G. SÉVERIN
Au théâtre de la République, une comédie en cinq actes mêlée de cbant. Eh ! quoi, de la scène de la rue de Malte disparaît le sombre drame populaire avec ses assassins et ses traîtres, et ses juges d'instruction, et ses jurés de cours d'assises ? Au lieu de ces diables noirs, voici les Diables Roses I Signe des temps. On est si triste qu'on voudrait bien s'amuser. Il me semble que je me le rappelle, pas ennuyeux du tout, ce vaudeville d'Eugène Granger et Lambert Thiboust. J'étais tout petit quand on le joua. Faut-il qu'il soit ancien ! Naturellement, à cause du banquet où nous avons fêté le triomphe de François Coppée, où j'ai été si heureux de serrer la main de mon cher compagnon, et à cause de la première des Variétés, je n'ai pas pu aller au théâtre de la République, mais on m'en apporte de bonnes nouvelles. M. Pons-Arlès, qui a eu l'honneur de jouer Boubouroche dans l'admirable vaudeville tragique de Georges Courteline, a été fort applaudi ; je suis bien sûr que Mlle Jane Evans n'a pas cessé d'être jolie ; et il faut, paraît-il, ne pas négliger M. Grégoire, très rond et très franc dans le rôle de Pavillon, le maître d'armes ; et c'est très bien que Ton rie où l'on a tant pleuré.
HH. B. Fauvet et L. Ratz La Clef du Cœur
Monomime.
HH. E. Grande et Ch. Gessier.
Pierrot Ministre.
Pantomime.
HH. R. d'Avricourt, H. Gerbault et P. Harcellis.
Zut.
Pantomime.
Cercle Funambulesque (20 mai).
Des pantomimes ? pas du tout : des vaudevilles sans paroles.D'ailleurs, de ces trois actes,deux sont plaisants ; et, pour ces menus spectacles, il n'en faut pas demander davantage.
Malgré le joli visage et le très fin talent de Mme Marcilly, on a peu goûté la Clef du Cœur y non pas monomime, (d'ailleurs, « monomime» est une expression impropre),mais monologue à qui l'on a coupéla langue. Au contraire on s'est franchement diverti de l'aventure de Pierrot Ministre entre la mère Gibou et la petite Gibou. Peut-être eût-il
idaMto
mieux valu n'y pas mêler Mme Pierrot, bien inutile, et de qui la tête remplaçant la tête de plâtre de la République a semblé une amusette médiocre ? La fin — la petite Gibou continuant à Pierrot II, nouveau ministre, la caresse commencée à Pierrot P% ministre dégommé, — est tout à fait drôle, et môme elle ne manque pas (eh ! eh î) d'une petite intention philosophique.
Nulle philosophie dans Zut /sinon celle-ci qu'il vaut mieux dormir avec une jeune personne, — fùt-(îe la servante ! — bien saine et bien fraîche, bien dodue du corsage et du reste, qu'avec les faux cheveux, la fausse gorge et le tutu d'une cocotte même illustre. Ah ! que j'en demeure d'accord ! Le public a été émerveillé de la facilité de Mlle Marguerite Deval à casser les noisettes, non pas avec les dents.
Du reste, c'est à Mlle Deval, et à M. Tarride, que revient la majeure part du succès delà soirée. Quelle amusante petite frimousse vous avez, mademoiselle, et quelles jolies façons coquines ! Mais pourquoi diantre, vous qui jouez et chantez si agréablement le vaudeville à couplets, vous obstinezvous à la pantomime où vous n'entendez rien ? Je ne dirai pas la môme chose à M. Tarride. Il me paraît avoir de véritables dons de mime que pourraient développer d'assidues études spéciales. Mais, alors, il faudraitrenoncer au théâtre parlé! Car jamais Debureau n'a joué la comédie, ni Lesueur la pantomime.
Marcel Prévost.
Les Demi-Vierges.
Comédie en trois actes.
Théâtre du Gymnase (21 mai).
