OMPHALE
Comédie en trois actes.
Les Escholiers (19 novembre).
chand-d'habits.
Folies-Bergère.
A vrai dire, cette Oraphale, petite mis:*» ar.iéricaine, à peine extravagante, et, au fond, petit cœur bien sage, n'a qu'une ressemblance assez lointaine avec l'héroïque reine de Lydie, dompteuse du dompteur de monstres ! et, pour ce qui est du sculpteur Westigny, il n'est pas, je pense, de ces artistes à qui TOde jeta cette strophe ardente:
0 vous chez qui la grâce a conservé son culte, Statuaires, Vulcains obstinés et chercheurs. Fiers de vivre éperdus pour un art qu'on insulte, Dans réblouissement lumineux des blancheurs I
La petite Américaine borne son énormité à préférer à des mondains quelconques et à de niais clubmen, un jeune homme, bien né [d'ailleurs, qui deviendra célèbre ; et il paraît que celui-ci restreint son ambition à des succès de concours; dans l'apothéose de ses rêves, il évoque d'abord la muse Commande! Or, dès le mariage, l'Américaine devient jalouse de l'œuvre où son mari se voue, et, elle-même, elle la brise, d'un lourd marteau. Ah! c'est terrible! Mais, parce qu'on a dit
du mal de son mari dans les journaux, elle lui rend toute sa tendresse, sans égoïsme désormais ; de sorte que tout est pour le mieux dans cet aimable ménage. La pièce aussi est très aimable. Il n'y faut, je pense, chercher aucune ambition littéraire, violente et chimérique ; maisle scénario n'est point mal ordonné, le style n'est pas dépourvu de toute correction. M. Henri de Saassine est un auteur distingué, dans le sens mondain du mot. La pièce, agréable, est agréablement jouée. ]&*** Archainbaud n'est point actrice maladroite.; M. Burguet ne manque ni d'élégance, ni de chaleur. Il faut louer tout spécialement M°»® Marthold, si délicate, parlant si juste, au geste si simple et si gracieux, et qui fait songer aux meilleurs soirs de M"** Pierson ; l'extraordinaire, c'est que M™® Marthold ne soit pas engagée dans l'un des grands théâtres de Paris, — et même dans le plus grand.
Ce même soir, Séverin, Pierrot, a magnifiquement triomphé, aux Folies Bergère, dans Chand d^habiis. Si peu que je sois l'auteur de cette pantomime, je n'ai pas le droit d'insister sûr Tèmotion qu'elle a donnée au public, sur le plaisir qu'elle lui a causé. Mais je peux bien, sans outrecuidance, me semble-t-il, témoigner ma joie d'avoir, le premier à Paris, cru en l'admirable puissance comique et tragique du grand mime que j'ai eu l'honneur de présenter au public lettré et au pubUc populaire . Je suis heureux que la foule me donne raison. Me voici plus encore confirmé en la confiance que m'a toujours inspirée la naïve et sûre — sûre, parce qu'elle est naïve, — « jugeotte » de cet admirable critique : Tout le Monde. Ah ! que voici un très rare artiste, si
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drôle quand il le veut, si tendre quand il lui plaît, si prodigieusement tragique lorsque telle est sa fantaisie ; et cela, avec des moyens en apparence si ingénus, si puérils, en réalité si savants, et toujours si conformes à la tradition dont il se réclame, et qu'il perpétue en la rénovant ! Mais que voici, en même temps, un public magnifiquement sensitif qui, tout à coup, sans être averti, sans préparation, comprend et admire et acclame avec frénésie le représentant, hier inconnu, d'un art depuis tant d'années oublié 1 Et je ne me défends pas de quelque fierté.
Mais ma joie du triomphe de Sèverin ne doit pas demeurer égoïste. Son succès de ce soir, son prodigieux succès, il ne le doit pas à lui seul, il a été merveilleusement secondé. M'^ Ghasles, qui vient de TOpéra et y retournera après y avoir été regrettée, M^*« Ghasles, la meilleure élève de Mariquita, de qui elle se plaît à dire qu'elle lui doit tout, est, on le savait déjà, une impeccable ballerine, avec toute la grâce, tout le charme, tout l'emportement, et, dans une futilité délicieuse, toute la force. Elle s'est révélée, ce soir, exquise mime ; M. Nerey, — je ne dois pas dire le véritable nom de ce jeune artiste, — a joué le rôle du marchand d'habits et du spectre avec un don d'horreur tragique qui, pas un instant, n'a exclu la part de farce indispensable dans un ouvrage funambulesque. Il a été sinistre, drôlement, ou drôle, sinistrement. Il a fait rire et il a fait frémir ; je ne sais pas d'artiste qui, dans un tel rôle, l'aurait pu surpasser. Et M. Eugenio, espèce de Lèandre modernisé, a montré une très fine et très subtile fatuité.
