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GOMME INDIGNE

— Requiescat in gloria —

Moins heureux. M. J. Dornay s'est restreint à faire des pièces ; il est peu probable que son nom bruisse éternellement sur les lèvres humaines.

Mais pourquoi le drame d'hier n'est-il pas intitulé : les Deux Jumelles ? pour ne pas rappeler les Deux Orphelines ? Ah I le badin scrupule ! comme si, ces pièces-là, ce n'étaient pas toutes la même.

Il s'agit, en effet, de deux petites fllles nées de la même mère, le même jour, au temps de la Commune, et qu'un sergent-fourrier, dénué de tout scrupule, enlève d'une mansarde incendiée. Il remet l'une des nouvelles-nées à son capitaine, fripouille aussi, qui, pour s'assurer un héritage

de plusieurs millions, a besoin d'une fillette en remplacement de la sienne, qui est morte; l'autre, il la confie à l'Assistance publique. Et le crime triomphe. Non ! la mère des jumelles, qu'on crut défunte, n'était que folle, et, après dix-sept années, recouvre la raison, dans l'Asile où elle est soignée par une jeune infirmière en laquelle elle aime, sans la reconnaître, l'une de ses enfants. La Voix du Sang a parlé dans son cœur. Cependant qu'est devenue l'autre petite ? une belle demoiselle que, contre la volonté de sa mère, qui n'est pas sa mère, son père, qui n'est pas son père, veut marier, — toujours à cause des millions — à un fort malhonnête gentilhomme, — clerc d'avoué en même temps, — lequel, pour faire chanter le capitaine, est revenu tout exprès de la Nouvelle-Calédonie où il connut le sergent-fourrier^ forçat selon ses mérites. Or, le gredin, voleur de fillettes, s'évade, tandis que la vraie mère s'installe, mendiante et vendeuse de médailles bénites, sur les marches de Saint-Sulpice. Alors conflit entre tous les braves gens et toutes les canailles ! Voici que la fausse mère devient folle, comme le fut la vraie ; et celle-ci qui passe l'eau dans une barque, est jetée de la barque dans l'eau par le sergent-fourrier en rupture de ban ; et l'une des jumelles est emportée pour remplacer (encore) sa propre sœur que l'on enverra dans un asile d'aliénés, (toujours), où certainement les spectateurs ne tarderaient pas à la rejoindre, si, par la providentielle entremise d'un excellent ablDé, aumônier de la Grande Roquette, le drame enfin ne s'achevait à la confusion de> gredins, parmi la joie des bonnes âmes ! — Il est vraiment inimaginable que, à l'heure où nous

sommes, il se trouve encore des auteurs pour .inventer, ou pour se rappeler, de tels mêli-mêlo d'absurdes niaiseries, un théâtre pour les accueillir, des artistes pour les jouer, — d'excellents artistes î — un souffleur pour les souffler ! Quant au public pour les applaudir, croyez-bien que, s'il existe encore, ça n'est pas pour longtemps.

Les soirs se suivent et se ressemblent. Si la Mendiante de SaintSulpice est morne, le baron Tzigane n'est pas gai.

Tout ce que vous voudrez, je raccorde ! Johann Strauss est le Roi de la Valse ! Son inspiration, toujours ouverte comme un féerique robinet, éjacule des cascatelles, tour à tour roucoulantes, sautelantes, pétillantes, d'innombrables czardas; et il est bien évident que, au moment de l'Exposition Universelle de 1867, Paris, après Vienne, raflfola des rythmes exotiques, alors à peu près nouveaux, qui défaillaient en rallentandos sous l'archet hystérique des Tziganes. Mais sacrebleu, à l'heure actuelle, à cette heure où la seule idée qu'il y a un orchestre de musiciens bruns ornés de brandebourgs, embusqué au fond de la dernière salle, empêche d'entrer dans la brasserie le plus assoiffé passant, nous imposer, trois heures durant, des danses surannées et des amorosos expirés, c'est une cruelle idée ! Parbleu oui, Johann Strauss est un musicien adroit, et qui sait son affaire comme on dit. Mais la vieille Valse ne nous charme plus de ses enlacements. Même les feuilles mortes de nos souvenirs ne tournoient plus sous son antique rythme ! Dès avant la fin du second acte, malgré les tonnerres de la claque (certainement, aux Folies-Dramatiques, chaque claqueur a devant lui une grosse