Voici une pièce féroce. Je Taîme d'être ainsi. Je loue M. Marcel Prévost d'avoir, bravement, cruellement mais justement, traîné en pleine lumière, parmi des déchirures de soies et de dentelles, une des plus sales vilenies de la société actuelle. Ceux-là même qui s'écrient : « Allons donc, ce n'est pas possible ! il n'existe pas de pareilles jeunes filles î il n'existe pas de pareils hommes ! » savent bien qu'ils mentent, savent bien que M. Marcel Prévost dit la vérité. Mais, voilà, il nous plaît de vivre en l'admiration pas du tout sincère de nos vertus, et nous ne voulons pas être troublés dans la respectabilité de nos hypocrisies. Si quelque écrivain à la poigne solide prend les fausses candeurs par le cou et les oblige à regarder ce qu'elles firent et ce qu'elles font, elles ont les effarements et les hérissements des chats dont on fourre le museau dans leur ordure. Hier soir, elles ont essayé de se rebiffer. L'ingénuité de Tout-Paris a été choquée. Certains soirs, Tout- Paris est mieux qu'une demi-vierge, est une vierge tout à fait ; et il y a des choses qu'il ne saurait ni voir, ni entendre. Sancte pudor ! Rien de plus attendrissant que la rougeur d'antiques
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catins pour une scène un peu osée, — il est vrai qu'elles en sont les bons juges, — pour quelques mots violents ; et quant à l'indignation de deux ou trois vieux, suiveurs de trottins, et de quatre ou cinq jeunes, guerluchons de cocottes, elle est bien faite pour rendre l'espérance à ceux qui n'étaient pas sans inquiétude quant à la perfection morale de nos contemporains. Pour parler sans rire, il serait grand temps que l'effort d'artistes loyaux, qui savent voir la vérité et la veulent dire, selon leur devoir de Tart qu'ils ont choisi, ne soit plus entravé par les effarouchements d'un petit nombre de personnes qui se croient vertueuses parce qu'elles aiment à voir lever l'aurore à travers la vitre des cabinets particuliers. Quant à M. Marcel Prévost, il n'a pas à se plaindre- Le plus grand nombre a compris et approuvé son audace. Même l'injustice de quelques-uns lui a valu des partisans imprévus parmi ceux que les mondanités et les élégantes roueries où son talent s'amuse avaient, jusqu'à ce jour, tenu à Tècart de l'admirer tout à fait. Que seront les soirées prochaines? J'imagine qu'elles ne s'achèveront pas sans résistances, çà et là, ni sans < oh ! oh ! » dans les baignoires des couples qui auront bien dîné. Mais le vrai public, je l'espère, le bon public simple, — honnêtes payants, de qui l'impression, en fin de compte, est si peu différente, seulement plus instinctive, de celles des vrais littérateurs, — honorera la belle témérité d'une pareille tentative, et s'y plaira, en songeant. De toute façon, M. Marcel Prévost gardera l'honneur d'avoir mis à nu, pleinement, la détestable veulerie de l'amour qui n'ose pas être l'amour ; et, s'il n'a pas été le premier à la révéler, — certainement il a
cru l'être, car qui donc se souvient de deux morceaux de prose intitulés, l'un : Vierges, l'autre : YHonnête Amante parus dans des livres d'un auteur qu'on lit si peu ? — il Ta exprimée, cette veulerie, cette lâcheté, cet immonde consentement à la volupté sans responsabilité, en une vivante et terrible histoire qui, dans sa pièce, a encore plus de relief que dans son roman.
Cette histoire, vous la savez.
