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REPRESENTATION DE RETRAITE

DE

Mme Emilie Broisat

Conièdie-Française (22 mai)

Pour les poètes de ma génération, un très cher et très doux souvenir, devenu auguste à cause de la mort de Leconte de Lisle, s'attache au nom de Mme Emilie Broisat. C'est elle qui, toute jeune fille sortie la veille, je crois, du Conservatoire, créa le rôle d'Electre, à l'Odéon, dans les Erynnies. Elle y fut si divinement pure, si exquisément lyrique, qu'après tant d'années hélas I la grâce de sa candeur et le délice de sa voix nous hantent encore et nous charment. Nous revoyons dans notre mémoire le grand maître au front sévère, à l'œil brutal, au sourire méprisant, — il portait sous ces apparences un cœur si bon — ^'extasier jusqu'aux larmes, presque, en entendant ses vers devenir plus délicieux, plus chastes encore et comme plus infinis par la voix virginale qui les chantait. A cause de cette émotion de notre maître, qui fut une des grandes joies de sa vie, à cause de notre propre ravissement, nous saluons tendrement l'artiste adorable qui s'éloigne trop tôt du théâtre. D'autres lui rappel-

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leront qu'elle fut, dans tant de pièces plus récentes comme dans le répertoire classique, la grâce discrète, le charme délicat, le tact parfait, et qu'elle sut aussi se passionner et pleurer !

Qu'elle accepte ici la gratitude attendrie des poètes.

La représentation a été fort belle.

C'est une idée heureuse d'avoir mis à la scène de la Comédie-Française : Sur la lisière d'un bois, du divin Hugo. Je ne serais pas étonné qu'elle fût venue d'abord à M. Truffler, comédien qui a appris à dire les vers en en faisant. Ce n'est, dirait-on, presque rien, ce petit poème dialogué ; et cela contient, pourtant, tout l'homme et toute la femme, puisque c'est le lyrisme moqué par la prose, l'ange bafoué par le faune, l'idéal chatouillé par le rut; et tout cela fait de l'amour. En un petit décor de bocage parisien où il semble que grincent, tout là-bas, mystérieusement, « les vagues violons de la mère Saguet ^, M. Truffier, dans sa gaine, est un fort libertin et fort endiablé œgipan. Léo fait joliment bien de ne pas laisser Léâ seule avec ce faune qui n'est pas de pierre, ni de bois ! Les amoureux sont habillés comme dans une illustration d'un roman de Balzac. On a bien fait de les habiller ainsi. Victor Hugo reconnaîtrait, tels qu'il les conçut, ces deux enfants romantiques, éternels d'ailleurs, vision évoquée de sa jeunesse. Ah ! la délicieuse grisette des Chansons des rues et des bois que Mlle Bertiny I et, pendant les platoniques emphases du trop chaste amoureux, comme elle est joliment pressée de donner raison au Faune ! Je veux parler un peu longuement, puisque l'occasion s'en présente, de Mlle Moréno. Un sort un

peu bizarre, celui de cette toute jeune artiste. Après de prodigieux succès de Conservatoire, elle débute à la Comédie-Française, sans aucun éclat. Certes, on ne put méconnaître ses adorables dons naturels : l'art inné des délicates attitudes, la singularité frêle du geste, souvenirs d'anciens tableaux, et sa voix, l'une des plus douces, avec des notes graves, l'une des plus nettes, avec des langueurs tendres, l'une des plus dociles au rythme poétique qu'il soit possible d'entendre. Mais, bien que le rôle de la Reine de Ruy Blas semblât fait comme tout exprès pour elle, elle y fut à peu près médiocre et mérita son insuccès. Trouble des premières soirées devant le grand public ? nombre insuffisant des répétitions? bousculade des bons conseils, trop peu souvent donnés pour qu'ils produisent leur effet, assez insistants pour empêcher de se manifester la personnalité nouvelle de l'artiste ? je ne sais. Un four. Les espérances se détournèrent de Mlle Moréno. Peut-être elle-même n'espérait-elle plus. Et beaucoup de mois se passèrent, inutiles. On ne savait même plus si elle était encore à la Comédie- Française. Un poète la voulut pour sa Bertrade, dans GHsèlidis. Pas plus d'une centaine de vers, je pense. De chaque vers elle fit un chant. On la trouva tout à coup telle qu'on l'avait espérée. Puis elle joua la Junie de Britannicus. Elle y fut toute la pudeur, toute la grâce émue et tout le frissonnant effarement de l'amour virginal ! Elle eut l'honneur de doubler, dans GrisèlidiSy l'incomparable Mlle Bartet. Elle se montra digne de la confiance qu'on avait eue en elle. Un grand bonheur lui advint. Grâce à la volonté persistante de M. Georges Rodenbach, le rôle de la Sœur

