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LA RÉVOLTE

Comédie en un acte

H. Auguste Arnault

LE DANGER Comédie en trois actes.

HH. Michel Carré et Félix Régamey

LES YEUX CLOS Pièce en un acte en vers.

Odéon (2 décembre).

On dit comraunèment que, le 6 mai 1870, au théâtre du Vaudeville, la Révolte, de Villiers de risle-Adam, tomba sous les sifflets et les huées. Erreur totale. Légende dénuée de tout fondement. La Révolte ne fut ni sifflée ni huée 1 La Révolte ne suscita ni explosion d'injures ni explosion de rires ! Mais — j'étais présent, j'affirme — ce drame brièvement terrible, où se débat le plus formidable des conflits humains, ce drame si noble, si haut, si splendidement clair, fut joué en le profond silence de la salle, troublé seulement par les

acclamations des Poètes, et s'acheva devant Tahurissement de l'incompréhension parfaite.

Car Tout-Paris était là.

Le Tout-Paris d'alors, c'est-à-dire les vieilles prostituées des civilisations antérieures, les vaudevillistes-confiseurs, les couturières, les clercs du notaire chez qui fut signé îe bail du théâtre, les cousins des machinisies, les clubmen, pas encore vélocipédistes, mais déjà siffleurs de Tanhauser^ et tous les plaisantins boulevardiers, race, j'aime à le croire, à jamais disparue, et la Claque, à qui, certains soirs, l'horreur professionnelle de la bonne littérature inspire le mépris du lucre.

Mais, du moins, si le public (ça, le public ?) était demeuré stupide d'ébahissement en écoutant la Révolte y la critique comprit-elle? pas le moins du monde ; ou elle feignit de ne pas comprendre. On ne saurait imaginer à quelle mauvaise foi, d'ailleurs ingénue, à quel bafouement de sa propre conscience, d'ailleurs inconscient, pouvait se laisser aller, en ce temps, le plus honnête aristarque de la terre, dérangé de l'habituel confort de sa jugeotte par quelque œuvre hautaine, et, aussi, un peu enragé, enfin, d'être celui qui, observant toujours les guignols d'autrui, ne montre jamais, lui-même, les marionnettes I Sincère ou non, le Feuilleton proclama sa surdité. Seuls, M. Jules Glaretie et M. Ranc discutèrent la pièce avec le souci de leur dignité intellectuelle; seuls, Anatole France, Camille Peletan, Ernest d'Hervilly et moimême avouâmes ou clamâmes notre enthousiasme ; et, en dépit de nous, il fut avéré que Villiers^de TIsle-Adam — peut-être u|i mystificateur! — avait fait jouer, avec la complicité d'Alexandre Dumas fils, un ouvrage incompréhensible.

Mais celai qui devait bientôt nous donner en VEve future un des plus hauts chefs-d'œuvre de la pensée de tous les temps et de tous les pays, ne fléchit point sous le dédain presque universel ; nonseulement parce que, selon sa propre parole, si belle, « celui qui, en naissant, ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire, ne comprendra jamais la signification réelle de ce mot > ; mais aussi parce qu'il espérait, comme tous les génies, comme, aussi, tous les vrais artistes — même les plus subtils, môme les plus aristocratiquement raffinés, — en Téquité prochaine de la foule, et il disait : « Oui, la Foule, juge tardif, mais seul juge, — car on ne doit écrire que pour le monde entier, — s'apercevra brusquement du but que poursuivent les deux ou trois incapables qui la bafouent, la méprisent et la trompent ! Ils nous disent, — sûrs de l'avoir suffisamment hébétée : « Le public ne vous comprendra pas !... » Et ils se frottent les mains. — Mais, réveillée de leurs soi-disant jugements, la foule haussera bientôt ses vastes épaules, et il leur deviendra plus difficile, alors, de paralyser matériellement toute tentative généreuse et haute, de ceux-là seuls qui, de tout temps, furent les créateurs de l'Art, et non ses valets. Alors justice sera faite 1 et nous avons le temps d'atttendre. . » Admirables paroles, et prophétiques ! Il est vrai que ViUiers de l'Isle-Adam n'a pas eu le temps d^attendre... Admiré, certes, de ses fidèles compa-' gnons qui vieillissaient avec lui, et de toute la récente jeunesse, il est mort sans avoir connu la revanche qu'il espérait de la juste foule !

