COMITÉ SECRET
En un acte.
Théâtre des Escholiers (24 mars).
Eblouissante d'esprit, affolante de fantaisie, torturante d'une vérité supérieure à la réalité même, \ Amoureuse, de M. Porto-Riche, a paru, ce soir, vivante et jeune plus qu'au temps de sa première gloire ; et c'est ma conviction qu'aux prochaines reprises de cette œuvre, on la jugera, plus encore, neuve et saisissante, car elle a pour exquis, désolant, déchirant, écrasant sujet l'Excès de l'Amour, qui paraîtra de plus en plus étrange aux corps et aux âmes aveulis des générations en qui se prolongera misérablement l'impuissance de la Passion.
Je sais parfaitement que Villiers de l'Isle-Adam, en une phrase absurde et géniale, — je crois que c'est dans EUen, et je cite de mémoire, — a dit : « Les femmes ne tuent l'avenir que de ceux qui n'en ont pas » ; et il est infiniment probable que toujours les Dalilahs furent les destructrices de Samsons qui étaient nés chauves. De sorte que je reste sans aucun attendrissement pour M. Etienne Fèriaud, ce savant parlant emphatiquement de sa Science, avec l'air, par une plus grande ouverture de la bouche, de mettre une Capitale à ce mot, et qui au fond, doit être un niais et un impuissant (non seulement au lit, mais à la table- de travail) qui, bien loin de quereller sa femme trop éprise, devrait, au contraire, la remercier à deux genoux de pouvoir attribuer à trop de caresses et de délicieuses jalousies l'avortement de ses travaux intellectuels, dû, en réalité, à sa personnelle imbécillité. Ah ça I est-ce que les baisers de la Fornarine ont empêché Raphaël ? Ce n'est que chez les vaudevillistes qu'un sculpteur cesse de sculpter, un peintre de peindre, un grand poète d'avoir du génie, parce .que ce sculpteur, ce peintre, ce poète furent caresses trop assidûment et avec trop d'acharnées extases par quelque belle femme, maîtresse ou épouse, en qui vivait l'éternelle Vénus triomphante. A guoi M. Porto -Riche répondra : « Mais je n'ai jamais dit qu'Etienne Fériaud ne fût pas un médiocre ! » Soit. Et laissons cela. Ce qui importe et domine, dans Amoureme, c'est l'amoureuse elle-même, si vraiment, si uniquement, si tendrement, si furieusement, si exclusivement amoureuse, et qui n'est qu'une amoureuse, et ne saurait, même une seule minute,
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être ântf e chose qu'une amoureuse. Ah ! que cette créature est bien née d'un cerveau de poète, où là volonté d'observer et d'avoir beaucoup de taleïit s'aide admirablement de l'inconscience d'un peu de génie ; et Germaine Fériaud est immortelle comttie Manon Lescaut. Cet éloge m'interdit toute critique restrictive ; il m'est désormais indiffèrent qu un troisième acte, où, malgré la hardiesse finale, des concessions sont visibles, ravale presque, — oh !. pas tout à fait — l'œuvre de M. Porto-Riche kû niveau de quelques pièces tropJ)ien faites. Je n'en ai aucun souci ! Je n'en veux rien savoir ! et l'a-^ venir oublie les défaillances des chefs-d'œuvre. D'ailleurs, j'ai parlé trop vite d'une pièce, d'un drame, que j'aurais voulu étudier avec plus deloisir. L'heure pressant, il me reste à peine le temps de dire que l'interprétation a été de tous points parfaite, et que, à côté de M. Dumény^ absolumerit remarquable en son rôle de dadais, pasdadais, — trop beau pour rien faire, — et de M. Calmettes, exquis de nonchalance de corps et d'âftie, Mme Réjane, par la diversité de toutes lessensations dans l'unité toujours visible d'un seul être, par le charme tendre et l'obsession continfùe et le remords aussi d'un atnour dont elle conçoit l'elxcès, mais auquel il lui est impossible de ne pas s'abandoïiner â toute heure et â jamais, a réalisé,, incomparablement, le type de la délîcieiise amo'ù-^ reuse dominatrice et persécutrice.
