VIVEURS
Comédie en quatre actes.
Théâtre du Vaudeville (20 novembre).
Hélas î que voilà une pièce qui est bien jouée! Ils sont, la-dedans, une trentaine de comédiens et de comédiennes ; et tous, comédiennes et comédiens, jouent avec une perfection vraiment déconcertante* Les plus petits rôles sont aussi bien « tenus », comme on dit, que les plus grands; même on demeure persuadé que les artistes chargés de ceux-là auraient pu 1 être de ceiix-cî, et s'y seraient également distingués ; je ne vois pas du tout pourquoi le Garçon de restaurant du deuxième acte, — pas te vieux, l'autre, — ne jouerait pas l'amoureux. Quant aux belles personnes (jui se déshabillent avec une complaisante lenteur jusqu'au point où il n'est plus possible de se déshabiller davantage, elles ne se bornent pas à triompher par la splendeur battante des gorges, et, sous la branche blanche du bras, par la rousseur noire d'un nid où niche le martinet Désir; mais, en vérité, elles semblent, — surtout Mlle Sorel et même Mlle Drunzer — avoir autant de talent qu'on en peut avoir. Je le répète : tant de perfection me déconcerte. Et savez-vous TafiFreux soupçon qui en pourrait surgir ? C'est que, depuis le temps où, avant Antoine, quelque comédien, malin, pour ne pas fatiguer son intelligence, imagina de jouer « nature », surtout depuis le
^ - Il
temps où Antoine, quand il y avait un boucher ou un ambassadeur dans une des pièces du Théâtre-Libre, le faisait jouer par un vrai boucher ou par un vrai ambassadeur, Tart du comédien a peut-être cessé d'être un art en effet, est devenu une facilité à la portée de tous ceux qui, pas bossus, pas tordus, et ûe bredouillant qu'à peine, — aidés, d'aiUeurs, par les conseils du directeur et les exigences de l'auteur, — ressemblent au personnage qu'ils seront, ou sont en état de lui ressembler, grâce au facile artifice du maquillage et de la voix knitée. L'Art tué par le Réel, ce n'est pas seulement dans le monde des coulisses et de la scène que ce phénomène s'est produit. Tels auteurs, tels acteurs. La banalité exige la banalité. Il faut être comme tout le monde, pour dire la prose de tout le monde; et on ne saurait désirer mieux, que le parfait accord de rinterprètation avec l'intention. Tout de même, j'enrage. Je suis un antique fou, pas guéri, qui croit aux éternels tréteaux, de Thespis à Frederick Lemaître, de Frederick Lemaître à Mounet- Sully, au n'importe comment, au hasard, à la trouvaille, au génie ! Le talent de tant de gens, qui, peut-être, n'ont pas même du talent, me navre. Je sais bien qu'ils ne jouent ni le Promèthèe enchaîné j ni les Bur graves; ils pourraient, ftéanraoins, celui qui est coulissier, ne pas être oe seul coulissier-là ; celui qui est couturier, ne pas être ce seul couturier-là. •. Mais l'auteur luimême n'est pas de mon avis ! et, partant, j'ai tort. Je suis atteint de la manie des idées générales. Quant à Mme Réjane, cette exquise et inégale comédienne, à qui, pour parler sérieusement, il ÔLut surtout reprocher de n'avoir jamais pu dire
un vers ! elle a des qualités et des défauts qm s'insurgent triomphalement contre la perfection aisée. Ce soir, grâce à Dieu, après des moments où elle a été admirable, bien plus qu'il n'est accoutumé de l'être, elle a eu des moments où elle n'a pas été bonne da tout. Elle n'était pas parfaite. J'étais ravi. Ça me changeait.
Tout à l'heure, j'ai écrit ce vilain mot : « banalité ». Je voudrais bien ne pas devoir récrire encore à propos de la nouvelle pièce de M. Henri Lavedan. Personne, avec plus d'enthousiasme que je n'en montrai, n'a acclamé le Prince dCAurec ; les livres de l'auteur de le Vieux marcheur^ sont de ceux que je relis avec le plus d'attentive sjnnpathie. D'ailleurs, M. Henri Lavedan est au premier rang des auteurs nouveaux vers qui, — non sans pensée de derrière la tête, comme on dit, — vont tous mes souhaits de victoire de l'Art nouveau sur l'antique Métier. Mais quoi, en ces rapides chroniques, j'ai entrepris la folie de dire impudemment ce que je pense être la vérité : c'est un devoir auquel je ne dois point faillir, surtout lorsqu'il s'agit d'un des plus remarquables hommes de lettres de la génération nouvelle.
La pièce, en quelques mots.
Des bourgeois se ruent à la Fête ! des négociants, des boursiers, des médecins, avec leurs femmes et leurs filles. Ce monde-là passe le temps chez le couturier à la mode, au restaurant à la mode ; si on ne les voit pas au Rat-Mort, c'est qu'ils sont au Chien-Noir ! et naturellement, toutes les dames couchent avec tous les messieurs en une inévitable promiscuité adilltère. Or, un jeune homme, Octave Lacroix, arrive
de province et s'éprend d'Alice Guénosa, la fille d'un docteur qui fait des piqûres de sérum réconfortant aux personnes affaiblies. C'est une petite folle, Alice, une folle si mal élevée qu'elle donne lieu aux plus cruels racontars. Octave Lacroix, dans une scène chez Durand, où il a tort de croire que, pour défendre une femme, il est permis d'en insulter une autre, parût-elle la plus méprisable des gourgandines (il n'y a pas de femmes méprisables !) provoque, sachant à peine tenir le pistolet ou l'épée, un duelliste de profession, que d'ailleurs il blesse à la main (ah I le bras en écharpel), et, dès le jour suivant, demande la main d'Alice Guénosa ; mais celle-ci refuse de l'épouser parce qu'on lui a dit qu'il s'est battu, non pour elle, mais pour une cocotte. Heureusement, Paul Salomon, boursier catholique gui, très spirituellement, prit un pseudonyme juif pour inspirer confiance, a trois ou quatre maîtresses parmi lesquelles il faut distinguer Mme Blandain, et a formé le projet de séduire Alice Guénosa. Mme Blandain ne s'accorde pas du tout à ce projet, et, éperdue de garder son amant, elle mariera Alice à Octave. Paul Salomon, immonde, n'hésite pas, pour empêcher le mariage, à faire insérer dans le Petit Rossard un écho qui déshonore la fiancée. Cette ignominie n'obtient pas le succès qu'il en attendait. Les jeunes gens s'épousent, exemple honnête à toute la foule des Viveurs, après une scène où le grandissement même et Ja généralisation de l'œuvre en leçon morale ne laissent pas de garder quelque banalité, et où, encore que pleine du dégoût de la Fête et débordante d'écœurement, Mme Blandain, prise en la nécessité des inévitables recom-
mencementSy se résout, navrée» à poursuivre sa détestable vie de fausse joie et de rires menteurs.
Je demeure sans étonnement, sans émotioD nouvelle.
On Fa vu partout, et notamment dans le Demi- Monde^ Tamoureux loyal et naïf à qui un ami, fort ressemblant à Olivier de Jalin, explique la société parisienne avec la minutie d'un gardien de musée de cire, qui énumère ses figures : la jeune fille, cœur si ingénu, âme si pure, sous les extériorités des flirtations et de l'argot, c'est Marcelle modernisée en les dialogues de Gyp ; et, pour ce qui est de l'action en soi, -— ah 1 ne dites pas que, dans cette pièce, il n'y a pas de pièce, il y en a une, hélas ! — elle semble un peu trop ressemblante (provocations, duels, scènes de jalousie, ingénuité triomphante des calomnies), à celle dont M. Victorien Sardou secoue, un peu avant le dénouement, la lenteur spirituelle des premiers actes, ou bien, pis encore, à ces drames qu'applaudissait le public de l'Ambigu au temps où ils n'avaient pas cessé de plaire même à son public particulier.
Du moins, M. Henri Lavedan, autour de la « pièce » (][u'il a, très artificiellement, insinuée en sa comédie de mœurs selon une volonté qui, peut-être, ne fut pas tout à fait la sienne, — on a tant reproché aux jeunes auteurs dramatiques de nous donner de la sauce sans poisson, qu'ils sont tentés de mettre dans la sauce n'importe quel poisson, même pourri, — a-t41 montré les qualités d'observation un peu intense, et générale que l'on était en droit d'attendre de la sagacité de son esprit et de la largeur de son talent î
Je ne le pense pas.
Ce qu'il y a pour les jeunes hommes qui se vouent au théâtre de fâcheux dans la réaUté mondaine qu'ils nous veulent faire voir, c'est qu'elle s'évanouit avec le moment où elle fut, et qu'elle s'est déjà transformée pendant le temps qu'on employa à la vouloir décrire. Ne désirer montrer qu'une heure de la vie, c'est s'exposer à ne plus être vrai dès qu'une autre heure a sonné, La mode des chapeaux est devenue tout autre pendant qu'on se coiffait ! de sorte qu'on est rococo, justement parce qu'on voulut être actuel. Ce n'est que grâce à une vision, non des minutes, mais du temps, non de telle ou telle extériorité fugitive des mœurs, mais de l'intime âme humaine en telle ou telle de ses manifestations, que l'on peut espérer c<réer une œuvre qui ne paraîtra pas vieille le lendemain du jour où on l'inventa. En même temps que le tort de ressembler, en dépit de quelques menues différences, à tous les demimondes de jadis et de naguère, le monde des viveurs bourgeois que tenta de peindre M. Henri Lavedan, a ce tort plus grand, que les « nuances » par lesquelles il diffère ont déjà cessé ; et nous sommes en présence de nouvelles à la main qui sont de l'histoire ancienne. L'instantané n'est vrai qu'à l'instant même, et ce qui n'a pas été toujours est comme s'il n'avait jamais été, deux secondes après qu'il fut. Il ne faut pas croire que la Vie Parisienne y journal, fixe et immobilise la Vie Parisienne elle-même pour plus de jours qu'il ne s'en écoule entre un numéro et l'autre. C'est déjà « vieux jeux » les dames qui se déshabillent chez le couturier, — d'ailleurs, il a paru indigne d'un esprit tel que celui de M. La-
vedan de recourir à des moyens de succès qui sont de mise dans le Carnet du Diable, aux Variétés; et, quand on voit le dessous des bras, on ne prête plus que peu d'attention à la littérature. C'est « vieux jeu » le père qui fait la fête avec sa fille ; les ruaris qui soupent avec leurs femmes et les amants de leurs femmes en des noces où leur complaisance à l'adultère cherche un acquiescement à leur propre libertinage ; et, pour ce qui est des restaurants de nuit, la réalité des garçons de la dame au comptoir et de l'escalier par où montent les cocottes, n'empêche point, — malgré les bocks que l'on demande au lieu de bouteiSes de cha Jipagne, — que Ton ne soupe plus du tout dans ces endroits-là. Ah ! qu'il est impossible d'être de son temps, quand ce temps n'a pas l'importance qui vaut quelque durée; et les futiles hiers ont tout de suite cent ans.
Seul, un personnage, justement parce qu'il ne dépend point de la date où il se manifeste, surgit dans la comédie de M. Henri Lavedan : c'est Mme Blandain, une femme, une vraie femme.
Elle aurait pu vivre, elle, dans un tout autre moment, dans un tout autre monde que ceux où elle nous est offerte. Elle ressemble à l'éternel amour. Elle n'est point l'amour chaste, l'amour dévoué, l'auguste amour. Mais un auteur dramatique a le droit, pouf vu qu'il les exprime nettement, de nous imposer les types qu'il jugea bon de choisir; et, seulement sensuelle, mais vraie et vivante, Mme Blandain, c'est de l'amour tout de môme, de rèternel amour. De là le grand succès — qui n'est point dû seulement à Mme Réjane — des scènes où elle se révèle et se prouve. Amoureuse, elle a pris un amant pour en jouir, et le veut
garder, et le gardera. Encore qu'au dernier acte, — dont je me garderai bien de nier l'éclatante réussite, — elle se contredise elle-mAme en de moroses psychologies, en des regrets, en des remords que ne permettait pas d'attendre d'elle son tempérament d'amoureuse, elle intéresse et même elle émeut, parce qu'elle est un être qui, simplement, et en dehors des menues contingences, se rue tout entier à l'accomplissement de son instinct.