Mais voici que l'œuvre elle-même a triomphé, ce soir, à TOdéon, magnifiquement. Ces trois scènes simples et tragiques, atteignant souvent

au sublime dans le langage et au suprême dans rèœotion, ces trois scènes, admirablement jouées par M. Gèmier qui, dans le personnage de Félix, exécrable, mais pas méchant (« pauvre homme ! dira sa femme »), a si bien fait saillir, sans exagération comique et sans rosserie^ la banale brute humaine, et par M"^® Segond-Weber, superbement éprise de liberté, de beauté, de rôve, et lyrique sans emphase^ peut-être môme avecunpeutropde réserve, ces trois scènes, dis-je, ont ému, empoigné, secoué tout le public. Ah 1 ça, ils sont donc tous morts ceux qui, il y a vingt-six ans, ne comprenaient pas ? Gomme on a compris, ce soir ! Comme tout le monde, — autrefois déjà, Tout-le- Monde avait plus d'esprit que Voltaire 1 — a pénétré cette âme admirable d'Elisabeth, qui, toute faite, de l'espérance de l'honnête réalité heureuse, a été, àme de jeune fille, désillusionnée par la brutalité de la nuit de noces, par l'affreux ménage sans amour, par la maternité môme, et veut s'évader, sa rançon payée, de la désespérante monotonie de ne pas vivre, vers l'épanouissement de son O^rai rôve intime dans la solitude, dans le rêve I Mais non, non, absurdité, chimère. 11 est trop tard. Elisabeth a trop consenti à l'existence coutumière, au « pain quotidien », pour s'en pouvoir enfuir 1 et il faudra (lu'elle revienne, qu'elle rentre dans le faux devoir, dans la fausse vertu, dans le faux hymen, dans la fausse maternité. Et — nul, ce soir, qui ne l'ait compris, — il y a, dans la déchéance de cette âme enfin résignée, bien autre chose que le désastre d'une seule âme ; il y a, dans l'affaissement de la robe d'Elisabeth vaincue, tout le repliement désolé des ailes qui, après s'être habituées au perchoir, espérèrent en vain

Tessor vers rinflni. N'est-ce pas que Ton pourrait songer, ici, à Lorenzaccio captif en le mensonge de la débauche ? Et rappelez-vous cette parole de Vauvenargue : « La servitude avilit Thomme au point de s'en faire aimer. »

Or, le succès de ce soir est un fait considérable : non point parce qu'il console une ombre illustre, car Villiers de 1 Isle-Adam a dit : « D'ailleurs, que nous importe même la justice I » mais parce qu'il prouve que, si les ouvrages de métier, môme les plus intéressants, se démodent en quelques années à tel point que, pour les oser reprendre, il les faut refaire, les œuvres de pensée et d'art ont, dès leur naissance, une fraîcheur d'éternité qui ne se fane point; parce qu'il fournit l'éclatante évidence du progrès accompli, en vingtsix ans, par l'intelligence publique ; parce qu'il met hors de doute ce point naguère encore contesté : que, Villiers de l'Isle-Adam ayant à coup sûr ignoré M. Ibsen, et M. Ibsen, moins sûrement, ayant ignoré Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci nous apparaît, en le triomphe du théâtre social, comme le précurseur français, plus volontaire artiste, du maître norwégien, plus candide divinateur; et aussi parce que l'apothéose de l'inoubliable soirée d'aujourd'hui, qui nous a fait l'esprit ébloui de justice et les yeux pleins de larmes heureuses, rendra, sans doute, plus circonspectes et moins pressées de nier des œuvres d'abord déconcertantes, les personnes dont les prompts jugements gardent la puissance encore de vouer d'une phrase hâtive, sinon au doute d'eux-mêmes, du moins à l'impuissance de se manifester, et à la mélancolie de ne s'offrir qu'à des refus d'accueil, et à la longue misère, et au soli* '

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taire trépas, les jeunes hommes de g6nie qui seront peut-ôtre, bientôt, quand ils seront morts, rhonneur de notre race...