Vaquons â d'autres théâtres. ,
tl me semble que le Seul lAeii^ t)ar M. LéôpolA Lacour, joué, hier soir, aux Escholiers, offre ufft sujet vraimeirt admirable de drame passionnel. D'abord, il est simple, ce sujet : nulle compHcatidn d'intrigue ne l'emberlifkîofte, nulle èrtnteëtte
de soéne fié Tenjolive. Lui seul I et, ma foi, c'est afisez.
Divotcè d'avec Marthe, Ga^on Kéral veut Marthe; an teitaps de Thymen, il a eu tous les torts, â'îtnpoirte, îl Faime et la veut ; elle est remariée avec uïi honnête homme, Paul Fresnay, qui la rend parfaitement heureuse, n'importe, il la veut ; elle ne Taime plus, ou croit ne plus Taimer, n'im»porte, il la veut. C'est absurde. Il n'a aucun droit sûr cette femme. Qu'elle lui ait appartenu ne peut la contraindre à lui appartenir encore ; elle s'était donnée, elle s'est reprise, et elle ne veut pas se redonner ; quel qtie soit le mobile qui la pousse, quel que soit le lien dont elle se sente enchaînée, elle est dans son droit, absolument. Mais, M) il a raison aussi ! et justement parce qli*il est abshrde. C'est la souveraineté magnifique de la passion de n'avoir d'autre loi que son jfroîpre excès, que sa propre aberration. Les convéfôances mondaines, les portes, les valets, les arries expertes, conseillères de prudence, Gaston Kéiral, emporté vers son unique but : reconquérir côUe qu'il posséda, pousse, rudoie, écarte tout; é* '^^étaît pour nous, après tant de pièces où les ptefe épris afmants ne semblent pas sûrs qu'ils aillent, où le flirt marivaude, où le rut même tem*p<w4sè, un soulagement, comme d'tfne fenêtre 03liverte dans une chambre où l'on étouffe, comme ô%ne rcHrise en place après une pénible posture, dfe Voir te flranc homme, un vraiment homme, cfimvoitef sans recul, exiger sans atermoiement, CÉflte qui ëfet le besoin de tout -son être, en *t«i mot, aimer bestialement et dîvi*nement.
Jfîaii ftioînfs d'enthousiasme îpdur le persomiage flè MîttKh6>la jè^ûe femme divorcée ^ remariée;
outre que, rarement, je me rends compte de ce qui se passe en elle, je me l'explique mal, même quand je crois la comprendre. Assez pieuse pour croire à l'indissolubilité du mariage (est-là le Seul Lien ?) elle se laisse convaincre par son père que l'hymen peut être dénoué sans crime, et elle épouse, parce qu'elle en est ardemment aimée, un brave homme. Soit, je l'accorde. Mais, lorsqu'elle revoit celui qui, le premier, la posséda toute (le premier baiser, est-ce le Seul Lien ?) qu'éprouvet-elle ? je m'efforce à le démêler, j'y réussis mal. Certes, devant les effrénés désirs de l'ancien époux, elle demeure irréprochablement fidèle à l'époux nouveau, encore qu'elle ne paraisse l'aimer que d'une volontaire tendresse (est-ce donc le nœud légal qui est le Seul Lien ?) ; mais, tout de même, quelque chose avertit qu'une lutte persiste en elle. Tout cela est un peu trouble, et sans que se précise assez sensiblement l'intention qu'a peut-être eue l'auteur de nous montrer une âme vacillante. C'était son droit de la vouloir telle ; c'est, je crois, sa faute de ne pas nous avoir assez notifié qu'il la voulait telle en eff'et. De sorte que, lorsqu'au, troisième acte, Maxthe chasse le mari de naguère, et contraint le mari d'à présent à ne point tirer vengeance d'une provocation qui a dû lui faire bondir tout le sang, on se demande au nom de quoi, et en vue de quel achèvement, elle ose obliger, de ces deux hommes, l'un au désespoir de l'exil, et l'autre à la lâcheté. Quelques paroles qu'elle profère, presque les dernières du drame, veulent, si je les ai bien entendues, faire comprendre, qu'elle s'adonne pour toujours à son second mari parce qu'ils souffrirent ensemble, parce qu'elle sortit victorieuse du
combat entre le passé et le présent, et le Seul Lien humain serait donc, après les tentations et les troubles, la paix commune de deux consciences ?
