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HUMBLE REMONTRANCE

A nos Sires les Comédiens

ROISBEFRA'NCE

Puisque les comédiens. reprennent possession de leur bonne ville de Paris ; puisque leur signe et leur verbe omnipotents nous obligent, tous tant que nous sommes, gens du monde, financiers, magistrats, et les belles jeunes femmes que regrettent les vagues maternelles, et les poètes et les critiques dramatiques hélas ! (allons, mesdames et messieurs, la cloche sonne, en classe!) à réintégrer les salles où Ton étouffe, les fauteuils où seuls des chérubins, si

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peu de buste et rien au-dessous, — tel n'est point le cas de quelques lundistes, — pourraient s'asseoir à Taise, et toute la fausse vie éclairée à rélectricité, je veux à mon tour dire un mot de nos Maîtres ; et ce mot sera le plus aimable du monde, ma couardise naturelle m'inclinant à ménager les puissants. Puis, les acteurs m'enchantent. Pour ce qui est des actrices, j'ai acquis bien des illusions à leur sujet depuis le patron-minette (ah ! si lointain !) sous lequel, âgé de quatorze ans (deux ans de plus que le petit caballero don Rodrigue partant en guerre contre Gormas-le-Glorieux), je me battis en duel, dans la cour du collège, des compas enfoncés en de longues branches de sureaux et bien assujetis de ficelles, pour la seconde dugazon du théâtre de Toulouse, qui avait un fils sergent-major dans le 9« régiment de ligne.

Sans rire, j'estime fort le^ comédiens, braves gens d'ordinaire, le cœur chaud, prompt aux emballements, la main franche, prompte aux camaraderies et aux pitiés, et chez qui les vices ou les ridicules professionnels ne sont pas plus répugnants ou plus grotesques que chez les gens de let-

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très, les avocats et les sportsmen; et je m'émerveille d'eux, parce qu'ils sont de la passion, de la joie ou de la douleur, de la farce extrême ou du désespoir excessif, et de l'amour, et la haine, et de Taventure, en un mot de l'outrance, visible, tangible, — parce qu'ils montrent de l'idéal vivant ! Eh ! je sais bien que, réellement, personnellement, ils ne sont, à de rares exceptions près, rien moins que tout cela; le roman, de Scarron, peu à peu, a mérité le titre du roman de Furetière. Casaniers de la famille, de la rente sur l'Etat, de la probité et des distinctions honorifiques, il y a beau temps que les gens de théâtre ne suivent plus, sur la grand'route, le Destin de l'Eltoile! Ils connaissent la confiance des hôtels de premier ordre qui, loin de serrer l'argenterie à leur venue, prodiguent, au contraire, -le ruolz en leur honneur; et il n'en est plus un qui ressemble au Brizacier, d'Albert Glatigny, qu'on aurai t dû rappeler, me semble-t-il,à propos du Bri7 chanteau de Jules Claretie, au fantasque, sublime, imbécile, auguste, puéril et divjn Brizacier ! Toute la déchéance, dans l'ho7 norabilité, de l'antique bohème cabotine

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soûle encore des aventureuses vendanges de Thespis, s'est accomplie, s'est précisée, en le correct, morne et coupable, oui, coupable dénouement du Capitaine Fracasse. Ah ! combien il m'a causé d'enragemenls, combien il m'a arraché de larmes de colère, ce dénouement, que le très haut poète n'avait pas voulu, auquel consentit sa bonhomie ! Et combien je souhaite que Emile Bergerat Tait remplacé, dans sa pièce, par le vrai dénouement de l'œuvre, désespéré et superbe, désolant et réconfortant, qu'avait conçu Théophile Gauthier ! Mais, si le comédien est devenu, dans le bien, dans le mal, et daris les choses de l'église et de la mairie, l'égal de tous les n'importe qui passant, il ne saurait tout à fait se dépouiller de l'illusion dont l'illuminèrent les inventions des poètes. Si bourgeois qu'il se veuille montrer dans les banalités quotidiennes, l'homme qui, parmi l'idéal des décors, baisa, plusieurs soirs, les lèvres de Juliette, jamais ne peut entièrement cesser d'être Roméo, — il sera toujours un peu Roméo, même obèse et conseiller municipal. Je partage la persistante chimère de cet enthousiaste de pro-

vince, qui, entendant Ligier, le lendemain du soir où celui-ci avait clamé les pages fauves d'Othello, demander une bavaroise au garçon du Café de la Comédie, s'écria : « Bien rugi, lion ! 3) En un mot, la poésie demeure indéracinablement, une part du moins de la poésie, en ceux qui la réalisèrent avec de justes voix, de nobles gestes, en de beaux costumes. Et les farceurs, fussent-ils croque-morts dans leurs loisirs, ne se déshabillent pas totalement de la farce : je suis certain que GeflFroy, après avoir joué le Voyage de M. Perrichon, ne faisait pas sans une extrême drôlerie le trajet de la Madeleine à la Bastille, en omnibus ! De sorte que, en ks acteurs, en les actrices que leur propre beauté eût suffi à diviniser, la foule çi bien raison d'aimer, d'acclamer, d'exalter, charmes, sublimités, tendresses, catastrophes, et le rire, tout le géi\ie des Poètes dramaturges, des Poètes démiurges.

