‹ L'art bouddhiqueChapitre 2 sur 36 · ART ET RELIGION · texte numérisé non relu

ART ET RELIGION

jk M'ALGRÉ les écoles et les groupements, Part contem- 1V£ porain est avant tout l'expression de Vïndwïdu. Le XIX" siècle nous a habitués à concevoir Fart comme une manifestation de pure liberté, se suffisant à elle-même, et, bien avant les théoriciens de Vart pjour l'art, la Critique du Jugement présentait l'activité de jeu comme principe de la création esthétique. Nos plus récentes méthodes d'investigation, même lorsqu'elles s'appliquent aux œuvres du passé, tendent à s'inspirer de ces idées. Par réaction contre un excès d'intellectualisme et contre de faciles généralisations historiques, nous nous attachons de plus en plus à voir dans les chefs-d'œuvre du génie des réalités spécifiques nées d'un fiât échappant dans une large mesure aux nécessités des temps et aux habitudes des milieux. Nous sommes conduits à classer les maîtres selon qu'ils nous paraissent plus ou moins affranchis du déterminisme, et le monde de Part est à nos yeux un univers à part, supeiposé au nôtre et n'ayant avec ce dernier que des relations de circonstance, de prétexte ou d^ occasion. Quelle que soit sa valeur absolue, cette esthétique a le mérite de représenter l'attitude de Ihomme moderne et l'état actuel de la conscience artistique ; elle met en

évidejice avec beaucoup cl autorité des valeurs techniques 7iaguh'e négligées et sans lesquelles il ny aurait pas de statues ni de tableaux.

JSotre ait est, cf autre part, presque purement laïque^ f entends qu'il n'est jicis conduit par une théolog'ie et qu'il jiest pas sous la dépendance d'une église. JSous avons même de la peine à concevo'ir quil en ait jamais pu être ainsiy et c'est une originalité de ^archéologie contemporaine que davo'ir réussi à nous convaincre que les cathédrales du XI IP siècle étaient des édifices véritablement religieux. Quelle que soit sa profondeur ou sa vivacité, le sentiment confessionnel n intervient pjlus qu'exceptionnellement dans les arts^ et comme un don particulier de poésie. Sans doute rimmense bagage des sujets pieux et des attributs liturgiques continue à inspirer et à documenter les sculpteurs ou les peintres, et ton verra longtemps encore des Vierges et des Crucifixions exécutées avec plus ou moins de talent. Mais^ s'il est permis de les classer encore par habitude dans l'art religieux, ïart religieux, au sens profond et canonique du mot, n existe plus guère, et^ quand il mérite vraiment ce nom, quand il est fait pour l église, sur la commande de f église et sous son inspiration directe, mérite-t-il encore d" être apipelé un art? En traitant les thèmes chers à lart chrétien., la Renaissance y avait fait circuler le génie du paganisme et fait éclater la joie de vivre dans des épisodes destinés à propager l humilité et le renoncement. Le dernier grand effort oiiginal de l'église dans les arts, le style jésuite, n'est pas seulement financé par

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r esprit du siècle^ il se présente comme une spirituelle et romanesque apologie de la mondanité.

Lorsque nous étudioyis les sociétés primitives., les sociétés de l'antiquité et du moyen âge, et, de 7ios jours encore., les grandes civilisations non- européenne s ., nous voyons que ni la théorie kantienne du jeu ni t esthétique romantique ni les caprices de r individualisme laïque ne suffisent à expliquer les origines et les caractères fondamentaux de leur art. Il s'y présente^ non comme une haute fantaisie de rêveurs créant des mondes pour se distraire, mais comme une fonction sociale et comme une fonction religieuse. C'est une des erreurs dogmatiques de la critique de ce temps que de considérer habituellement ces monuments lointains comme vides de tout contenu et doués d'une pure valeur décorative, alors que chacun deux répond à un système de croyances éthiques^ de formules canoniques et d interprétations générales de ^univers. En d autres termes, r art primitif , Fart ancien^ comme l'art de l'Asie, de rAf?ique, de l'Amérique et de la Polynésie, ne sont pas un réseau de graphiques indifférents, mais un ensemble de signes et de symboles. On ne songe pas à nier dans Fhistoire de ces civilisations le beau développement des arts pj^o fanes, inspirés par les besoins et nés des ressources du sol. Mais ils sont eux-mêmes frappés d'un cachet social indélébile., et il ne faut pas entendre par là seulement quils répondent plus ou moins ^ par le choix des matières., par la couleur., par le dessin, à ce que le X VHP siècle aurait avpelé /'esprit des sociétés qui les créèrent : je veux dire quil y a en eux quelque