Une autre chose a beaucoup aidé au succès, — que j'aurais voulu plus grand encore, — de la nouvelle comédie, c'est la spirituelle verve de l'auteur tout le long de la pièce. Pas une phrase du dialogue où ne pétille t[uelque amusante trouvaille ; et tous les mots sont des mots. Ah ! que M. Henri Lavedan a d'esprit ! Je crains même qu'il n'en ait un peu trop. La très attentive sympathie qui m'incline vers quelques écrivains nouveaux dont l'auteur de Viveurs n'est pas le moindre, ne saurait pas m'empêcher de leur dire qu'ils feront bien de se défier de tant de frivoles brios et de petites amusettes. Le rire du public, à tel ou tel point de l'ouvrage, n'est pas toujours un sûr indice du succès total ; il faut craindre qu'on ne s'amuse pour passer le tempset qu'il n'y ait dans la gaieté quelque ennui de n'être qu'égayé. L'esprit n'a de valeur véritable que si, dans la phrase piquante, ou dans le mot drôle, il y a quelque chose qui subsistera après qu'aura cessé d'être drôle le mot et piquante la phrase. Beaumarchais avait de l'esprit. Théodore Barrière avait de l'esprit. Comparez ce qui reste de l'un à ce qui ne restera pas de l'autre. Et il n'y a rien de plus morne que les vieilles plaisanteries.
ri Meilbac et A. de SainV-Albin
PAXLRGE ra-comiiiue à grand spsctacU.
Théâtre de la Ginlé (22 novembre).
hakespeare, Molière, Alfred de Musiri Meilhac, sont les collaborateurs Saint-Albiu pour la pièce à grand it à grande musique, — qui a briluyammenl réussi, ce «oir, au théâi. Etait-il indispensable d'employer sprits à une besogne que, aussi bien, chever toutes eeulea, l'intelligeûce, 'adresse coutumière d'un bon vaureste, leur apport a été discret :
a fourni l'idée d'une scène, Molière le dialogue, Alfred de Musset quatre ^nrl Meilhac rien du tout. Quant à ibas, abstracteur de quintessence, 1ère demandé que les noms de queliiges; à moins, pourtant, que l'affa- . de Saint-Albin ne gise tout entière, , me moelle d'un os infrangible, en : discours qu'on peut lire au chapidu livre second des Faicts et Prouestables DE Pantagruel, roi des il barildim gotfano dech min brin 1 faWroth ringuam albaras. Nin rin almucathim milko prim al h dal Iieben ensouiin : kuth im
l'art au théâtre *4i79
al dîm alkatim nim broth dechoth porih min michas im endoih^pruch dal marsouimm hol moth dansrikim lupaldas im voldemoth. »
En ce cas, M harildim gotfano pourrait signifier : Pannrge était fort épris d'une jeune demoiselle appelée Nicole, et en était tendrement aimé ; dech min brin alabo : mais il hésitait à Tépouser en la crainte qu'elle ne le fit cocu ; falbroth ringuam albaras : après avoir pris Tavis de diverses personnes, notamment de Pantagruel et des Mauvais Garçons qui boivent avec de belles filles au cabaret de la Grand'Pinte ; nin porta zadilrin : il hésitait encore, lorsque, par la volonté de Philoclœa, femme de Pantagruel, fut décidé que Nicole n'épouserait Panurge qu'après avoir triomphé de diverses épreuves tendues à sa vertu ; almucathim milho peim al elemid; or, il y avait un
S rince nommé Cocolati, célèbre par d'incomparales opulences, et par des jardins de féerie, fleuris de fleurs si étrangement et si dangereusement parfumées qu'aucune femme ne les pouvait respirer sans pâmer de délice; enthoth dal heben ensouim : Cocolati, qui court le guilledou, tandis que Caterina, son épouse, fait la pigeonne avec despages roucouleurs, s'est épris de Nicole; kuth im al : il se fait chef de brigands pour enlever la fiancée de Panurge, et l'emporte, mais Panurge est le cocher du carrosse ; dim alkatim nim : c'est en vain que Cocolati offre un philtre d'amour à Nicole, il se trompe de flacon, et ne gagne à son stratagème que de devenir amoureux de sa femme à tel point qu'on pourrait croire que le feu saint Antoine Tarde ; broth dechoth : c'est en vain que Nicole est conduite dans les jardins enchantés où les antiques mythologies ressuscitées donnent le
délicieux et impérieux exemple du baiser, car c'est dans les bras de Panurge lui-même que défaille, pas tout à fait, Nicole ! Porth min : toute Taventure serait achevée, si Madame Pantagruel, personne atrabilaire, n'exigeait que Panurge subisse à son tour des épreuves analogues à celles dont triompha sa fiancée : michas im : il ne manque pas de succomber tout de suite, déshonore tous les maris, met toutes les filles à mal ; endoth : mais, une nuit qu'il ne dort point à côté de Nicole qui en dormant l'appelle, il se garde bien de se coucher auprès d'elle, — Panurge respecte sa future épouse I pruch dall : la sublimité d'une telle continence lui concilie l'estime universelle ; marsouim : plus d'obstacles entre Nicole et lui ; hol moth : et leur hymen, dansrikim : est célébré, lupaldas : magnifiquement, in voldemoth : parmi les danses et les fêtes, et la touchante réconciliation de tous les ménages princiers et royaux.
Je ne sais ce que vaut mon hypothèse, mais avouez que, si elle était fondée, ce serait une bien belle langue, ce turc-là I
Beaucoup plus claire que le discours pantagruélique, la pièce de la Gaîté, qui a obtenu, je tiens à le dire encore, un très vif succès, ne se bornera pas à ce triomphe d'une soirée, — ah ! quel triomphe ! Sa simplicité sera fort agréable aux personnes qui, ayant bien dîné, désirent se divertir au théâtre sans être troublées par la nécessité de comprendre pourquoi elles se divertissent ; et elle sera tout à fait de niveau aux intelligences inachevées des très jeunes lycéens auxquels on l'offrira en manière d'étrennes. D'ailleurs, même moins niaise et moins banale, elle obtiendrait une
longue suite de représentations grâce à . la belle, franche, aisée, abondante, heureuse voix de M. Soulacroix, aussi admirable, en tant que chanteur, qu'il est médiocre, et même fastidieux (et si province l) en tant que comédien ; grâce à l'exquise inexpérience, — on dirait que c'est en vrai, cette candeur-là ! — de Mlle Aubecq, actrice naïve (du moins, je l'espère !), mais virtuose déjà très adroite, une ingénue qui a pioché son solfège, — citron sauvage qui s'égoutte selon le conseil d^ùn confiseur très malin ; grâce à la fantaisiste et vraiment folle et vraiment drôle drôlerie de M. Paul Fugère ; grâce aux prestigieux ballets où, tout de suite reconnaissable par le pittoresque du moindre détail, se, révèle l'inépuisable et toujours renouvelée imagination de Mme Mariquita (dire qu'une telle maîtresse de ballet n'est pas à l'Académie nationale de musique et de danse ! mais aurait-elle pu monter la Maladetta?) ; grâce à cette délicieuse, moderne, perverse ballerine, Mlle Lamothe, si curieusement douée, qui, à force de travail sans doute (je suppose cela, n'ayant pas l'honneur de la connaître), est maintenant parvenue à la perfection classique des grandes et sûres danseuses, et 'pourtant n'a rien perdu, en l'eflfbrt, de son instinctive gaminerie, de son parisianisme natal, — Tâglioni-trotiin ! grâce aux trop belles dents, enfin obsédantes, de M. Lucien Noël, grâce à la splendeur charnelle et charnue de Mlle Languis, un Bacchus beau comme une Ariane grasse; et grâce à l'èblouissement des décors et des costumes, et grâce à la musique de M. Robert Planijuette.
Ce n'est point par mépris d'elle, — bien loin de là, — que j'ai mentionné, tout à la fin, cette mu-
sique. J'ai pour les œuvres de M. Plânquette la plus sincère estime. Je pensé même que, depuis que M. Lecocq s'est tu, — M. Lecocq, auteur de plusieurs chefs-d'œuvre, auteur de cette admirable et vraiment incomparable œuvrette, la Fille de Mme Ângot, où ressuscita la vraie chanson populaire, — nul musicien (en un certain ordre d'idée, cela va sans dire), ne saurait être préféré à l'auteur des Cloches de Comeville. Comme il y à les poetœ minores (hélas l en être l'un des meilleurs, quelle gloire déjà!), il y a les musi'tiens mineurs; et M. Planquette est la plus délicieuse des linottes dans la volière des petits oiseaux. C'est pourquoi j'éprouve quelque chagrin i le voir s'efforcer vers un art plus haut, qui n'est pas le sien. Remarquez bien que j'ai l'horreur des catégories; je suis près à affirmer que le rimeur d'un rcndel (dame 1 je suis orfèvre !) peut regarder en face, si son rondel fut parfait, le plus lyrique des chantres d'odes, le plus magnifique rapsode d'épopées I Mais c'est justement parce que l'excellence en un genre réputé moindre, — sans qu'iî le soit ! — place un artiste au premier rang de tout Fart, qu'il ne doit pas prétendre à un genre réputé supérieur, — sans l'être, «^ où il serait possible qu'il n'atteignît qu'à un rang moins élevé. M. Robert Planquette a cédé, certes, à une noble tentation. Mais il eut tort, je crois^ de s'y abandonner. Pourquoi s'acharner vers les très-hauts sommets, quand on est roi sur la colline? L'eflbrt, trop visible, qu'il fit, et dont on s'essouffle avec lui, empêche de prendre plaisir même à la réus** site de cet eflbrt. Etre ce qu'on est ! Rester chez soi I Quelle sagesse ! Grâce à Dieu, M. Robert Planquette a, vingt fois, dans Panwr^^, consenti
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à être lui-même (Lui! dis-je, et c'est assez!) et vingt airs qu'il inventa en le primesaut instinctif de sa verve seront populaires, demain, dans tous les pays du monde.
Mais il faut parler des décors et des costumes. Eblouissants certes, — et je félicite vivement le directeur du théâtre de la Gaîté d'avoir renoncé aux déplorables économies grâce auxquelles, naguère,. les nouvelles pièces à spectacle étaient montées avec les costumes et les décors des anciennes pièces à spectacle. D'ailleurs, le public ne s'y trompait pas ;. et les salles restaient vides. M. Debruyère, qui a dépensé beaucoup d'argent, en gagnera beaucoup, ce sera justice. Car, n'attendez pas de moi que je me plaigne de la splendeur de la mise en scène appliquée uniquement aux œuvres médiocres et dénuées de toute littérature. J'ai sur ce point des idées spéciales. Je ne pense pas que le vrai art doive être accompagné de tant de magnificences ! Ce lui est un devoir, et un auguste droit de s'en pouvoir passer. Le décor, en certains cas, est l'ennemi du drame. Celui-ci gêne celui-là, celui-là celuiK^i. Il y a des exigences de machinistes, — auxquelles on ne peut rien répondre, puisqu'elles sont la nécessité, — qui ne se peuvent jamais accommoder avec le logique développement de l'œuvre ; et rien ne saurait empêcher une trappe, en se refermant, de faire du bruit au moment même où devrait seulement être entendu ce que l'amant dit à l'amante. Les vrais chefsd'œuvre doivent exprimer, par la parole, les gloires qu'ils évoquent ! et il n'y a pas besoin, d'une toile de fond montrant la mer, lorsque sonne ua vers de Victor Hugo, qui la fait gronderet bleuir. Vous pensez : paradoxe? Nous reparlerons de
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cela. Au contraire, le m^io «co cwjuco, .c .njuu-i □ement des peintures, les amusements des changements à vue sont tout à fait de mise en de^ pièces où l'on ne saurait être détourné de rien qu; valût mieux. 11 sufiit de dépenser dis raille fi-anc; pour monter un drame de Shakespeare, ou de Musset, ou de Mielerlinck ; il est normal, et indisjwnsable, de dépenser deux cent mille francs pour monter Panurge. Et j'approuve, n'étant pas contrariant.
Seulement, il ne faut pas se borner à l'éclat, à la dépense. 11 faut ajouter aux somptuosités,— déjà admirées, — je ne sais quel ragoût qui les fasse valoir. Certes, l'opéra-comique à grand spectacle de la Gatté réalise, jusqu'à l'excès, tout ce qui peut être réalisé au théâtre. Mais, à bien regarder les choses, ce n'est qu'une rénovation, très coûteuse, de choses qu'on vit déjà ; il y manque je ne sais quoi de singuher, d'imprévu, d'inconnu. Rien de plus émerveillant que la naissance de Vénus parmi leg apothéoses presque angéliques, — ça, c'est amusant, — de la mer et du ciel, mais, tout de même, je ne puis m'empêcher de penser que n'importe qui, avec beaucoup d'argent, aurait pu — selon les plans du théâtre ^ ■ faire surgir le même spectacle, l'a déjà fait surgir. Tenez, je parlais là tout à l'heure de Mariquita. Il a manqué à la décoration de la Gaité ce qui n'a pas manqué à ses ballets : une imagination capable de rénover, par le pittoresque imprévu, par le curieux des détails, par la surprise d'un truc, le plaisir que nous sommes las d'éprouver. Hélas, pouvant tout, se borner à refaire, quel vain effort ! et, pour nous, quelle diminution de ravissement ! Partout, hélas, la routine
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triomphe. Il y a une ressemblance entre l'illustre comédien de la Comédie-Française qui tient, dans la pièce '' d'aujourd'hui, à son effet de la veille, et le machiniste de la Gaîtè qui répond : <c Oui, oui, comme dans Cendrillon ; » Remarquez bien, d'ailleurs, que ce que je dis là n'empêchera point Panurge de réussir prodigieusement. Et l'on dit au Poulailler: « Ah ! tiens, vois ! — Non, vrai, c'est épatant ! Y en a-t-il, sur la scène, du monde ! — Et ce palais là-bas ? — Et ces nymphes ? — Elle est toute nue ! — Qui ça ? — La mienne ! — La mienne aussi ! — Tu penses que ça a dû en coûter, des sous ! — Et ces paillettes, et ces soies, et ces armures, et ces femmes toutes blanches, et ces femmes toutes noires ! — Joli, sur le noir, le blanc. — Le rose aussi. — C'est pas fini, il y en a encore. — Jamais ils ne pourront rentrer tous dans la coulisse. — Il en vient encore. — C'est de toutes les couleurs I — C'est beau, nom de nom! - - Je te crois ! — Et il en arrive d^aatres! — Est-ce qu'il y aura des éléphants, à la fin du cortège ? — Allons, bon, voilà tout un régiment violet, avec des étendards d'or ! — Dis donc, Vieux ? — Quoi ? — C'est chouette I hein ? — Pour sûr. — Tu n'avais jamais vu ça? — Mais si. — Tu blagues ! — Je ne blague pas. — Tu as vu ça? — Parfaitement. — Non ? — Tout pareil. — Et où l'as-tu vu, dis? — A la porte Saint-Martin; j^étais claqueur. — Dans quelle pièce, alors? — Dans la Biche au bois. Même, je me rappelle, c'était dans le temps où M. Marc Fournier a fait faillite. »
MM. Moreau et Ernest fiespré
LE CAPITAINE FLORÉAL Drame en cinq actes et six tableaux.
