhaeren, aux rêves nets et profonds, fuligineux pourtant, pareils à des eaux-fortes hallucinées ; d'une épopée dialoguée de M. Viellé-Grifân, ou d'une églogue d'après Théocrite, Virgile, Hugo et Leconte de Lisle, de M. Henri de Régnier, poète exquis, un peu trop parnassien.

Or, on m'avait obligeamment envoyé une loge pour la répétition générale. Mais quand je suis arrivé, à huit heures vingt minutes, — notez que, tant de fois, V « Œuvre » nous a fait attendre jusqu'à neuf heures le lever du rideau, annoncé pour huit heures, — l'entrée du théâtre m'a été refusée, impitoyablement. Nous étions plus de cent personnes dans le couloir devant des portes fermées.

Il me paraît qu'il y a eu là quelque exagération et même un peu d'impertinence.

On entre à la Comédie-Française pendant Corneille, Molière et Hugo ; on entre à l'Opéra pendant Wagner ; même on entre à l'Eglise pendant Dieu. Il y a l'exemple des concerts Lamoureux et des concerts Colonne? Mais, a:ux concerts, un andante ou un scherzo dure quelques minutes, tandis que c'est quelquefois long, un acte. Bayreuth? Outre que là-bas —ou là-haut, — la discipline n'est pas aussi stricte qu'on le raconte, Bayreuth nous a donné V Anneau du Niebelung\ Parsifal, les Maîtres Chanteurs, Tristan et Iseult^ avec des artistes tels que Materna, Su-

cher, Se aria, Van Dick. L'Œuvre n*en est pas encore là. Allons, il ne faut pas, lorsqu'on n'est, en somme, qu'un acteur médiocre et emphatique — l'emphase est la pire façon d'être médiocre, — auquel le hasard d'une entreprise intéressante valut des sympathies, prétendre à régenter si hautaînement les personnes. Et surtout, — même avec l'encouragement de huit ou dix Belges, — il ne faut pas agacer Paris ; à moins qu'on ne soit tout à fait résolu à se faire naturaliser Danois, Norwégien, Suédois, ou Allemand.

D'ailleurs, cette petite aventure Jaisse entiers mon espoir et ma foi en l'Œuvre dirigée par M. Lugné-Poë. Un jour prochain, quand sera close définitivement la saison où les directeurs préparent leurs faillites d'été, je dirai, assez longuement, ce qu'on peut attendre, me semble-t-il, de ce théâtre, s'il conçoit sa mission d'une façon un peu haute ; mission qu'il est tout à fait en état de remplir, et qu'il remplira, s'il ne s'avise pas de jouer Carmosine ou Lorenzaccio — idée absurde jusqu'à la parfaite extravagance ! — s'il continue à représenter les belles œuvres étrangères qu'il nous serait honteux d'ignorer, si, surtout, il s'adonne avec un zèle ardent, jamais ralenti, au risque d'insuccès que bientôt récompenseraient das vi<itoires, à nous révéler les intentions c^ramatiques de la nouvelle génération française, et si — chose d'ailleurs de moindre importance — il ne ferme pas trop impérieusement ses portes aux spectateurs et aux critiques de bonne srolonté.

Hélas ! que j'ai été peu consolé par les Envi-rons de Paris de n'avoir pu assister à la représentation du drame d'Ibsen l Quoique extraordi-

nairement bête, elle n'est pas ennuyeuse, avec sa figuration nombreuse et tumultueuse, d'ailleurs peu fastueuse, et son ballet de « bacchantes peu furieuses », et fos mirlitons et ses flonflons, cette ancienne drôlerie. Vous verrez, — non, pourtant, vous, lecteur de ce très littéraire journal, vous ne le verrez pas ! — que, durant juin qui finit, et juillet, et août, il y aura, les soirs de pluie, au théâtre du Châtelet, pas mal de loges remplies de braves gens de l'autre côté de la Bièvre, et d'honnêtes familles de la banlieue, qui s'esclaflFeront — spectateurs disposés à la i3elle humeur par le peu de dépense qu'exige même la conquête de la grande avant-scène du foyer — des aventures de Saturnin Malinchard, apprenti confiseur, -^ ce nom, cet état..., joies 1 — poursuivi par Mlle Louisette, modiste séduite, et séductrice, parmi les dérèglements d'une noce folle et les envolements de toutes les demoiselles de magasin et les battements de rames de tous les canotiers, de Robinson à Saint-Cloud, de Suresnes à Argenteuil, d'Argenteuil à Montmorency, de Montmorency à la forêt de Bondy, de la forêt de Bondy à Bercy-Charenton, et de l'extravagance, pas drôle, à Tennui, pas trop morne ? Et, comme cette farce médiocre est agréablement jouée par Mme Thibault-Tauffenberger qui a un joli nez d'où sort une voix plus jolie encore, et surtout par ce très délicat comédien, M. Cooper, que l'on regrette de ne plus voir dans un. théâtre où il pourrait montrer toutes les finesses de son art, toutes les jolies inventions de sa fantaisie élégante, très per8onnelle,»les gens de l'autre côté de la Bièvre et les familles de la banlieue n'auront point tort de s'amuser beaucoup.

