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MICHEL

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par sa main, c'est l'amour qui semble s'épancher de sorucœur sur toute la nature. Ceux qui, n'ayant point cette tendresse, ont cherché à emprunter au maitre d'Urbino ses cadences linéaires et les gestes de ses personnages n'ont exécuté que des pastiches très fades.

Ce qu'on doit admirer dans le dessin de Michel Ange, ce ne sont pas les traits en eux-mêmes, ce ne sont pas des raccourcis audacieux et des anatomies savantes, c'est la puissance grondante et désespérée de ce Titan. Les imitateurs de Buonarotti qui, sans avoir son âme, ont copié en peinture ses attitudes arc-boutées et ses musculatures tendues, sont tombés dans le ridicule.

Ce qu'on doit admirer dans la coloration du Titien, ce n'est pas une harmonie plus ou moins agréable: c'est le sens qu'elle présente: elle n'a de véritable agrément que parce qu'elle donne l'idée d'une souveraineté somptueuse et dominatrice. La vraie beauté de la coloration du Véronèse vient de ce qu'elle évoque par la finesse de son chatoiement argenté l'élégante cordialité des fêtes patriciennes. Les couleurs de Rubens ne sont rien en elles-mêmes : leur flamboiement serait vain s'il ne donnait l'impression de la vie, du bonheur et de la robuste sensualité.

DESSIN DE MICHEL ANGE (Louvre, Cliché Giraudon).

Il n'existe peut-être aucune œuvre d'art qui tienne son charme du seul balancement des lignes ou des tons et qui s'adresse uniquement aux veux. Si, par exemple, les vitraux du douzième et du treizième siècle ravissent les regards par le velours de leurs bleus profonds, par la caresse de leurs violets si doux et de leurs carmins si chauds, c'est que ces tons traduisent la félicité mvstique dont les pieux artistes de ces époques espéraient jouir dans le ciel de leurs rêves. Si certaines poteries persanes semées d'œillets de couleur turquoise sont des merveilles adorables, c'est que, par un étrange effet, leurs nuances transportent l'àme dans je ne sais quelle vallée de songe et de féerie.

Ainsi tout dessin et tout ensemble de couleurs offrent une signification sans laquelle ils n'auraient aucune beauté.

— Mais ne craignez-vous pas que le dédain du métier é:a7 art...

— Qui vous parle de le dédaigner .^^ Sans doute le métier n'est qu'un moyen. Mais l'artiste qui le néglige n'atteindra jamais son but, qui est l'interprétation du sentiment, de l'idée, il en sera de

loi

cet artiste comme d'un cavalier qui oublierait de donner de l'avoine à sa monture.

Il est trop évident que si le dessin manque, si la couleur est fausse, la plus puissante émotion sera incapable de s'exprimer. Les incorrections d'anatomie feront rire, alors que l'artiste voudrait être touchant. C'est la disgrâce qu'encourent aujourd'hui beaucoup de jeunes artistes. Comme ils n'ont point fait d'études sérieuses, leur inhabileté les trahit à chaque instant. Leurs intentions sont bonnes, mais un bras trop court, une jambe cagneuse, une perspective inexacte rebute les spectateurs.

C'est qu'en effet aucune inspiration subite ne saurait remplacer le long travail indispensable pour donner aux yeux la connaissance des formes et des proportions et pour rendre la main docile à tous les ordres du sentiment.

Et quand je dis que le métier doit se faire oublier, mon idée n'est point du tout que l'artiste puisse se passer de science.

Au contraire, il faut posséder une technique consommée pour dissimuler ce qu'on sait. Sans doute, pour le vulgaire, les jongleurs qui exécutent des fioritures avec leur cravon ou qui con-

fectionnent d'étourdissantes pyrotechnies de couleurs ou qui écrivent des phrases émaillées de mots bizarres, sont les plus habiles gens du monde. Mais la grande difficulté et le comble de l'art, c'est de dessiner, de peindre, d'écrire avec naturel et simplicité.

Vous venez de voir une peinture, vous venez de lire une page ; vous n'avez pris garde ni au dessin, ni à la coloration, ni au stvle, mais vous êtes ému jusqu'au fond du cœur. N'ayez crainte de vous tromper : le dessin, la coloration, le style sont d'une technique parfaite.

— Pourtant, maître, ne peut-il arriver que des chefs-d'œuvre très touchants pèchent par quelque faiblesse de métier? Ne dit-on pas, par exemple, que les tableaux de Raphaël sont souvent d'une coloration mauvaise, et ceux de Rembrandt d'un dessin discutable ?

— L'on a tort, croyez-moi.

Si les chefs-d'œuvre de Raphaël ravissent l'àme, c'est que tout en eux, la couleur aussi bien que le dessin, contribue à cet enchantement.

Regardez le petit Saint Georges du Louvre, le

Parnasse du Vatican, regardez les cartons de tapisserie du musée de South Kensington : Tharmonie de ces œuvres est charmante. La couleur du Sanzio est tout autre que celle de Rembrandt ; mais elle est précisément celle que réclame son inspiration. Elle est claire et émaillée. Elle offre des tonalités fraîches, fleuries et joyeuses. Elle a la jeunesse éternelle de Raphaël lui-même. Elle semble imaginaire, mais c'est que la vérité observée par le peintre d'Urbino n'est point celle des choses purement matérielles; c'est le domaine des sentiments, c'est une région oi^i les formes et les couleurs sont transfigurées par la lumière de l'amour.

Sans doute, un réaliste intransigeant pourrait juger cette coloration inexacte ; mais les poètes la trouvent juste. Et ce qui est certain, c'est que la coloration de Rembrandt ou celle de Rubens alliée au dessin de Raphaël serait ridicule et monstrueuse.