Théâtre de V Ambigu (23 novembre).
Lorsque je commençais à être vieux (je parle de longtemps I comme dit la chanson), il y avait 4c un truc » assez souvent employé par les direc* teurs de théâtre soucieux de conserver quelque bonne renommée dans le monde des lettres et en même temps dévorés du besoin de jouer le plus tôt possible d'imbéciles mélodrames ou d'ineptes féeries, idéal de leurs âmes bien plus ingénues que roublardes! car, enfin, ils ne pouvaient passe faire illusion ; ils savaient qu'ils ne s'enrichiraient pas avec ces pièces-là, déjà de fameux exemples démontraient au contraire que fréquemment on se ruine à monter ces pièces-là... Mais ils les aimaient ! Et voici quel était leur truc ; ils demandaient un ouvrage à quelque homme, jeune encore, esprit distingué, plume élégante, à un homme qui avait et méritait l'estime de ses confrères (« hein? on ne pourra plus dire, je pense, que je n'en joue pas, de la littérature?»), ils la montaient rapidement, sans nulle dépense, dans n'importe quels décors, avec n'importe quels costumes, avec des artistes dont ils se donnaient bien garde de surexciter la confiance jusqu'à Tenthousiasmè, puis convoquaient la Presse, fièrement. Parbleu! si l'ouvrage avait été un chef-d'œuvre, il aurait triomphé quand même. Mais, les chefs-d'œuvre, ce n'est pas commun. Et, insuffisamment défen-
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due, telle pièce qui, en d'autres conditions, aurait fourni une carrière honorable, et môme fait gagner quelqujB argent aux directeurs, tombait â plat. Alors, en une désolation bien faite pour attendrir : « Que voulez-vous que j'y fasse! ce n'est pas de ma faute ! vous voyez bien que la littérature ne fait pas le sou ! Pourtant, il faut que je vive ! » Puis, quelques jours plus tard, l'âme secrètement et inîiniment extasiée, le cœur fondant en délice, ils affichaient un drame nouveau de M. d'Ennery, ou la reprise du Courrier de Lyon, Quelques-uns s'exaltaient jusqu'à cette joie suprême de reprendre la Berline de VEmigrè !
Knqq, le jeune Bonaparte, héros encore amant, batailleur encore tendre, le capitaine Floréal va conquérir l'Italie et les Italiennes ; les fleurs qu'il porte â son shako de houzard, c'est l'espoir, la déhvrance, la fraternité, l'amour, la joie, toutes les jeunes fleurs du printemps de la République Française ! Il y a des bruits de baisers et de frissons de caresse dans la gloire flottante des drapeaux. Aussi faudrait-il que la belle Luina fût aveugle pour ne pas être éblouie et charmée par ce renouveau qui vient de France dans les yeux du capitaine. Mais des gens maussades, — gris et froids comme des crépuscules d'hiver, — voudraient éteindre les clartés, les beautés, les tendresses. Encore que mari assez accommodant, le marquis d'Albarey s'emporte parfois, surtout dans les choses politiques, à de fort méchants desseins, et le signor Ghiberti est un sigisbé tout à fait rageur et insupportable. Bah! ils ne réussiront pas plus à enlever l'amoureux Bonaparte défendu par un pêle-mêle clair de jeunes épées qui sont les épines de l'avril révolutionnaire,
qu'à écarter de la bouche du capitaine Floréal les lèvres de Luina. Place à la joyeuse victoire, place à Tamour, victoire aussi! et, non sans vigueur dans quelques scènes où Dom Martiguè se montre un moine fort patriote, non sans, grâce dans les duos où dialoguent les cœurs du soldat français et de la grande dame italienne, et avec, partout, une romanesquerie amusante, (mais est-elle d'un poète excentrique qui se divertit, sincèrement,' ou d'un élève, un peu imprudent, quoique malin, de M. Victorien Sardou?) MM. Môreau et Ernest Despré ont tenté de nous donner, — ambition hautaine à la fois et charmante, — un drame de guerre et d'amour!
Ont-ils tout à fait réalisé leur idéal ? Par instants, j'ai été tenté de le croire; d'autres fois, il m'a semblé que non.. La vérité, c'est qu'on ne saurait porter, avec quelque certitude, un jugement sur une œuvre qui n'est pas présentée — si j'excepte deux ou trois tableaux suffisamment pittoresques — avec tout le soin qu'elle exigeait^ parmi tout l'éclat dont, peut-être, elle était digne. Qui sait si elle ne méritait pas d'être ardemment applaudie?... Il est à craindre que parmi les fiertés, et les joies, et les victorieuses amours, la fleur Succès se fane assez vite au shako du capitaine Floréal.
H. Henii de Bornier
LE FILS DE L'ARÉTIN Drame en quatre actes, en vers.
Thèâtra-Fvançais (27 novembre).
C'est un noble ouvrage. 11 oblige à de graves, à de dures critiques ; elles ne diminueront pas la beauté de l'Idée qui s'incarne en ce drame : idée si haute, si grande, et, réalisée, si poignante en sa nécessaire justice, que je n'en sais pas de plus admirable chez les plus puissants tragiques. J'espère que le public (encore que plusieurs scènes lui paraîtront longues, que d'autres l'étonneront, le gêneront même, plutôt angoissantes qu'attendrissantes) prolongera en de nombreuses soirées le triomphe de la première représentation, et je crois que le Fils de VArètin survivra longtemps en l'estime des lettrés. Ce sera bonne justice.
Tel que M. Henri de Bornier l'a conçu, Pierre l'Arètin est manifestement absurde.
Le'poète, le romancier, l'auteur dramatique, a, sur les Types réels ou imaginaires — j'entenda les Types universellement connus — que nous légua l'histoire, la légende, ou quelque œuvre de jadis, tous les droits, hors celui de les différencier d'euxmêmes, au point d'en faire d'autres types ; car, s'il les transforme, pourquoi les avoir choisis ? et, vérité où s'accorderait M. de La Palice, il» n'existent en effet qu'à la condition d'être ce qu'ils sont. Si Thersite vécut, il se peut qu'un jour, par hasard, il ait eu du courage ; mais il ne faut pas qu'on le dise 1 car Thersite cesserait d'être le
Lâche. Un roman de chevalerie, — c'est Fier-à- Bras, je pense — raconte qu'une fois Roland refusa de se battre : quand même cela serait vrai, ce ne serait pas vrai. puisque Roland est celui qui est toujours prêt à la bataille. Ne montrons jamais Caligula hésitant, ne fût-ce qu'une seconde, à faire tomber une tête, ni Don Juan ayant pitié d'Elvire, ni Harpagon donnant un sou à un pauvre, ni Chérubin en cheveux blancs. Il y a quelque facilité coupable, si l'on use de Caractères dès longtemps fixés, à exciter la surprise, ou l'intérêt, par l'antithèse de les démentir. S'il nous faut tel ou tel personnage, cherchons-le tel qu'il nous le faut, ou, ne le trouvant pas, inventons-le, mais ne changeons rien au Définitif. Cette loi, sur laquelle rien ne saurait prévaloir, que Tartuffe n'est pas sincère et que Torquemada n'a aucune ressemblance avec l'abbé Constantin. Dans un mélodrame, qui est le plus beau des mélodrames, «— c'est Lucrèce Borgia que je veux dire, — Victor Hugo, en son immense pitié, a mis au cœur de la plus abjecte des femmes Tauguste amour maternel, joie, supplice et rédemption. Lui, à qui, à cause du génie, tout était permis, a-t-il eu raison, lorsqu'il fit de l'immonde Lucrèce incestueuse une bonne mère éperdue ? non, je ne le crois pas ; et j'osai le dire un jour, en tremblant, à celui qui était, et qui est demeuré et ne cessera jamais d'être ma religion, mon culte, ma foi. Il daigna me répondre que de la mère au fils, â cause de la bestialité divine de la femme, subsiste, même après les longs abandons, elles vices, et la crapule des forfaits antinaturels, des nœuds que rien ne saurait rompre ; l'enfant, même grandi, môme lointain, même en apparence oubUé, de-
meure toujours les entrailles de celle qui l'enfanta ; et il me citait cette parole de son ami Tauguste poète Leconte de Lisle : « Eût-on quatre-vingt-dix ans, on n'est pas détaché encore du ventre générateur, et ce n'est pas vrai que l'on coupe le cordon ombilical. » N'importe, il me resta impossible de croire que la maîtresse de sou père pût être, vraiment, la mère de son fils. Et combien plus invraisemblable encore que la rédemption par la maternité, nous apparaît la rédemption par la paternité; car, ici, l'instinct charnel, réellement, n'existe pas. L'amour du père pour le fils est bien plutôt une volonté intjellectuelle, un devoir consenti, presque un choix, qu'une nécessité physique.
C'est pourquoi Pierre d'Arezzo, tout à coup bon père, m'apparaît, comme je l'ai dit, absurde.
L'Arétin !
Voyez.
Les gondoles armoriées où frissonnent des drapeaux princiers glissent, sur le Grand Canal, vers l'escalier de marbre blanc que le soleil dore à travers la tenture de soie rouge rayée d'argent et d'azur. Voici que viennent les ambassadeurs des rois, et les évoques, et la pourpre des robes cardinalices, vers l'homme étonnant, vers Thomme effrayant, vers le divin Arétin, fléau des rois. La mémoire d'Attila s'enorgueillit de ce nom, Fiagitium Dei ; mais Attila était le fléau dans la main du Seigneur, tandis que Pierre d'Arezzo, le fils de la courtisane peinte à demi-nue aux fresques de Téglise, et chez qui, tout enfantelet encore, il emmenait, filial entremetteur, les voyageurs acheteurs de caresses, avait dans sa propre main la lanière sonnante et claquante à la
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nu(iue et aux reins des rois. Et les hommagns (le toute la terre montaient les marches entir les fresques de l'escalier ! Non point six, comme | la dit à tort Philarète Chasies, mais quarante, j les Arétines, dans la vaste salle décorée de ta- j bleaux et de bustes, parmi les riches hommes venus de l'Orient, rois Mages d'un dieu infâme, \ parmi les peintres, parmi les poètes, parmi le? pages ivres du parfum des coupes qu'ils oflraient, aes roses mêlées au vin, parmi les sons des harpicordes et le murmure des flatteries, brodaient, chantaient, dansaient, toutes du même habit vêtues, les bras nus, les seins hors des étoffes, folles, tendres, impudiques, et si belles en l'uniforme do la prostitution consentie et la discipline de la débauche. Enfin, l'Arétin, tout de pourpre et d'or, le vaste chapeau rouge sur la coiflFe presque turque, daignait apparaître ; et, devant la lenteur de sa marche — ses douze secrétaires, dftns la chambre voisine, attendant, la plume levée, — s'agenouillaient les respects de tous les trônes et de toutes les églises. Un cardinal offrait à Marietta Dal'Oro de petites mulles de soie soutachèes de perles en disant .• « Si petites qu'elles soient, divine amie du divin Arètin, vous pourrez, dans une seule, mettre vos deux pieds. » Charles Quint parles mains d'un émissaire spécial, offrait un lourd collier d'or, et François premier, envoyait une chaîne aussi, présent plus magnifique encore, mais qui, par une subtile et méprisante raillerie, était fait de cent petites langues d'or, et, dans un médaillon pendant au bas, avait ces mots gravés : Linqua ejus loquetur ^néndaciuûi. Cependant, fendant la foule, les courriers de l'Arétin, descendaient Tescalier, montaient en
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gondole et se répandaient vers les proches ou lointaines contrées, emportant les pages nouvelles du maître : insultes, louanges, outrages, apothéoses, gloires, ignominies, et, parfois, justes satires, vengeresses ! Car Pierre d'Arezzo tenait le monde sous la terreur de sa parole. Ce serait une parfaite erreur de croire qu'il dut son empire à la saleté de quelques poèmes ou à l'ordure de quelques dialogues, il est prouvé que la Courtisane errante n'est pas de lui, mais de Lorenzo Veniero, son secrétaire d'ailleurs, et son ami. S'il écrivit d'obscènes sonnets sous les dessins de Jules Romain (à ce propos, pourquoi, ces ordures, les reproche-t-on à Pierre l'Arétin toujours et à Jules Romain jamais ?) il dictait d'un beau style des lettres sans nombre, écrivait des comédies, improvisait une tragédie peti diflférente d'un, chef-d'œuvre, et mettait en tête des ignobles « ragionamenti » une étonnante préface où, dédiant son œuvre à sa guenuche préférée, il confrontait à la race humaine la race simiesque, préférant impudemment celle-ci. Non, quelques pages libertines ne suffirent pas à établir et à maintenir la gloire de Pierre d'Arezzo. Bien plus que malpropre, il fat redoutable. Cet ami de Jean de Médicis, de ce Grand-Diable qui, une heure avant de rendre l'àme, jonglait, amputé, avec sa jambe morte, mêla la grandeur à l'infamie et, calomniateur parfois utile, il fut la première incarnation de la presse vénale et dénonciatrice. Les admirations craintives lui faisaient un cortège, des papes le baisaient au front, Michel-Ange lui écrivait, Titien l'aimait. Arioste, à la fin de son poème, imaginant la foule des génies accourue vers l'arrivée de son glorieux navire, s'écriait : « Ecce il fia-
gello de principe H divin Pierro Aretiiio ! » lî est vrai que, dans le môme poème, Arioste avait vauté l'impeccable vertu et la pudeur de Lucrèce Borgia, duchesse de Ferrare. Certes, oui.