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chose de proprement rituel. Ils sont capables d une large évolution, ils ne nous présentent pas forcément le spectacle d^une monotonie hiératique, — mais^ outre qu'ils sont, au même titre que les arts saci'és, dépositaires d'une signification élevée, ils obéissent à des canons fixés par des valeurs sociologiques éminemment stables. Pour ne prendre qu'un exemple^ — encore est-il emprunté à une époque de discussion et de tolérance relative et à l'histoire du peuple le plus ingénieux et le plus inventif, — l'ar^t profane au Japon., sous les Tokougawa, est tout jiénétré de rites anciens. Le plus social de tous les arts, l'étiquette, depuis la manière de saluer jusqu'à celle de s'ouvrir le ventre, est une liturgie inflexible, et cette liturgie n'a pas pour objet de dessiner d'élégantes ou héroïques arabesques., mais de mainteîiir la vie de F individu en conformité avec une règle sociale et un idéal i^eligieux. Les cérémonies du thé so?it des sortes de messes^ et les nombreux accessoires de ce petit culte raffiné ont un caractère sacré. Depuis des siècles leur forme n'a presque pas varié. On les dissimule aux yeux du vulgaire., on envelofjpe avec soin les potejies rugueuses dans des étoffes de soie. Enfin, comment comprendre F histoire de la céramique et delà peinture de paysage en Extrême-Orient en faisant abstraction de la philosophie et des rites du Bouddhisme ? Nulle part l'autorité des canons na été plus grande sur les arts, mais elle 7ie s est pas exercée en Chine et au Japon seulement. Est-il besoin de rajqieler le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire de la statuaire hellénique ? Exemples et symboles successifs de la perfection

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technique, ils peuvent être interprétés par les archéologues comme les points saillants de C évolution, comme les plus beaux résumés des connaissances acquises : aux yeux des Grecs, ils fixaient une règle et formulaient une discipline.

Dans tous les aspects de la vie religieuse et sociale chez les peuples anciens, l'art est impliqué, non comme un agréable ornement, mais comme la technique la plus efficace. Les plus sèches des religions comme les plus prolixes, les plus détachées comme les plus ardentes, les plus hautement spéculatives et celles qui se limitent à quelques enseignements d'éthique positiviste, toutes se signifient par un art autant que par une doctrine. Et r art n est pas seulement pour elles un moyen de publicité populaire et de diffusion auprès des masses, mais le principe même de leur établissement et de leur grandeur. La pensée religieuse ne suffit pas à faire la religion : elle lui survit quelquefois, mais Fa-t-elle vraiment précédée ? En tous cas^ deux éléments soiit nécessaires : le dogme et le culte., ou, si ton veut, V esprit et la lettre., la croyance et le rite. Sans le rite, la pensée religieuse nest qu une poésie solitaire, une méditation ou une élévation personnelle. Le rite la cheville dans la vie sociale, où elle exerce son empire par des interdictions et des prescriptions. La liturgie, les langues ésotériques, les danses sacrées., les images miraculeuses , tels sont les procédés par lesquels le corps social pense et vit une métaphysique. Et, quand la métaphysique s évanouit,* Fart et le culte nen subsistent pas moins.

