PEER GYNT
Poème dramatique en cinq actes, musique de E. Grieg, traduction de M. le comte Prozor.
Théâtre de l'Œuvre (14 novembre).
Ibsen, quand il écrivit Peer Gynt, n'était pas tout Ibsen. Déjà, certes, il était lui-môme ; le Fondeur n'aurait pas eu le droit de refondre son âme en l'universelle et anonyme matière ; mais il n'avait pas encore tenté les arcanes des suprêmes symboles ; et, par suite, il s'enveloppait d'un moins obscur mystère, comme la Pythie parlait plus clairement quand elle n'avait que de moindres épouvantes à révéler. De là une œuvre aisément comprise et, dans beaucoup de pays, préférée aux œuvres récentes du môme auteur, simples aussi (car Ibsen ne cesse jamais d'être simple !) mais estompées de plus de vague en un brouillard plus lointain. M'accordé-je à cette préférence ? je n'oserais. Telle est mon humilité devant les esprits créateurs que je ne me reconnais pas l'autorité du* choix entre leurs créations. Moins encore m'est-il permis de marquer le point de leur évolution intellectuelle où ils auraient bien fait de se tenir ; le grand poète va où
il veut, c'est à nous de le suivre, si nous pouvons ; tant pis pour ceux qui ne le peuvent pas. J'ai tout au plus le droit de me réjouir que, proche encore des instincts natifs du grand Norwégien, et comme projeté par l'inconscience de son inspiration première, le poème dramatique, représenté avec un immense et juste succès, par le théâtre de l'Œuvre, corrobore ma proposition déjà ancienne, d'admirer en Henrik Ibsen, non pas un souverain et volontaire philosophe, méthodiquement révolutionnaire de la Pensée et de la Vie, mais un auguste génie puéril.
C'est un conte fantastique^ où, par conséquent, la chimère surnaturelle se mêle logiquement à la réalité humaine ; de sorte que les personnes peu désireuses de chercher, comme on dit, midi à quatorze heures, peuvent ne trouver dans Peer Qynt que l'amusement d'une jolie féerie. Elle est tout à fait charmante, en son exotisme farouche, avec son apparent désordre d'aventures.
Beau garçon et mauvais diable, coureur de filles quand il est en rut, assommeur de forgerons quand il est en ribote, et, en outre, un peu sorcier ou soucieux de le devenir, Peer Gynt qui, d'abord, n'est pas sans ressemblance avec le Thornbieurn de Biœrnson, en conte de belles à sa mère, la vieille Aase I L'histoire du bouquetin qu'il chevaucha par-dessus les nuées et jusqu'au profond des abymes, est une vraie merveille d'invention pittoresque et de fantaisie sauvage. Ah 1 quel poète celui qui a , écrit cette petite épopée extravagante et rude ! La mère, grognognante, croit, ne croit pas, veut battre son fils, veut l'embrasser, l'injurie, Tadore ; lui, enfantin et farou-
che, la cajole, la bouscule, l'ètreint en la secouant comme un prunier, la flanque à l'aile d'un moulin, la plante-là, pendant qu'elle le menace, et lui jette des grignons moisis, et lui jette son bâton !.., Bah 1 elle s'en tirera comme elle pourra (il y a, dans tout ceci, une force de joie, une franchise de bestialité, et comme des crèvements de bulles de vie, qui m'ont donné la rare impression, vraiment, de je ne sais quoi de nouveau !) et Peer Gynt, qui sera roi s'il n'est pendu, va à la noce, y rencontre la petite demoiselle Solveig, effarée et éperdue de lui, la préférerait à toutes parce qu'elle fit l'an dernier sa première communion et qu'elle marche â côté de sa mère en baissant les yeux vers la pointe de ses souliers; mais, tout de même, il se saoule, viole la mariée, bafoue le marié, se bat avec tout une foule, échappe, se dérobe dans la solitude, veut bien épouser, pour être roi, la flUe du roi des Trolls, ne consent pas à s'abaisser jusqu'à être veau, porc, ou ours comme les bas démons qui l'entourent, s'évade de cette diabolique drôlerie (ah ! que vous avez raison, Peer Gynt !) revient chez lui, querelle sa mère, accueille la petite Solveig qui le vient rejoindre, poussée d'une volonté inconnue, la quitte pour aller quérir du bois (ah ! que vous avez tort, Peer Gynt !) et . aussi parce qu'elle est trop pure pour celui qui fut l'amant de la Troll ; s'arrête avant de chercher à travers le monde la malaventure, (« Je ferai le tour ! Je ferai lé tour! »), chez sa mère mourante, qu'il console et caresse d'histoires de voyages vers le paradis, et de chansons endormeuses. Ici, vraiment s'affirme, éclate, éblouit un don d'idéal, une puissance d'émotion sans romance, jamais