Belle, faite de chair rayonnante, et le besoin de la luxure totale lui suant des pores, Maud de Vouvre n'a plus le sou, entre sa mère, imbécile, et Jacqueline, sa petite sœur qui pousse la prudence jusqu'à Thonnôteté et la crainte de l'avenir jusqu'à la caisse d'épargne. Tandis qu'elle attend le mari, payeur de dettes et rèédiflcateur de la fortune familiale, ses sens éclosent, s'épanouissent, exigent, et elle consent à ces flirts extrêmes, où, à un homme en qui la peur de l'irrémédiable n'exige que presque tout, la jeune fille accorde toutes les joies hors celles de qui le don ne pourrait plus être révoqué. En même temps que la demi-vierge, elle est la demi-maîtresse, elle est la moitié de « non » en même temps que la moitié de « oui ». Au reste, par le sentiment sans doute de sa beauté qui lui impose un idéal, elle garde quelque grandeur; moins ignoblement vile que toutes ces petites autour d'elle, Madeleine Reversier, Marthe Reversier, Betty, Cécile Ambre, Dora Calvell, et d'autres qui, chanteuses de chansons de cafés-concerts et diseuses de mots retenus des légendes de Forain, en des complicités chuchotantes où s'exaspère et se satisfait peut-être leur fèminilité récente, s'amusent des mains qui pressent les bras nus aux
valses des bals blancs, des étreintes tournantes serrant le buste au buste, des bouches viriles aspirant, montés d'entre les seins, des parfums reconnus ; qui ne sont point innocentes des souffles dans l'oreille, tandis que leur danseur leur remet la sortie de bal, ni des rendez-vous dans les garçonnières où l'on ira aussi loin que possible, sans aller trop loin. Ce trop^ qu'elles ne donneront pas, en sachant la valeur, et que le flirteur, du reste, ne réclamera point, en sachant le péril, fait partie de la dot ; et c'est pour après les épousailles, les garçonnières définitives. M. Alexandre Dumas fils a dû reconnaître ici le respect du Capital. Vraiment, Maud, parce que précisément elle est plus passionnée, vaut mieux qu'elles et elle voudrait aimer, irrèmissiblement. Elle a l'âme trop haute pour s'accorder au dessein patient de ce Harden, financier romanesque qui, certainement, a vu jouer la Princesse de Bagdad^ mais elle ne résiste qu'à peine, à son corps défendant, — ou dérendu, si vous voulez, — à la passion sincère non sans mensonge, menteuse non sans loyauté, et désintéressée quoique éperdue d'infâme lucre, de Julien de Suberceaux.
Celui-ci est, je le crois, un des personnages les plus vivants, les plus intéressants, les plus vrais, — j'entends : vrai dans le domaine de l'art qui est l'observation développée en imagination — que nous ayons vus au théâtre. Il est incomplet, inégal, mystérieux à sa propre conscience; il est bien un de ces héros que recommande Aristote, -.- Aristote ? mon Dieu, oui ; ce n'est pas si absurde ni si pédant que vous croyez de parler d'Aristote à propos d'une pièce de notre fin de siècle, et il y faut bien revenir puisqu'il a dit la
vérité une fois pour toutes, — il est bien un de ces êtres, ni bons ni méchants, capables de tout ou de rien, superbes ou ignobles selon Theiye et le milieu, et qui, toujours, nous intéressent ou nous attirent parce qu'ils sont, sur la scène, Tincarnation passante de nos âmes indécises. Pour ma part, je n'hésite pas à le préférer à Maxime de Chantel, — qui, lui, a vu jouer le Demi- Mondej — pur, noble, parfait, presque auguste, ou presque bête, perfection toute d'une pièce, et à M. Hector Le Tessier, contempteur platonique des saletés ou il participe tout de même, cousin de Desgenais, frère d'Olivier de Jalin, n'évitant la totale ressemblance avec ce dernier que par un peu moins d'esprit dans les réparties. Mais, quoi ! on ne peut pas épouser ce Julien de Suberceaux qui est trop fou, espérant des millions d'une heureuse banque au baccara, ni cet Hector Le Tessier, qui est trop malin. Etre la maîtresse du financier Harden? Allons donc ! pour qui prenez-vous Maud? elle sera la femme de Maxime de Chantel parce qu'il est noble et riche, et elle l'aimera parce qu'il est jeune et beau. Oui, elle l'aimera, apportant au lit nuptial le formidable désir natif, accru par les expériences incomplètes ; et le mari sera dans les bras de la demi-vierge reconnaissante, l'acheveur adoré de tant de commencements! Mais Julien de Suberceaux porte une âme romantique, comme son habit. Instruit du prochain mariage de Maud avec Maxime de Chantel, faméUque, lui, le miamant, hier préféré, de tout ce qu'il n'eut pas et qui sera accordé demain au complet époux, il se révolte avec toutes les rages du désir insuffisamment assouvi. Pour que Maud, honnête fille à
sa façon, qui ne veut pas tromper sur rintègritè de la marchandise vendue, lui demeure, il ira, s'il le faut, jusqu'au viol. Et c'est ici que se place la vraie, la brutale, l'épouvantable scène qui place M. Marcel Prévost à un très haut rang parmi les dramaturges de notre époque. Ah !