Mais causons un peu.

Si ridiculement perché que l'on soit sur les hauteurs du Permesse, on se rend compte des choses, en se penchant un peu ; et nous savons bien comment ça se pratique, les reprises estivales de ces pièces-là. Débinons, impudemment, le truc ! Des auteurs ont une vieille pièce. Bon. Ah ! pas bonne 1 Un directeur a de vieux décors. Bon. Ah I pas beaux ! Tout de même, on peut s'entendre. « Donne-moi de c'que t'as ! j'te donnerai de c'que j'ai » ! et l'on s'entend. Micmac, (.es droits d'auteur ? Ah I ah ! ah I Et si le directeur a une toile de fond qui représente la colline de Bougival, la scène qui se passait à Juvisy se passera à Bougival. C'est assez bon pour les demi-droits ! J'y souscris. Je ne monte pas sur mes grands chevaux. Au fond, il n'y a aucun mal à cela. Mais, sapristi, pourquoi convoquer la critique à ces reprises ? Je me suis laissé dire que les cafésconcerts, les cirques, et même certains spectacles forains, avaient des traités de publicité avec les journaux ; traités qui les autorisent à proclamer, entre deux annonces, le succès de leurs gommeuses, de leurs dompteuses de lapins, et le triomphe de leurs hommes-troncs ou de leurs vaches à six pattes. Rien de plus simple, ni de plus légitime. Pourquoi diable les théâtres qui, depuis longtemps, renoncèrent à avoir quoi que ce soit de commun avec l'art dramatique, ne procèdent-ils pas comme les cafés-concerts, les cirques et les baraques illustres de la fête de Neuilly ? Avantage pour nous qui ne serions pas obligés à chagriner des confrères souvent aimables, comme le sont, j'en suis sûr, MM. Monréal et Blondeau, par des critiques ne servant à rien ; et avantage pour

les directeurs que rien ne troublerait en leur très licite industrie, en le culte, espéré lucratif, du vieux veau-de-ville, ce veau d'or ! qui n'est pas toujours en or.

H. Gaston Harot

LE TRAIN N° 6 Drame en cinq actes et huit tableaux.

Théâtre de V Ambigu (25 juin).

Je demeure émerveillé de tant dMmaginations, de machinations et de complications ? Emerveillé, littéralement. Ciel ! qu'il est prodigieux que l'on puisse faire grouiller ensemble tant de personnages, tant dMncidents, et se reconnaître dans le tas, et s'en tirer, vaille que vaille 1 Est-ce que, par hasard, les auteurs de ces sortes de pièces-là auraient du génie ? J'hésite à le croire. Sans doute, leur métier a quelque rapport avec celui des faiseurs de tours et des clowns disloqués ; ce sont des exercices qui d'abord paraissent impossibles, et qu'on arrive à exécuter sans difficulté, même avec grâce ; mais il faut avoir été pris tout petit.

Le mèlimélodrame de ce soir, — nous le devons à M. Gaston Marot — a réussi triomphalement 1 J'en suis ravi pour notre ami Georges Grisîer que nous étions si contents de revoir gai^ actif, alerte, et marchant allègrement vers des victoires 1 Mais il faut raconter la pièce, allons, il n'y a pas à barguigner, il le faut I ça ne va pas être commode.