surpassée par aucun poète ; et la vieille, sur son grabat, meurt comme une petite fille dans son berceau. Bien, bien, Peer Gynt, elles te seront rendues, ces chansons ! Mais le voilà parti, vers où ? vers partout. Il fera le tour. Il est en Amérique ; il est riche, on lui vole son navire avec tout une cargaison d'or. Il est en Afrique ! il est prophète ! il est Mahomet lui-même ! il a des houris, qui dansent la danse du ventre comme à la foire de Christiana ; mais il renonce au turban parce que la danseuse Anitra, à qui il ofiFrait une âme, préfère une topaze. Alors la fantaisie le prend de parcourir les siècles de Thumanitè évanouie. Fait-il, comme Faust, le voyage dans le passé ? D'où qu'il revienne, le voici sur un na- * vire, parmi la tempête, et il retourne au pays. Il y a à bord un personnage singulier, assez ressemblant à ce long homme de Ghamisso qui a tant de choses dans son portefeuille et qui achète leur reflet aux gens. Ce personnage donne des rendez-vous au fond de l'eau, quand oii sera noyé. Voilà une fâcheuse compagnie. Peer Gynt s'y dérobe, et, vieilli, touche enfin le sol natal. Fatigué, vaincu, il halète et se lamente. Quelqu'un, qui ressemble au singulier personnage du bateau, lui annonce qu'il faut en finir, et qu'on va le mettre, parce qu'il est en état de péché, dans la grande cuillère à fondre les âmes. Mais, tandis que des chœurs d'église écartent les mauvais esprits, Peer Gynt s'est traîné juqu'à la porte de la maison où Solveig n'a pas cessé, fidèle fiancée, de l'attendre en chantant sa petite complainte d'amour. Ah I qu'elle est jolie, quoique vieille I Ah 1 qu'elle a de jolis cheveux blancs ! et elle h caresse ! et il meurt doucement, parmi le parâoA
chrétien, bercé des chansons dont il berça sa mère.
N'est-ce pas délicieux, cet ingénu poème,, manteau du conte oriental, envolé de Tècume et de la neige des fiords par dessus tout le monde, et revenu, à travers l'orage, jusqu'au petit village septentrional où la cloche du matin sonne parmi la candeur des brumes mi-gelées ?
Et, tout de suite, sans une trop fatigante tension d'esprit, on en perçoit la signification comme extérieure, 11 ne faut pas manquer de respect à sa mère, il ne faut pas violer les jeunes personnes qui se marient, il ne faut pas frayer avec les méchants démons, il ne faut pas quand on est un simple paysan abandonner, en l'espoir d'être roi ou d'être riche, la liancèe qui chante sur le pas de la porte, il ne faut pas quitter sa patrie, tendre et douloureuse mère I et c'est encore bien heureux qu'après tant de fautes, on obtienne de mourir en les bras de celle qui vous aima toujours. C'est parce que Dieu est bon, que les choses finissent ainsi ; telle est la morale de ce drame qui est une fable.
Mais, plus loin que la banahté de cette Morale (0 Muthos délai... )^ par de-là les amusettes du conte qui, n'étant que cela, pourrait être de Bidpaï ou d'Esope, il y a, pas trop mystérieux (car Ibsen, quand il écrivit Peer Gynt^ n'était pas tout Ibsen), un sens plus profond tout de môme...
Peer Gynt, c'est le Rêve affirmé par le Mensonge, c'est-à-dire le Rêve qui ne s'en fait pas accroire, mais qui pourtant, par l'infatuation qui est une espèce de foi, s'emporte à sa propre réalisation. Mais c'est le mauvais Rêve, et, partant^.
ce sera la mauvaise Aventure. La vraie intimité du drame gît en ceci que Peer Gynt, — ou un homme, n'importe lequel — a fait de soi-même un emploi qui n'était point celui auquel il fut destiné par rimmémoriale et inéluctable volonté du Seigneur de la vie, seul conscient du but où chaque âme doit tendre pour l'accomplissemeilt de tout l'inâni destin I II fut marqué pour telle ou telle œuvre, mais il osa, pour telle ou telle raison, tenter une œuvre diflFérente ; il est pareil à un colis qui, enregistré pour une destination, est parti vers une autre, et, crevé en route, a répandu inutilement les marchandises qu'il contint. Donc, tous ces chiffons appartiennent désormais au chiffonnier qui en recomposera d'autres étoffes. Ou bien, — pour nous en tenir à la légende-métaphore préférée par Henrick Ibsen, — l'existence (jui faillit au devoir de sa personnalité, retournera au creuset de la fonte universelle, d'où ressurgiront d'autres vitalités humaines plus obéissantes au nécessaire sort.