Ufiiutdireun dernier mot : c'est que, si, d'entre les premiers critiques de la Révolte^ il demeurait encore, après tant d'années et tant d'injures pardonnèes, quelques survivants désireux d'affirmer de nouveau leur antique imbécillité, la jeunesse actuelle qui se réclame, innombrablement, de Villiers de TIslo-d'Adam, no verrait pas sans quelque colère cette persistance en la mauvaise foi ou ea Terreur; il ne s'agirait point, en ce cas, d'une divergence d'opinion sur telle ou telle opérette, sur tel ou tel vaudeville, mais du crime de lèse-majesté envers une douloureuse âme souveraine 1 Et la robuste antipathie do ceux qui, ses amis, combattirent avec Villiers do l'isle- Adam, et de ceux qui, ses disciples, vénèrent et propagent son effort enfin triomphant, s'acharnerait gravement aux hommes d'esprit, — bon sons ou facétie,— qui voudraient empêcher l'universel respect d'ensevelir, on la gloire que nous leur avions prophétisée, les morts (juc, eux, ils ont faits !

L'avenir ré former a-t-il le jugement un pou brutal porté, ce soir, par le public, sur le Danger^ • de M. Auguste Arnault? Je n'ose l'espéror. Ce n'est pas que TOdéon ait eu tort de jouer cette comédie ; évidemment, elle est l'œuvre d'un esprit distingué, ennemi dos ordinaires grossièretés théâtrales, et soucieux du style. Mais je n'ai pas réussi à démêler les intentions de l'auteur; et la confusion prolongée m^ laisse pas de causer quelque ennui, et do la fatigue. M. Paul de Morannes, malade mal guéri, et qui recourt peut-être quel-

quefois aux redoutables bienfaits de la morphine, hante volontiers chez son ami, le docteur Boisset, de qui la femme, Hélène, fort jeune et singulièrement jolie, montre aussi quelque étrangetè nerveuse. Or, Paul de Morannes, en un jour de caprice, annonce qu'il veut se marier, qu'il désire épouser M"^ Claire Chanteau. Tout de suite, à l'émotion visible de M"*" Boisset, on devine qu'elle aime Paul de Morannes, et elle l'aime, en effets depuis longtemps, sans le lui avoir jamais avoué. Le mariage est sur le point d'être décidé. C'aurait pu être une situation assez saisissante que celle de la femme mariée, jalouse, chargée du soin d'interroger la jeune fille sur des sentiments que celle-ci éprouve pour son futur mari;. et les hésitations de Paul qui, enfin, devine la tendresse de M"'^ Boisset, auraient pu ofl'rir aussi quelque intérêt. Mais l'auteur insiste si peu sur les matérialités de son affabulation que les spectateurs n'y sauraient attacher d'importance, et il faut chercher ailleurs l'intimité de son idée. Efforçonsnous. Le Danger, dit le titre. En effet, chacun des principaux personnages redoute quelque péril: Paul, Hélène, celui de la faute amoureuse ; Claire, celui d'être unie à un époux séduisant, mais changeant et bizarre; et ceux-ci, avec tous les autres, malades, ou se croyant malades, vivent sous la menace de la mort prochaine. 11 me semble que je commence à m'expliquer les choses. D'autant plus que je remarque, dans le dialogue, des répétitions de mots, des réticences, des retours comme puérils à des idées déjà exprimées, qui sont l'indice de l'inquiétude morale émiettée en maladresse physique; et il y a, dans les idées, et dans les mots, et dans les actes,