Pierre d'Arezzo fut abominablement obscène, sod érotisme se hasarde au-delà des plus extrêmes crapules ; il avait des filles qui, non pour le plaisir, mais pour l'argent, dormaient avec qui voulait. : il se réjouissait et se tordait de rire — jusqu'à tomber, selon une anecdote peu prouvée, la nuque aux dalles de marbre, — des bons tours qu'elles avaient joué à leurs amants d'une fois: mais, tout de même il triomphait 1 Si, au regard de rèternelle morale, il est méprisable et abject et digne des crachats de tous les honnêtes gens, à l'heure où il habitait un palais sur le Grand Canal il était tenu pour sublime ; car en ce tempslà, en Italie, des honnêtes gens, il n'y en avait pas !
Or, c'est à cet homme universellement congratulé d'une abjection dont lui-même s'enorgueillissait, que M. Henri de Bornier prête les sentiments doux, bénins, purs, naïfs, de l'Arlequin bon mari et bon père dans la comédie dé Florian.
11 a tort.
Mais où il a raison, et d'une magnifique manière, — si nous oublions qu'il s'agît de Pierre d'Arezzo — c'est lorsqu'il confronte au père infâme le fils plus infâme encore, ressemblance vivante de la détestable œuvre paternelle. L'Arétîn a cm ne faire que de monstrueux livres ; il a fait un enfant, monstrueux aussi, frère de ces livres^ et il voit vivre, épouvanté, son âme en cette ordure filiale. Il n'a pas seulement engendré Orfinio avec le sang de ses veines, il l'a fait de ses
mauvais songes, de ses dégoûtants désirs, de ses ambitions de sales ruts et de sales lucres. Logique et inexorable châtiment ! ce sont les bassesseSjles vilenies, les fanges de son esprit, qui, dans Orfinio, deviennent la débauche, le viol, le mépris de la famille, le mépris de la gloire, et la patrie trahie pour de l'argent. De sorte qu'enfin, lorsque Pierre d'Arezzo tue son fils pour qu^il ne livre pas Venise à l'Infidèle, c'est sa propre âme qu'il poignarde: infanticide, il est, justement et terriblement, suicide I
A dçssein, je ne m'attarderai pas à conter l'affabulation, d'ailleurs assez chétive et médiocre, du drame; il serait exagéré d'attribuer beaucoup d'importance à la vertueuse et dolente Angela-Sirè na, qui a recueilli le fils de l'Arétin ; à l'ingénue, â la siingènue Stellina, en qui Orfinio aurait pu trouver l'épouse aimable et calmante; à la maternelle courtisane Gamilla, un peu inutile peut-être, un peu gênante même, par ce qu'elle ajoute de trop naturel atavisme à l'intellectuel héritage de honte dont son fils est chargé, et même à la scène — très belle invention cependant — où le chevalier Bayard soufflette d'une sereine et brutale injure Pierre d'Arezzo étonné un instant à cause de la vertu. Tout s'effacô devant la presque sublime mise en présence du fils et du père, de l'œuvre criminelle et de l'auteur châtié. Gela, je le répète, est si beau, si grand et si juste, que le FUs de VArétin serait certainement un chef-d'œuvre, si M. Henri de Bornier était un bon poète.
U n'est pas un bon poète.
Je conjure ceux qui me lisent de croire que je n'ai pas écrit cette parole en le parti-pris de la sorte de poésie à laquelle quelques-uns et moi
avons voué notre vie. Je me sens parfaitement capable d'approuver, d'admirer- même des vers différents de ceux que je préfère; en réalité, il n'y a pas d^école, il n'y a pas de système ; mais ce qui est impossible, à quelque point de vue que Ton se place, c'est que la poésie, même la poésie dramatique, soit dépourvue de rythme, d'images, de force, de grâce, d'éclat, de passion et de joie. J'éprouve pour le très probe et très digne auteur tragique qu'est M. Henri de Bornier, la pîus respectueuse estime ; son labeur lent et grave est un noble exemple au milieu des productions hâtives, des œuvres non réfléchies, et de tout le va-comme-je-te-pousse de la littérature courante ; et ceux dont il est l'ami ont le droit d'être flers. Mais, sincèrement, je pense que le Vers lui fut refusé ; non seulement il n'a pas dans la main le Sceptre d'or du Rythme — selon l'expression de Balzac — non seulement ne lui furent pas octroyés la passion lyrique, l'abondance des images ni l'amusement des trouvailles pittoresques, mais, en outre, sa prose mal versifiée hésite, .languit, ne dit qu'en trop se répandant ce qu'elle veut dire, cherche en vain le mot propre. Dans la Fille de Roland^ l'imitation, offerte, de Pierre Corneille donnait aux distiques, où les hémistiches s'équilibraient antithèthiquement, quelque semblance de noblesse; mais, dans le Fils de VArètin^ où, ne pouvant plus avoir recours aux facilités héroïques du patriotisme, M. Henri de Bornier aurait dû déployer tant de libre passion et d'emporté lyrisme, la pénurie poétique s'avoue incontestablement. Cela est très fâcheux.
M. L3 Bargy qui, d'ordinaire, ne me satisfait qu'à demi, a remporté ce soir, dans le rôle d'Or-
finio, un très grand et très légitime succès. Ce rôle dur, brutal, secoué, amer, acerbe, lui sied parfaitement. La parole est nette, le geste sûr, le regard direct ; et il a eu, en de brefs cris, des outrages vraiment poignants au déshonneur paternel ; voilà une très belle soirée pour ce jeune comédien. Tout le seizième siècle italien, joyeux, gracieux, élégant,, imprudent et féroce aussi, renaît dans la féline et si hautainem^^nt maniérée attitude de M. Mounet-SuUy, pareil à un Titien I Ensuite, d'Arétin repenti, d'Arètin si honnêtement paternel, il a fait ce qu'on en pouvait faire, c'est-^-dire : pas grand'chose. Il a bien fallu qu'il cessât d'être ce qu'il fut, comme le personnage lui-même. Mais, au dernier acte, le grand artiste s'est évadé de la contrainte de naguère, et, dès la passion, il a eu tout son génie. Vous devinez bien que Paul Mounec a fait noblement sonner les imprécations chevaleresques de Bayard ; que Mlle Reichenberg a exquisement sussuré les vers de l'ingénue Stellina, et que Mme Blanche Pierson, encore qu'un peu trop Parisienne, a été une très élégante courtisane et une très émouvante mère — pourtant les vers la gênent un peu, même les mauvais vers. M. Leloir à remarquablement composé et solidement tenu, très volontaire artiste, le rôle de Franco. Il est inutile de dire que par le pittoresque des décors et la splendeur ingénieuse' des costumes, la Comédie-Française a fait son devoir. Mais un des plus eiquis délices de la soirée, c'a été la scène où, d'une rose prise au corsage d'une fort belle personne, dont il est fâcheux que le programme taise le nom, l'Arétin, nonchalant en sa pourpre, frôle lesseinsde TArétine Agnèse. Oh! l'adorable ta-
bloau ! Demain, la gorge de Mlle Thomsen sera l'entretien de tout Paris et du monde.
HM. Haurics Ordonneau et Albin Valabrégne.
DURAND ET DURAND Comédie-vaudeville en trois actes.
Théâtre Cluny (2 décembre).
Parmi la très gaie et très sûre troupe du théâtre Cluny, M. Hamilton et Mlle Norcy ont fait joyeusement triompher (^ette amusante pièce, où quelques scènes sont vraiment plaisantes jusqu'à Texcôs. M. Marx a été bien avisé de mettre Burn7id et Durand sur son affiche, entre rinsuccès d'hier et le succès de demain.
M. Jean Lorrain
LE CONTE DU BOHÉMIEN Décors lumineux de M. Andhré des Gâchons.
Théâtre Minuscule (3 décembre).
Dans la petite salle obscure où l'ombre frôle de frissons de volupté les épaules éteintes des femmes, la planchette va et vient dans le mur tout noir, montrant, cachant, faisant voir encore et voilant vite des lointains mystérieux de lumière et de couleur, océans pénétrés de soleil, forêts
aux infinis automnes, aurores, midis rayonnants, crépuscules des délicieux soirs de rêve ! et c'est dans les ténèbres, comme le guichet de l'Idéal. Après le Prince naïf, légende aux aimables allégories, que dépare quelque emphase de style, le mur s'est illuminé d'un adorable conte de M. Jean Lorrain. Ah ! le délicieux tour de Bohême ! et, cette prose, qui chante sur les chemins, c'est des vers épars dans une mélodie comme wagnérienne. Même en ce journal qu'il honore de sa collaboration, il faut le dire : M. Jean Lorrain est un des plus exquis artistes de ce temps. Maniéré, bizarre, raffiné jusqu'au mauvais goût, et enragé de modernité jusqu'à la nouvelle à la main, euphuiste des thés de cinq heures dans les boudoirs galants, (mais les fenêtres de ces boudoirs-là, où s'accoude la mélancolie, s'ouvrent sur les effarrants abîmes du songe), il a reçu le don si rare d'entraîner les âmes, par un mot, par un signe de phrase pourrait-on dire, vers les troublantes chimères des cieux voilés, où se pose et se berce, lambeau d'un triste arc-en-ciel, l'âme de Charles Baudelaire, ou de Villiers de l'Isle-Adam, ou de Jean-Paul Richter. Certes, quelque paresse s'avoue en la négligence de ses poèmes ; mais elle s'excuse d'un air de le faire exprès. D'ailleurs, il se précise, magistralement, dès qu'il veut ; et, voyageur, il a eu, devant les contrées brûlées de soleil, des nettetés de vision, des justesses de verbe, que seul avait eues avant lui le parfait Théophile Gautier. N'est-ce pas la voix de Mlle Mellot qui, de l'autre côté du mur, disait la prose mélodieuse de Jean Lorrain ? Invisible oiseau parmi les paysages de songe et de joie de M. Andhrè des Gâchons, elle a très bien chanté,
cette voix ; et le charme du conte se perpétue avec elle, dans notre souvenir, comme une plainte très douce...
HM. Grenet Dancourt et Gaston Pcllonais
JOIR DE DIVORCE Comcilie en un acte.
H. Pierre Valdagne
LA BLAGUE Comédie en trois actes.
Théâtre de VOdéon (i décembre).
Fort joliment joué par M. Amaury et très bellement par Mlle Marsa, le petit acte — Jour de divorce — de MM. Grenet-Dancourt et Gaston PoUonnais n'a pas déplu. A peine démariés, Mme Jane de Bernay et M. Paul de Bernay se reprennent à s'aimer le plus tendrement du monde, et se remarient, incontinent, au grand dépit du cousin René lequel, d'ailleurs, épousera une délicieuse veuve, Adeline de Marsac, jouée par Mme Béry; consolation qui, pour n'être pas mince, n'en est pas moins charmante. Vous voyez, qu'elle n'offre rien de bien stupéfiant, cette piécette, ni de bien neuf ; même elle a paru — en dépit du divorce, modernité, — comme qui dirait vieillotte. Non pas rcco30, oh ! non, mais un peu coco. J'ai pensé aux sages proverbes de Théodore Leclerc.