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Gudule, dans le Voile, lui fut maintenu ; et voici qu'elle fut tout à fait elle-même. On se souvient de cet unanime succès. Quiconque n'a pas entendu Mlle Moréno dire, d'une voix si lointaine, les vers exquis du poète du Silence, et ne l'a pas vue bercer mélancoliquement, comme un petit enfant parfumé, le bouquet déjeunes fleurs qu'elle n*a pas, pure nonne, le droit de trop étreindre, ne sait pas ce qu'une comédienne peut mettre d'enchantement dans la mélodie du vers et d'infinie pureté dans la résignation du geste. Mais, quoi ! cette jeune femme, qui voisinait volontiers avec les poètes, — on peut avoir de plus mauvaises connaissances, — avait appris d'eux, peutêtre, l'air de sa chanson tendre ? On l'attendait dans quelque prose moderne, dans un rôle pratique, pour ainsi dire. Grâce à l'intérêt que M. Jules Claretie n'a jamais cessé de lui témoigner, elle obtint le rôle de Lucy Watson dans le Monde où Von s'ennuie. Elle n'eut pas la prétention d'y faire oublier sa parfaite devancière, mais elle y fut amusante, subtile, et, chose imprévue, adroite. Peste ! cela commençait à compter ! Et, ce soir, sur la lisière du bois, Mlle Moréno a si mèlodiquement chanté, et si ardemment aussi, les vers sacrés du Maître des Maîtres que, vraiment, cela compte tout à fait. Voici que cette jeune artiste, de qui on espéra tant, de qui on espéra moins, justifie, définitivement, nos premières espérances.

Je trouve absolument déplorable que l'on ait donné un fragment de Chatterton. Si le noble drame d'Alfred de Vigny était demeuré au répertoire de la Comédie-Française — et pourquoi n'y est-il point? — il eût été admissible qu'on nous en

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montrât un tableau où nous aurions pu retrouver nos souvenirs de naguère. Mais nous obliger, — car il y a si longtemps que Chatterton n'a été joué, — à ne pas comprendre tout à fait les scènes dont Tatmosphère générale ne nous fut pas tout d'abord donnée, isoler de toute une époque un morceau qui n'a sa valeur que dans la reconstitution totale de cette époque, c'est pousser un peu loin, lorsqu'il s'agit d'un homme tel qu^Alfred de Vigny, les libertés permises aux représentations suprêmes. Et si délicieusement attendrissante qu'ait été Mme Emilie Broisat dans le rôle de Ketty Bell, si chaleureusement romanesque que se soit montré M. Leitner, j'incline à croire qu'il ne fallait pas jouer la scène de l'Escalier comme on chante l'air de la Coupe.

Puis, il y eut des intermèdes. Vous savez que M. Bouvet a la plus belle voix du monde, que M. Gooper chante les anciennes romances de telle façon que M. de Chateaubriand l'écoutant eût dit à Mme de Récamier : « Ah I comme il chante bien ! » et je suis absolument certain que M. Lamoureux, qui sait triompher, comme Neptune de la mer, de ses innombrables instrumentistes, a parfaitement maintenu dans le rythme avec le quos ego de son petit bâton, tout son petit orchestrillon.

Voici qu'on nous donna, après l'aimable intermède, le quatrième acte du Mariage de Figaro; il va sans dire que la Comédie-Française y a fait preuve de sa maîtrise habituelle. Mais nous l'attendions à la Vie de Bohême, non sans une espérance assez inquiète, car il convient que cette pièce, témoin et représentatrice d'une époque, nous soit rendue avec ses jeunes tendresses, sa

belle humeur et sa bonne foi l Vous auriez tort de rire de ceux qui ont aimé en riant et en pleurant... Mais voici deux heures du matin ; et je n'ai point le temps d'achever.

La Société : les Gaulois.

Théâtre des Ternes (24 mai).

Il n'est si petit théâtre qu'on n'y doive aller, ni si mince effort qu'il ne faille y donner attention. Qui sait si ce n'est pas d'une de ces jeunes Sociétés, aussi nombreuses aujourd'hui qu'autrefois les goguettes, que nous viendra quelque grand poète dramatique, toujours espéré ? Cette fois encore, il en faut restera l'espérance. Après une piécette mêlée de chant, — je n'en connais pas l'auteur, mais il semble bien inexpérimenté, — on nous a donné une espèce de drame — Tatiana, — plein de bonnes intentions, de tirades généreuses et de maladresses puériles. Remarquez que cette pièce n'implique pas d'une manière absolue que MM. Rebon et Gh. Quinel n'agiront pas, un jour, beaucoup de talent ! En attendant, leur pièce, jouée par un ou deux artistes — M. Davrigny sait son métier — et un grand nombre d'amateurs, a paru plaire au public d'invités et d'amis qui remplissait la salle ; et je ne pense pas que les deux auteurs aient pu rêver un autre succès.

Caran d*Ache.

l'Epopée.

Théâtre du Chat Noir (26 mai).

Vraiment, un souffle de joie, d'héroïsme et de gloire élève, emporte et bouscule toutes ces petites figurines. Ce sont de vrais régiments qui passent, de vraies batailles qui se mêlent, de vraies foules qui se précipitent, hérissées de cannes et <îe chapeaux, dans le brouhaha noir sur blanc de ces marionnettes ; et un véritable empereur tonnant se dresse parmi les fumées de pipes et les éclairs d'allumettes, ingénue simulation des combats d'artillerie ! Car, à un vrai artiste, il suffit de rien pour recréer tout ; et, entre le cadre dédoré du menu théâtre du Chat-Noir, ressuscite la chimère des victoires évanouies ! C'est le petit N apoléon-le-Gr and .