Autant Gaston Kéral, par la simplicité et la violence de la passion est vraiment dramatique, autant Marthe Fresnay Test peu, grâce aux ambiguïtés d'une psychologie éparpillée.
Un autre défaut, grave, de la pièce de M. Léopold Lacour, c'est qu'elle est écrite en une langue très correcte, sans doute, mais sans éclat, sans nouve^auté, sans trouvaille. Il est visible que, pour l'on ne sait quelle raison, l'auteur a voulu se contenir, se restreindre, a eu peur d'être romantique, — n'a pas osé ouvrir toute l'écluse 1 De là un style sûr, uni, propre et nul.
Et les interprètes n'ont point eu le don de lui donner quelque apparence d'ardeur éperdue ni d'éclat. M. Brémont, le second mari de Marthe, est vraiment trop digne ; si tel est le second mari de Marthe, que sera donc, si elle choisit dans le même ordre d'idées, son troisième mari : M. Albert Lambert, de l'Odèon, alors ? Mlle Dux, non point la femme, la conseillère de la femme, me plaît infiniment et ne m'irrite pas moins ; son attitude sèche, son geste coupant, son articulation qui a l'air de guillotiner les mots, me sont, à chaque minute, insupportables ; puis il me semble, dans une échappée de regard, dans un pli des lèvres, dans une intonation soudaine et juste, surprendre une intelligence et une volonté d'artiste. Il est bien évident que cela ne manquait pas d'imprudence de confier à une délicieuse enfantelette comme l'est Mlle Sandra-Portier, le lourd
rôle confus de Marthe Fresnây deux fois épouse. Ah ! comme je suis prêt à jurer que Mlle Sandra-Portier ignore encore qu'on peut l'être la moitié d'une fois seulement ! il lui restait la ressource d'une/ voix jolie comme un gazouillis de mésange, non sans des pressentiments d'un prochain contralto de rossignol, et d'une beauté incomparablement jolie ; ressource dont elle a usé pour son succès et pour notre délice.
Bref, la représentation de le Seul Lien a été très honorable pour le Théâtre des Escholiers, et pour M. Lèopold Lacour. Voici tout de même une œuvre méritant la considération que lui refusa, — du moins le soir de la répétition gé^ nérale, je n'ai pas pu assister à la première,. — l'impertinence juvénile, je l'espère, de quelques malappris qu'une parfaite incompréhension de tout réduit sans doute à n'avoir sur les œuvrea da théâtre contemporain que l'opinion conseillée par la mousse de leur dernier verre de chatn-»pagne.
Au même théâtre, M. Georges Mitchell, que son bongarçonnisme éloignera peut-être du drame héroïque, mais destine, je le pense, au vaille-que-vaille de la drôlerie presque littéraire, a imaginé que, sur la plainte du Curé, moraliste sévère, le Conseil municipal de... (mettons Trifouillis-les-Grenouîlles, première étape de l'idéal de M. Georges Mitchell) est obligé de demander la démission du garde-champêtre Cyrille Clampain qui, de mémoire d'homme, ne lit jamais de procès-verbaux, même quand s'érigeaient, pardessus la plaine blonde et mouvante, plus, hors^ des sabots, de pieds nus, que d'épis d'or. Et le Conseil municipal a ordonné le huis-clos. Maîîû,.
le garde-champêtre Cyrille veut bien démissionner, mais à des conditions telles — pension, indemnité, quatre champs qu'on lui codera et son fils pour remplaçant — que les magistrats campagnards se rebiffent. Fort bien. Cyrille proclamera donc partout qu'il surprit, avec le maire, Margot, avec l'adjoint, Javotte, et, avec tous les conseillers, Gothon, Marion, Suzon, Claudine et Catherine, dans des venelles où le bruit dos bai-p sers réveillait les oiseaux... Qhut! et tout ce que veut Cyrille, le Conseil s'y accorde.
C'est une farce paysanne, pas assez farce. C'est presque rien, qui est un peu trop long. Nous avons essayé de rire comme l'auteur essayait de nous faire rire ; ni lui, ni nous, n'avons réussi.