cai'^se qu'il frappe du pied tout eu tapant des mains), nous commençâmes de nous ensommeil- 1er sous Tamas des fadeurs mélodiques, toujours tombantes et virantes. Et la pièce n'a rien qui nous pût regaillardir. Cette histoire à dormir debout, — nous nous sommes contentés de dormir assis, — d'un héritier rétabli dans ses biens, d'un baron élu par les Tziganes, qui trouve des trésors dans les ruines de son château, eut peutétn^ de quoi plaire, il y a longtemps déjà, au public autrichien^ elle aurait paru insupportable au public parisien d'à-prèsent, quand même la pièce eût été bien jouée. Hèlas! qu'elle est mal jouée ! Que Mlle Pernyn ait une jolie voix, un peu grêle, mais sûre ; que M. Monteux lance des notes hardies, assez justes, je le reconnais ; mais ils jouent la comédie avec une maladresse ({ui déconcerte ; et rien n'a ressemblé à. un charme en cette fastidieuse soirée, hormis l'apparition de Mlle Jeanne Paulin, à la légère voix qui chante aimablement, aux sveltes gestes de délicate comédienne.

M. Victorien Sardott

MARCELLE Comédie en quatre actes.

Théâtre du Gymnase.

M. Gruyer

FANTOME A propos en vers.

Comèdiô-Française (21 décembre).

Vingt-cinq ans passés, — le 12 mars 1870, — j'écrivais à propos d'une comédie de M. Victorien

Sardou, qui venait d'être représentée pour là première lois :

« Donc on a acclamé le nom de l'auteur, on a très bien fait, et le succès de Fernande est tout à fait légitime. Cependant n'exagérons rien. Il ne faut pas accorder trop d'importance à des applaudissements de cette sorte, si bruyants et si enthousiastes qu'ils soient. L'auteur de Fernande ne vaut ni plus ni moins que l'auteur de Seraphine ; l'opinion publique n'a pas varié depuis cette nouvelle victoire, et trente réussites semblables n'empêcheraient pas M. Sardou d'être M. Sardou comme devant, c est-à-dire un homme d'infipiment d'esprit, ingénieux jusqu'à la subtilité la plus extrême, habile à deviner et à mettre à profit les tendances les plus furtives du public, rompu à toutes les difficultés de son métier, sans rival dans la ruse de s'arrêter à ce point de l'audace 011 il faudrait plus que du talent pour oser aller en avant encore, en somme le représentant le plus distingué du plus faux des systèmes dramatiques. On ne saurait établir aucune comparaison entre ses intéressantes comédies destinées à faire passer le temps et les véritables œuvres théâtrales qui, quelquefois, commencent par étonner la foule, mais enfin la subjuguent par la grandeur de ridée, la simplicité de l'action et la noblesse du langage. Balzac croyait que certains noms révèlent la destinée intellectuelle de ceux qui les portent : Victorien, l'imprimât- on en grandes capitales, n'est qu'un diminutif. Or, on récolte selon qu'on sème. Les plus grands succès de M. Victorien Sardou ne peuvent être que de petits triomphes. En résumé, qu'est-ce que Fernande ? un drame fort plaisant qui émeut quel-

4luefois, qui amiiso toujours. Et le résultat ? Cent reprôsentations. Mais, sachez-le, rien de plus. »

Si l'homme absurde est r.elui qui ne change jamais, je su's parfaitement et irrémédiablement absurde ; car, à travers tant d'annés, ma pensée à l'égard de M. Sardou, — et de beaucoup d'autres d'ailleurs, — s'est perpétuée de tout point semblable à soi-même.