De même le dessin de Rembrandt diffère de celui de Raphaël ; mais il n'est pas moins bon.

Autant les lignes du Sanzio sont douces et pures, autant celles de Rembrandt sont souvent rudes et heurtées. La vision du grand Hollandais s'ar-

DESSIX DE REMBRAXDT [British Muséum, Cliché Atiderson).

rète aux rugosités des vêtements, aux aspérités des vieux visages, aux callosités des mains plébéiennes : car, pour Rembrandt, la beauté n'est que l'antithèse constatée entre la trivialité de l'enveloppe physique et le rayonnement intérieur. Or comment montrerait-il cette beauté faite de laideur apparente et de grandeur morale, s'il cherchait à rivaliser d'élégance avec Raphaël ?

Reconnaissez donc que son dessin est parfait parce qu'il correspond absolument aux exigences de sa pensée.

— Ainsi, selon vous, c'est une erreur de croire qu'un même artiste ne peut être à la fois bon coloriste et bon dessinateur.

— Assurément, et je ne sais comment s'est établi ce préjugé qui jouit encore actuellement d'un tel crédit.

Si les maîtres sont éloquents, s'ils s'emparent de nous, il est clair que c'est parce qu'ils possèdent exactement tous les movens d'expression qui leur sont nécessaires.

Je viens de vous le prouver pour Raphaël et pour Rembrandt. La même démonstration pour-

rait se faire au sujet de tous les grands artistes.

On a accusé, par exemple, Delacroix de ne pas savoir dessiner. La vérité, au contraire, est que son dessin se marie merveilleusement avec sa couleur : comme elle, il est saccadé, fiévreux, exalté ; il a des vivacités, des emportements ; comme elle, il est parfois dément : et c'est alors qu'il est le plus beau. Coloris et dessin, l'on ne peut admirer l'un sans Tautre : car ils ne font qu'un.

Ce qui trompe les demi-connaisseurs, c'est qu'ils n'admettent qu'un seul genre de dessin : celui de Raphaël ; ou plutôt ce n'est même pas celui de Raphaël qu'ils admirent, mais celui de ses imitateurs, celui de David et d'Ingres... En réalité, il v a autant de dessins et de coloris qu'il v a d'artistes.

Albert Durer, dit-on parfois, a une couleur dure et sèche. Non point. Mais c'est un Allemand ; c'est un généralisateur : ses compositions sont précises comme des constructions logiques ; ses personnages sont solides comme des tvpes essentiels. Voilà pourquoi son dessin est si appuvé et sa couleur si volontaire.

Holbein est de la même école : son dessin n'a pas la grâce florentine ; son coloris n'a point le charme vénitien ; mais lii;ne et couleur ont chez

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lui une puissance, une gravité, une signification intérieure qu'on ne trouve peut-être chez nul autre peintre.

En général, on peut dire que, chez les artistes très réfléchis comme ceux-là, le dessin est particulièrement serré et la couleur est d'une rigueur qui s'impose comme la vérité des mathématiques.

Chez d'autres artistes au contraire, chez ceux qui sont les poètes du cœur, comme Raphaël, le Corrège, André del Sarte, la ligne a plus de souplesse et la couleur plus de tendresse câline.

Chez d'autres encore qu'on nomme ordinairement des réalistes, c'est-à-dire dont la sensibilité est plus extérieure, chez Rubens, Velazquez, Rembrandt, par exemple, la ligne a une allure vivante avec des brusqueries et des repos, et la couleur tantôt éclate en fanfares de soleil, tantôt s'atténue en sourdines de brume.

Ainsi, les movens d'expression des génies diffèrent autant que leurs âmes mêmes, et l'on ne peut nullement dire que chez tels d'entre eux le dessin et le coloris soient meilleurs ou moins bons que chez d'autres.

— Fort bien, maître; mais en supprimant llia-

bitiielle classification des artistes en dessinateurs et en ' coloristeSj vous ne songez pas que vous allez beaucoup embarrasser les pauvres critiques d'art, à qui elle rend tant de services.

Par bonheur, il me semble que, dans vos paroles mêmes, les amateurs de catégories pourraient trouver un nouveau principe de classement.

r La couleur et le dessin, dites-vous, ne sont que des moyens, et c'est l'âme des artistes qu'il importe de connaître. C'est donc, je crois, d'après leur tournure d'esprit qu'il conviendrait de grouper les peintres.

— Il est vrai.

— L'on pourrait, par exemple, réunir ceux qui„ comme Albert Durer et Holbein, sont des logiciens. L'on ferait une classe à part de ceux chez qui prédomine le sentiment : Raphaël, le Corrège, André del Sarte, que vous venez de nommer ensemble, figureraient en première ligne parmi les élégiaques. Une autre classe serait constituée par les maîtres qui s'intéressent à l'existence active, à la vie courante, et le trio de Rubens, de Velazquez et de Rembrandt en serait la plus belle constellation.

Enfin un quatrième groupe pourrait rassembler des artistes tels que Claude Lorrain et Tiirner, qui considèrent la nature comme un tissu de visions lumineuses et fugitives.

— Sans doute, mon cher ami. Une telle classification ne manquerait pas d'ingéniosité et elle serait en tout cas plus juste que celle qui distingue les coloristes des dessinateurs.

Cependant, à cause de la complexité même de l'art ou plutôt des âmes humaines qui prennent l'art pour langage, toute division risque d'être vaine. Ainsi Rembrandt est souvent un sublime poète, et Raphaël souvent un réaliste vigoureux.

Efforçons-nous de comprendre les maîtres, aimons-les, enivrons-nous de leur génie ; mais, n'est-ce pas, gardons-nous de les étiqueter comme des drogues de pharmacien.

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