Des religions à faible contenu métaphysique et mystique ne sauraient s'en passer. Le Confucianisme^ j'entends le Confucianisme le plus sec, le plus détaché des rêveries sur r absolu, donna un développement immense à la musique et fit naître une peinture propagatrice de bons exemples et de légendes édifiantes. Pour refréner ridoldtrie, fortifier la croyance au Dieu unique chez des nomades attachés aux petits dieux des tribus, et aussi par un scrupule qui jwend sa source dans la magie, Mahomet proscrivit la représentation des êtres vivants : de cette interdiction, analogue sans doute à celle qui favorisa l'art décoratif du bronze dans l Europe du nord, devait sortir une prodigieuse géométrie de formes abstraites. Le génie imagier des Iraniens ne put s'y plier : il se réfugia à l intérieur d.un schisme, qui eut son art propre., comme ses règles, ses rites., toute sa liturgie. Les religions du renoncement, comme le Bouddhisme et le Christianisme, malgré leur indifférence aux vanités, ont créé une étonnante et luxueuse iconographie , et, il est curieux de le noter, c'est au moment même où la première était amenée par ISagarjuna à sa systématisation métaphysique la plus abstraite que les artistes gandhariens la dotaient de ces images vivantes, concrètes et populaires qui allaient la répandre au loin en Asie\

L étude des rapports de l'art et de la religion a été rendue plus facile et plus féconde par la méthode sociologique et par la manière dont elle a traité ce que nous

1. V. Grùnwedel, Mythologie de Buddhisme au Tibet et en Mongolie, trad. franc., p. 34.

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savons des coutumes des peuples barbares : f emploie à dessein cette dernière expression avec le sens large et sans malveillance quelle a dans la langue grecque, ne pouvant appeler primitifs et encore moins sauvages des peuples dont les arts révèlent souvent une force secrète^ supérieure à F habileté. Les rites et les croyances qui subsistent chez eux^ non à litre de dégénérescence de formules plus élevées, mais comme vestiges inébranlables de F humanité ancienne, éclairent singulièrement toutes ces questions. En vertu du principe même de la magie sympathique, l'image d\in être ou d'un objet, à la suite d\ine incantation ou dun charme, peut être douée des mêmes qualités et des mêmes attributs que cet être ou cet objet. On s'explique dès lors pourquoi les grottes qui servaient d'abris aux chasseurs de rennes sont décorées d'images gravées et peintes dans r ombre et sur lesquelles brillait rarement une faible lumière. Que l'art ait été rêvé, puis ébauché par un solitaire génial, désireux d exprimer et peut-être de faire partager à d autres son émotion en présence des formes vivantes, c'est là probablement une émouvante fiction romantique. L'homme primitif copia le bison, le mammouth et le renne, non par délassement ou par jeu, mais parce que leur image lui était directement utile et qu'il s'en servait pour se les concilier.

Une pai'eille interprétation ne serait qu ingénieuse, si elle n'était confirmée par un grand nombre d observations faites sur le fétichisme et si toutes les religions ne conservaient des traces de cette attitude primitive de l'homme en face des choses. La croyance, encore si vivace, aux sta-

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fues miraculeuses eu est la lointaine survivance. Avant if être une élévation dé .^intéressée du cœxu\ la prière adressée aux images fut une forme de conjuration. Ce que le vocabulaire des critiques appelle la magie de fart n'est vas un vain mot pour F Asie et même pour les civilisations de r Orient classique. La religion fut la première technique de la vie sociale^ et l'art fut la première technique de la religion. La magie est à r origine du culte des images^ elle a inventé les images mêmes. Lart funéraire de l Egypte ancienne lui doit son ampleur et son éclat. Les belles peintures décoratives des tombes, à jamais murées dans le silence et dans la nuit, n'étaient pas destinées à procurer à des visiteurs d'agréables émotions, puisque toute visite était impossible : par des représentations fidèles, elles assuraient au mort les nourritures, les esclaves et les domaines nécessaires à sa vie posthume. Les statues fi.vaient lexistence du double et F empêchaient de mourir pour toujours. La Chine médiévale conservait des traditions du même ordre. « Héritière des idées des H an, dit Petrucci\ elle était pleine de rêveries singulières ; magiciens et sorciers y régnaient en maîtres... La vitalité des idées mag'u/ues sur la valeur de F image nous est démontrée par F histoire légendaire des vieux peint?'es, aussi bien en Chine quau Japon. On parle encore au V HT siècle dun cheval de Han Kan s'échappant du papier ou rfun dragon de Wou Tao-tseu s' envolant de la soie, dans le tumulte et dans la nuée, dès que le maître eut, après que la peinture était achevée, peint les yeux. » Il n'est

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