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LE DESSIN ET LA COULEUR

'ODiN a toujours beaucoup dessiné. H s'est servi soit de la plume, soit du crayon, o/l ut refois il traçait un contour à la plume, puis il ajoutait avec le pinceau des noirs et des blancs. Les gouaches ainsi exécutées ressemblaient à des copies de bas-reliefs ou à des groupes sculptés en ronde bosse. C'étaient purement des visions de statuaire.

Depuis, il a utilisé le crayon pour dessiner des nus sur lesquels il a étendu des teintes de couleur chair. Ces dessins offrent plus de liberté que les premiers. Les attitudes y sont moins arrêtées, plus fugitives. Ce sont plutôt des visions de peintre. Les traits en

sont parfois étrangement frénétiques. Il arrive qu'un corps tout entier soit serti d'une ligne unique lancée d'un seul jet. On reconnaît l'impatience d'un artiste qui a craint de laisser échapper une impression très passagère. La teinte de la peau est lavée en trois ou quatre balafres qui sabrent le torse et les membres : le modelé est sommairement produit par le dépôt plus ou moins épais que forme la couleur en séchant ; d'ailleurs le pinceau est si brusque qu'il ne prend même pas le temps de ramasser les gouttes entraînées au bas de chaque touche. Ces croquis fixent des gestes très rapides ou bien des flexions si transitoires qu'à peine l'œil a-t-il pu en saisir l'ensemble pendant une demi-seconde. Ce ne sont plus des lignes, ce n'est plus de la couleur : c'est du mouvement, c'est de la vie.

Plus récemment encore, ^T{odin continuant a faire usage du crayon, a cessé de modeler avec le pinceau. Il s'est contenté d'indiquer l'ombre en estompant avec le doigt les traits du contour. Ce frottis gris argenté enveloppe les formes comme d'un nuage: il les rend plus légères et comme irréelles: il les baigne de poésie et de mystère. Ce sont ces dernières études qui, je crois, sont les plus belles. Elles sont à la fois lumineuses, vivantes et pleines de charme.

LA VÉRITÉ, iiessin iiiciiil de A. Rodtn l6

Comme j'en regardais plusieurs sous les yeux mêmes de ^T{odin, je lui dis combien elles différaient des dessins fignolés qui d'habitude recueillent les suffrages du public.

— II est vrai, me répondit-il, que ce qui plaît surtout aux ignorants c'est l'inexpressive minutie de Texécution et la fausse noblesse des gestes. Le vulgaire ne comprend rien à un résumé hardi qui passe rapidement sur les détails inutiles pour ne s'attacher qu'à la vérité de l'ensemble. II ne comprend rien non plus à l'observation sincère qui dédaigne les poses théâtrales pour ne s'intéresser qu'aux attitudes toutes simples et bien plus émouvantes de la vie réelle.

Il règne au sujet du dessin des erreurs qu'il est difficile de redresser.

On s'imagine que le dessin peut être beau en luimême. Il ne l'est que par les vérités, par les sentiments qu'il traduit. L'on admire les artistes, forts en thème, qui calligraphient des contours dénués de signification et qui campent prétentieusement leurs personnages. On s'extasie sur des poses qu'on ne remarque jamais dans la nature et qu'on juge artistiques parce qu'elles rappellent ces déhanche-

ments auxquels se livrent les modèles italiens quand ils sollicitent des séances. C'est là ce qu'on nomme ordinairement le heau dessin. Ce n'est en réalité que de la/prestidigitation bonne pour émerveiller les badauds.

Il en est du dessin en art comme du stvle en littérature. Le stvle qui se manière, qui se guindé pour se faire remarquer, est mauvais. 11 n'v a de bon style que celui qui se fait oublier pour concentrer sur le sujet traité, sur l'émotion rendue toute l'attention du lecteur.

L'artiste qui fait parade de son dessin, l'écrivain qui veut attirer la louange sur son stvle ressemblent à des soldats qui se pavaneraient sous leur uniforme, mais refuseraient d'aller a la bataille, ou bien à des cultivateurs qui fourbiraient constamment le soc de leur charrue pour le foire briller, au lieu de l'enfoncer en terre.

Le dessin, le stvle vraiment beaux sont ceux qu on ne pense même pas à louer, tant on est pris par r l'intérêt de ce qu'ils expriment. De même, pour la couleur. Il n'y a réellement ni beau stvle, ni beau dessin, ni belle couleur: il n'v a qu'une seule beauté, celle de la vérité qui se révèle. Et quand une vérité, quand une idée profonde, quand un

Dessin incdit de .V . Rudin.

sentiment puissant éclate dans une œuvre littéraire ou artistique, il est de toute évidence que le style ou la couleur et le dessin en sont excellents ; mais cette qualité ne leur vient que par reflet de la vérité.

On admire le dessin de Raphaël et l'on a raison : mais ce n'est pas en lui-même qu'il faut l'admirer, ce n'est pas pour des lignes équilibrées avec plus ou moins d'adresse :

on doit l'aimer pour ce qu'il signifie : ce qui en fait tout le mérite, c'est la sérénité délicieuse de l'âme qui voyait par les yeux de Raphaël et s'exprimait

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