Mais, voilà, aux gens de théâtre, il ne

suffît pas d'être admirés de la sorte. La

gloire d'exprimer tour à tour Shakespeare,

' Corneille, Molière, Racine, Hugo, Dumas,

Scribe, Edfiile Augier, Sardou, Paul Dérou-

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lède et Paul Burani, ne les rassasie pas ! Ils ne se résignent pas à n'être que le masque et le porte-voix d'Eschyle, ou de M. Ordonneau ; et désormais les interprètes veulent être des inventeurs. C'est cela qui me fâche, et que je leur reproche. Maudit soit Timprudent qui, le premier, au lieu de dire^ tout simplement, ce c'est M. *** qui a joué ce rôle le premier y^^ s'avisa de dîro : c( C'est M. ***qui a créé ce rôle. :^ De l'idée de créer un rôle à celle de créer toute la pièce, il n'y avait que peu de distance ; et c'est peut-être d'une expression inexacte, ou d'une maladroite louange, que nacfuit tout le ms^l. Le certain, — et le déplorable, — c'est que> à l'heure actuelle, il n'est pas un artiste dramatique, tragédien, comédien, ou bouffon vaudevillesque, qui ne croie avoir le droit, et même le devoir, de mettre du sien dans les pièces, et non pas le sien, qui est vraiment le sien, c'est-àdire la beauté ou la drôlerie des attitudes, l'agrément de la physionomie, la sonorité de la voix, la clarté de la diction, la sincérité, réelle ou apparente, de l'émotion, la contagieuse franchise de la belle humeur, mais du sien littéraire, du sien qui

■k^BMMa^MMaaiHAM

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n'est pas du tout le sien ! Et j'ai ce souve-nir d'avoir entendu un des plus célèbres, des plus lettrés, des plus intelligents sociétaires de la Comédie-Française (hêlasj trop lettré, trop intelligent !), me dii'e : « Ne sommes-nous pas les collaborateurs naturels des écrivains dramatiques? :i> Ah! mais non, ah! mais non, Consultez plutôt M. de la Palice, le seul homme qui, sur toutes choses, ait toujours eu raison; il vous répondra : <r Les acteurs sont des acteurs, les auteurs sont des auteurs, i) 0 admirable axiome ! 0 incomparable apophtegme ! Oui, les acteurs sont des acteurs, et ne doivent être que des acteurs. Vous, lisez un rôle à Talma;quel est le devoir de Talma ? écouter le rôle, le comprendre (même il n'est pas indispensable qu'il le comprenne), l'apprendre par cœur, jusqu'à le pouvoir réciter infailliblement, s'y conformer en tout point, en manifester, jusqu'en les plus subtiles nuances que l'auteur lui révéla, toutes les beautés, toutes, les forces, toutes les grâces, par la parfaite adaptation, à ces beautés, à ces forces, à ces grâces, de tout son être protéïforme ! car c'est ce don d'adaptation qui est son

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génie, à lui ; et ce n'est pas d'un vrai acteur de vouloir être sublime quand le rôle ne Test pas. Oh ! quelle estime je concevrais pour un artiste qui, sans renoncer, cela va sans dire, à ses qualités naturelles, consentirait, dans une médiocre pièce, à ne pas être meilleur que la pièce. Mais il y a beau temps que cette généreuse acceptation de l'œuvre, telle qu'elle est, par l'interprète, que cette noble soumission de l'acteur à l'auteur, n'est plus de mise ; et la charrue galope avant les bœufs ! d'où ce désastreux résultat, non seulement que d'exécrables ouvrages ont pu nous paraître tolérables (ce qui est déjà sinistre !) mais que, rarement, les plus avérés chefs-d'œuvre sont représentés selon les intentions de leurs véritables créateurs ; et un illustre vétéran de la Comédie-Française a pu écrire un livre intitulé : le Tartufe des Comédiens ! Ah ! ça, il y a donc un autre Tartufe que celui de Molière? Un autre résultat, non moins fâcheux : par un instinct, qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes, qu'ils seraient les premiers à blâmer s'ils en avaient conscience (car ils sont honnêtes gens !) les comédiens, si prépondérants au-

jourd'hui — non seulement à la Comédie- Française, mais partout — quant aux choix des pièces, sont portés à préférer celles qui ne sont pas d'une beauté, d'une nouveauté personnelles, propres à attirer surtout vers l'œuvre l'admiration ou la surprise du public, celles où l'accoutumé de l'invention, l'inachevé des caractères, le flou du langage offrent à l'interprète l'occasion facile de dépasser l'auteur, et d'être admirable, tout seul ! En réalité, — sans qu'il le croie, sans même qu'il le soupçonne, — . la suprême ambition d'un artiste dramatique, c'est de faire faire, lui, un million de recettes à son théâtre, avec une pièce qui ne vaut pas quatre sous.