Il est bien évident que le Chat-Noir va devoir un regain de succès à cette reprise de VEpopée. On les reverra, les beaux soîrs où la salle du second étage regorgeait d'artistes et dlllustres mondaines, et où c'était de Montmartre que nous venait la lumière, même la nuit !

Mais, ce succès éteint, — car tout se couche, même les belles dames, grâce à Dieu ! — le théâtre du Chat-Noir fera bien de songer qu'il ne doit plus être ce qu'il fut. Hélas ! où sont les mousses des chopes d'antan ? Tout aussi bien que le Théâtre-Libre, le théâtre du Chat-Noir a eu sa raison d'être. Il a révélé d'admirables dessina-

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tenrs, d'excellents chansonniers, et de très spirituels poètes parisiens. Mais pourquoi essayer de recommencer ce qui fut achevé ? Les poètes qui chantent au Chat-Noir,- dans les entr'actes de YEpopèe^ ne sont pas inférieurs à ceux qui chantèrent jadis à la même place, devant le même piano ; et les boniments de l'imprésario, — je ne dis pas « boniments» dans un sens méprisant de la verve toujours plus véhémente et toujours plus amusante de M. Rodolphe Salis, moi qui ai essayé de ressusciter Nicolet et Bobèche 1 — n'ont pas cessé d'être infiniment drôles, et, çà et là, généreux I Mais que voulez-vous, la mode change. On n'a le droit de persister qu'à la condition de se renouveler ; et, de même que le Théâtre-Libre a cessé d'être terrible, le Chat- Noir a cessé d'être amusant. Où donc, et d'où donc va surgir un art pas pareil, et une fantaisie nouvelle ?

HUe Judith Cladel.

Le Volant.

Trois actes.

(Précédés d'une conférence de M. Edmond Picard) .

Théâtre de V Œuvre (28 mai).

C'est toujours d'un regard de tristesse que je vois entrer de jeunes hommes dans la terrible vie littéraire. Même très bien doués, que leur œuvre sera difficile à accomplir I et, même l'es prit très ferme et le cœur très robuste, qu'ils connaîtront d'angoisses, qu'ils subiront de défaites ! Non seulement les êtres vivants, mais les-

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circonstances sont autour du poète comme un cercle toujours plus rapproché de chiens qui veulent mordre, et qui mordent. Et, la gloire venue, — si elle vient, elle vient toujours trop tard, à l'heure où Ton a cessé presque de la désirer — leur vaudra-t-eUe le prix dont ils l'auront payée ? J'ai essayé de décourager beaucoup de jeunes artistes ; j'y ai quelquefois réussi ; c'est une de mes fiertés de penser que, grâce à moi, deux ou trois braves gens, qui auraient rimaillé ou chroniqu aillé vaille que vaille, vont à leur bureau tous les matins, se sont mariés, ont des enfants dont ils feront, je l'espère, de petits employés ou de petits négociants, et se portent bien, de corps et d'âme. C'est seulement quand j'ai cru reconnaître en un jeune homme des qualités exceptionnelles, des dons vraiment souverains dont nul n'a le droit de priver le reste de l'humanité, que je lai ai conseillé l'horrible labeur, l'efifroyable lutte; et ce n'a pas été sans remords, songeant à ce qu'il allait souffrir, songeant à tout ce que Tingratitude universelle lui réservait de tortures en échange de la Beauté et de la Joie qu'il lui apportait.

Mon inquiétude, presque mon épouvante, est plus grande encore si c'est d'une femme qu'il s'agit. La pensée de ce qu'elle va afiroater, en tentant l'art, elle si peu destinée aux brutalités, aux vilenies de la vie littéraire, me bouleverse. Et notez qu'il n'y a pas de raison, en effet, pour que, faisant métier d'homme, elle y soit plus ménagée que les hommes eux-mêmes, même par le grand public, qui n'a pas de méchanceté, même par les plus loyaux et les plus courtois critiques; en demandant la justice, elle se prive

du droit à la déférence. Et tant d'autres périls qu'ignore l'illusion des généreuses vierges ! tant d'autres chagrins I Exceptons Mme de Staël qui, femme-homme, fut un monstre. Je ne sais pas si la grande George Sand, à l'heure du plus magnifique rayonnement de sa gloire, ne regretta pas la lointaine et ignorée vie familiale à laquelle, d'ailleurs, au déclin de sa vie, non de son génie, elle retourna, dignement et mélancoliquement. Elle-même, cette délicieuse et pleurante Marceline Valmore ,qui, pourtant, chantait sans le faire exprès, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrenent, méprisa peut-être d'avoir chanté et pleuré pour d'autres que ses enfants et son ami. Il semble que la poésie des femmes ne devrait être, comme leur grâce, comme leur belle humeur, comma leur soin délicat de tenir tout en ordre et de mettre des fleurs dans les vases, qu'un charme de plus dans la maison. Je ne crois pas que rien, même les triomphes, vaille pour elles la douceur des destinées obscures.