■ M. Paul Dubourg (joué par M. Degeorge, pas mal) est un opulent ingénieur quia le malheur d'avoir un frère, Louis Dubourg (M. Gémier montre dans ce rôle ses qualités si intéressantes, mais pas précises encore, et son estimable inquiétude vers le mieux), Louis Dubourg, dis-je, parfaite canaille, abjecte et trembleuse, et le bonheur d'avoir pour fille Jeanne, une délicieuse personne qui a trouvé en Mlle Dauphin, jeune artiste peu connue, me semble-t-il, aux théâtres du boulevard, une interprète très délicate et très émue, avec, peut-être, un peu trop d'adresse déjà dans l'émotion. Jeanne, enfant naturelle, ne porte le nom de son père que grâce au subterfuge d'une '

adoption, et elle n'a jamais connu sa mère. Elle aime Armand de Mériel (ce n'est pas la faute de M, Emile Albert chargé de ce rôle, si le soin lui a été confié de dire tous les mots ridicules de la pièce, ou à peu près tous), et Armand de Mériel est enseigne à bord d'un vaisseau dont son oncle, M. de Mériel, dernier représentant d'une noble et antique race (joué par M. J. Renot, dit l'Irréprochable), est le commandant. Jusqu'ici, c'est assez clair. Continuons. Naturellement, Louis Du- \

bourg, fripouille, convoite la fortune de Paul Dubourg, honnête homme, et de Jeanne, fille de celui-ci ; fortune dont il serait, légalement, l'unique possesseur, si son frère et sa nièce passaient de vie à trépas. Alors, que fait-il, ce gredin ? Sachant que Paul Dubourg et Jeanne doivent prendre le train n° 6, il s'en va avec un nommé Michel Servon, fripouille comme lui, mais moins couard (M. Decori, d'ordinaire si pittoresque en ses excentricités de costumes et dans l'arrangement de son visage, m'a satisfait moins qu'à l'ordinaire)

et une nommée Sophie Marchai, non moins fripouille qu'eux et plus rosse encore (Mme Descorval semble se vouer définitivement aux carchontes des fortifs), essayer de corrompre, en lui offrant un tas de billets de mille, le garde-barrière-aiguilleur dont Tunique enfant, phtisique, pourrait être sauvée par un voyage dans le Midi. Mais rhonnête aiguilleur refuse de mal aiguiller ! Alors, puisque le temps presse, les gredins, vous n*en doutez pas une minute, l'assassinent ; et, eux-mêmes, par une fausse manœuvre, font dévier le train qui s'écrabouille dans une fondrière. Ça, c'est le clou! Et, en effet, Paul Dubourg est blessé à mort, il expire dans les bras de sa fille qui, personne prudente, a mieux aimé regarder passer le train que de monter dedans. C'est assez agaçant pour Louis Dubourg que la petite ne soit pas morte avec le papa. Mais il est ingénieux. Devenu le tuteur de Jeanne, il épousera, pour garder l'argent, celle qu'il a voulu tuer. Jeanne se rebiffe ! Bah I on la contraindra d'obéir. Sophie Marchai, devenue femme de charge dans l'hôtel de Mlle Dubourg, dit à celle-ci : « Ta mère, c'est moi », et fournit à l'appui de son dire un acte de reconnaissance parfaitement en règle. Apeurée, brutalisée, meurtrie, Jeanne est condamnée à ne point sortir de la maison tant qu'elle n'aura point accepté son oncle pour mari. Mais Sophie Marchai, rosse au cœur maternel, a compté sans Malvina, sa vraie fille (car vous pensez bien que la reconnaissance, encore que régulière, ne prouve rien du tout, et n'a été qu'une vengeance ou qu'une précaution contre l'honnête Paul Dubourg, — le Dubourg, vous savez bien, qui est mort après l'écrabouillement du train ?)