J'entends, j'entends l'excuse qu'on fournit. Il faut considérer que l'acteur, à qui sont acquises les admirations contemporaines de sa propre existence, ne laisse rien après soi ; et il est bien naturel qu'il veuille participer à l'œuvre, se faire un peu auteur, lui aussi, pour ne pas mourir tout entier...

Mais c'est l'opposé, précisément, qui est la vérité, l'éclatante vérité ! Ne vous apitoyez pas, bonnes âmes, sur les belles renommées

des comédieus, métaphoriquement éteintes avec les lampipns qui les illuminèrent. De toutes les gloires artistiques, la gloire de Tacteur est celle qui demeure à travers le temps, se perpétuera jusqu'à la fin des âges, la plus vivace, la plus grandissante, la plus indestructible ! Et pourquoi ? mais parce que, dès qu'elle est posthume, on ne peut plus fournir contre elle la preuve du contraire.

Ne pensez pas que je m'amuse à un paradoxe. Ce que je dis, je le prouve.

II y a eu Homère ; Zoïle a dit : cr Ah ! ah ! en somme, Homère ! ... d II y a eu Euripide ; vous savez ce qu'en pensèrent, après Aristophane, les philogynes ; et Shakespeare, roi de l'âme anglaise, a été appelé a ce garçon 3) par un roi d'Angleterre. Pas un génie poétique qui ne puisse être nié ou contesté, en un avenir prochain ou lointain, par des imbéciles ou même par des génies aussi. Boileau, qui ignore Rutebœuf, croit que tous les poètes de France, avant Villon, n'étaient que des faiseurs de fantasques et confus romans ; Voltaire dédaigne Rabelais, tout en le pillant; passons, passons : Lamartine méprise Lafontaine ; Vac-

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querie taquine Racine ; Victor Hugo est mis en question par notre cher ami Lintilhac qui, soumis à d'^honorables disciplines, n'ose pas admirer ce qu'il aime ; et M. Brunetière dit à Baudelaire, tantôt : to: Raca ! » tantôt : ce Caca ! i> Or, les dénigreurs des poètes ont le droit de les dénigrer, puisqu'ils peuvent, sur l'œuvre qui est là, momie survivante, cadavre toujours offert à l'anatomie de la critique, prouver ou tenter de prouver la véracité de leurs dires. Et la sublimité de Dante n'est pas encore incontestable !

Mais tout comédien illustre, mort, échappe aux objections par l'évanouissement de sa présence qui, seule, les pouvait autoriser. Il est, à jamais, ce qu'on pense qu'il fut, puisque, grandi dans l'emphase des souvenirs transmis de génération en génération, il n'a plus à craindre que l'on constate telle ou telle part de l'exagération, sinon du mensonge, par où il plane dans l'immortalité. En un mot, le procès gagné du grand acteur ne peut pas être revisé par les Cours de Cassation de l'avenir, faute de pièces. Illustrations classées. Un dernier exemple : Cicéron peut être bafoué, traité

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d'aristocrate, et d'insupportable bavard par le lycéen oblige de traduire une page des Gatilinaires, car elle est là, la page ! Mais, ce lycéen, je le défie de dire que Roscîus n'était pas un grand acteur tragique, — puisqu'il n'en peut rien savoir!

Donc, les comédiens n'ont pas seulement les tumultes énormes des applaudissements, et les fleurs jetées à leurs pieds sur I9 scène, et les feuilletons, encensoirs de papier, qui balancent, le lendemain des premières, vers leur chevet, la louangeuse odeur des encres d'imprimerie ; ils n'ont pas seulement l'or du Chili et du Brésil, et les Amériques dételeuses de voitures, et, dans Paris, à leur petit lever, la génuflexion royalement accueillie des jeunes porteurs de manuscrits, ces timides offrandes; mais, en outre, ils sont sûrs de l'éternelle montée de leur renom de marche en marche — chaque marche étant un siècle de cent siècles — le long de l'escalier de* l'infini !

En échange d'une si resplendissante prospérité, à laquelle nous consentons, nous ne leur demandons, — « nous j> signifie ici non point mes seuls amis, ni surtout moi-même, chétif, qui vénère les comédiens et les con-

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grtitule, mais tant, tant^ tant de poètes, les uns illustres, les autres ignorés, plusieurs qui peinent (quelques-uns en moururent) parce qu'il n'y avait pas un ce beau rôle i> dans Tœuvre de leurs rêves, — nous ne leur demandons, dis-je, que de bien vouloir se mêler de leurs affaires, sans s'inquiéter des nôtres, de ne pas ajouter trop de sublimité à notre humble effort d'être sublime... Et s'ils nous accusaient d'ingratitude, s'ils nous rappelaient tant de soirées où leur généreux talent sauva du désastre quelque pièce médiocre, nous leur répondrions, ployant le genoux comme il sied quand on parle à des souverains : « Ah ! combien nous vous remercions !

Ah ! combien vous êtes charitables de votre génie à notre infirmité intellectuelle! Mais, enfin, vous prenez trop de souci, on ne vous demande pas tant de zèle protecteur, — et il ne nous déplairait pas d'être siffles pour nous-mêmes ! Jb

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