Le nom que porte Mlle Gladel est un des plus purs honneurs des Lettres françaises. Non seulement nous devons à Léon Gladel des livres parmi lesquels on peut compter trois ou quatre chefs-d'œuvre ; mais il nous donna à nous, ses contemporains, et il a légué à la jeunesse nouvelle un parfait exemple de ce qu'on pourrait appeler l'héroïsme littéraire, je veux dire le sacrifice de tout soi-même à l'Art, à l'Art jaloux, à l'Art seul. Né violent, brutal, désordonné, farouche, il accepta la dure et bonne discipline de Charles Baudelaire, — pour lequel, jusqu'à sa dernière heure, il garda une si touchante et si vénérable reconnaissance, — et, désormais, le

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fougueux inspiré qu'il avait été s'obligea, sans rien perdre de ses qualités natives, aux rudes devoirs de la Règle. Sa vie intellectuelle ne ftit plus qu'un long corps-à-corps avec les exubérances de son inspiration — bêtes rebelles au , joug -7- qu'il soumettait enfin à la volonté du Mot et de là Phrase ; il fut comme un Jason de taureaux et de jumards dans les labours du Quercy ! Il usa sa vie à cet efifroyable métier de dompteur de soi-même ; mais il mourut glorieusement entouré d'œuvres qui avaient obéi.

Il me semble que les personnages du drame de Mlle Judith Cladel ont, visiblement, — malgré les différences de temps, d'habit et de langage, — un air de parenté avec ceux des Martyres Ridicules, qui furent le premier livre de Léon Cladel ; elle ne m'en voudra pas de signaler cette ressemblance, l'enthousiaste élève d'un écrivain admirable, la fervente fille d'un père adoré. Il me semble que je retrouve dans les trois actes de la pièce cet amour de l'excès, cette affectation de trop de force, ce besoin de s'éprendre et de se colérer de tout à propos de n'importe quoi, qui nous étonnèrent jadis dans les trois cents pagesdu roman. Evidemment, îa fille se maintient plusmodérée que le père, étant une jeune demoiselle, et elle n'a pas encore, totalement, le pressentiment d'art qu'il avait déjà. Mais vienne et s'impose la bonne discipline ! et, des oripaux éclatants de son inspiration première, Mlle Judith Cladel fera peut-être de fermes et belles étoffes, — * puisqu'elle n'a pas préféré filer la laine.

Ce sont en effet des martyrs un peu ridicules, ce romancier-conférencier, Pierre Corday, qui devient le plus malheureux des hommes et pense

■& ~ri— IJM^i*!! III ail II I —

avoir perdu toute activité intellectuelle parce que,, trop aimé de la plus aimable des femmes, il se croit épris d'une intelligente doctoresse, et cet Antoine Francastel, qui s'imagine entouré de perpétuels mystères, tressaille d'un souffle, défaille d'un bruit, doute de son talent parce qu'une flile imbécile s'en moque et, pour un peu, proclamerait que les univers vont finir en lui tombant sur la tête, parce qu'il tonne ! La plus ridicule, mais la plus attendrissante aussi, de ces âmes martyres, c est Mme Corday, pauvre mignonne qui croit lout perdu dés que son mari ne lui récite plus des vers de Baudelaire, qui pleure parce qu'il la gronde de ne point savoir chercher les mots dans le dictionnaire et veut bien, quoique torturée de jalousie, qu'il aille aimer la doctoresse, pour finir son roman. D'ailleurs, ce sacrifice donne lieu à une scène qui n'est point sans valeur ; on s'émeut de cette mignonne créature, toute seule dans la triste chamlDre, qui, délaissée, tremble de peur et de solitude et, un voile noir roulé sous le menton, a froid au cou et au cœur. Mais, mon Dieu, que voilà beaucoup de bruit pour rien 1 Tous ces gens-là exagèrent les choses ; c'est une aventure qui n'a rien de bien grave, en somme. Allez ! allez ! votre mari reviendra, madame, soit que la doctoresse le flanque à la porte, — ce qui est probable, — soit qu'il s'aperçoive bientôt qu'une femme savante et indépendante ne vaut pas la bonne petite épouse du foyer. Et, sous la lampe, vous trouverez très bien les mots dans le dictionnaire, et le roman sera fini, et il aura beaucoup de succès.

Mlle Judith Cladel a tort de croire que ce petit, imbroglio sentimental soit pareil au volant des.

machines, qui agrippe, emporte et roule et broie ! mais son illusion môme n'est pas sans révéler une vraie vigueur d'esprit ; et il y a aussi, dans quelques scènes voisines du sujet principal, de la tendresse et de la grâce.

Ce petit drame est fort médiocrement joué.