comme Julien la veut bien, sa presque maîtresse, et comme il l'étreint bien ! comme, à cause de sa passion, il cesse d'être un flirteur, un frôleur, un parasite d'amour, pour devenir le vouleur effréné de celle qui lui appartient, en somme. Si Maud, demi -vierge, n'était pas destinée, par cela même, à n'être qu'une demi-femme, alors elle devrait l'aimer, et ne le point repousser, ou le suivre, et, dans la misère et les hasards des banques heureuses, se fiche de tout! Elle ne le peut pas ; sa destinée, je dirai presque sa fonction, étant de se concevoir toute et de ne se réaliser qu'à demi. Et avec le logique forcené qui la convoite, elle ruse, elle ment, non sans la honte de la ruse et du mensonge. Il consent au piège, puisqu'il désire... Et cette scène, qui a été ardemment applaudie, est une des plus belles que je sache. On y éprouve enfin la joie d'une totalité de désir dans ce monde où l'inachevé triomphe. Un instant auparavant, quand Luc Lestranges, séducteur adroit et timoré, — voir VHonnête amant^ — a « cane » sous l'injure d'Hector Le Tessier, on a aimé le mot de Jacqueline, petite justicière, .disant : « Je suis peut-être une demi-vierge, je n'aime pas les demi-hommes. » Mais on eût souhaité je ne sais quelle plus vigoureuse colère contre l'abominable circonspection des baisers qui s'écartent dès qu'ils deviendraient féconds. La dernière scène de l'acte soulage ! C'est comme
une rentrée, tout à coup, dans la sincérité d'aimer et de vivre.
J'ai beaucoup moins, je l'avoue, aimé le troisième acte ; il m'a presque chagriné. Il me semble peu net, peu direct, hésitant, je dirai presque titubant. Je ne puis m'empêcher de penser que M. Marcel Prévost, ici, a été détourné de sa propre pensée par des conseils de coulisses, par des prières d'atténuer en vue du succès final. La scène où Julien de Suberceaux vient disputer à Maxime de Ghantel la jeune fille pas femme encore, qui a presque cessé d'être vierge, est effrayante et poignante, pareille à ce qu'elle devait être ; mais la conversation entre le fiancé et la fiancée n'est pas précise, tâtonne, s'attarde, s'ennuie presque. Cela n'est pas prompt. Une incertitude règne. Maud a raison d'être à la fois adroite et sincère, puisqu'elle veut être épousée et qu'elle aime celui qu'elle épouserait ; Maxime de Ghantel a raison d'être faible et crédule puisqu'il adore ; n'importe, j'éprouve une gêne. Il me semble que les deux personnages ne disent pas complètement ce qu'ils voudraient dire ; les mots, établisseurs de situations, manquent. Je croîs, — content, néanmoins, de quelques violentes ouvertures du fond de l'âme de Maud et de quelques sincères détresses de Maxime, — je crois qu'il eût fallu développer plus simplement et plus violemment l'âme de celle-ci et lams de celui-là. Ils ont raison tous les deux; ils ne me le prouvent pas assez. J'avais envie de leur souffler d'autres paroles, sans savoir lesquelles. Et la fusion presque tout-à-coup de ces deux consciences si diverses en un dessein d'union immédiate a quelque chose de piètre. Rien ne me fera sortir de la tête que M.Marcel Prévost a été^
l'art au thé Al RE 49