Pour ce qui est de la consolation chrétienne où se termine douteusement l'ouvrage, M. Henri ibsen me permettra de n'en tenir que peu de compte. On assure, d'ailleurs, que l'auteur de Peer Gynt se plaît à des dénouements-problèmes dont la solution sert de point de départ à d'autres drames voués à s'achever, eux aussi, en d'autres problèmes précurseurs d'autres œuvres.
Il me faut bien dire tout d'abord que la délicieuse partition de M. Grieg, — trop délicieuse peut-être, mais évidence d'un des plus tendres génies musiciens de ce temps, — n'a pas laissé que de me troubler un peu, et même de me choquer. De deux choses l'une rouelle ne veut que s'accommo-
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tlnr lui vowU) (|ivMI y u (Uiim h» driutits <»l, cm m ciiR, t^lh (mt tron inattKtKs icM^hnlquontoMt, trop oompIljiucVî ; ou nloii filles vont «'acnunMlnr rut «yniholo qu il y h (Inrm lo (Inurio, oi, oti cro vwh^ otio oui trop pou IntôUHO, ot prw «hho/, profondo c'^votralrlco (l«m iuUmltcNN llmcuilonuoH. Il Horitlt clt^plonit)lo(iu*uu muHiolouNOuvtnilMl imtlotuilomont inM« pirrt, u'<M^f. NonJ^^^ (\\ù\ nrolUruNlu toxlo pcxHiquo, potir on tllH'tNnu% m^ ml bonirt \\ luNlrumooitu% jmrco (|u'll y itvrUt uno itunp^Mo, uMniporti^ rpiollo ttunpr^ifS t^t i^rtt p|rMir«S {^ «•<^<^<'^ <lu «nilmt do la mhvo clo Pcmr Oynt, uiu^ (H)mplniulo «lotit, on potirnilt boroor trirnporto cpitdlo moribondes MhIn qu'ollo ont oxjpil«o, tout do m<>m«s t^t pormunudlo, visiU) piirllUon, onoor<^ «pio M. (lrh«; oonm^nlo A trop do Houvonlr», onoorturuo nu dôlIcMU.o ionplrtUioUi i\ (|ul Soinnnunn dli : « Oui, oui, o'cmt V-u, o'c»Hl Ir^N l)lt»n I * HO vt^iiWno trop Houvont on i\m hiinnonlcm (M. on iU^n orolic^truliouH i\\\\ iV^i- Knonl d'tWitcu' MtMidolNishon ol no ptuivonl pourtiuit JUIN tuHiH oblJKt^r \\ (*.roiro (pi(«lhm no Nont jmn oc«N tSclum do rorKiHc|u<^ ol muiiinicMiUil V«^nuNlKU'K.
•Kl vol(*l, pour TcMuvro, unt^ Irt'^H hnllo Nolrt^o.
M. liUM'n«>-Po^S otuHcm, c^nI. un njtuUorro conu'»dion ; on cnitro, ilt^onmi nuMUoiro^uno rontliuK^c^ (tuN^llo no JuNtillo JinnuiN ; c^t II a Jouc^ un vf)U) irAufflalH avoo raoocMil do domrtndtu* tm wlicuTybrandy iurlooomniolr crun tMibarol do Marnolllo. N'iinporlis II rauilul pardotnior oollt^ (rblnic»r<^ do iToIro c|u'll oKiun a(!i«»ur,f»t, uno i'oIn pour loulow, liont)rfT on lui uno nobles tonaoltc"» \\ mwn rtWiMor Ion orï'MilourNdramalitpicm ipil N'orlonlc«nl vorw riderai.