laquelle Malvina (mon Dieu ! que Mme Marie Durand se donne de peine pour être à la fois crapule et bonne fille, et pour chanter faux !) trouve Jeanne toute en pleurs. Ça l'apitoie, et, toutes les portes étant closes, elle la fait, avec Taide de Nib, marchand de chansons qui deviendra le Roi des blanchisseurs (M. Torin est drôlet) filer par la fenêtre au moyen des rideaux noués l'un à l'autre. Mon émotion était à son comble, et ma surprise ; je n'avais jamais vu ça I Evadée, la jeune fille persécutée se réfugie chez Mme de Grancey (ça se complique, encore), une amie dont le père de Jeanne a prononcé le nom en mourant sans d'ailleurs avoir eu le temps de dire tout ce qu'il semblait avoir à dire. A ce moment-là encore, j'avais été très ému, et très surpris, car enfin ce moyen de suspendre l'intérêt n'a guère été employé que sept ou huit mille fois depuis le dernier acte de Rodogune. — M. Gaston Marot ne m'en voudra pas d'avoir évoqué le souvenir de Corneille. Or, Mme de Grancey qui, par une lettre posthume de Paul Dubourg (je sens avec désespoir que je commence à devenir moins clair) a été révélée la vraie mère de Jeanne, se trouve être la propre sœur de ce M. de Mériel, oncle d'Armand Mériel, commandant grognon et gardien austère de l'honneur de sa race. Il ne fait ni une ni deux ; sachant la bâtardise de Jeanne, il refuse tout net de marier la jeune fille avec son neveu et la flanque à la porte, assez vivement. Flanquée à la porte dans de telles conditions, la seule chose que puisse faire une jeune personne, c'est d'aller se jeter à l'eau. Jeanne n'y manque pas. Mais la même prudence qui lui conseilla de ne pas monter dans le train où il arriva malheur

à son père, loi inspire la pensée de choisir, pour sa précipiter, an quai tont grooillant de gens habillés en pierrots et en ^urdes— firançaises, à canse de la fête de la reine des blanchisseases, qui n'est antre que Malvina. Même, c'est à ce moment qne Mme Marie Dnrand a chanté faux.

Nih dépouille son manteau de monarque, s'élance, et, roi qui nage comme un poisson, rapporte Mlle Jeanne, convenablement évanouie, et pas trop mouillée. Mais on aurait tout aussi bien fait de la laisser dans la Seine, car, malgré les objections, d'ailleurs modérées, du petit Mériel, de Mme Grancey et du grand Mériel lui-même, qui, ayant appris que Jeanne est la fille de sa sœur, de sa sœur à lui, veut bien enfin qu'elle épouse Armand de Mériel, son neveu à lui (je sue!) la pauvre Jeanne est reprise par Sophie Marchai, sa fausse mère, qui, avec Michel Servon et Louis Dubourg, l'emporte dans une mansarde où il va se passer des choses terribles. Michel Servon a ingénieusement descellé la barre d'appui de la fenêtre. Menacée, torturée et laissée seule, Jeanne ne manquera pas de courir à la croisée pour appeler au secours ! Pfouittt ! culbute ; et la chambre est au sixième étage. Nul crime, suicide d'autant plus probable que la jeune personne a déjà tenté de se noyer. Mais il y a une Providence à l'Ambigu ! Elle fait venir là Malvina, reine des blanchisseuses, ivre-morte d'ailleurs, témoignant ainsi qu'elle n'a pas moins l'amour du vin que l'habitude de l'eau, et c'est elle, au lieu de Jeanne, qui tombe dans le vide, la. barre d'appui ayant manqué sous die, devant le rugissant désespoir de Sophie Marchai (vous vous rappelez, la rosse au cœur maternel ?). Celle-ci, furieuse.

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veut étrangler Michel Servon; celui-ci, malin, lui enfonce nn couteau dans la gorge I Ce n'est vraiment pas mal. Mais, s'il y a une Providence dans les mansardes, il y en a une aussi dans les rues. Nib (oui Nib, le marchand de chansons, le roi des blanchisseurs, le sauveteur, vous y êtes?) a eu la bonne idée (je jure que je ne sais pas pourquoi ! ) de baisser la toile d'une petite boutique, et Malvina tombe dans la toile creuse et y rebondit comme dans un hamac. Alors apparaît, amené par le Commandant, l'Enseigne et la Vraie Mère, le comnaissaire de police, ce Deus ex machina du cinquième acte des mélodrames. Il distribue la justice. Ceux des gredins qui ne sont pas morts iront à Téchàfaud. La reine des blanchisseuses épousera le roi des blanchisseurs ; et Jeanne, qui est une petite de Grancey tout en étant une petite Dubourg, épousera, — me fais-je bien comprendre ? — le petit Mèriel... Ouf! j'en suis hors ! et tout cela n'a pas la moindre importance.

H. Georges Docquois

VINCELLI

poème.

