DISPARU
VaudeviUe en trois actes.
Théâtre du Gymnase (19 mars).
Je ne crois pas que l'Art des Préparations ait jamais été poussé plus loin que dans ce vaude-
ville qui a fait rire ie public quatre ou cinq fois, quand il lui rappelait d'autres vaudevilles, plus drôles. Pas un récit, pas une scène, pas une phrase, pas un mot qui ne prépare quelque chose ! et le mèûiocre succès final a été préparé, et facilement obtenu, par des Préparations dont la multiplicité et l'ingéniosité traditionnelles touchent, vraiment, au prodige ! Jamais on ne vit prestidigitateurs employer plus d'adresse à manquer un tour.
Ainsi, dès le premier acte, il y a un jeune peintre, Montgirault, qqi^vous fait savoir à haute voix qu'il ne partira pas pour le Tonkin avec son ami, M.'Mévrel, et la sœur de son ami, Mlle Lucienne; qu'est-ce que vous en concluez, vous malin, aussi malin que M. Alexandre Bisson? qu'il partira pour le Tonkin à la fin de l'acte ; en quoi vous ne vous trompez pas du tout. Le même Montgirault, jeune peintre, proclame qu'il adore Mme Rabuté, femme d'un huissier, et Mme Boisaufray, femme d'un clubman, mais qu'il n'aime pas du tout Mlle Lucienne ; d'où vous demeurez* absolument convaincu, vous malin comme M. Sylvane, qu'il n'aime en aucune façon Mme Rabuté, ni Mme Boisaufray, et qu'il adore Lucienne. Ah ! que voilà une pièce bien préparée I Et notez que les auteurs poussent plus loin encore la malice. Outre qu'ils ont renvoyé Sosthène et Catherine, les deux domestiques de Montgirault, afin que nul ne sache où est allé le Disparu, et qu'on puisse la croire mort, il y a le truc inventé par les maris pour séduire les plus vertueuses personnes, le truc du testament : « Puisque vous ne voulez pas être à moi, je me tue, et je vous lègue toute ma fortune I » truc qui, naturellement, sera employé,
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contre les maria, aujxrès de leur^ femmes. On demeure vraimeût stupéfait de tant de subtilité et d'invention ! et ce qui plonge en plu$ d admira-r tion encore, c'est la malle et le mannequin. Ce mannequin, qu'on avait vu, au preinier acte, , vous pensez bien qu'on ne l'y avait p^s mis pour qu'il* ne servît à rien. Montgirâult, qui est revenu du Tonkin, — naturellement, puisqu'il devait y passer sa vie, -^ s'insinue dans le mannequin pour voir ce que les gens qui le croient mort font de ses deux testaments; et comme, dès le second lever du rideau, on voit un lit, il est (le toute évidence que quelqu'un va se déshabiller, et que ce quelqu'un, se sera M. Dailly, — puig-r que c'est lui qui a le plus gros ventre 1 A vrai dire, si bien que cette scène ait été préparée, on a trouvé le ventre un peu gros. M. DaUly n'est pas un médiocre artiste ; il a une drôlerie naturelle qui manque rarement son effet sur le public. Tout de même, il fera bien, je pense, de demander à ses auteurs accoutumés de ne pas pousser à trop de fréquence l'emploi de ses avantages physi-.»ques, qui pourrait bien produire, d'ici à peu de temps, un effet diamétralement opposé à celui qu'on était naguère en droit d'en attendre. Puis, des lits, il y en a un peu partout, un peu trop^ si bien qu'ils aieat été préparés. Je ne demande pas aux vaudevillistes d'inventer autre chose ! car le vaudeviUiste est Gelui-Qui-N'invente Jamais ; mai«, sans renouvellement absolu, on pourrait aller, par exemple, tenez, jusqu'au hamac ? Le liamac aurait l'avantage des dessous de dentelles spus les jupes balancées, et, à cause de^ la pose tor^r sionnée de nos iBodernes Gro$-Guillaume, leur ventre pourrait avoir l'air d'un derrière! Nou-f
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veauté. Et, mon idée, à laquelle je ne tiens pas beaucoup, je la donne pour rien aux vaudevillistes; elle vaut bien les leurs. Au surplus, au troisième acte, il n'y a ni lit^ ni hamac, il y a une malle d'osier, — et remarquez comme elle fut bien préparée, dès le premier acte, cette malle d'osier, par la malle noire de Montgirault! et c'est de cette malle que, remplaçant les potiches, les kakémonos, les brûle-parfums (hein! y sont-ils assez allés au Tonkin? ça se tient-il, oui ou non?) que sort le Diabolus ex Machina, c'est-à-dire Montgirault, lequel n'aime pas du tout la femme de. l'huissier, ni la femme du clubman, puisqu'il avait Tair de les aimer, et se marie avec Mlle Lucienne, puisqu'il fut adroitement préparé qu'il ne l'aimait pas du tout, mais que, tout de môme, il l'aimait un peu !
Tout nous porte à penser que ce vaudeville, qui a non seulement de quoi faire battre les mains, mais aussi le cœur du Chef de Claque, aura bien quarante ou cinquante représentations, au théâtre du Gymnase. Les dernières moins bonnes. Puis, Cluny s'acccmmode de ces reprises. D'ailleurs, les deux auteurs de Disparu ont le dmit d'être fiers. Ce n'est pas à la farce de M. Dailly, à l'esprit de M. Noblet, à la drôlerie de M. "ïonn, à l'aise élégante de M. Nurna, à la gfâce de cçs trois Grâces, Mlles Léonie Yahne, Lecomte et Médâl, qu'ils devront ces quarante ou cinquante soirs de triomphe, mais à leuT noble obstinatioû en le vaudeville bien construit, tradi^ tionneï, qui fait encore verser des larmes .dejoie aux immémoriaux feuilletonistes.
H. Porto Riche.