Mais, tandis que je gardais mon avis, le public n'a-t-il pas quelque peu n\odiflé son opinion ? Avouez que s'il l'avait fait dans le sens do la mi(Mine, j'aurais lieu d'éprouver quelque fiorté. J'observais la salle, hier, pendant la répétition générale, ce soir, durant la première représentation (le Marcelle. Certes, on applaudissait avec vigueur, et l'on criait bravo, et les visages témoignaient, presrjue toujours, de la plus vive satisfaction. Cependant, il me semblait que l'enthousiasme, bien ((ue bruyant, n'était pas aussi intim^, aussi vrai que naguère ; l'admiration manquait, je ^ crois, de spontanéité. Vous pensez bien qu'on n'aurait eu garde d'en laisser rien paraître. Outre (jue la pièce offre quelques parties fort gaies, et d'autres fort intéressantes, (émouvantes ? ah ! non, par exemple), l'autorité d'un nom qui, d'avoir été si longtemps fameux, ost devenu illustre, la gratitude de pièces qui nous divertirent, la gloire de Patrie, avérée, proclamée, qu'on ne discute plus, (ça, c'est un chef-d'œuvre, oui, monsieur, un chef-d'œuvre, il n'y a pas à dire, un chef-d œuvre) ! la gloire de Patrie, article de foi théâtrale, superstition des gens qui n'ont pas de religion artistique, la légende de la Haine, drame sublime, que le^ public n'a pas compris, qui n'a pas réussi parce qu'il

était trop beau, (M. Sardou, qui tient à ce martyre consécrateur, a joliment raison d'interdire la reprise de la Haine !)^ ordonnaient le rire dès le moindre mot drôle du comique, Tattendrissement, dès la première larme de la jeune pert^onne persécutée. Eh bien ! non, tout de même, au fond, ça ne marchait pas : les admirateurs de M. Sardou ne reconnaissaient pas leur Sardou. Ah! qu'ils avaient tort ! il est resté le même; sa pièce de ce soir est l'égale de toutes ses pièces. C'est eux qui ne sont plus les mêmes, à cause de tant d'idées nouvelles, (ou renouvelées), qu on leur a fait, ces derniers temps, entrer dans l'esprit, bien malgré eux. Les adroits retardements de l'action, en vue de l'intérêt redoublé, les guettements derrière la porte, le cousu-de-fll-blanc des imbroglios, qui, inévitablement, se déchirera en un dénoûment prévu, ne les étonnaient plus du tout, malgré qu'ils en eussent ! Même, un moment, ils ont failli se fâcher, parce que c'était trop l3Ôte enfin, — quoique si malin ! — ce monsieur qui devine qu'on Tècoute... Révolte qui n'a pas duré. Bravo ! Bravo ! Bravo ! Cependant, il est visible, même dans le succès de ce soir, que le système dramatique dont M. Victorien Sardou, — comme je disais il y a vingt-cinq ans, — « est le représentant le plus distingué, » va être sur le point de cesser de plaire. Et Marcelle n'aura que cent représentations. C'est peu.

triomphes d'antan !

On réplique : Thermidor.

Ah ! que l'interdiction de cette pièce, dommageable à la Comédie-Française, fut profitable à l'auteur ! J'entends « profitable » en ce sens que nous préférons, artistes, le bruit de la triomphale

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renommée à celui des pièces d'or sonnantes et dos frémissantes liasses.

On dit aussi ; Madame Sans-Gêne ?

Ah ! que je m'y suis amusé. Le mystère des dessous de l'Histoire agace, aguiche, agrippe les libertins de la curiosité, et il n'y a rien de plus spirituellement sadique que la cheville, un peu plus que la cheville, non, pas plus haut, d'une johe tille qui, au lieu d'une jupe de griset te ou de princesse, retrousse le drapeau d'Arcole et de Marengo.

On objecte encore : Ghismonda?

Ah! que Sarah Bernhardt est belle et triomphale, et comme elle a raison, à jamais, dès qu'elle ouvre la bouche pour dire n'importe quoi. Gepen- <iant, après les premiers enthousiasmes, les recettes furent médiocres ; on se souvient des lamentables salles, pres(fue vides, rares loges peuplées de concierges, durant les semaines qui précédèrent l'obligatoire centième.

