MONSIEUR LOHENGRIN
Opérette en 3 actes.
Théâtre des Bouffes-Parisiens (!•» décembre).
C'est un habile Goppélius celui qui fabriqua cette menue, fringante, frétillante, pétillante et chantante poupée qui s'appelle M"** Marguerite De val; et ce n'est pas du tout une poupée que M"^ Germaine Gallois, fraîche, grasse, sincère, heureuse, au franc rire, à la sonore voix claire, et tout épanouie comme une belle fleur de vie 1
Mais ne croyez pas qtfe le succès, le très vif succès de ce soir soit dû seulement à ces exquises personnes, ou à M. Hittemans, dont la drôlerie grave est d'un art achevé, ou à M. Lamy, très pittoresque dans la farce. L'affabulation est pour beaucoup dans la réussite; et il faut dire que Monsieur Lohengrin est une piécette tout à fait avenante et amusante, surtout durant les deux premiers actes. Est-ce une parodie? plutôt, sans basse bouffonnerie, sans abjectes calembredaines, la transposition d'un drame illustre dans un monde moins héroïque. Eisa, c'est une cocotte poursuivie et malmenée par une meute de créanciers sans courtoisie; Lohengrin, c'est un monsieur marié qui fait la fête incognito non pas seulement pour se soustraire aux querelles de sa femme, et aussi pour ne pas avouer un nom qui promet trop, car,
sans être allié aux milliardaires Rotschild, il se nomme Rotschild en effet. Mais il a compté sans la curiosité d'Eisa, plus parisiennement : Cécile Blandin, et sans l'alliance que sa femme, manière d'Ortrude éprise d'ailleurs du japonais Ki-o, conclut avec un agent de la police secrète, nommé Boussard, encore qu'il ne soit autre que Frederick de Telramund ! Tout cela, conté sans détail, à la hâte, paraît singulièrement terne et médiocre ; joué et parlé, c'est tout à fait fantasque, amusant, presque toujours fort délicat, même dans la bouffonnerie ; et, des situations plaisantes, jaillissent, naturellement, en vif primesaut, des mots prestes, heureux, qui rient et qui font rire. Nous étions, tous, absolument charmés ; et le théâtre des Bouffes
Peut-être de son art eut remporté le prix
si le troisième acte ne s'attardait en une scène passablement fastidieuse où le professeur de déclamation Vilmotte et la mère d'actrice, M"'*' Blandin, fantoches mornes, essayent de reconquérir le Lohengrin envolé; et, pour remettre le public en belle humeur, il était temps que fût chanté le tendre et égrillard duettino où la jeune femme délaissée, se délivrant du Japonais, reconquiert son mari grâce à une science progressive du baiser, tout à fait délicieuse, puisqu'elle est professée par la bouche de M^^" Deval I Une chose encore nous a fâchés: c'est que la musique n'est pas assez excessive, hésite au bord de la parodie, a l'air de ne pas savoir si elle sera de la parodie, ou n'en sera point. Que cela aurait pu être-amusant, la transposition, en des mélodies dansantes et en une orchestration farce, de l'auguste musique
wagnèrienne. Les wagnéristes eussent été les premiers à s'en divertir. Il est vrai que ce jeu n'eût pas laissé d'être quelque peu difficile ; mais le musicien adroit qu'est M. Edmond Audran s'^i serait fort bien tiré, s'il avait bien voulu s'y employer avec un peu de fantaisie et de soin. Tout de même, la pièce, dans la plupart de ses scènes, est si plaisante, qu'elle ne manquera pas d'amuser le monde durant un grand nombre de soirées.
W^'^ Wanda de Boncza.
Débuts.
Comédie-Française (l«' décembre)
^"° Wanda de Boncza a débuté à la Comédie- Française dans la Camille d'On ne badine pas avec Vamour. A parler franchement, l'œuvre charmante d'Alfred de Musset a paru fâcheusement interprétée. Les artistes chargés des rôles plaisants les vulgarisent jusqu'à la grosse farce, et les artistes qui jouent les personnages tendres en font, hoquetants et rondondants, des gens de mélodrame; de sorte qu'il ne reste pour ainsi dire rien du tout de la rieuse et mélancolique fantaisie, toute sourire léger et sentimentalité subtile, qu'a voulue l'auteur de la Quenouille de Barbesiné et de A quoi rêvent les jeunes filles, M"® Wanda de Boncza s'est montrée d'une faroucherie une peu trop violente, d'une religion un peu trop austère; Camille, petite pensionnaire,
bien plus coquette que fervente, ce n'est pas Angèle de Foligno ; mais, sans doute, la nouvelle pensionnaire de la Comédie-Française a cherché à dérober sous des effets de force, la faiblesse tremblante de ses appréhensions; l'accident frivole d'une boucle de cheveux échappée d'un chignon noir comme la nuit, a bien été pour la troubler davantage; et, afin de juger sûrement M"^ Wanda de Boncza, il faudra la voir dans quelque autre pièce où, plus aguerrie, les belles qualités de diction et de jeu, qu'elle ne peut, je pense, manquer d'avoir, lui mériteront le succès que lui a valu, ce soir, son extrême beauté.
H. Villiers de l'Isle Adam