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D'ailleurs, elle est adroitement faite, pétillante d'esprit, gaie, tout à fait morale, presque toujours amusante et parfaitement inutile.
Il y a eu quelque modération dans les applaudissements qui ont accueilli la Blague^ comédie en trois actes. Je le regrette. C'est l'œuvre distinguée d'un très aimable esprit. Si vous ne les avez pas lues, lisez vite les Variations sur le même air, dans le délicieux volume où le peintre Lucien Métivet a mis sa jolie invention et l'élégance de sa fantaisie. Pourquoi la comédie de M. Pierre Valdagne a-t-elle moins réussi que son livre ? parce qu'elle est trop timorée, trop discrète. De là la retenue des applaudissements. Oui, ce qui lui manque, c'est l'excès. L'idée ne se généralise pas, se borne, se recroqueville à un cas particulier, médiocre, de môme que Taction n'ose pas s'exaspérer en drame, ni la parole s'emporter jusqu'à la colère ou jusqu'à l'enthousiasme. Quelle belle occasion cependant d'acerbe satire et d'indignation vengeresse s'offrait à M. Pierre Valdagne ! Il y a la Blague ardente, passionnée, féroce, parfois utile, l'impudente comédie outrageuse, la foudre du lyrisme farce, le pamphlet formidable, la Blague d'Aristophane, de Victor Hugo, de Henri Rochefort ; il y a la Blague abjecte, la Blague des envieux et des impuissants, salisseuse de tout ce qui est beau, pur, grand, ricaneuse au nez de la poésie, de l'honneur, de l'amour, négatrice et. corruptrice; de la première, il fallait user, durement, violemment, cruellement même, contre la triomphante botise et la veulerie des âmes, et l'inertie inamovible dçs préjugés, et tous les masques de vertu et de gloire } l'autre, la vile, la sale, le blasphème drôle, le rire qui
bave, le bon mot pareil aux pustales crevées, il fallait nous la montrer, en rénormîté de son ignominieuse victoire, s'attaquant à tout ce qui est la suprême joie encore des mélancoliques vivante en les civilisa tionsfinissantes. Qu'il eût été eflTray ant de l'entendre bafouer les dernières chimères humaines ! Puis (car elle est moins dangereuse à ceux qu'elle atteint qu'à ceux qui la profèrent), ([uel effroi, quel salutaire effroi, c'eût été de voir à nu les cœurs, les esprits, les âmes que dévasta la Blague, en s'y intronisant. La Blague, c'est le N(''ant qui fait des calembours ; rien qui rigole ; le Nirvana aux iive o'clock et aux tables de brassoies ; Bouddha-Forain ; Bouddha-Bruant. Certes, tout cela, avec bien d'autres choses encore, M. Pierre Valdagne a voulu le mettre, j'en suis sûr, dans son œuvre. Mais il n'est pas allé jusqu'au bout de sa volonté. Il s'est attardé, devant Tônorme, à la minutie. Par impossibilité de faire plus grand ? je ne le crois pas. Plutôt par une crainte de se rendre ridicule. Villiers de l'Isle- Adam répétait souvent ce vers : « Il faut être sublime avec discrétion. » Je pense que M. Pierre Valdagne n'a pas osé les idées générales et les grandiloquences qu'exigeait la réalisation totale de sa pensée ! L'auteur de la Blague a eu peur d'être blagué.
Industriel, et mondain, M. Henri de Vquvant est l'amant de Mme Louise Seporet, femme d'un spéculateur intelligent, riche et malpropre.
L'amant? oui, peut-être, quelquefois, quand ça se trouve. N'est-ce pas, puisqu'on s'aime, il faut bien s'aimer, de temps en temps ? Ce sont ces sortes d'amour que symbolise, au deuxième acte de la pièce de M. Maurice Donnay, le lit, le vaste
lit, le beau lit de dentelles, le lit aux deux oreillers, où pas plus le jeune amant que le vieux ne renverse la femme qa''il adore ! Or, M. Henri de Vouvant, c'est le Blagueur. Il ne blague pas assez. Ah ! non, par exemple ! et ni la famille, ni la patrie, ni la vertu, ni- l'amour, n'ont trop à se plaindre de sa gouaillerie : il les ménage. C'est de ce défaut d'excès que je parlais tout à l'heure. En face de cet homme d'esprit, — qui devait venir chez Tortoni, tous les soirs, quand il y avait un Tortoni, — il y a un artiste, un peintre, âme ardente, sincère, qui ne blague pas, M. Fanga; lui aussi, il â pour maîtresse une femme mariée, mais il est jaloux du mari, mais il aspire à l'heure où celle qu'il aime n'appartiendra qu'à lui seul. A la bonne heure. Voilà quelqu'un qui veut ce qu'il désire, qui sent ce qu'il éprouva... Ehl bien, non, autant M. de Vouvant est un blagueur qui blague peu, autant Fanga est un sincère qui n'a pas assez l'air de l'être. Comment 1 à ces dédaigneux de l'art, lui qui est un artiste, à ces fanfarons d'insensibilité, lui qui aime, il ne trouve rien autre chose à dire que de brèves paroles dont la banalité étonne ? Pas même une tirade ? Ah ! qu'il devrait être sublime, indiscrètement I Sans doute, comme l'auteur, il a peur d'être blagué. Les événements se précipitent, peu nombreux. L'usine de l'industriel mondain brûle. Il n'hésite pas à se jeter dans le féu pour sauver une vieille femme. Nous avions le bourru bienfaisant, nous avons le blagueur sauveteur. Pourtant je ne crois pas que M. Pierre Valdagne ait eu pour unique ambition de nous donner à entendre que c'est des braves gens tout de même, au fond, les sceptiques.
:iOi l'art AL' TIIKATRE
les aflt'cteura d'iiuliffùrence. Blessé, M. de Vouvaiil ost soigne- par Mme Louise Seporet; mai=. s'il ('Vite la mort, il n'èvile pas le désastre finani'ii.'r. h"^ voilà misérable, malheureax, résolu i l'exil. Alors Louise l'aime. Cela, c'est une observation tri's juste. Même la mcins tendre des femmes s'attcmirit à soigner qui souffre ; nos amit^s n'ont pas l'horreur des plaies, si elles les pansent; (.'ll<'s no nous eu veulent pas de nos infirmités. n'y pcnlont pas l'illusion ; Tackeray a dit : « C'est l'xlraonl inaire ce qu'un homme peut faire devant une femme, sans cesser d'ôtre un ange pour elle, s Et les deux amants se rejoindront en Suède. Je la trouve fort intéressante, fort touchante, — la un'il!('ure de la piôce, à coup sûr, — la scène où fi^s gens du mond"^, la coquette et le libertin, ces deux blagueurs, sont sur le point de s'aimer pour de vrai, et do devenir, ma foi, imprudents, et h(''roï([iies.' Mais (,-a ne dure pas, ces beautés inurali's. Le mari de Louise, dans une spéculation où la probitr- n'a rien à voir, a gagné une Ibrlune à M. de Vonvant. Allons, puisqu'on a de de l'argent, il (aut être raisonnable. Plus de fuite! ^ilus d'exil! On laissera la Suède et la Norwège a Ibsen; et ce sera la vie de naguère, la vie accoutumée, la vie de tout- le monde ; les deux amants, — amants? oui, quelquefois... — seront heureux, â leur manière. Soit. Je hais ce dénouement, mais je ne conteste pas à M. Pierre Valdagne le droit de l'avoir voulu et réahsé. Il pense que la vie est telle, et il le dit? A la bonne heure. J'accorde même qu'il y a une terrible justice en cette liaison continuée des deux faux amoureu.ï désormais châtiés de leurs mensonges, et de leurs rires, par l'amer regret de la seule minute où ils
faillirent être sincères, Mais, ce que je ne saurais tolérer, c'est le malheur, offert comme un exemple, que l'auteur semble promettre au peintre Fanga et à sa loyale maîtresse, parce que, rompant les préjugés, ils se sont bravement jetés hors des conventions mondaines dans la liberté de l'amour. Ceci, je le reproche avec tristesse à M. Pierre Valdagne. Eh! oui, parbleu, qui dit le contraire? les couples contempteurs des lois sociales, souffrent, repoussés, méprisés, montrés au doigt, et il y a la honte, et il y a le désastre, et il y a la misère, et il y a les insomnies en • larmes. Mais n'importe, ils sont dignes d'envie, s'ils s'aiment véritablement, profondément, divinement, et toute la vaine joie des baisers pour rire, tout l'amusement des flirts sans danger, tout le bien-être des amours prudents, qui ne risquent rien, ne vaut pas môme une de leurs douleurs !
La comédie de M. Pierre Valdagne a été jouée avec calme. Il me semble que M. Rameau, — qui fut si remarquable au théâtre de l'Œuvre, — ne trouve pas à l'Odéon les rôles qui conviennent à sa personnalité. Il est étrange que l'on fasse jouera M. Monteux, premier prix de tragédie, des rôles de jeune homme bien mis; la jaquette, ou la redingote, même de chez le bon faiseur, sied mal à Othello. M. Montbars, M. Jahan, ne sont pas mauvais du tout, et Mlle Bèry n'a pas. maigri depuis la première pièce. Mais il faut surtout louer Mme Suzanne Devoyod. Elle a composé son rôle avec une rare intelligence ; elle articule nettement, dit juste, a le geste élégant, caqueté avec esprit, s'émeut avec tendresse ; j'aurais voulu un peu plus d'ardeur et d'emportement dans la scène où Louise Seporet est à
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peu près convaincue de ce <|u'eUe dit. Mais saib doute Mme Devoyod« n'osait pas s'abandonner toute, prise, un peu, de peur, et le saccès la rendra parCaite; il n'aura pas beaucoup à faire.
MM. Paul Ferrier et Charles Clairville
LE CAPITOLE opéra-comique en trois actes.
T/iéâtre des Nouveautés (5 décembre)
Eclats de rire, bravos, bis, bravos encore, bis toujours, enthousiasmes, triomphe ! et ce succès, (jui continuera durant de longs mois, — oui, qui continuera, probablement, — est justifié au-delà du nôc(;ssaire par ranlente joie qui rayonne de Mlle Jane Piorny, pins belle que jamais, et dont la voix sonne clair et juste; par la farce extraordinaire de M. Germain, inefl'able en consul couronné de lauriers d'or; par le comique fin de M. Tarride, artiste sûr, chanteur adroit; parla drôlerie de M. Guyon ; par l'éblouissement de tant de belles et jeunes femmes; par Timprévu d'un décor qui tourne de la plus amusante façon ; par la merveille des costumes qui se mêlent et flambent comme un délicieux incendie de couleurs; et aussi par la pièce de MM. Paul Ferrier et Charles Clairville, et la musique de M. Serpette.
J'ai à peine le temps de raconter le scénario, car il se fait tard, et, à cause de la répétition générale à rOdéon, nous n'avons pu assister à la répétition générale des Nouveautés.
La patricienne Mètella, épouse du consul Cornélius Major vainqueur des Ligures, compte, parmi ses aïeules, Tanguste Lucrèce. Encore qu'elle adore le centurion Narcisse, elle se gardera bien de lui céder. Elle restera digne de raïeule ! Mais Narcisse, qu'elle n'avait pas autorisé à demeurer dans la maison, est surpris par le retour nocturne du mari. Gomment celui-ci ne croirait-il pas qu'il est trompé? Et, certes, par le poignard de Lucrèce, il châtierait l'épouse infidèle, et, par le poison, le traître centurion. Mais il tient, ce vainqueur, à monter au Capitole ; et il craint que la Commission des Triomphes lièsite à y admettre un consul convaincu de cocuage. Il cachera le malheur conjugal dont il se croit frappé et retardera sa vengeance. D'oâ une situation assez plaisante. 11 couvre d'éloges, de dignités, de grades, à haute voix, devant le monde, ce Narcisse que, à voix basse, il injurie abominablement; et, dès qu'on entre, il caresse cette Mètella qu'il allait battre. La belle jeune femme s'ennuie de ces fausses tendresses et de ces menaces. C'est contrariant d'être punie d'une faute que l'on n'a pas commise ! et, ma foi, le centurion, devenu chef des légions, est si beau en son uniforme de pourpre et de lames d'acier, qu'on la surprend lui envoyant un baiser ! Tout-Rome, le Tout-Rome des premières représentations de Plante, (ou ne s'attendait pas à voir Plautus en cette affaire),, sait bientôt l'amour de Mètella pour Narcisse ; et le consul CornéUus Major, — « Tu quoque ! » — ne montera pas au Capitole. N'ayant plus de ménagements à garder, il ne mancjuerait de se venger sur l'heure, s'il n'était oblige de reprendre les armes contre les Ligures tout à coup revenus.