Oui, en dépit de la poudre de Perlimpinpin, dont la réclame, sœur quotidienne de la gloire, éblouit mes ye:ix, je pense voir clair en constatant la progressive, lente, mais sûre décadence du « système dramatique dont M. Victorien Sardou est le représentant le plus distingué. »

Pourquoi ces pièces-là, qui plurent, cesserontelles de plaire?

lime semble que j 'en entrevois trois raisons. La première :

Un besoin d'héroïsme s'est répandu dans la foule moderne par les nombreuses représentations des drames de Victor Hugo à la Comédie-Française ; on joue souvent Hernani, Ruy Blas; et quand on joue Ruy Blas^ môme sans Mounet-Sully, on

fait six mille francs de recettes, et quand on joue Hernan% avec Mounet-Sully, on dépasse le maximum. Victor Hugo, qui fut romantique, devient classique, bourgeois même. J'en suis profondément heureux, Les deux plus grands ennoblisseurs d'âmes, c'est Corneille et Victor Hugo.

Est-ce que l'œuvre de M. Victorien Sardou satisfait la boulimie d'aventureux et sublime héroïsme qui se ravive de se saouler au bon repas substantiel du Romantisme ?Pa^H^, ce n'est qu'un lunch.

La seconde raison :

H y a eu le Théâtre-Libre. M. Antoine, quel que soit le jugement que l'on puisse porter sur l'attitude où il se complut en l'accomplissement de sa nécessaire fonction, a taitsortir, de l'ignoré, des esprits non manifestés encore ; et une espèce d'école dramatique a surgi, trouble, mclcc, contradictoire, mais pourtant se rejoignant en l'illusoire chimère de la Réalité ; c'est de ce théâtre divers qu'émanèrent, servies ou desservies, amies ou ennemies, les jeunes puissances dramatiques avec lesquelles doivent compter, même au point de vue des comptes que, dès le lendemain du 10 de chaque mois, offrent à signer nos agents dramatiques, les survivants aux recettes anciennes.

Est-ce que l'œuvre de M. Victorien Sardou s'est imbue de la modernité, — à vrai dire si vieille, — r que réclament les générations nouvelles ?

La troisième raison :

Des poètes ont surgi, — des poètes à l'inspiration nouvelle, ou qui leur semble telle ; et voici qu'ils se tournent vers l'art dramatique, et qu'ils prétendent imposer leur chimère à la matérialité

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ilu tInVitrp. I>? ciel m»* pranle de leur dire qu'ils ont lf»rt. Ouand iiii'*me toutes mes plus chères obstiiiiitions en l'art pour le juel jevis,de\Taientêtre bafoures par ilesacriK'ires voix, (sacrilèges, à mon IKfint de vue), je n'aurais rien à objecter à de .•iiucf'res entliousia^me*^ : dès qu'on combat pour une patrie, on êirale Vercin-j:ètorix, et dès qu'on accepte d'être mis en croix, on est comme si on était Jésus.

Est-i-e que l'œuvre de M. Victorien Sardou a rien qui s'inquiète, ou seulement s'étonne, de ces int**lii.tr<»n('("s on naissent des chimères tout au fnc/ins ij:ênéreuses ? C'est épouvantable de songer à ré^oisme cérébral de ceux qui ne veulent pas qu'on pense autrement qu'ils ne pensèrent. Est-ce que ça existe véritablement, des âmes qui ne sont pys enclines à être les mères, condescendantes même aux irrespects, d'autres âmes?

De sorte que M. Sardou a cessé de s'ajuster au triple esprit contemporain ; et, bientôt, charmant, subtil, aimable, pas vieilli, il ne sera que lui seul. Dans Marcelle, la scène autour (lu billard révèle bien qu'il a entrevu le récent ét«t (les esprits. Mais il le raille, en des drôleries faciles, de mauvaise grâce. La vérité, c'est qu'il ibut tourner son âme non vers le couchant, mais vers le levant. Ce sont ceux qui viennent qui auront raison ; et il ne faut pas s'insurger contre les autels et les rites nouveaux, — surtout lors- ({u'on ne fut pas un Dieu.

Marcelle, c'est une anecdote.