Mlle Suzanne Desprès, qu'on avait déjà remarquée dans le Petit Eyolf^ est une actrice aimable, non sans netteté de diction ni sûreté de jeu; Mlle Lara se tire assez mal du rôle de la doctoresse, on s'explique peu que cette jeune comédienne, joliment douée, avec une voix charmante, — très justement applaudie, naguère, dans un drame de Villiers de l'Isle-Adam, — ne fasse pas de plus visibles progrès. M. Nargeot n'est pas sans maladresse ; M. Deslouis s'efforce en vain d'être adroit ; et quant à M. Lugné-Poë, qu'on aime beaucoup à cause de sa belle tentative du Théâtre de l'Œuvre, il a vraiment grand tort de s'obstiner à cette voix f'e rêve et de lointain qui a pu paraître de mise dans les personnages d'Ibsen, mais qui ne sied pas du tout au très simple, très précis et très quotidien romancier de ce soir. En outre, il ne savait pas du tout son rôle. Je sais qu'il l'a appris rapidement, un autre acteur étant tombé malade, et il doit être très absorbé par ses fonctions de directeur et de metteur en scène. N'importe. Savoir ce qu'on va dire c'est la probité du comédien. M. Antoine aussi avait autrefois de ces défaillances de mémoire. On les lui pardonnait à cause d'un très réel talent. M. Lugné-Poë, qui prétend à substituer au Théâtre-Libre un théâtre mieux accordé aux besoins de l'âme actuelle, devrait tenir à honneur d'éviter le même pardon.

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La pièce de Mlle Judith Cladel était précédée d'une conférence de M. Edmond Picard qui fut l'enthousiaste ami de Léon Cladel. Aucune personnalité étrangère n'est plus sympathique aux lettrés de France que celle de ce grand avocat belge qui est en même temps un écrivain d'une rèeUe valeur. Nul de nous n'a oublié Taccueil si sincèrement cordial, si amicalement joyeux, dont il honorait nos visites quand nous allions, à Bruxelles, le saluer. En ce journal même, M. Maurice Maeterlinck a dit le double rôle littéraire et politique de M. Edmond Picard. Nous voulons, nous, artistes français, le remercier de ses franches poignées de mains aux voyageurs, de sa fidélité aux services promis, — de sa maison ouverte ! et nous sommes heureux d'avoir pu lui offrir, tout autant d'ailleurs en l'estime de sa parole qu'en la gratitude des bonnes heures passées chez lui, l'hospitalité du succès.

On me dit que, à la Comédie-Française, les abonnés du mardi ont fait un accueil chaleureux à Sur la lisière d^un Bois ; ils ont joliment bien fait d'applaudir cette Oarystis parisienne, toute parfaite petite merveille où le génie de Victor Hugo s'est amusé à jouer avec celui de Thèocrite, et l'a surpassé.

V Amicale DES ETUDIANTS

Théâtre Montparnasse (30 mai).

La jolie fête a fini si tard, et si loin, que je n'ai pas pu en parler hier soir. Représentation

très gaie, avec tous les chansonniers, et la Famille Paillasse^ et cette endiablée Duclerc, qui doit avoir dans les veines, et ailleurs, et partout, de la mélinite mêlée de poivre rouge, et de qui les extravagants, les floufloutants, les volants dessous semblent faits de tous les bonnets par-dessus les moulins I Mais la vraie joie était dans la salle, où riaient, criaient, chantaient les vingt ans de la France. Que de bravos ! Que de bans ! que de bans encore! Parbleu, ils n'étaient pas là pour s'ennuyer, ces jeunes hommes ; et cela réjouissait de les voir si joyeux. Puis, un jeune artiste, de rOdéon, je crois, — j'ai le regret de ne pas avoir entendu son nom — a dit,, fort bien, Booz endormi, de Victor Hugo; et voici qu'en écoutant ce poème auguste, pur, sacré, qui est peut-être le plus beau poème de la langue française, les enthousiasmes, sans rien perdre de leur violence, se sont faits comme religieux ; après les forcenés rires de tout à l'heure, cette ardente et respectueuse admiration a eu quelque chose de très beau, de très touchant. La minute d'avant, entre deux couplets de chanson, Duclerc avait demandé au public : « Est-ce qu'il y a un vieux dans la salle? » Et le public : « Non, non, pas un, non! » Si fait, il y en avait un, mais cela ne se voyait pas, tant il était ragaillardi, rénové, rajeuni par toute cette folle, charmante et noble jeunesse.

M. Maxime Formont

BERGERIE fantaisie en vers

M. G. âalandri

LES GOGOS Comédie en trois actes

Les Escholiers (31 mai) (Petite fête poétique au Théâtre-Mondain)