Et puis je veux dire une chose. La plupart des rôles, dans cette piécette bouffonne et morne, étaient tenus par des hommes de lettres dont quelques-uns portent des noms déjà considérables. J'ai trouvé à cela quelque chose de choquant, et pour dire toute ma pensée, de pénible. Ce sont fantaisies amusantes absolument de mise dans les cercles fermés ; mais, en vérité, ces réunions d'efforts artistiques qu'on appelle les Théâtres à côté ne sont pas des groupes intimçs. Sans doute,- oiï ne paie pas sa place au guichet de la buraliste, mais la plus grande part du public la paya tout de même ; l'abonnement n'est qu'une forme sournoise de la location. Donc on joue devant tout le monde; et, autant il me paraît sublime que Molière soit Argaji, que Shakespeare ^oit le Spectre d'Hamlet, autant je trouve naturel que Paul Margueritte ait été le Pierrot de ses pantomimes et que Jean Richepinait eu la fantai-
sie, un soir, de réaliser lui-même son Nana- Saïb, autant il me semble chagrinant que, sans prétexte de génie, des poètes, des gens de lettres, enfin des gens comme vous et moi, s'amusent de la facétie de s'affubler d'une blouse, et de se coiffer d'une perruqne, et de se barber d'une barbe, pour être de bouffons figurants devant un public qui pourrait siffler puisqu'il a payé. Le grand mal, ce n'est pas qu'ils n'aient point été drôles, ces comédiens amateurs, non, c'est l'espoir qu'ils avaient peut-être d'être drôles ; et la gloriole de ressembler à des pitres concorde mal avec la généreuse ambition de tenir et d'agiter — Holdens invisibles! — les ficelles de tout le guignol homain.
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élève du grand Debureau. Mais, pantomimes on non, Robertson Macaire et C, où Ton a surtout remarqué le jeu très simple et à la fois si ex« pressif, et les attitudes à l'élégante ligne, de M"^" Conty; Au Théâtre^ espèce de dialogue comique qui a l'air d'être joué assez près pour qu'on en voie les gestes, trop loin pour qu'on en entende les mots, et les Belles au Bois, du dessinateur Gerbault, n'ont pas laissé de plaire; surtout, grâce à la très jolie M"« Robin, toute de soie de neige, qui danse le menuet comme un paon blanc, les Belles aux BoiSy jolie piécette assex ressemblante, quoique muette, à ces chansons populaires, mondaines aussi, où l'on rencontre sur la fougèro des Sylvies filles de Président !
Terrible, le Théâtre de la République ne s'en tient pas au mélodrame, il s'adonne à l'opéracomique ; il marie ces deux genres éminemment français ; avec un succès très vif, que je me promets d'aller constater un de ces soirs, il joue le Loup de mer^ de M. Eugène Gaillet, et la Jeunesse de Parny, de M. Gaston Rennes ; on m'assure qu'il y a des ^ situations très empoignantes dans la Jeunesse de Parny, et de fort gracieusesmélodies dans le Loup de mer.
Si les théâtres qui ont la seule prétention de nous amuser n'ont pas tous des succès prodigieux, la raison en est bien simple : c'est que Mlle Micheline ne peut pas jouer partout à la fois ! Vraiment, cette grasse et fine petite personne ne se borne pas à être exquisement jolie et, quand elle daigne se décolleter un peu, — elle le- daigne souvent, beaucoup, — à nous offrir un enchantement déjeune chair en fleur; elle est comédienne adroite, chanteuse à la voix menue mais agréable
^t juste; il est extraordinaire qu'elle n'ait pas encore sa place aux Variétés ou aux Nouveautés; et vous verrez que, plus encore, qu^à de fort jolis costumes et à la musiquette de M. Clieca y Valvèdre où la banalité chantante et dansante de J'opérette se pimente ^pour nous, parisiens, d'un peu d'exotisme, la Gran Via, espèce de revuO' madrilène parisianisée pour l'Olympia par M. Maurice Ordonneau, devra son succès à Mlle Micheline dont le charme est si plaisant et à la grâce , de Mlle Bordo qui a le front si délicieusement étroit et les yeux si rayonnants.
Et ce n'est pas tout ! Il m'eût fallu entendre, à la Bodinière,î>^^r la lisière d^ un square, en vers, du poète Hugues Delorme, et Eve, en prose, de M. Gaston Pollonais. J'irai les entendre, le prochain soir sans première. Mais M. Bodinier est formidable ! et, s'il ne cesse de changer de spectacle douze fois par semaine, nous cesserons d'écrire.
MM. Paul Burani et Maurice Sordou.