Une jeune fille, pour sauver un mauvais diable (le frère assassin (i'un de ses compagnons de débauche, avoue que celui-ci est son amant.

Acquittement du frère. Mais Marcelle reste sans

ressource, sans considération. Grâce à l'entremise d'un abbé (il me semble que je raconte encore la ]\fendiante de Samt-Sulplce), elle est accueillie par une délicieuse et tendre vieille qui a deux fils. L'un des jeunes hommes s'éprend de Marcelle, l'autre, au contraire, professe contre elle les plus mauvais sentiments ; et vous n'avez pas de peine à croire que tous les invités du Château s'unissent pour persécuter la Lectrice ; elle a, pour les hommes, le tort d'être honnête, et, pour les femmes, le tort d'être jolie. Mais en dépit des stratagèmes de celui qui ne la séduisit point, bien qu'il affirme qu'il la séduisit, l'innocence de Marcelle est universellement reconnue, et l'amoureux sincère épouse la loyale amante et tout est pour le mieux dans le Château où, par un ressouvenir de l'ai^tique vaudeville, on trouve sous le lit le nœud en ruban rose d'une pantoufle de femme, et où par une concession à Papus, mage illustre, des dames somnambules errent dans, les couloirs nocturnes.

Cette pièce, une des meilleures et des plus amusantes de M. Victorien Sardou, est admirablement jouée. M. Noblet est incomparablement exquis (ah ! qu'il a raison de ne pas aller à la Comédie-Française) dans un rôle où il n'a aucun effort d'art à faire ; Mme Hading, à ne montrer que son exquis visage, perd les trois quarts de son action sur le public, — et l'émotion qui se borne à larmoyer est une émotion peu convaincante ; Mme Pasca est seigneurialement spirituelle et tendre (je voudrais qu'on reprit, pour elle, les Idées de Mme Aubray, ) dans le rôle de la bonne et franche vieille ; Mlle Lucv

Gérard, — on me dit que, récemment, elle a joué avec un charme tout personnel le rôle de Maud dans les Denii-Viergcs^ — a effeuillé, comme des éirrènoments de marguerite vénéneuse, les mots acerbes de son rôle ! Et, moins déshabillées que dans le Carnet du Diable ^ cinq ou six belles personnes, déshabillées, pourtant, imposent le désir qu'elles le soient davantage.

Entre deux actes de Marcelle^ je suis allé à la Com('Hlie-Française, où c'était la représentation pour l'anniversaire de Racine.

Le Fantôme^ c'est Phèdre qui, tirée des ombres éternelles, et se ressouvenant des amours et des crimes, espère que Racine le réhabilitera.

Je n'hésite à dire que cette conception est une des plus ineptes dont jamais j'ouïs parler! et les vers qui la réalisent, sont tout à fait dignes d'elle.

Mais, les vers, Mlle Moreno les disait, et ils ont paru délicieux. Des enthousiasmes, des rappels ont fétè la jeune artiste! Les personnes qui me lisent savent depuis longtemps que, jamais, je n'obéis, dans mes jugements, à mes amitiés ; et, vraiment, jamais, en quelque estime que je tinsse Mlle Morèno, il ne m'était arrivé de l'admirer si proche de l'idéal que ses dons naturels la destinent à atteindre. Non seulement elle a développé, selon des rythmes inventés, non par le poète, mais par elle-même, sa chanteresse et enchanteresse voix, mais elle a eu des accents superbes de passion lyrique ! Allons, voyons, n'hésitez plus; quel est le grand poète qui, rebelle aux hiérarchies, fera sacrer, en Mlle Moreno, un «oir d'illustre première, la grande artiste qu'elle est déjà ?

l'art au THEATRE 3i3

M. Robert de Villehervé

LISYSTRATÈ Comédie d'Aristophane mise en vers français.

Théâtre des Poètes (23 décembre).

Après une insipide pièce intitulée Lèopardiy qu'ont traversée, lumineusement, la joie et la beauté et la jupe à pompons noirs de Mlle Dauphin, on a joué la Lysistratè d'Aristophane, mise en vers français.