Je n'ose point dire à quel point m'a ému et
m'a plu la partition de M. Bouval. Mon collabo* rateur, c'est presque moi-même. D'autres écriront ce gu'il faut penser de son inspiration, toujours obéissant à la farce ou au drame, et de sa sûreté technique. Mais pourquoi ne louerais-je point l'orchestre,— un orchestre naguère habitué aux quadrilles et aux accompagnements de flonflons, — qui, sous la direction dévouée de M. Gustave Goublier, a su parfaitement rendre une partition si intense et si compliquée en sa facilité apparente ? Ei la mise en scène est vraiment une merveille de luxe et de bon goût. Réaliser ces changements à vue, ces jeux de lumière, ces trucs, sur une scène aussi restreinte que celle des Folies-Bergère, c'est vraiment une espèce de miracle ; et la maîtrise, l'ingéniosité extraordinaires de M"^* Mariquita ont composé une bacchanale infernale, soies, satins et gazes couleur de nuit de flamme, palpitations d'enfer sur des ailes de chauves-souris nues comme des anges, qui est un éblouissement de joie furieuse I — Eh bien, n'avais-je pas raison de le dire, que Séverîn est un grand artiste ?
M. Pierre Qnillard
PIULOCTÈTE
Traduit de Sophocle.
Musique de M. Arthur GoquarU
Théâtre H4ition<H de rOdèof^ (20 novembre).
Après une conférence où M. Gaston Deschamps a dit des choses agréables plutôt qu*ingènieuses OQ neuves, en un style très distingué, mais où il a eu, me semble-t4K le tort de prolonger Teffet trop facile d'im parallèle entre Sophocle et Emile Zola, entre Philoctète et Coupeau, commencent les lamentations de Tennemi des Atrides abandonné en Tenl de Lemnos ! Il n*est pas sans ressemblance avec Robinson (je crois que le mot est de Paul de Saint-Victor), et il évoque aussi Victor Hugo obstiné en la solitude auguste de son ile ; mais « pour sûr », comme dit certaine littérature moderne, je préfère à ses aboiements les Cont4*m/}/ations et la Légt^ndi* des siècles.
Le vrai, c'est que, malgré le charme religieux des mythes lointains et le très intéressant personnage de Neoptoleme, petit Ulysse bientôt suivissaut en Achille, PhUocfète^ œuvre sans doute sènile, est passablement ennuyeux. Pourquoi? parce que ce drame, au contraire des Perses, ne contient pas une idée, une passion, capable, par son universalité, de garder à travers le temps une part au moins de sa puissance émotive.
Quant à la traduction, je m'en tiens à ce que j'ai dit: il m'est impossible de ne pas blâmer ceux des jeunes poètes qui, sans y être contraints par Turgence de propager un système nouveau de traduction, substituent leur texte à celui de Leconte de Lisle qui fut leur illustre ami. Mais, cette réserve maintenue, j'admire fort la version de M. Pierre Quillard, éclatante, solide, toujours souple pourtant au rythme grec, et prose si clairement sonore que l'on y voit transparaître les beaux vers.
Je pense que la musique de M. Arthur Goquart ^st de tout point parfaite, et docile aussi à l'âme sophoclèenne ; car ce musicien est homme de réel et sûr talent ; mais je n'ai presque rien entendu de sa partition, soit que les instrumentistes fussent trop peu nombreux, soit que la toile du décor fût trop épaisse.
Et la mise en scène est suffisante. La critique serait injuste si elle réclamait, et le directeur de rOdéon serait absurde s'il offrait, dans ces matinées èducatrices plutôt que véritables spectacles, un luxe qu'il faut réserver à d'autres ouvrages promis, en cas de succès, à un certain nombre de soirées. Pour l'interprétation, elle n'est pas moins louable, en son ensemble ; on doit' s'étonner, certes, que M. Ghelles, comédien de haute valeur, qui, même à l'Ambigu, restait « Odèon » soit devenu si « Ambigu » depuis qu'il est à l'Odéon ; mais Mme Second-Weber, en Nèoptolème, a été, de nature et d'art, de voix, d'accent, d'attitude et de geste, exquisement héroïque, et belle <îomme un jeune Dieu.
JL'ART au THEATRE 403