à ce point de son œuvre, la victime des habiles, des gens qui ont de Texpérience, qui savent, comme on dit, le théâtre. On est si tourmenté, pendant les longues répétitions ! on craint à tel point, nerveux, inquiet, à cause des gens qui vous disent: «Moi, je connais le public », à cause du mystère de ce public qu'ils connaissent si mal, qu'on cède en pensant qu'ils ont peut-être raison ; et l'on fait des coupures, on apporte des béquets, on émousse à des consentements sa volonté première. Et puis, ce qu'on laissa nuisant à ce que l'on ajouta, les choses s'embrouillent, et cela ne va pas du tout. Quant à la scène où Maxime de Chantel renonce à épouser Maud, demi-vierge, parce que sa sœur, Jeannette, tout à fait vierge, tient à son fiancé des propos qu'eût aimés Scribe, elle est tout à fait médiocre — et d'ailleurs absurde ! car il eût suffi que Maud, le mariage étant décidé, interrompît tout de suite ce bavardage ingénu en sautant au cou de sa belle-sœurette, pour que les choses se passassent tout autrement ! et le dénouement que, peut-être, l'auteur a voulu, — je n'en suis pas bien sûr, — n'aurait pas eu lieu si elle n'avait pas mis tant de théâtrale complaisance à écouter et à laisser écouter. Même, la brusque chute, grâce à la lettre laissés par le financier Harden et remise, acte définitif, au domestique qu'on sonne, — ah ! que cela est médiocre, mon cher Marcel Prévost, et indigne de vous ! — ne me satisfait qu'à demi, malgré sa crânerie. Et je ne crois pas du tout que votre inquiétante Maud, après avoir été une demi-vierge et une demiépouse, puisse, tout à coup, devenir, complètement, une fille. Il me semblait que, si son tempérament la destina aux réaUsations totales, son édu-
cation, ses habitudes et surtout Ta peine de ses consentements devaient la maintenir, toujours, au bord de tout. Vous Paviez inventée, pour qu'elle demeurât — je néglige le mariage, encore atavique prédestination, — de l'incertain, de Thésitant, du pas tout à fait. Puisque, enfin, selon la loi universelle, et comme vous Pavez très bien indiqué, il faut que le désir s'achève en spasme sans réticences, je l'aurais conçue, maîtresse sans doute de quelque financier, mais gardant pour aînant furtif Julien de Suberceaux, dont vous nous avez épargné la mort ; restant d'ailleurs dans sa famille restaurée, donnant des fêtes où tout le monde va, et pas plus calomniée qu'avant. Car le monde est plein de clémence aux personnes qui donnent à dîner. Elle n'a pas le dépit de jeter son bonnet par-dessus les moulins, puisqu'elle n'eut pas de bonnet. Vous lui prêtez une résolution de grisette, et malgré les millions du romanesque financier qui s'appelle Monte- Cristo, dans Dumas père, et Nourvady, dans Dumas fils, cette demi-vierge ne pouvait être qu'une demi-fille.
Telle qu'elle est, avec les longueurs, pas ennuyeuses, du premier acte, avec les poignantes anxiétés du second, de qui l'émotion me dure, et son troisième acte où, malgré de si jolis détails d'écriture, j'ai eu trop souvent le besoin de dire: « Eh! va donc ! va donc ! » comme Baaumarchais à la musique italienne, la comédie de M. Marcel Prévost demeure incomparablement une des plus intéressantes pièces qu'il nous ait été donné d'entendre. Et, peu favorisé par un grand concours de vaudevilles et d'opérettes, il m'eût été doux de commencer par elle, en la louant souvent, en la
blâmant parfois, ces petites chroniquettes au soir le soir où j'ai entrepris, sans parti-pris ni méchanceté, je l'assure, de dire la vérité; entendonsnous bien : ce que je crois être la vérité.
On ne peut pas imaginer, si Ton se place à un point de vue de Tensemble, qu'une pièce puisse être mieux jouée que celle de M. Marcel Prévost. Décors, mise en scène, groupement de personnages, paroles lâchées à propos entre les causeries au moment même où elles pourront produire l'effet qu'elles espèrent, gestes des moindres compar?es, forment une unité de vie qui, dans aucun théâtre, même â la Comédie-Française où le soin du détail va jusqu'à l'extrême, n'a été surpassée.