h) n'oublio paN du tout, ol n*oubHoral JanmlN,
394 l'art au tuéatre
les services que rendit Antoine — ce n'est pas le moment de leg oublier — à un art qui, de quelque façon qu'on l'apprécie, avait le droit de se manifester. Mais il est bien évident que l'œuvre de l'Œuvre, à l'heure actuelle, répond bien mieux aux appétits, aux ambitions, aux chimères de la nouvelle génération poétique. Ah ! si Antoine, le lendemain de l'article d'Octave Mirbeau sur le premier drame de Maurice Mœterlinck, avait joué la Princesse Maïeiiie, l'Œuvre n'eût jamais été fondée. Antoine n'a pas compris qu'était révolu l'art qu'il avait servi ; il n'a pas su se renouveler au point d'en pouvoir servir un autre. De là date sa déchéance dans la faveur pubhque et dans la chance presque toujours équitable. Il ne faut pas ramer contre le courant, d'une seule rame, à l'arrière.
Le poème dramatique de M. Henrik Ibsen est gracieusement joué par M"« Auclaire, qui devra parler un peu plus haut et un peu plus simplement ; assez bien par M"° Barbieri ; admirablement par M. Deval, si jeune, si farouche, et superbe, et légendaire, avec tant d'humanité réelle pourtant; M°" Régine Martial, en Dame Verte, a été bellement brutale et fatale; on a aimé la danse hardie de M"- Jane Avril, appelée naguère Mélinite, et justement applaudi l'irréprochable orchestre et M. Gabriel-Marie, violent, ardent et ilmeîster. Mais, que M. Lugnè-Poë, en même de son œuvre, renonce à être 'eut-être Shakespeare jouait-ii assez mai lie. Mais il faisait les pièces.
M. Alexandre Bisson.
LES ERREURS DU MARlÂcm.
Pièce on trois actos.
Théâtre (h's No uveautf's (16 novembre).
Un vaiulovillo sans quiproquos I Nous n'aurons pas l'occasion do faire une croix, car il n'y en aura pas dix. Celui-ci est très farce, point grossier pourtant, extravaguo sans trop d'impossibilités, et a cette chance, cette gloire, d'être joué {)ar cet admirable bouflbn, M. Germain, consoateur des mélancolies, guérisseur des neurasthénies, capable de faire pouffer de rire le Désastre et de faire se tordre la Catastrophe I
M. Morizet, savant qui n'est pas de l'Institut, et qui voudrait en ctre, et qui en sera à la llu du troisième acte, entreprend de sérieuses études sur l'èvoUition d'un microbe découvert par lui ; c est le microl)e Cascadeur, qui sommeille au cœur de toutes les femmes et se sensibilise dès l'approche du serpent de la tentation. Dévoué à la science jusqu'à braver le cocuage, Casimir Morizet se décide à expérimenter sur sa propre femme, Denise, (comme il a tort, quant à lui, mais comme il a raison, quant aux autres, puisque Denise, c'est la toute gracieuse et si bien en pomt M'*° Filliaux 1) Lui-môme accueille et garde dans sa maison le tentateur, Lucien Forcimal, — et alors la joie fait irruption dans la salle, car M. Germain entre en scène — peintre ônigmatique et mari ennuyé de
sa femme Hélène (combien la jeune beauté délicate de M"« Dubois, au jeu très gracieux, le fait impardonnable 1). Donc Morizet, pour son étude du microbe, suggestionne à Lucien, qui feint le sommeil magnétique, d'aimer Denise, de s'eu faire aimer, mais de ne pas «aller plus loin qu'il ne faut. Or, il réussit, môme en ce dernier point. Denise, sensible, s'éprend du peintre, mais, honnête, ne veut point consentir à l'adultère. Cependant, à cause d'un bateau dont la chaudière éclate, on croit les amoureux noyés. Délivrance ! Ils partent pour l'Amérique, divorcent, s'épousent, s'aiment et sont heureux tandis que Morizet, cru veuf, se marie, à Paris, avec Hélène Forcimal, crue veuve ; et tout irait bien si tous les démariés remariés ne se retrouvaient à l'exposition de Chicago. Tout va bien tout de même, chacun s'estiraant content de son sort.
Quel sera celui de la pièce ? Après une répétition générale froide, le succès de la première a été assez vif, et il se pourrait bien que le théâtre des Nouveautés obtint un long succès, grâce à l'extraordinaire pitrerie de M. Germain qui semble avoir été créé et mis au monde pour la bonne gaité et l'esclaffement de ses contemporains, grâce au charme dés deux belles jeunes comédiennes, à la drôlerie, un peu banale cette fois, de M'"'' Macé-Montrouge, de MM. Tarride et Colombey — et, aussi, grâce à la pièce.
H. Henri de Saussine.