cette indécision, cet à-tâtons par lesquels M. Ibsen, avec ingénuité, et M. Maeterlinck, non sans malice, évoquent une atmosphère d'inachèvement, de peur, de mystère, autour des figures qu'ils promènent devant nos rêves. Mais, d'autre part, la pièce ne cesse pas d'être bourgeoise, réelle, pratique, pourrait-on dire ; c'est de la chimère dans le banal train-train de la vie. — Mœterlink chez Joseph Prud'homme, la Morphine chez la portière. Je pense qu'à l'absence de résolution dans un sens ou dans T autre, a été due l'ironie dont on a accueilli cette pièce, qui offre, au second acte, une scène d'amour très douce, très vague, tout à fait charmante, et qui a été jouée avec un peu trop de saccade par M. Rameau, très gracieusement, sans l'ordinaire afféterie des ingénues de comédie, par M"^ Mylo d'Arcylle, et non sans une adroite émotion, par la très jolie M"^ Thomsen à l'hystérie un peu grasse.

Au commencement de la soirée, on nous a donné Les Yeux clos; c'est une fantaisie dont, le sujet est emprunté sans doute à une légende japonaise et peut-être à un conte français dont je pourrais, j'imagine, nommer l'auteur. 0 Hana, aveugle, et amoureuse du poète Zaïto, a obtenu des dieux de recouvrer la vue, et elle va contempler enfin toutes les délicieuses choses de la nature que lui vantèrent les vers de son amant. Hélas ! que la désillusion est cruelle ! à ses yeux ouverts, rien ne parait égal à ridée qu'elle s'en faisait derrière ses yeux clos : et c'est une compatissante déesse, la déesse qui lui referme les paupières. En somme, un de ces agréables sujets dont il est toujours possible de faire un chef-d'œuvre, à la condition d'y ajouter de la tendresse, du charme, du rêve,

et l'abondance heureuse des images nouvelles, et la mélodie de vers exquis.

Alfred de Ausset. —M,"^" Sarah Bernhardt.

LORENZACGIO Mis à la scène par M. Armand d* Artois.

Théâtre delà Renaissance (4 décembre).

L'étrange aventure que celle d* Alfred de Musset, dans l'opinion moderne !

D'abord, ce fut tout le sympathique enthousiasme de la jeunesse, jaloux, exclusif, ne permettant aucune réserve, n'entendant pas que Ton admirât un autre poète, et exigeant qu'il fût, lui seul, le parangon suprême de la sensibilité, et l'exemple de l'art ! On fit de lui un obstacle, un : « Sésame, ferme-toi ! » à toute pensée hautaine, ferme, pas pleurnicharde ; et comme les adolescents trompés par la femme de chambre de leur maman, comme les vieilles flUes hystériques qui brodent des cœurs avec la laine rose et verte, les Universitaires pleuraient de tendresse en lisant les alexandrins où le pélican déchire ses propres entrailles. Car l'éternelle haine de la littérature avait besoin d'une admiration proclamée pour avoir l'air de bafouer impartialement Victor Hugo, Alfred de Vigny, pais Gautier, Leconte de Lisle, Baudelaire et Banville. Et nous, les Parnassiens, on nous insulta parce que nous osions croire et dire que toute l'humanité-poète ne vivait pas en seul poète élégiaque.

Mais, toute querelle éteinte, les premières effervescences des enthousiasmes s'alentirent peu à peu... les feuilles du Saule se flétrissaient une à une et le vent, une à une, les dispersait... Nous seuls, peut-être, qu'on avait accusés à tort de nier le tantaisiste des Contes d'Espagne et d' Italie ^ et l'inspiré du Souvenir et des NuitSy gardions pour lui la particulière admiration que méritait, mérite, et toujours méritera sa lyrique douleur.