Disons tout de suite, que Mlle Nau a été absolument remarquable par Pampleur du geste, la sûreté de la diction, la vibrance des mots jetés ; et cette comédienne, souvent inégale en d'autres . pièces, a mérité, ce soir, un succès qui marque une date dans une existence artistique. En un mot, c'est très bien.

Mais il faut queje cherche querelle à mon cher ami Robert de la Villehervé.

Comment ! Leconte de Lisle, non seulement parce que, chaste, ilredoutait l'emploi des mots infâmes où l'eût obligé son système (le seul bon d'ailleurs) de traduction littérale, mais surtout à cause de l'impossibilité. de translater la farce athénienne en la langue française, a refusé de traduire Aristophane, en prose; et de cet exquis, brdurier, aristocratique, populacier, pur, obscène, sublime, abject, et enfin monstrueux et prodigieux Aristophane (car toutes les épithètes dont on peut diviniser ou blasphémer Rabelais sont applicaWes à Aristophane), M. Robert de la Villehervé a espéré,

uii l'art av théâtre

lui, pourtant esprit si distingué, et si habile virtuose lyrique, et si conscient de ce que peutet ne peut pas le rythme français, qu'il ferait entrer dans l'étroite loi de notre poésie la farce ignoble, drùle sans doute (les Athéniens devaient s'y connaître!) qui, de saleté en saleté, de grossièreté en grossièreté, et, aussi, de sublimité en sublimité, tend à un éclat de rire et à une noblesse, oùnou^ sommes tout à fait incapables de prendre notre part ? Car, — bien que je sache, mal, le grec, il m'est impossible de rire de ce qui ne me fait pas rire. Tous les théâtres devraient laisser un fauteuil libre, les soirs de première, pour M. de la Palisse; Il ne l'occuperait pas ; je l'y remplacerais. Non, non, non, je ne crois pas qu'une comédie qui fut, peut-être, amusante sous un archontat quelconque, puisse réjouir des âmes qui vivent sous la pré>idence de M. Félix Faure. Ah ! pour l'amour de Dieu qu'on nous fiche la paix avec Kalidaça,— et avec Aristophane, auquel, en réalité, nous n'entendons rien, du moins quand il s'agit des parties seulement comiques de son œuvre. Le lyrisme de ses chœurs m'emporte et me charme, et il me semble que, alors, je r.admire sans snobisme écolier ! Mais, pour ce qui est de ses farces je serais fort étonné si « quelqu'un d'honnête » m'affirmait qu'il a jamais ri à une plaisanterie d'Aristophane. E* pourquoi ce quelqu'un en eût-il ri ? puisque, même sachant le grec, il eut été incapable de la comprendre ? La vérité c'est que nous avons des bibliothèques où, volontiers, de temps en temps, nous relisons les chefs-d'œuvre anciens ; et le peu d'imagination que nous a laissé le Théâtre-Libre nous permet de nous intéresser, sans parler des querelles d'Athènes avec Lacédémone

qui nous laissent froids, au sublime symbole de la paix universelle ! Tout de môme, ce n'est pas une raison pour mettre Lysistratè en vers français ; et, tout compte fait, je ne vois d'excuse à l'adroite versification de mon cher ami Robert de la Villehervé, et à la curieuse musique de Constantin Guys, que les belles épaules de Mme Rafty et la jolie frimousse parisienne (athénienne, si vous voulez) de Mlle Geneviève BouflFè.

M. Maurice Talmeyr

. ENTRE MUFLES Comédie en cinq actes

Les Escholiers (2S décembre).

Aux Escholiers, désintéressée, vaillante et persévérante association théâtrale, la comédie de M. Maurice Talmeyr a obtenu un succès bien propre à le dédommager des réserves où elle m'oblige.