Je croyais connaître tous les poètes, je ne connaissais pas M. Maxime Formont, j'avais tort ; il a quelque talent. S'il est extrêmement jeune, comme je l'espère pour lui et pour nous, il ne manquera pas de nous donner bientôt de fort agréables choses, et peut-être mieux. En attendant, sa Bergerie a plu, bien qu'on y ait regretté l'absence du Loup. La grâce ininterrompue ne se prolonge pas sans quelque fadeur. Le sujet de cette piécette poétique ? il est immense, ou tout menu, selon la manière de s'en servir ; car il ne s'agit de rien moins, ni de rien de plus, que du choix entre la Vie ou la Mort, entre la Réalité ou le Rêve. Villiers de Tlsle-Adam a magnifiquement exalté cette alternative dans le dernier acte à'A^eU et M. Mario de la Tour, poète au grand avenir — s'il parvient à soumettre à la Règle ses beaux dons naturels, — dans le second acte de Philoclés. M. Maxime Formont n'a pas montré une ambition si vaste. En costume Watteau, le Berger et la Bergère, par un miracle dont la poésie

a le droit, s'éveillent d'une tapisserie au son d'une musique. Us se reconnaissent, ils se souviennent. Comme ils vont être heureux, ressuscites ! Mais quoi, l'amour a ses amertumes, le baiser ses lassitudes, et c'est très méchant, la Vie. Ils prennent le parti de rentrer dans la tapisserie et d'y garder leurs jolies poses immobiles jusqu'au jour où les lambeaux de laine, tout mordus par les souris, se disperseront dans le vent. C'est joli, avec une aimable mélancohe ; et l'on a eu bien raison d'applaudir beaucoup. J'ai prisé surtout la souplesse du rythme, l'harmonie des strophes bien équilibrées, et la recherche, sans excès fâcheux, de la rime honnête. M. Maxime Forment s'en tient — et ce n'est pas moi qui l'en blâmerai — aux prosodies classiques, romantiques et néo-romantiques, gui, d'ailleurs, n'en sont qu'une. A vrai dire, j'aurais voulu rencontrer, çà et là, non dans la forme, mais dans l'idée ou l'image, quelque ragoût un peu neuf. Si les jeunes hommes, qui nous font rhonneur de rester fidèles à l'Art qui est le nôtre, savaient combien cela nous désole qu'ils nous ressemblent trop ! Nous sommes toujours tentés de leur appliquer, à peine modifié, le vers d'André Chénier : « Sur des pensers nouveaux, faites des vers antiques. » D'ailleurs, n'imaginez point que M. Maxime Formont soit im banal pasticheur. Il a, çà et là, des ingéniosités personnelles, des trouvailles gracieuses qui, comme on dit, ne doivent rien à personne ; et, au-delà de l'adroit artiste qu'il est, s'ébauche un vrai poète.

M. Depas, le Berger, m'a paru manquer un peu de chimère et de mignardise ; mais il daigne proférer, distinctement, les douze syllabes de l'alexandrin; et Mlle Syma, bergère, délicieusement

habillée et jolie à merveille, ne dit pasmoinsbien les vers ; mais sa belle voix, à qui conviennent mieux, je pense, de plus graves ou de plus tristes discours, n'a pas, semble-t-il, toute la légèreté qu'il faut pour ces futiles choses ; et pour se poser, sans y causer du dégât, à ces toutes petites idées, fragiles fleurettes, la parole doit avoir des ailes de papillon.

Les Gogos^ de M. Gaston Salandri, ont obtenu un assez vif succès.

Avez-vous vu jouer Robert Macaire'i oul'avezvous lu? Car il y a, sous des titres divers, Robert Macaire, pièce, et Robert Macaire, roman.

Avant même que l'inventeur de cette extraordinaire et féroce bouflfonnerie, inventeur resié mystérieux, — je ne m'en tiens pas aux auteurs qu'affirmait l'affiche ou la couverture, et, en tout cas, ils ont eu pour collaborateur quelqu'un qui avait plus de génie que Benjamin Entier et môme que Frédérick-Lemaître, M. Tout-le-Monde ! — avant même que cette atroce farce eût popularisé Gogo, le type, sous d'autres noms, en était banal au théâtre ; car la bêtise crédule est une des formes éternelles de l'humanité. Les Dieux le savent bien, et les Financiers aussi. Puisque l'éternel est le toujours actuel, je ne ferai donc aucun reproche à M. Gaston Salandri, quant au choix de son sujet. Il y a toujours un chef-d'œuvre comique à faire avec un sot dupé par un adroit, Orgon par Tartufe, Géronte par Scapin, ou Gournay par. Cassol, — M. Salandri ne se plaindra pas de ces assimilations, — comme il y a toujours le plus beau sonnet du monde à écrire avec le Baiser de deux amoureux dans la venelle du bois 1 Seulement, dans la comédie comme

dans le poème, il faut mettre une vision personnelle des plus antiques choses, et c'est des seules différences d'individualité que s'excuse et s'agrémente le perpétuel recommencement de l'Art. Eh oui I on ne peut que refaire, hélas I Nous ne verrons pas les Univers qui succéderont aux Univers ! Mais il faut tâcher de refaire autrement ; et, cela, non pas selon les autres qui le tentèrent hier, mais selon soi-même. Ce dont j'enrage plus que je ne puis dire, c'est le faux nouveau. Les poètes, les romanciers, les auteurs dramatiques qui espèrent être moins surannés parce qu'ils n'imitent que les récents procédés littéraires, se trompent étrangement. Au contraire , ils n'en semblent que moins nouveaux parce que la proximité des objets de comparaison nous rend les ressemblances plus sensibles. Certainement, une femme habillée à la mode de l'an passé paraît plus ridicule qu'une femme habillée à la mode d'il y a cinquante ans ; et, au lendemain de la fausse victoire de ce qu'on a appelé le « théâtre réel », en ce moment où les défroques de ses procédés pendent à la portée de tous les talents au «décrochez-moi ça » de la friperie dramatique, — rossignols de liquidations après faillite sous le nom de fortune faite, robes qui ont été portées, fracs dégalonnés, souliers qu'on écula, — peut-être trouverait-on moins démodé qu'une pièce bourgeoise selon la formule de la saison dernière, quelque violent drame, extravagant et farouche, poignards, escalades, cors dans la solitude des crépuscules, et masques, et cercueils, et moines qui psalmodient des chants funèbres pendant que la princesse Négroni verse du vin de Syracuse, ou d'un autre