H. Jacques des Cachons

LE PRINCE naïf

lumino-conte.

(Décors de M. Andhré des Gâchons).

Hall des Cent (29 juin).

Toute petite, sous le plafond voilé, la salle est discrète, intime, d'une intimité presque de chapelle embrumée d'une vapeur d'encens, et, les lampes baissées, il semble que tout s'y estompe, s'y ensommeillé, s'y efface, hors les fleurs des chapeaux des femmes, qui, bientôt, s'éteignent aussi, avec les lampes. Alors, parmi toute l'ombre mystérieuse et tiède, d'une paroi plus sombre glisse la planchette d'un guichet, et, comme en un cadre de tableautin, c'est de la clarté, de la couleur; de la vie ensoleillée. Après un poème en trois décors, Vincelli, de M. Georges Docquois, poème trop bref, assez long cependant pour qu'on ait le temps d'y entendre de beaux rythmes et maintes rimes loyalement sonores, se déroule, d'aquarelle en aquarelle, l'aventure du Prince Naïf, héritier d'une famille maudite, qui, des détresses sanglantes de l'antique demeure, et de ses vains et purs rêves d'adolescent, s'en va vers l'amour, et le quitte pour tenter la vie, et triomphe du péché et revient vers l'amour, offrant à la virginale épouse le lys de son âme sauvée du Mal. Des tableaux sont exquis, d'autres sont terribles ; c'est toujours un éblouissement, ces figures, ces paysages, qui sont de la lumière de toutes les couleurs. Je sais bien que ce théâtriculet ressemble assez au petit théâtre du Chat Noir (les ombres chinoises incendiées en feu d'artifice !), que la légende de M. Jacques des Gâchons est un peu bien simple, ça et là, sans être assez ingénue, symboles souvent diminués en banale allégorie ; que M. Andhré des Gâchons montre parfois une originalité qui se souvient et abuse de la violence exaspérée des rouges, — une symphonie en rouge majeur ! que Mlle Rose Syma est moins

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agréable à entendre quand on ne la voit point, et que la musique de M. Henri Quittard, tendre, trop tendre, violoncellise jusqu'à l'excès ! Mais ce sont là propos de critique féroce, et, de cette soirée, le souvenir qu'on garde, c'est que c'était charmant.

HH. Alexandre Bisson, et Louis Gregh

UN LYCÉE DE JEUNES l^ILLES Vaudeville opérette en trois actes et quatre tableaux.

Théâtre des Folies-Dramatiques (5 juillet).

Pièce très amusante I et, comme on dit, à la bonne flanquette. C'est absurde, extravagant, inepte, impossible, mais étonnamment drôle. Et l'excès de la farce n'est pas pour me déplaire. Je pense même qu'elle n'existe en réalité, qu'à la condition d'être énorme ; le pire genre théâtral, c'est le vaudeville, né gamin, ne riant plus que du bout des lèvres comme la Comédie, demoiselle bien élevée, ou la bohème et canaille opérette embourgeoisée en opéra comique. M. Alexandre Bisson a fait une pièce vraiment burlesque, pour laquelle M. Louis Gregh a écrit de la musique vraiment bouffonne : à la bonne heure ! et il y a plus d'art dans ce débraillement fantasque que dans la prétention de certaines piécettes et de certaines musiquettes visant à la distinction et à l'élégance, — complets à 34 francs. Personne n'a oubUé l'épique Cavenecadas, qui, directeur d'un lycée exclusivement réservé aux filles de cocottes,