Habillées par des couturiers qui doivent être des anges naguère trottins chez Rouff ou chez Laferrière, toutes les petites demi-vierges sont si agréables, si jolies, que l'idée de se vêtir autre- ^lent qu'elles, et d'être jolies autrement qu'elles ne saurait venir désormais à aucune petite personne mondaine un peu raisonnable. Et comme elles jouent bien la comédie, ces enfants! On dirait qu^elles n'ont jamais fait que ça. Vous vous souvenez de Mlle Drunzer, qui mimait à la Comédie-Française les jambes de page? voici qu'elle parle, à présent ! C'est extraordinaire. Mais non. Il est si facile de faire tout ce qu'on veut, quand on est si jolie. On n'est pas plus belle ni disant mieux à point son mot, que Mlle Sorel. Le charme de Mlle de Mora excuse outre mesure les caresses dont la comble Mme Valbelle. 11 faut mettre hors de comparaison Mlle Lucy Gérard, si adorable que ça n'a pas l'air d'être vrai, et qui pastiche d'un ton si •précis et si net l'accent exotique du milliardaire
Harden (Ah ! si j'avais ces milliards-là !). Au reste, Mlle Lucy Gérard vaut mieux que ces menus rôles; comme le savent bien tous ceux qui assistèrent à son concours du Conservatoire où elle eut un accessit, la première année, ma foi! On ne l'emploiera comme il convient, que quand elle sera vieille. Ce ne sera pas de sitôt. J'en viens aux protagonistes. Tous ont été avec une rare loyauté d'interprétation, les personnages mêmes qu'ils devaient être. Pourtant, j'en veux un peu à M. Mayer. Il sait combien j'aime et honore son talent de très soigneux et très personnel artiste. J'ai fait répéter M. Mayer ; j'ai pu apprécier la valeur de ses efforts patients et méthodiques vers le mieux,vers le mieux encore. Nulcomédien n'est plus digne d'estime, et plus d'une fois, dans des pièces hasardeuses, il a montré une belle conviction et un noble courage contre des salles rebelles.
Pourtant, je ne suis pas tout à fait content de lui, dans la pièce de M. Marcel Prévost. Outre qu'il ferait bien de prendre garde à une inclinaison de tout son corps vers le côté gauche, il ne m'a pas paru, dans le rôle de Maxime de Chantel, assez simple ni assez grand, et, en un mot, assez héroïquement imbécile. Il a eu des remuements, des nervosités. Peut-être a-t-on eu tort de confier à cet artiste si curieusement moderne un rôle dont la candeur va jusqu'à la tragédie antique. Il a secoué, torturé, émietté son personnage. Maxime de Chantel, tout d'une pièce, austère provincial, porte une âme lyrique ! C'est peut-être, un peu, par M. Mayer que la scène du troisième acte a paru comme hachée, pas d'une seule venue.
M. Mayer n'a pas la grande voix ni les gestes hautains. Il faut lui donner à faire ce qu'ils
peut faire; car il le fait à merveille. Il ne faut pas qu'il veuille être un acteur passionné. M. Dumény est bien ; M. Calraettes est bien, M. Lérand est moins bien ; il eût fallu un peu plus d'envergure et un masque un peu plus épique, pas trop épique, épique cependant, à un si riche triomphateur ! M. Grand, encore qu'il ne res^ semble que peu à Lucien de Rubempré, a donné l'illusion d'une voix très passionnée et d'un geste sincère en l'exgération. De Mlle Yahne, il n'y a rien à dire sinon qu'elle est le charme, la curiosité, l'amusement moderne, et, si fillette pourtant, la voix malignement incisive, qui triple la valeur du mot. Que Mme Samary est bien, que Mme Henriot est bien, que Mlle Lecomte... (Ah! elles sont trop !) est bien. D'ailleurs, ne croyez pas que je rie. Yoilà, vraiment, une interprétation admirable et qui donne envie d'être auteur dramatique en même temps que critique dramatique. Ce n'est pas pour moi que je dis cela. Je ne ferai pas jouer de pièces tant que je jugerai celles des autres. 11 faut que chacun fasse son métier.
Mais je veux parler à part de Mlle Jane Hading. Il va sans dire que je ne la jugerai pas seulement d'après la première représentation des Demi-Vierges où elle gardait encore un peu de l'enrouement de la veille, mais d'après tous les rôles- qu'elle a joués à la Comédie-Française, et ailleurs.