308 l'art ai: théâtre
Pendant son absence, que font les amants? Ils s'aiment, et ils ont bien raison; c'est ce rjpi'il y a (le mieux à faire irâ-bas. Complaisamment tournée un mur qui nous cache le lit d*or et de molles fourrures, où se mêlent leurs lèvres; et, quand le mur retourne à sa place, le mari « peut revenir >. Il ne revient pas assez tôt pour que les amants, après les très rapides caresses, ne puissent connaître les plus lentes et répétées et définitives délices de toute une nuit d'extase; et le «latin, après l'ombre pleine de soupirs tendres qui ne se plaij2:naient pomt, n*est pas moins projnce à des délices encore. En poète qu'il est, Plante pense qu'il serait absurde et atroce que d'aussi fervents amoureux fussent privés de h vie dont ils font un aussi bon emploi. Il imagine, })Our abuser Cornélius Majpr et pour sauver Narcisse et Métella, une « ficelle » dont feront fréquemment usage les futurs vaudevilles. Caché clans un puits sans eau sur le conseil de Plante, ('ornêlius surprend les paroles de ceux qu'il crut coupables, — paroles (en vers, s'il vous plaît), que leur fit apprendre par cœur le bon poète; et, de ces paroles, il résulte qu'il n'a jamais été trompé ! Alors, réconciliation, embrassade et chœur final qui monte au Capitole, au pas redoublé !
Ce qui m'a surtout paru plaire au public dans la pièce de MM. Paul Ferrîer et Charles Clairville, c'est une certaine réserve dans la parodie et quelque distinction dans la bouffonnerie ; évidemment, le Capitole procède de toutes les opérettes d'antan, qui bafouaient l'antiquité grecque ou latine ; mais, ici, la « blague » veut être moins grossière, évite, presque, le calembour.
use sans doiite de Tanachronisma plaisa nt, mais avec quelque réserve, prévoit des vaudevilles qui ne seront joués que dans plus de vingt siècles, hasarde même une allusion à M. Sarcey, mais, enfin, ne fait pas passer des tramways électriques sur la Voie Appienne. De même, la musique de M. Gaston Serpette ne manque point de quelque dignité, de quelque pruderie. Il va sans dire qu'elle ne renonce pas aux chœurs d'orphéon tout à coup chatouillés de rythmes de bastringues ; mais, évidemment, elle se hausse à montrer quelque science, elle se plaît en des romances où la grâce n'est pas sans prétention. Eh bien, c'est, justement, cette distinction dans la scénario, et cette recherche dans la musique, qui, dans l'opérette des Nouveautés, m'ont plus d'une fois choqué. Certes, il faut féliciter les auteurs de cette condescendance — môme de loin encore — à l'ambition d'art supérieur qui est le propre du temps actuel. N'importe, c'est ma conviction que, pour être tout à fait drôle, la farce doit être tout à fait la farce, la farce exubérante, la farce excessive ; et que la musique court le risque de ne plus nous faire rire si elle veut cesser d'être la musiquette. Mais c'est là une pensée qu'il faudrait développer avec un soin qui, ce soir, ne m'est pas permis ; et, d'ailleurs, puisque le public a paru content, je veux bien l'être aussi, tout à fait.
310 l'art av tiikatue
Kalidaça
L ANNEAU DE ÇAKUNTALA Comédie héroïque traduite par M. A. Ferdinand Hérold.
Théâtre de l'Œuvre (10 décembre).
Sœur, fleurie aussi, du Clair-de-Lune-des-Bois, fiancée du Manquier royal, quelle gloire est la votre, petite Çakuntala ! En TAdi-Narva de Timmémorial poème issu, peut-être, de Viaçâ, solitaire illustre, vous naquîtes, parmi des généalogies princières, de Ménakà, aspara tentatrice, et de l'auguste Mouni Viçvamitra, de qui l'austérité inquiétait des dèvas célestes ; puis, le poète Kalidaça (en quel temps ? on ne sait pas au juste ; peut-être un siècle avant, peut-être des siècles après que, bientôt mère de Jésus, la vierge Myriem eût été chastement fécondée par la divine colombe, comme le fut Mahamaya, bientôt mère de Gakya-Mouni, par un petit éléphant blanc), puis le poète Kalidaça, de la légende où vous étiez un peu rude et sauvage, et sans vaine parure, fit un drame délicieusement maniéré et si subtilement tendre qui n'a pas quitté la mémoire des hommes. Grâce à l'anglais William Jones, vous vîntes en France, femme de roi, toute rose, au temps où une autre royale épouse allait y mourir, toute rouge. Gœthe se prit d'amour pour vous ! Des savants, avec des mains un peu lourdes, touchèrent à votre tunique de fragile écorce. Théophile Gautier, sur des rythmes d'Ernest Reyer,
vous fit danser exquisement, Çakuntala-Grisi ! et maintenant voici, grâce à la poétique prose de M. Ferdinand Hérold, que votre antique immortalité, comme une primevère, refleurit, fiancée du Manquier royal, sœur du Glair-de-Lune-des-Bois ! Le roi Duçhanla, fils de Pouroa, chassant vers le saint Ermitage de Kanva, poursuit une gazelle sacrée. Ne semble-t-il pas que Richard Wagner n'avait pas tout à fait oublié ce début du drame hindou, lorsqu'il fit tomber le Cygne sous la flèche de Parsifal, dans la forêt de Montsalvat? Cependant la seule gazelle blessée, non d'un fer brutal, mais d'une fleur de Kama, c'est Çakuntala, fille adoptive du solitaire, qui, avec Anuçya et Prijamvada, - — Celle-qui-dit-des-paroles-aimables, — arrose les jasmins et les mandhavis, tandis que le kolila rossignole, en chantant comme lui. Entre les feuillages, le roy^l chasseur guette les trois enfants bavardes, mais il n'entend guère que la voix de Çakuntala avouant son àme exquisement nubile. Et voyez comme le Destin a peu d'imagination ! Plus d'une fois, quand on croit qu'il invente, il ne fait qu'imiter les poèmes et les pièces de théâtre. Le roi Douçhanta, écoutant, sans être vu, dans le bosquet de lianes, Çakuntala qui ne cache rien de son rêve à ses deux amies, n'est-ce pas le roi Louis XIV, derrière la statue de Diane, surprenant, parmi les branches, le secret de Louise de la Vallière qui se croit seule avec Mlle de Chennerault et Mlle de Pons? La ressemblance va plus avant, car bientôt Çakuntala se retirera chez les Solitaires, comme La Vallière chez les Carmélites. Puisque la jardinière du bois fleuri est la fille d'une Apsara, il n'y a aucun obstacle à ce qu'elle soit épousée par le fils de
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Pourou. Noces secrètes, noces adorables ! et bientôt la jeune femme, en qui commence de vivre l'enfant du premier baiser, rejoindra dans l'illubtre palais des maîtres du monde, son conjugal seigneur qui la préférera à toutes ses autres femmes. Mais la pauvre amoureuse, tandis qu'ell»* s'isolait et se répandait toute en le souvenir de l'absent, n'a pas entendu l'ascète Durvasas, saint vagabond farouche, qui demandait rhospitalitr. Lamalédiction de l'ascète tombe sur elle ; l'époux ne reconnaîtra pas l'épouse, à moins qu'elle ne lui montre l'anneau de pierreries qu'il lui mit au doigt. En effet, lorsqu'elle arrive dans le palais en ses voiles blancs, pareille à un lotus vêtu de la buée du matin, il ne la devine pas derrière la légère transparence, et, même dévoilée, il ignore ({ui elle est, pourtant la trouvant si belle ! Ici encore, une vague analogie avec le plus mystérieux symbole de l'œuvre Wagnérienne ne se laisse-t-elle pas entrevoir? Il semble qu'il y ait, çà et là, dans l'univers de la pensée, quelques points élevés, — sortes de cimes de partout visibles, mâts de navires orferts aux hirondelles, — où sont obligées de se poser, d'où qu'elles viennent, où qu'elles aillent, quel que soit le vent qui les pousse, les ailes de tous les rêves humains l Il faudrar.. donc que Çakuntala, qui aurait bien voulu être>econnue sans preuve, montre à Duçlianta l'anneau du doigt nuptial... Hélas ! elle l'a perdu, cet anneau; il lui a glissé de la main dans le lac sacré où elle se baigna, selon les rites; et voici que, bientôt mère, elle n'est pas épouse. Lorsque l'anneau, que trouva un pêcheur, a rendu la mémoire au roi, elle est déjà partie. Gomme Geneviève de Brabant, elle habite avec son fils
grandi dans la solitude lointaine où les anachorètes, par la prière, les macérations et le mépris de la vie, se rendent dignes du doux néant ! Et le roi, repentant de son involontaire erreur, l'y retrouve enfin; ce sera, bien mérité par tant de traverses, le continu bonheur de l'hymen jusqu'à l'heure meilleure encore du Rien qui vaut mieux que Tout. Aucun conte n'est plus joli ! et son charme s'ennoblit de l'éternelle mélancolie de vivre. Certes, Kalidaça ne fut pas un poète simple ; outre que sa comédie abonde en adresses qui ressemblent fort aux ficelles du théâtre où quelques auteurs modernes s'attardent encore,* il se plaît aux sentiments raffinés, aux subtilités de langage, aux ingéniosités plutôt qu'à l'ingénuité — aux maniérismes des élégantes décadences. Nulle spontanéité de créateur primitif ! Sans croire que Kalidaça ait usé des tragédies de Sophocle, des comédies de Ménandre, fréquemment représentées dans le royaume grec de Bactriane, j'incline à l'avis de ceux qui le font vivre à une époque relativement peu éloignée. Civaïte, d'accord, et non pas boudhiste, — mais il se peut qu'il fût réactionnaire; hypothèse corroborée par certaines allusions non dépourvues de raillerie aux mounis sectateurs de Çakiamouni. Quoiqu'il en soit, malin ! On l'a fréquemment comparé à Ovide ; je pense qu'il faudrait descendre dans la littérature latine à plus près de nous pour trouver sa ressemblance. N'importe, c'est un adorable poète élégiaque ; et, presque toujours, cette soirée de l'Œuvre a été un enchantement. Les costumes, la décoration, le jeu des acteurs n'ont rien eu qui pût diminuer notre plaisir. C'est un grand éloge pour les comédiens et les comédiennes qui con-
coururent à la représentation, qu'on n'éprouve k besoin de nommer ni l'un d'eux, ni Tune d'elles; les acteurs n'ont pas été distincts du poème, et tout s'est fondu en l'unité mystérieuse d'un adorable songe.
Mais, cette justice rendue au théâtre de l'Œuvre, il sied de lui parler nettement et de Favertir au moment où il semble dévier de la fonction qui doit être la sienne.
Anglaises ou hindoues, — grecques demain, — M. Lngné Poe joue trop de pièces anciennes. Les bibliothèques sufiîsent à notre culte pour les chefs-d'œuvre jamais ou rarement représentés, à notre curiosité vers les comédies ou les drames de singuliers génies injustement oubliés. En dépit de la généralité de son titre, il faut, si elle veut rendre les services que nous attendions d'elle, que l'Œuvre se désintéresse résolument du passé, ne s'inquiète que du présent, et prépare l'avenir. Son penchant, naguère proclamé, à l'internationalisme, n'a rien qui m'épouvante : j'approuvais M. Lugné Poë quand il promettait à la France, la Belgique, l'Allemagne, la Suède, la Hollande, et j'ai applaudi quand il essaya — non le premier, car le Théâtre-Libre a joué les Revenants et le Canard sauvage et Je Vaudeville la Maison de poupée — de nous révéler la mystérieuse âme ingénue d'Ibsen. Il ne faut pas avoir peur de l'intrusion des génies étrangers; chaque race, bientôt, les nationalise en chefs -d'œuvre personnels. L'une des plus grandes âmes de France, Pierre Corneille, est toute faite d'Espagne; Gœthe, le grand Allemand, fut, dans Gœtz de Berlingughen, le fils bientôt révolté du grand Shakespeare. En attendant l'heure sublime des nations unifiées.
l'Art doit donner l'exemple de la pénétration mutuelle de la pensée. Donc, que le théâtre de l'Œuvre ne nous, laisse pas ignorer ce qiie tente l'ambition intellectuelle des peuples qui nous environnent, à la bonne heure! Cela, je le veux! et je l'espère. Mais surtout qu'il regarde autour de. lui ^ dans notre patrie, dans notre langue. Oh ! la belle mission à remplir, et combien j'envie M. Liignè Poë d'avoir entre les mains les moyens de mettre au jour, de faire surgir, de faire triompher, s'il est possible, l'idéal nouveau — je veux dire res« semblant à du nouveau; car rien n'éclôtqui n'ait vingt mille ans ! — de la jeunesse de France.