D'ailleurs, l'admiration universelle ne se retira pas de lui tout à coup. L'exaltation ne consent pas à s'avouer brusquement indifférence. On ne veut pas, si vite, avoir eu tort. Il y a le peu à peu de l'oubli.

Songez à la marée descendante : il semble qu'elle ne descend pas; elle garde le mouvement, en apparence ascensionnel, des vagues ; elle ne le rétracte que petit à petit, fait des poussées, s'attarde à un rocher où elle mousse en triomphe, s'attarde autour d'une hauteur de sable, a l'air de ne jamais vouloir laisser à nu cet écueil encore, là-bas, presque en pleine mer... Mais, si l'on revient, une heure après, le flot s'est tout à fait retiré, et c'est le roc, le sable, l'écueil et le désert sans marée.

Ainsi l'admiration s'est éloignée peu à peu de l'œuvre d'Alfred de Musset. Assez vite, elle abandonna le Premières poésies et les Poésies nouvelles, que tout le monde avait lues, comme la mer quitte d'abord la plage où tout le monde passe. Elle se retint longtemps aux Contes, aux Nouvelles, à la Confession d'un enfant du siècle. Peu à peu, elle les délaissa, en la lassitude de l'effort à s'y maintenir. Mais il y avait encore le Théâtre, le théâtre charmant, joli, farouche, terrible aussi, — plus adoré d'être moins connu,

Ça, on ne pourrait pas dire le contraire : elles étaient incomparablement délicieuses, ces comédies. Ils étaient sincèrement, éperdument émus, ces drames. Pourquoi? parce qu'on les avait moins lus, parce qu'on avait cessé de les voir sur la scène, ou parce qu'on ne les y avait' point vus ; et l'admiration s'accrochait à des souvenirs moins précis, pas contredits par la réalité de l'œuvre même. Pour ne point se démentir absolument, elle préférait ce qu'elle connaissait moins... Mais chaque fois qu'on rouvrait le livre où sont les comédies et les drames de Musset, chaque fois que le théâtre nous rendait Tune de ces pièces, il y avait eu une tristesse de désillusion. Hier, On ne badine pas avec Vamour fut une déception, et, ce soir, en écoutant LorenzacciOy que M. Armand d'Artois a réduit à la scène sans trop de sacrilège, plus d'un spectateur pensait avec mélancolie : « Je croyais bien pourtant que c'était un chef d'œuvre ! » Il semble que le flot se soit tout à fait retiré.

Mais nous qui toujours, admirâmes en Alfred de Musset ses prodiîçieux dons de poète instinctif, et qui surtout combattîmes, à propos de lui, la sensiblerie niaise et l'insupportable outrecuidance de ses vils imitateurs, nous nous opposerons de toutes nos forces au dédain actuel, non moins injuste que l'exclusive idolâtrie de naguère. C'est nous qui maintiendrons qu'Alfred de* Musset fut un poète, un vrai poète, un rare et grand poète ! Et si Lorenzaccio n'est pas un chef-d'œuvre, c'est, du moins, un bizarre, inquiétant, charmant, troublant drame, et qui a de quoi ravir et étonner encore après tout un âge évolu et après la nouvelle orientation des esprits.