C'est une artiste dont il faut, sans rien exagérer, tenir compte. D'abord, elle éblouit par une telle beauté, que la pareille peut-être ne fut jamais vue sur aucun théâtre ! Je n'ai eu que de rares entrevues avec Mlle Hading, — une lecture, un soir, et, rarement, des présentations dans sa
loge, où elle m'a reconnu à peine. Je ne sais donc pas si sa beauté du matin et du jour égale la splendeur dont s'émerveillent, dès qu'elle apparaît, tous les hommes dans la salle, toutes les femmes aussi. Mais qu'elle soit belle aux heures où c'est sa fonction de l'être, me suffit. Et jamais n'a vécu une plus belle comédienne, un plus rayonnant resplendissement, derrière les quinquets, d'une forme d'amour et de joie. Une fois que je visitais, aux environs de Londres, un collège, village énorme, avec trois mille écoliers, l'un de ceux-ci, pour me montrer l'aménagement des dortoirs, me conduisit dans sa chambre. Il y avait sur la cheminée la photographie de Jane Hading en quelque costume de théâtre. J'entrai dans une autre chambre ; il y avait, sur la cheminée, la photographie de Jane Hading. Et dans une autre chambre il y avait la photographie de Jane Hading. Et dans toutes les chambres des lycéens anglais il y avait des photographies de Jane Hading. Et ils avaientbien raison, ces enfants, de demander à cette image l'exemple de l'incomparable beauté.
En môme temps que belle personne, Jane Hading (Mademoiselle me gêne et, sans doute, la gênerait aussi!) est une excellente comédienne. Mais voilà où je vais être méchant, sans le vouloir. Je sens très bien que du Palais-Royal à la Renaissance, que de la Renaissance au Gymnase, que du Gymnase à la Comédie-Française, que, des pays lointains à la Comédie-Française encore et au Gymnase maintenant, elle a essayé, travaillé, voulu; et il n'y a rien de plus honorable que cela. Pourtant, malgré tout, malgré sa triomphale beauté, malgré son acharnement vers les
tentatives, malgré son besoin de comprendre, malgré son tout-près de la réalisation, elle n'a jamais été qu'une somptueuse et fidèle interprète. . Et voilà, c'est comme ça, elle ne montre pas de génie. Remarquez qu'elle en a peut-être, sans le vouloir, ou tout en le voulant, -r- car je lui crois de belles ambitions, et il ne lui suffit pas d'être plus belle que l'Aphrodite oulaPolymnie des Muses. Mais elle n'a pas donné encore l'impression de l'au-delà; soit que des monologues et. des opérettes et des comédies presque vaudevilles l'aient UB peu trop, dès son plus jeune âge, cabotinisée, soit que des réticences naturelles l'empêchent de devenir, au-dessus de tant de comédiennes, Deselèe I Elle ne sait pas se dépasser elle-même ; elle reste délicieuse, seulement. Dès que Sarah Bernhardt dit un vers, fût-il médiocre, — cas frécfuent quand elle n'est pas Izeylou la Princesse lointaine, — une atmosphère de lointain élève et emporte les esprits ! Ah ! ce que c'est que le génie. Notez que le génie des comédiens ou des tragédiens est fort insupportable aux auteurs de comédies et de tragédies ; ils tiennent, ayant des raisons pour ça, à être exprimés, non surpassés. Victor Hugo, je l'affirme, avait une espèce d'horreur de Frédérick-Lemaître. Les poètes veulent, simplement, des interprètes! Monnet-Sully va trop loin; et je pense que Racine ne l'entendrait pas san^ colère. Mais, quant à l'intérêt personnel des comédiens, il faut (combien je le regrette !) que, pour attirer la foule, non pas aux auteurs, mais à eux, ils aient quelque chose d'excessif, de personnel, d'idéal en leur art, et c'est ce surplus, ce dépassement de la perfection facile, c'est pour tout dire, les trouvailles de l'inexpérience qui, jusqu'à ce
jour, firent défaut à Mlle Jane Hading, irréprochable.
Quand au souffleur, il a très bien soufflé.