enseigne à ses élèves, sous prétexte de leçons de natation, des mouvements dont elles auront l'emploi sur terre ferme aussi, — tout particulièrement sur les chaises-longues ; qui s'habille en Anglais ou en Allemand pour professer Vaccent anglais ou Vaccent allemand ; et, après que toutes ces Demoiselles ont chanté l'histoire de France mise en rondeau, leur fait danser la polka-mazurka du Participe Présent, et, jupes envolées, pantalons troussés, cuisses nues (oh ! oh I Mademoiselle Titine ou Mademoiselle Raquette, car je ne sais plus laquelle des deux), le quadrille ébouriffant, et ébouriffé (je ne m'en dédis pas!) du Participe Passé ! On se rappelle aussi le pion parnassien, Simplice, élégiaque benêt, et Raoul de Vol-au-Vent, gorameux roublard, et la sentimentale Polymnie, enragée embrasseuse de tous les fiancés. N'importe. Tout le 'monde voudra revoir cette folle et divertissante pièce, jouée à merveille d'ailleurs, b'une bonne troupe d'ensemble et d'un bataillon, comme on dit, de jeunes et jolies femmes, suffisamment grasses (décidément, je crois que c'est 'Titine... ohl mademoiselle !) se détachent des artistes tels que M. Maugé, comique très excessif et très sûr en même temps, très en dehors mais très maître de lui, et Mme Berthe Legrand, qui, à force de grâce, de belle humeur,, de fantaisie, rend aimable et plaisant ce qu'il y a toujours d'un peu pénible dans l'érotisme soupirant des vieilles filles.' Mlle Emma George, dans le rôle de Valentine, n'a guère qu'à être jolie ; ahl qu'elle joue bien ce rôle! et si je disais qu'une chanson dans la bouche de Mlle Henriette Berthias est une fauvette dans une rose, je dépasserais un peu ma pensée quant à la voix de

cette belle personne, mais pas du tout quant à ses lèvres l Somme toute, le succès a été très vif, pour tout le monde. Qu'il pleuve quelques soirs, et il y aura dans la caisse de cette direction d'été autant de pièces d'or qu'il tombera de gouttes devant la porte du théâtre. C'est la grâce que je souhaite bien sincèrement à M. Regnard, excellent artiste et fort aimable homme.

HH. Callavet et Alphonse Franck

PROPOS EN l'air

Fantaisie en deux actes.

La Bodinière de la Tour Eiffel (6 juiUet).

M. Bodinier ressemble à la Lune, ou, pour mieux dire, à Artémis-Phœbé, en ce sens que, une part du temps, il habite sur la terre (rue Saint- Lazare, 18), et, l'autre, dans les régions éthérées (première plate-forme de la Tour Eiffel). Ce soir, c'est Bodinier-Géleste qui nous a conviés à entendre la fantaisie en deux actes de M. Caillavet et Alphonse Franck. « Fantaisie » est un piège ; il s'agit tout simplement d'une Revue qui offre ceci d'imprévu que, lorsqu'elle est amusante, elle l'est extrêmement, et que, lorsqu'elle est ennuyeuse, eUe l'est à un point qui déconcerte notre faculté de bâillement, A des scènes d'acerbe et gaie satire succèdent des scènes d'une bana- Sté désolante, et la belle humeur des couplets, libertine et jolie, se disperse dans l'ignominie des plus niais calembours. Tout de même, Propos

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en Vair ont été fort applaudis; ils le seront bien davçintage quand on aura coupé plusieurs dialogues interminablement mornes, supprimé deux cents jeux de mots, et élagué quelques misérables facéties, telles le médiocre bafouement de la Montagne Noire. Mes chers confrères, « Augustes Holma », vraiment, ce n'est pas drôle, et personne n'a ri. Mais qu'elle est agréablement jouée cette revue, qui sera tout à fait gaie quand elle sera plus courte; il faut louer surtout Mlle Laporte, dont la voix est jolie et souple, et qui chante et joue avec une finesse, une bonne grâce, un sens délicat des nuances, qui révèlent une véritable artiste et destinent cette jeune femme à de véritables succès sur des théâtres moins voisins des nuages. Mais quoil c'est au ciel que naissent les étoiles. Quant à Mlle Sidley, elle a fait de grands progrès, elle est devenue comédienne adroite, diseuse subtile, chanteuse agréable, et, certainement, elle est une des plus merveilleusement jolies créatures dont puissent s'éblouir et s'éprendre les lorgnettes ! Tout cela promet de fort belles recettes à la Bodinière de làhaut, si l'été lui est favorable. Voyez pourtant à quoi tient la destinée des œuvres littéraires ! Pour que le Lycée de Jeunes filles^ aux Folies-Dramatiques, triomphe, il faut qu'il fasse frais ; il faut qu'il fasse très chaud pour que Propos en Vair réussisse au premier étage de Babel. Veuillent les dieux propices aux directions estivales qu'un ciel pluvieux plane sur le boulevard du Temple, tandis que les ardentes étoiles resplendiront, comme des mouches d'or flambant, dans l'énorme toile d'araignée en fer de la Tour Eifiel.

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