pays, à ses convives ivres de poison ! Notez bien que je ne réclame pas du tout — enragé d'inconnu comme je suis — la résurrection du 1830 romantique, encore qu'il m'amuse en les bandeaux bouffants des femmes et dans la large cravate noire des jeunes hommes tous pareils à des Rastignac ou à des Lucien de Rubempré.

Bien plus que vous, je vous T'assure, je souhaite, non pas le nouveau interdit à Tâge de notre humanité, du moins le renouveau qui en est le mensonge où l'on peut avoir le plaisir de se tromper. Mais, cette illusion du neuf, que du moins, sacrebleu ! on nous la donne ; et nous ne voulons pas être dupes des marchands du Temple qui mettent en vente les « fin de saison » des grands magasins, ou des boutiques qui offrent à 9 fr. 90 des chapeaux aux rubans mi-coton, mi-soie, faits sur le modèle des Virot d'il, y a six mois.

Nous voilà un peu loin des Gogos.

L'argument en est très simple.

M. et Mme Gournay sont de braves commerçants retirés des affaires, — de la chemiserie, je crois, — lui, très satisfait des quinze mille livres de rente qu'il a gagnées, à peu près honnêtement ; elle, un peu trop soucieuse de jeter la poudre aux yeux, comme dans les comédies de Labiche, des ménages plus riches où ils sont priés à dîner. Il y a un fils, Paul, assez brave garçon, qui joue au baccara, et une grande fille, Sidonie, qu'on va marier avec un architecte. Tout va très bien malgré quelques reproches du père à cause de trop de factures. Survient ime espèce de financier véreux, escroc évident ; il s'appelle Cassol ; il a inventé, parce qu'il a rencontré au café, à

l'heure des dominos, je ne sais quel prince Druse, des mines de gemmes, dans le Liban. « Prends une action l » dit la femme ; le mari en prend dix, en prend vingt, en prend cent, livre toute sa petite fortune, triomphe d'ailleurs, envié de ses amis, mène grand train, achètera un chalet à Trouville, espère pour sa fille quelque éclatant et riche mariage, résiste à tous les avertissements qu'on lui donne, apporte, un peu inquiet d'abord, — car les dividendes se font attendre, — vingt mille francs encore pour les travaux dans les mines du Liban, admet que le financier parte pour la Hollande, va l'aider à porter la malle, jusqu'à la voilure, et, môme par l'arrivée du commissaire de police qui arrête le filou, est si peu désabusé de ses espérances que, tout de suite, ébloui des pierreries qu'on lui montre dans une caisse apportée par le train de Lyon-Méditerranée, il se rengage hardiment dans Tafiaire, séduit par l'adroite bonhomie de l'ingénieur des mines du Liban qui ^e substitue à son complice envoyé à Mazas.

Une chose me plaît dans cette affabulation, c'est sa parfaite simplicité. La pièce suit son cours, très nettement, très logiquement. Je ne doute pas du tout qu'elle ne révèle un vrai art de composition, et, après la défaite du premier escroc, le triomphe du second — adroit symbole du recommencement perpétuel du dupeur et delà dupe, — prouve quelqu'un qui a pensé à quelque chose. Mais, mon Dieu 1 que cela est peu intéressant, et que cela nous est bien égal tout ce qui arrive à ces gens là. Leur grand défaut, c'est de n'être ni assez odieux, ni assez farces. Il y aurait pu avoir, dans la comédie de M. Salandri, un drame, assommant

sans doute, mais terrible, ou un vaudeville, banal sans doute, mais amusant. Il semble que l'auteur ait hésité. Son observation n'est pas assez intense, ni son rire assez drôle. Ecrite par M. Ancey ou par M. Fabre, son œuvre, tout en me déplaisant, m'eût imposé Festime ; griflFonnée par M. Feydeau, elle nous eût fait pouffer. Il semble, que, attentif à éviter les excès, M. Salandri soit comme un Casimir Delavigne du théâtre réaliste. Ah ! qu'il est adroit, ah ! qu'il est malin. Combien, après les outrances de ses premières pièces, il se montre modéré. Malgré des scènes très bien faites, malgré, presque partout, des mots heureux qui ne sont pas loin d'exprimer des caractères, c'est une impression de déjà-vu, presque de banalité, que nous avons éprouvée. D'ailleurs, on a beaucoup applaudi les Gogos ; et vous m'en voyez tout à fait content.