Jean Mazaron, violent rédacteur radical d'un journal de province, — violent et mal mis, incorruptible et malpropre, — a une femme qui fut, qui est encore la maîtresse de M. Coquille, marchand de savon, et de M. Pellereau, sculpteur de Têtes destinées aux salles de mairie ; pour secrétaire, M. Henri, honnêtejeune homme; pour ami, M. de LangonaCj marquis rallié à la République, et, pour fille, la jolie, élégante Mlle Germaine, pleine de bons sentiments (pas seulement de ça) qui se laisse faire la cour par le secrétaire, et, par le marquis, un enfant. Rien n'eût interrompu, avant quelques mois, le bonheur de ce

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qiielcjue laveuse de linge, — Vous rappelez-vous, dans le Docteur (riièrardAe

groui)e familial, si, peut-être par Tindiscrétion de

Vous rappelez- vous, roman un peu mieux <]ue médiocre des oubliés Charles Bataille, Amédée Roland et Jeandu Boys, le rôle important des blanchisseuses constatatrices de blancheurs à la longue surprenantes? — Mme Mazaron n'avait appris la grossesse de sa fille. Alors (o muflerie!) le père, à la voix tonitruante, si hargneux, si hurleur, qu'aucune bonne ne consent à rester plus de vingt-quatre heures dans la maison, ne crie pas le moins du monde ; car sa femme, conscience laïque, personne de sens rassis, — quoique de « sens couchés », selon le mot d'un célèbre humouriste, — lui fait remarquer qu'il ne gagnerait rien à lancer de retentissantes clameurs, puisque M. de Langonacest sur le point d'épouser • une vieille dame plusieurs fois millionnaire ; le mieux, c'est (o muflerie!) de marier tout de suite, — on n'a que le temps! — Mlle Germaine avec M. Henri, qui, bon garçon, ne s'apercevra de rien. Ce moyen, à la fois canaille et ingénu, est une des «inventions sœurs» dont pourrait s'autoriser M. Fèvre, qui fit jouer V Honneur ^ pour réclamer des droits d'auteur à l'auteur d^ Entre mufles, si les Escholiers donnaient des droits d'auteur; quant aux droits de gloire, il n'y en aurait pas assez pour deux. Jean Mazaron, malpropre quoique incorruptible s'accorde très vite aux idées laïques de sa femme. Mais Germaine ne se prête pas sans résistance à cette combinaison. Car elle fut èduquée par une parente pieuse. A vrai dire, on ne voit pas bien ce que la religion vient faire ici, et il ne semble pas qu'il soit besoin d'être allée à la messe tous les dimanches et d'avoir communié

quatre fois Tan, pour concevoir ce qu'il y a d'épouvantablement ignominieux à rougir des, premières caresses du lit* nuptial avec, déjà, dans le ventre, l'enfant que le marié espérait y mettre. Encore qu'elle ait résisté d'abord, Germaine consent, ou feint de consentir. 11 est juste de dire que le caractère de cette jeune femme ne laisse pas d'inspirer quelque sympathie; et dans les tergiversations d'une probe conscience orientée vers le mal par les égoïsmes qui la tentent, avec ses acquiescements à l'infamie et ses retours vers l'honnête, il demeure, assez nettement, ce que l'auteur a voulu qu'il fût. On a eu raison d'applaudir la scène où Germaine avoue loyalement à Henri qu'elle est 2?rosse, et la scène, meilleure encore, presque belle, où, fièrement, elle repousse les fiançailles, malgré tout persistantes, d'Henri : fiançailles, hymen, qui, désormais, quoiqu'il dise, ne sauraient être qu'un pardon sans oubli, que le méprisant orgueil de la miséricorde, que le:

« Soit, puisqu'il le faut ! » d'un brave garçon résigné à un pénible devoir. D'ailleurs Germaine se garde bien de se jeter par la fenêtre, comme elle en témoigna l'intention en une pantomime, nouveauté centenaire destinée à remplacer un monologue (je tiens aux monologues, j'ai déjà dit pourquoi), et la jeune personne, — ceci ne manque pas de justesse en l'observation, — se résout, pour ne pas se livrer à un seul, à se livrer à tous. Elle devient une espèce de cocotte, avec un banquier pour amant. Et, dans la scène finale, ce qui humilie, ce qui navre, ce qui met hors d'eux -(ô muflerie !) et le père et la mère et leurs amis, c'est que Germaine, du fond de sa belle voiture dont sonnent les grelots, n'a pas môme salué Jean Mazaron !