Quel que soit le jugement que l'on se croie en droit de porter sur les poètes qui, durant ces dix dernières années, tentèrent de rénover notre poésie, il est incontestable qu'un noble élan les emporte vers le rêve, vers de hautaines chimères, vers un mystère infini. En ce qui me concerne personnellement, j'ai le droit de m'en tenir à l'art dans lequel mon esprit est né et a grandi ; c'est aussi mon fidèle devoir. Mais mes convictions les plus invétérées, mes plus inébranlables préférences n'obtiendront pas de moi la négation de ce qui m'est étranger ou inconnu. J'attends, et je jure que je m'efforce de comprendre. Or, parmi les jeunes hommes qui, selon leur droit, tentèrent, contre les miens et contre moi, ime révolution intellectuelle, ne se bornent pas à écrire lyriquement des vers ou dès proses rythmées, beaucoup d'entre eux ont l'ambition du théâtre où se matérialise l'idéal, où le rêve, dans le deux-et-deuxfont-quatre de la scène, prouve qu'il a raison. Que M. Antoine, à qui je pensais tout à l'heure^ serve d'exemple à M. Lugné Poë.
y 16 l'art au THEATRE
11 se peut — et je n'y contredis pas — que M. Antoine, par l'exaspération d'une vanité d'abord légitime, se soit aliéné les complaisances de ceux qui, au commencement, le servirent ; il se peut qu'il ait donné lieu à de légitimes mécontentements; mais, ces minuties oubliées, il faut dire que, par une volonté précise, par un acharné labeur, et surtout par un admirable hypnotisme du but où, à son heure, il devait tendre, il a rempli une mission dont lui tiendra compte l'histoire littéraire de ce siècle. Non sans excès, (l'excès est nécessaire), il a osé les tentatives de la génération qui était la sienne. Si on se place à un point de vue absolu, son seul tort fut d'accueillir, quelquefois, par une respectueuse condescendance, des ouvrages où s'attardait, s'emmêlait, s'embrouillait ki seule ligne qu'il dût suivre ; en l'en remerciant je le blâme d'avoir joué le Baiser y de Théodore de Banville, le Pain du Péchèy de Paul Arène, la Femme de Tabarin, de moi. Ça n'était pas son affaire. Et il le savait si bien, en dépit d^e ses apparentes politesses, que vite il se délivrait de nous qui n'avions que faire chez lui. Il ne voulait sincèrement que les seules œuvres qui, bonnes ou mauvaises, concouraient à la manifestation d'un actuel état d'esprit. Aujourd'hui, à vrai dire, il ne s'agit plus de cela. Non point que l'effort d'Antoine ait avorté, mais, au contraire parce qu'il a triomphé. C'est Antoine qu'il faut faire venir sur la scène parmi les acclamations quand on joue au Gymnase les Demi-Vierges ; au Vaudeville, Viveurs; à la Renaissance, l^manfe; au Théâtre - Français, les Tenailles; et ce sera une glorieuse première pour lui, la Figurante, demain, de
M. François de Curel. Mais il n'y a plus lieu d'exercer à la thèarie les soldats devenus colonels, et M. Larochelle, continuateur du Théâtre- Libre, s'il tient à mériter les louanges et aussi les injures, — c'est à peu près la même chose — des personnes que Tart inquiète, doit trouver qjielque voie nouvelle où se réaliseront les espoirs de jeunes esprits.
Cependant, ce que M. Antoine a été pour le théâtre appelé réaliste — que j'admire et honore sans l'aimer, (car j'ai bien le droit, ne les imposant à personne, d'avoir mes idées à moi,) et pour qui je combats), tant il est supérieur, en somme, à l'espèce de théâtre qui le précéda. — M. Lugné-Poë doit l'être pour les poètes récents. Tel est son devoir, telle est la loi à laquelle il faut qu'il obéisse sous peine que l'Œuvre ne ressemble désormais qu'aux minimes entreprises théâtrales fondées un soir de dessert par de jeunes hommes èbriolès de littérature. Il faut, que, continuant comme il commença, il joue, et joue encore, et joue toujours des comédies ou des drames ignorés, de poètes excessifs, de poètes subversifs (mais, socialistes, nous le sommes tous, et si vous croyez que ça nous gêne !) il faut, en un mot, — ce mot, je le dis encore, — que l'Œuvre soit pour les poètes ce que le Théâtre-Libre fut pour les réalistes et les modernistes, et que M. Lugné-Poë conduise M. Henri de Régnier à la Comédie Française, comme M. Antoine y conduisit M. Brieux et M. François de Curel.
Des objections un peu sérieuses ?
Il n'y en a pas.
Si M. Lugné-Poë me disait : « Je ne jeu 3 pas
318 L*ART AC TUÉATRK
d'cruvros nouvelles, parce qu'on ne m'en apporte pas qui soient dignes d'être représentées », je lai répondrais: « Vous vous trompez! A nul être vivant, vous ne ferez croire que l'inspiration française» soit tarie. N'avoz-vouspas lu l'article récent ou M. Henry Bau(T, votre ami et le mien, reprochait, non sans justice — mais je reparlerai de cela — aux directeurs de TOdéon de ne point jouer les œuvres nouvelles qui leur étaient offertes ? Vous voyez bien qu'il y en a ! Je vous assure qu'il y en a beaucoup. Essayez. Surtout ne choisissez pas. Votre opinion personnelle n'a rien à voir en cette affaire. Pensez-vous que M. Antoine aima toutes les pièces qu'il a mises en scène ? pas le moins du monde ! Il obéissait à un courant d'idées où que ce courant aboutît. Faites comme lui. Gardez-vous d'être à vous tout senl un comité de lecture. Dès que l'opinion des jeunos groupes vous désigne un poète, demandezlui la pièce qu'il a faite, faites-hii en faire une s'il n'en a pas fait encore, et continuez ainsi, et n'ayez, dans un sens ni dans un autre, aucun parti pris. Oh ! surtout ! les manuscrits, ne les lisez pas ! Bornez-vous â mettre les pièces &i scène, si les auteurs vous en furent recommandés par l'estime ambiante qui ne se trompe guère. Et attendez le hasard d'un chef d'oeuvre. Ce sont des choses qui arrivent. »
M. Lugné répondrait peut-être :
— Mais si je fais four ?
Eh bien, après? Mais oui, vous ferez des fotirs, vous en ferez deux, vous en ferez trois, quatre, vingt I Qu'est-ce que cela fait ? Pour parler pli» nettement, qu'est-ce que cela vous fait ? Vous n'êtes pas un théâtre qui a besoin ée oomitter,
>ifc#^'*Wi> ■ »*i<^"^— J^^
l'art au théâtre 2i9
pour, éviter la faillite, sur les recettes de nombreux lendemains. Vous avez des abonnés (si vous n'en avez pas assez, essayez d'en avoir davantage par la curiosité d'œuvres nouvelles), vous avez des abonnés, dis-je, qui suffisent ou suffiront à payer les frais de vos représentations uniques; eu ce cas, d'où naît votre souci du succès immédiat ? D'ailleurs, si vous croyez que vos souscripteurs vous sont reconnaissants de Venise sauvée, avant-hier, de Çakuntala, ce soir, et vous le seront de Lysistrata^ demain, vous vous méprenez extraordinairement ! Croyez que l'imprévu leur sera plus amusant (ils riront quelquefois... Bah ! les poètes aiment fort à faire rire le public) que leurs souvenirs évoqués des classes de rhétorique et du Dictionnaire de la Conversation. Et songez donc, monsieur le directeur du Théâtre de l'Œuvre, quelle juste gloire ce serait pour vous si, après tant de houleuses et ricaneuses soirées, vous aviez découvert enfin quelque sublime poète qui ne ferait pas rire I
•M. Paul Maurice
FANFAN LA TULIPE Drame en sept actes
Théâtre de la Porte St-Martin (17 déceiflbre).
Je salue en Paul Meurice, robuste survivant d'une glorieuse race d'esprits, l'un des plus nobles littérateurs du xix® siècle. Quelle admirable vie, in&tigablement dédiée à la fd eu l'Idéal, à l'ef-
'^'^^■^arw
:i20 l'art au théâtre
fort chaque jour plus acharné vers la Beauté, but supromé où convergent tous nos espoirs d'aboutissement ! La Beauté, c'est le Nirvana des âmespoètes. L'œuvre nombreuse de Paul Meurice, — tant de drames, tant de romans, — étonne par Tunitè dans la diversité; il semble que, à travers tous les rêves, il n'ait eu qu'une pensée ; si la Joie abonde dans ses livres les plus graves, — car la Joie est indispensable à l'art, ainsi que la Mélancolie, — la gravité de croire se révèle en ses plus frivoles pages. En outre, fils comme jumeaux de l'incomparable Père, Auguste Vacquerie et Paul Meurice donnèrent le long et ardent exemple du Respect; au risque de leur propre renommée, ils se dévouèrent éperdument, continûment, avec la ferveur désintéressée d'un prêtre qui dirait la messe pour rien, à une si rayonnante gloire que la leur aurait pu y pâlir, s'y disperser. Quoi de plus auguste et de plus touchant? S'ils ne l'avaient eue en leurs âmes, instinctive, les poètes naguère appelés Parnassiens auraient pu apprendre d'eux, sans rien renoncer de leurs chimères personnelles, l'humilité devant les maîtres; et qui vénéra, vaut d'être vénéré. Fraternelles amas filiales, notre culte vous environne î Mais si Auguste Vacquerie n'est plus, — mort trop tôt, puisqu'il créait encore et longtemps encore aurait pu créer, — Paul Meurice, encore qu'attristé par le vide de sa main qui ne serre plus la chère main amicale, continue la vie d'intellectuel labeur. Accueilli parmi des hommes illustres dans les lettres et dans la politique, j'ai entendu tout récemment Paul Meurice lire un drame, un drame nouveau, en cinq actes, en vers. Bientôt octogénaire, Paul Meurice, — tous
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ceux qui étaient là le pensent comme je le pense, — vient d écrire son chef-d'œuvre. A moins que, demain, il ne fasse mieux encore. Allons, la probité littéraire, c'est, pour les esprits, la bonne hygiène. Après cinquante ans (l'adolescence !), les ironistes ne sont plus capables d'un calembour. Tant mieux, du reste.
Mais F an fan la Tulipe est un drame jeune, fou, joli, tendre, passionné, et si gai, une de ces improvisations séduisantes, éblouissantes, où même un peu d'absurde ne messied pas, à la condition que l'absurde s'y excuse et s'y ennoblisse de poétique extravagance ! Ah, certes, les idées d'éternelle justice, la restitution, aux humbles qui n'ont rien, de ce qu'ont de trop les éternels heureux, n'en sont point absentes. Mais la sériosité du symbole (eh! mon Dieu oui, du symbole, car on n'invente rien), is'enjolive et pétille de toutes les astragales flambantes de la fantaisie ; et ce n'est qu'après avoir souri, qu'il y aura lieu de penser.
Un drame de cape et d'épée? oui, si vous voulez. Un drame comme ceux de Dumas père, alors ? Ah ! non, par exemple. Car il faut s'entendre. Nul plus que moi n'adore les fantasques épopées où celui à qui nous devons d'Artagnan, comme on doit Achille à Homère, fit luire en l'éclair qui crépite à la pointe des aventureuses épées, une étincelle de l'éternelle justice. Mais, admettre qu'il fut l'inventeur de l'Equité romanesque, du Droit plaisant, vous ne l'obtiendrez pas de moi. Ça, c'est l'immémorial et immortel atavisme de notre race ! Toujours nous avons voulu que, contre le pouvoir superbe, contre l'usurpation, se dressât, tout seul, quelque héros triomphant. Une seule épée qui défie
une multitude en armes, c'est, si Tépée a raison, si la multitude a tort, notre glorieuse chimère. A bien considérer les choses, la gaieté des Mousquetaires, c'est le rire du Gaulois qui triomphe ou meurt sur le champ de bataille. Triompher, mourir, c'est la même joie, après rhèroïsme. Les romans de chevalerie où s'estomira jadis toute rame française, ne diffèrent en presque rien des romanesqueries chevaleresques dont s'enthousiasma toute la France de naiçuère, dont la France s'exalte encore et s'exaltera toujours. Jusqu'à la fin de la langue que nous écrivons tous, — les uns bien, los autres mal, ces derniers sont les plus nombreux, — nous croirons qu'un seul homme, hwinète et joyeux, peut vaincre les énormes armées mauvaises ! Qu'il s'agisse d'Enchanteurs ou de Cardinaux, d'Oriane ou de Mme de Pompadour, la médiocre différence 1 Et c'est toujours l'éternel Lancelot du lac. De sorte que, Alexandre Dumas père n'ayant rien inventé, — ni imité, d'ailleurs, puisqu'il obéissait, inconsciemment, à la loi de sa race, — il n'y a aucune imitation à reprocher à ceux qui semblent lui ressembler. Ils ne sont ressemblants, comme lui-même, qu'à l'éternel instinct français ! et le succès qu'ils obtiennent est dû justement à ce que la foule ingénue retrouve en eux ses spontanées chimères, et s'en réjouit, et s'en enorgueillit ! Môme lorsqu'il devient — hideusement — Rocambole ou quelque autre crapule amusante mettant à mal les gens de la préfecture de police, Galaor est toujours Galaor l Rien ne diminuera notre national plaisir de la force brutale mise à la raison par l'adresse allègre, de Tous vaincus par Un ! Il faut n'avoir jamais lu le roman de Fier- à-Bras, ou de Floris et Blanchefler, pour
s'imaginer que Paul Meurice s'inspira d'Alexandre Dumas père.