Tout ce qu'on peut dire contre lui, nous le savons ; nous le savons d'autant mieux, que c'est nous-mêmes qui, par des réserves d'ailleurs respectueuses, avons fourni les raisons de le dire, irrespectueusement. Oui, on a lieu d'être choqué par l'incohérence des multiples actions enchevêtrées, mal excusée d'une fausse ressemblance avec la logique d.u désordre shakespearien ; oui, on est agacé par le dandysme — c'était affaire de mode — de la vertu bafouée, de l'héroïsme aboli, de l'idéal ravalé à la chimère d'une griserie de vin d'Espagne; oui, on déplore cet impertinent chapeau-sur-l'oreille, ce sceptique poing sur la hanche, imitateur de Byron, qui fut un meilleur imitateur de Pulci ; et, surtout, on reste navré d'un style incorrect, lâche, épars, et turbulent, où il semble que la syntaxe ait la danse de Saint-Guy, où des images qui n'avaient que faire ensemble, se rebiffent et se coUétent en le tohu-bohti de l'extravagance, et, quand elles ne sont pas sublimes comme des trouvailles de Shakespeare ou de Hugo, sont désolamment romantiques comme les emplxases des Augustus Mac-Keat et des Pétrus Borel ! Eh ! bien, tout de même, à chaque moment de ce drame extraordinaire jusqu'à l'évidence du fait exprès d'être étonnant, et fou jusqu'au médiocre, surgit, éclate, rayonne, le primesaut du génie ! On oublie les basses drôleries, l'excès, pas un instant émouvant tant il est chimérique, des assassinats après boire, des viols après rire; et l'on est emporté dans le tourbillon d'une âme qui s'envole! C'est de la grâce, une désinvolture jamais surpassée en son bel air de gloire, et de la tendresse aux pleurs sincères, et de la force aussi. Surtout se dresse, admirable, le pez'sonnage

de Lorenzo. J'accorde qu'il est, plutôt qu'an caractère humain, un paradoxe moral. J'accorde que c'est un Brutas-Haralet-Byron, qui a mêlé son idéal à l'absinthe mêlée de cognac que Musset boira au café de la Régence. N'importe, voici un personnage que jamais l'humanité n'oubliera. Voici le symbole de tant d'âmes qui se rendirent — comme l'Elisabeth de la Révolte — indignes de l'action qu'elles conçurent, par l'acceptation du mensonge qui semblait la leur faciliter. Jamais l'hésitation, devant l'œuvre pourtant nécessaire, à cause de l'infamie des mains qui l'achèveront, ne ftit exprimée en un aussi torturant conflit d'une âme avec l'incertitude de la conscience! et, en ce drame ou, d'ailleurs, tout à coup, des plus médiocres bavardages, des plus déplorables banalités de style, s'érigent des éclats d'inventions personnelles, Lorenzaccio porte à son toquet noir l'aigrette-éclair du génie !

Quant à M"'^ Sarah Bernhardt, elle a été, du commencement à la fin, et à toutes les minutes, incomparablement sublime, tout simplement. Frederick Lemaître disait de Rachel : « C'est la perfection, — mais rien de plus ! » Sarah Bernhardt est la perfection, avec quelque chose de plus. Ah ! qu'ils sont malheureux, ceux qui ne sont pas doués de la faculté d'admiration ! Je suis demeuré, devant Sarah Bernhardt, hébété de joie et d'extase. Parbleu ! je le savais bien, qu'elle saurait, elle, si délicieusement femme, faire de sa voix une voixd'éphèbe, faire de son corps un corps d'éphèbe, et qu'elle crierait virilement, et qu'elle marcherait virilement. Ce sont là miracles que son prodigieux art rendait probables, et certains. Mais, je l'avoue, je n'osais, même après tant de preuves

qu'elle est capable de tout, espérer que Sarah Bernhardt nous réaliserait, tangible, manifeste, jusqu'en ses plus intimes profondeurs, et à toute minute, sans un intervalle, le plus confus, le plus divers, le plus prodigieusement complexe des personnages qui aient été inventés par l'âme ivre d'un poète ! — Et la fête que Paris prépare à M""^ Sarah Bernhardt lui dira justement toute la reconnaissance d'un siècle et d'une race.

Aujourd'hui, à la Matinée classique de l'Odéon, VApoUonide, drame d'Euripide et de L^econte de Lisle, a obtenu un éclatant succès malgré la conférence de M. Jules Lemaître. Je parlerai du drame et de la conférence quand j'aurai écouté une seconde fois ou quand j'aurai lu celle-ci. Car il est des paroles qu'il faut lire ou écouter de nouveau pour être sûr de les avoir entendues.

H. Jules de Harthold.

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