3i8 . l'art ai; théâtre

Je ne reprocherai pas à M. Maurice Talmeyr les intentions sournoises de sa comédie contre la pens('»e libre <ît contre ceux qui, dans la Presse, s'en font les défenseurs, les mainteneurs ;je n'avouerai môme pas ma tristesse de le voir si différent, en son âge mùr, du jeune homme qui reçut la plus noble des leçons et connut le plus beau dos exemples. Chacun de vient selon que, personnellement, ilveut. Mon droit se borne à rechercher si, dans sa comédie, il a atteint le but qu'il s'y ))roposait. Evidemment, il a prétendu montrer rintime basse.^se de presque toutes les âmes, la saleté des consciences, la laideur de la vie. Il y a réussi, médiocrement, conventionnellement. Ses personnages sont ignobles, oui,raais comme tant d'autres qu'on nous montra ignobles. Peu d'observation personnelle, pas de relief nouveau, rarement un trait, parole ou geste, révélateur décisif d'un état de conscience. Ils ressemblent non pas à la réalité elle-même, mais au théâtre qui na£?uère (^ssaya de nous faire voir la réaHté ; et, tout eu applaudissant Mlle Syma, si bourgeoisement jeune lille que la faute dont elle s'accuse paraît invraisemblable, presque tragique dans la pantomime vers le suicide et justement acclamée pour sa façon pathétique de se moucher; M. Janvier, vraiment remarquable en Giboyer de banlieue, pipe à la bouche, gilet trop court; et la drôlerie extraordinaire et si artiste de MmeFrance,et Mme Daynes-Grassot, intelligente et active grimacière, je regrettais que l'auteur du Grisou, l'acerbe écrivain de tant de verveuses chroniques, se fût borné, cette fois, à nous donner une comédie qui n'est, en somme, qu'une pièce de l'antique Théâtre-Libre, décemment échenillée de jurons

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et de gros mots. II nous doit un drame, qui sera de lui-même, de lui seul, et qui sera beau.

Comme le Midi, laBodinière bouge. C'est un petit théâtre amusant, et une petite salle plus amusante encore. La Bodinière est devenue un des besoins de la vie parisienne, comme le lut, autrefois, la boutique où l'on vendait la galette du Gymnase, et, plus récemment, celle où l'on débitait les brioches de la. Lune. La soirée d'aujourd'hui ne manquera pas d'augmenter cette vogue. Après une saynète, — fort bien jouée par Mlle Irma Perrot, et par M. Paul Franck, de l'Odéon, élégant, subtil, le geste sobre et la parole netlo, — où M. Henri Lavedan a mis en un joli langage tout ce que Pâme sceptique d'un Parisien peut garder d'attendrissement pour l'héroïsme et la vertu, la Revue à trois personnages, de MM. Pierre DedeyetP. Dartigny — gaiement interprété par M. Rablet, Mme Irma Perrot, et Mlle Luceuille si spirituellement jolie, — nous a mis en belle humeur. Cela est preste, drôle, pas prétentieux du tout, et, les couplets, adroits, amusants, ailés, sautant de bouche en bouche, on dirait d'une partie de volant à trois raquettes ! Cette partie-là, on la jouera dans tous les châteaux de France et dans tous les salons de Paris. Nous avons applaudi ensuite .4?;an< la fin du jour, comédie en vers. On sait combien je prise les rythmes fantasques et les folles rimes de M. Docquois. Il ressemble à Banville, sans lui trop ressembler ; d'un peu de négligence, il s'est fait une originalité plus rnoderne. A la bonne heure. Le sujet de sa comédie, agréablement jouée par MM. Matrat et Duard ? c'est que, quand on a mangé les millions d'un héritage, il faut se faire berger

LaRT au THEATRE

auprès delà jolie Guillotte, gaulense d'oison^ mais que, dès que sunient un nouvel héritage, L faut l'aller manger avec Liane, cocotte aux dentft insatiables. Je m'accorde d'autant plus à cv double point de vue que, la cocotte, c'est Mme Ratty, et, la Guillotte, Mlle Verlain.

Fin du premier volume

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