Fanfan la Tulipe et Angélus sont deux enfants trouvés; Pourquoi, en pareil cas, dit-bn : trouvés ? c'est perdus qu'il faudrait dire. Mais ils se trouvèrent, — et s'aimèrent. N'être rien, c'est un conseil de s'être tout. Et les voilà frères, pour la vie. L'un soldat, l'autre savant, que feront-ils, tout seuls ? Ils aimeront, le savant : une belle jeune fille noble ; le soldat ?... il ne sait pas : une petite bourgeoise à qui il offre les pommes de son paniernormand.il faut oser le dire: il n'y a pas, dans tout le théâtre contemporain, une scène plus exquise que celle où Fanfan la Tulipe offre ses pommes à la marquise de Pompadour, venue, sous une apparence de marchande parisienne, •consulter Mme Bontemps, la tireuse de cartes. Oh ! que c'est peu de chose, et que c'est délicieux l Donnez ce sujet-là à un auteur dramatique qui ne serait pas un poète... Le résultat ? hélas ] rien du tout. Mais, par la magie qu'il y a dans la conception poétique et qu'il y a dans le style, voici que cette « dînette» se hausse jusqu'à un charme incomparablement adorable. Et Adam la Tulipe s'éprend tout à fait, le pauvre, — tout à fait ? non, et c'est justement en l'hésitation de son sentiment que gît la justice de toute l'œuvre,
— de la marquise Eve de Pompadour. Mais que d'autres aventures le troubleront ! Ruiné, allié avec le ministre Maurepas contre la favorite,
— qui, d'avoir été philosophe, a gagné la complaisance des poètes, — le comte de Fitz-Onnal, pour s'assurer d'un héritage, a besoin d'un jeune homme sans famille à qui, momentanément (jusqu'à quelque aventure préméditée qui l'en débar-
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rassera), il donnera le titre de marquis de la Tour-d'Avon. Justement Fanfan la Tulipe et Angélus, raccol<>s par Ramponneau, n'ont ni père, ni mère ; et le soldat accepte de passer pour l'imaginaire marquis, en l'espérance qu'il conservera à son frère Angélus une femme que celui-ci adore. Faut-il que je parle nettement? Pourquoi donc pas ? j'ai cette habitude de dire toute ma pensée. Eh bien, ce mic-mac-là me déplaît tout a fait. Il me semble que Paul Meurice aurait pu obtenir l'effet culminant de son drame par des moyens plus simples, moins habituels aux gens du métier théâtral. Mais l'effet est saisissant, poignant, admirable ! Je ne connais pas de scènes plus angoissante que celle où Fanfan la Tulipe, chargé des haines do son frère Angélus et de Mme de Pompa dour (mangeuse de pommes, a (jui un pépin est resté) assume tous les périls, et, pour salaire de son dévouement, n'obtient que la haine méprisante de ceux qu'il adore. D'ailleurs, grâce à la vaillance de Fanfan, ou de Lancelot, ou de Galaor, ou de d'Artagnan, — je vous dis que c'est le même, — et aussi par la rusée prudence de Maurice de Saxe, sont vaincus à la fin, avec les ennemis de la France, ceux de la Favorite ; et, après une délicieuse scène, récemment écrite, je crois, Fanfan la Tulipe, doucement et tendrement descendu des chimères, épousera Guillemette, bonne belle fille qui lui remplira bien le cœur, et le ht !
Oui, je le reconnais, des compHcations mélodramatiques gênent parfois les franches gaîtés charmeuses et lès tendresses de ce drame. Qu'estce que cela fait ? nous avons eu des indulgences moins justifiées. Et la joie éperdue de l'aventure
éclate, ne s'éteint pas, renaît plus vive, s'exaspère, s'enchante, en cette pièce qui, tout le long de la soirée, a été acclamée par l'enthousiasme du public. Pourquoi donc n'a-t-il point paru suranné, ce drame presque quadragénaire ? Pourquoi a-t-il semblé plus nouveau que tous les drames actuels où l'on essaye de rénover le théâtre ancien ? parce que, en même temps qu'œuvre de dramaturge, il est œuvre d'artiste ; et ce qui ne vieillit pas, c'est d'avoir bien écrit.
Des macrobites compareront M. Coquelin à Mélingue. Encore que très vieux, je ne suis pas assez vieux. Tout enfantelet, je vis Mélingue, au galop de Zémire se précipiter vers le trou du souffleur ! Ce cheval, brusquement arrêlé, c'est tout mon souvenir de l'ancien Fanfan la Tulipe, Ce qu'on peut affirmer c'est que par la belle humeur, par la bonne allure soldatesque, par la rêverie si lointaine et si poétique, — encore qu'il ait toujours été Fanfan la Tulipe lui-même, — par la profondeur de la tendresse amicale, et par l'amour, et par la résignation à la vie, (et par la perfection de Tart), M. Coquelin a obtenu et mérité un succès triomphal. Cette soirée sera l'une des plus belles de sa glorieuse carrière. M. Burguet a montré quelque chaleur. Pas assez populacier, M. Jean Coquelin a été, en Ramponneau, un excellent Gros-René. Il serait temps que M. Desjardins, tout en conservant le maniérisme hautain de son attitude, consentît à quelque naturel dans la parole ; la voix est jolie, elle a tort de s'accentuer conventionnellement. Toute simple, Mlle Luce Colas se trouvait uii peu dépaysée parmi tant d'artistes si adroits ; combien, à leur adresse, je préfère cette simplicité-là. Il n'a man-
que à Mlle Sisos, trop pathétique, que la vision de l'adorable créature à laquelle il serait si charmant qu'elle ressemblât. Et les décors, les costumes, jolis, amusants, éclatants, rient, rutilent, flambent comme la radieuse prose heureuse de M. Paul Meurice !
M. Sutton Vane
T.E PONT VIVANT Piè^c américaine en quatre actes et onze lableaax.
Théâtre des Menua^Plaisirs (10 décembre).
Que les Dieux nous sont favorables ! et combien nous serions ingrats, critiques dramatiques, (le no pas répandre le vin du sacrifice et les roses, odorantes hosties, sur Tautel des Immortels qui nous distribuèrent b joie ! Car, déjà — le mois dernier — après tant de maussades vaudevilles et de mornes opérettes, nous connûmes, au théâtre de la République, î^tûco à un mélodrame où Plumepattes, matelot, rivalise d'ingéniosité avec Cocambo, singe, tout ce que peut causer d'allégresse le délicieux Absurde et l'adorable Incohérent. Tout ? non. Nous pensions, alors, que Tlncohérent et l'Absurde avaient atteint en effet, ce soirlà, leur insurpassable excès... Nous nous trompions ! L'imbécillité des mélodramaturges est infinie, comme la bonté des Dieux, qui aiment le rire des hommes. Et, hier, — divis volontibiis, — le théâtre des Menus-Plaisirs, où, récemment, des pièces gaies nous j)longèrent dans la tristesse^.
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nous occasionna, résolu à nous faire frissonner de terreur, pleurer d'attendrissement et sangloter d'émotion, les extrêmes torsions d'un rire qui ne finira jamais !
Non, il ne finit pas... Je ris encore, au souvenir de ces empoisonnements, de ces vols, de ces assassinats, de ces navires sombrant dans l'horrible mer, et de cent autres horreurs qui s'accumulent les unes sur les autres, comme des capucins de cartes tombent sur des capucins de cartes. L'auteur de ça, M. Satton Vane, se crut peutêtre un auteur tragique ? Il me paraît magnifiquement doué pour la drôlerie ; pas un pitre n'est plus bouffe que lui ! C'était une inextinguible hilarité, par toute la salle, tout le temps. Les gens graves mordaient leur mouchoir pour ne pas pouffer, ils pouff*aient tout de même : les plumes hautes des chapeaux de femme, à l'orchestre, s'é-j bourriffaient en des sursauts d'où extravaguaient des roulades de petits cris : il y avait, au balcon, une jeune fille qui tomba, n'en pouvant plus, dans les bras de sa mère atteinte elle-même de la danse de Saint-Guy du fou rire ; et Ton vit cesser d'ê-% tre sérieux (lui-même !) cet homme noir, long, sinistre, élégant d'ailleurs, qui est à toutes les premières, dont je ne sais pas le nom, et de qui, jusqu'au soir d'hier, personne ne vit jamais s'entr'ouvrir, ne fût-ce que pour un sourire, les lèvres mystérieuses l
Je le dis avec la certitude de rendre un très réel service à ^humanité mélancolique ou malade: le Pont Vivant, tel qu'il nous fut offert, n'est pas seulement le plus drolatique des mélodrames, il pourrait être aussi utilisé comme moyen do traitement. Le directeur, venu de l'étranger ou de
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province, je ne sais, qui nous apporta cet ouvrai?e, et le fit jouer par des artistes dont i'incélêhrité n'est égalée que par leur droit à n'en point sortir (j'excepte, avec trois clowns tout à fait stupéfiants d'agile force, Mlle Gaudy qui débuta, fillotte, à la Comédie -Française, et, jeune fille, reste fillette, M. Charpentier, exemple des hautes ambitions injustement déçues, et une très vivante et très amusante soubrette, Mlle Eisa Vogel), devrait se faire accompagner en. ses tournées par quelque médecin guérisseur de neurasthénies. Grâce à quelques réclames, les malades se précipiteraient, — et guériraient 1 Je ne pense pas qu'une mélancolie, môme invétérée, puisse résister au premier acte où Dunstan Leech, pour empoisonner son petit frère, rend vénéneuses les grappes de raisin au moyen d'une seringue de Pravaz, où les billets de banque accusateurs passent de hanche en hanche dans la poche d'une jaquette par tout le monde ramassée. Que si cette mélancolie persistait encore, elle serait inévitablement vaincue par le tonnelet d'huile qui est un tonnelet d'eau, par le phare à compartiments où éclatent des coups de revolver, par la mer faites de toiles vertes agitées des coulisses, et dont l'agitation couvre de poussière tous les fauteuils d'orchestre, et par la barque chancelante à la cime des flots, chancellement obtenu par l'ingénu moyen de deux jambes agitées, — semblables à celles des Buflalos des Revues, — sous la toile de la mer. Et la seule vue des Arabes aux noires barbes, conducteurs d'esclaves, dérideraient les plus obstinés spleenétiques. Je ne parle pas des phrases proférées par les extraordinaires personnages de cette extraordinaire pic-
ce:« Ah! ah! tu disais que tu tuais le ver des raisins, c'est ton frère que tu empoisonnais ! » ou bien : « Vous verrez les cadavres flotter sur les rochers ! » ou bien : « Et cette mère ose dire qu'elle aime son fils ! » Hèlas ! que je regrette de ne point connaître le nom de celui qui mit en français cet amèricain-là ! Quant aux malices du dénouement j'affirme que tout homme, atteint de la plus jaune jaunisse, s'en amuserait au point d'être tout à coup rose et à jamais souriant ! Ah ! la bonne soirée.
D'ailleurs, pas américaine du tout, cette pièce-là. Elle est faite de vingt bas mélodrames qui furent représentés en France. Nous n'en sommes pas plus fiers ! et combien nous préférerions que l'ouvrage signé par M. Sutton Vane ne fût pas un retour d'exportation, avarié! Pourtant, sa désopilante stupidité (les peuples d'Outre-Océan se plaisent au colossal) a ceci d'américain, qu'elle est énorme. D'où le comique. Nos mèlodraraaturges n'osent pas être aussi extravagants. To^itde même, on aurait aussi bien fait de laisser le Pont Vivant où il fut applaudi. Ce rire-là, c'est désolant, au fond. Et nous avons assez de mauvaises pièces chez nous.
HH. Xavier de Montépin et J. Domay
LA MENDIANTE DE SAINT-SULPICE Pièce nouvelle ea cinq actes et onze tableaux.
Théâtre de V Ambigu,
M. Armand Lafrique
LE BARON TZIGANE Opéra-comique en trois actes et quatre tableaux.
Théâtre des Folies-Dramatiques (20 décembre).
Obus terrifiants, toits crevés, murs qui s'effondrent, rivières lumineuses où flottent des noyées, le drame, moins farce que le Pont vivant^ pas beaucoup moins, qui, hier soir, à l'Ambigu, a valu de justes ovations à M. Decori, très pittoresque artiste, et à M. Gémier, comédien net, sec et sûr, est du à MM. Xavier de Montépin et J. Dornay.
Bien qu'il ait publié plus de trois cent vingthuit volumes et fait représenter plus de quatrevingt-huit actes, M. Xavier de Montépin mérite de vivre impérissablement dans les mémoires ; car il a attaché son nom à un Fait prodigieux, qui sera, jusqu'à la fin des temps, l'émerveillement des races : et, obéissant au conseil du Sage, il s'est préparé une belle épitaphe :
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Ici repose XAVIER DE MONTÉPIN
qui
le 22 juiû 1871
proposa
à la
Société des Auteurs Dramatiques