Je vais dire tout ce que je pense de M. Saint- Germain. Malgré d'innombrables succès, il me semble que cet artiste n'est pas placé à son rang. 11 m'apparaît parfait. Jamais, même dans les plus bas vaudevilles, une intonation qui ne soit de son personnage, un geste qui ne soit de son personnage ; ses tics, même, — il en a — se soumettent à la nécessité du rôle, et concourent à son expression. Il a mis au premier plan ce rôle de l'ingénieur Bordou, un peu effacé, accepté sans doute par complaisance; et il y a été, — la voix moins éteinte, m'a-t-il semblé, que d'ordinaire, — un grand acteur que devrait réclamer la Comédie-Française.

Médiocre dans le Berger de la Bergerie^ M. Depas a donné quelque allure, et même de l'envolée au financier Cassol, fripouille consciente. Mme

Jeanne Leriebe sait son métier; Mlle Gabrielle Dermette, très curieusement jolie, va le savoir. Il y a une bonne absolument étonnante, Mlle Paule Evian, qui ne sait pas ouvrir les portes : elle a tort, car on la verrait plus tôt, et ce serait fort agréable. Je ne dirai rien de quelques autres. Mais M. Gémier, dans le personnage de Gournay, est absolument remarquable. Il se hausse jusqu'à uii art de composition tout à fait rare. Gomme depuis longtemps j'estime cet artiste, je l'ai observé avec une grande attention. Pas une défaillance. Ni trop. Ni trop peu. Ce bourgeois-là, lui-même. Mais voilà, lorsque Tactio n s'exalte un peu et qu'il veut, selon son devoir, la suivre, il cesse tout à coup d'être luimême pour devenir un Antoine qui ne vaut pas Antoine. Il fait tout à coup des gestes qui semblent n'être plus les siens. Lui qui, tout à l'heure, a été son personnage même, il cesse de l'être pour devenir un autre acteur dans ce personnage. Si M. Gémier parvient, — et j'espère cet effort de lui, — à être dans les scènes excessives aussi personnel qu'il l'est dans les scènes modérées, je crois qu'une place très enviable lui sera marquée parmi les artistes contemporains.

La veille de la première aux Esgholiers, c'était fête poétique au Théâtre Mondain. Après une causerie de M. Jean de Mitty, un peu bien hautaine et, souvent, presque impertinente, mais écrite avec un maniérisme précieux et agréable en somme, Mme AUys Arsel et M. Georges Dupont ont récité des poèmes de vrais poètes. C'est un

très ardent diseur de vers que M. Georges Du-, pont, et c'est d'une belle voix vibrante qu'il a clamé le Cid de Barbey d'Aurevilly, exécrable petite-épopée d'ailleurs, qui semble avoir été écrite, un jour d'ivrognerie, par un mauvais pas^ ticheur de Victor Hugo. Mais M. Dupont m'a paru mériter moins de succès dans les poèmes de Baudelaire et de Verlaine. Il faut mettre moins d'éclat, moins de violence, moins de mélodrame, en l'interprétation de ces très subtiles, de ces très complexes, je dirai presque de ces très sournoises inspirations. M. Dupont est trop direct, trop définitif; il n'a pas assez de récitences, de restrictions ; il se rue trop brutalement 6n avant, sans un regard en arrière qui a peur ; Baudelaire et Verlaine sont moins simples que cela. D'ailleurs, la voix est claire et retentissante; et voilà, peut-être, un bel acteur tragique. J'aime mieux l'insinuante douceur de la voix de Mme AUys Arsel. Elle égoutte, avec art, les syllabes des vers, ne précise pas le sens, donne, comme il convient, une impression de lointain et de chimère. Il semble vraiment qu'il y ait en elle la compréhension intime des choses qu'elle profère si mystérieusement ; je pense qu'elle n'aurait pas déplu aux poètes dont elle disait les vers. Mais pourquoi diantre, après ces poèmes d'une si raffinée délicatesse, a-t-on joué Une Visite, de M. Edouard Brandès? D'autant plus que nous avions déjà eu cette pièce au Théâtre-Moderne, rue du Faubourg-Poissonnière. Qu'on mette à la scène française Ibsen, Bjoernson, et même M. Strindberg, à la bonne heure ! Encore qu'ils •doivent beaucoup à l'esprit français, celui-ci a

beaucoup à apprendre d'eux. Mais M. Brandès, Scandinave, n'est qu'un médiocre adaptateur, en son pays, de notre théâtre boulevardier. « C'est du Nord aujourd'hui que nous viennent les ténèbres » ; je ne demande pas mieux que de me plaire à ces ténèbres et d'y guetter volontiers les passages de spectres vagues faits de brouillard et de neige vaporisée. Mais l'exotisme de M. Brandès ne voile et ne dissimule qu'à peine ses procédés d'adaptateur adroit; tout de suite, on démêle dans sa brume Dumas fils, Gondinet, Sardou, cinq ou six autres, Scribe lui-même! et il est vraiment inutile que l'accoutumé nous vienne de si loin.

HH. Germoise et Gugenheim

LES DEUX NIDS Vaudeville en trois actes

MM. Armand Liorat, et L. Varney

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