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Encyclopédie de la peinture chinoise, pp

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pas interdit d'interpréter dans un sens conforme à ces traditions les fameuses paroles d' fJokousài : a A quatrevingt-dix ans, je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans^ je serai décidément parvenu à un degré de merveille^ et, quand f aurai cent dix ans, chez moi^ soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. »

L'idée de la vertu magique des images suffit-elle à expliquer dune manière absolue les rapports de l'art et delà religion ? Le principe de la copie rendue identique à Tohjet par un charme implique un élément dinertie ou même de décadence pour les arts : la puissance du charme peut s'exercer sur des simulacres qui nont pas besoin d'être parfaits, si la conjuration est très forte, ou même sur des substituts très éloignés; bien plus la conjuration peut, de toutes pièces, créer l'objet et se passer de son simulacre. Les peuples qui ont cru que la puissance du verbe était supérieure à la vertu des représentations figurées ont délibérément pris parti contre les images^ mais ils n ont pas pour cela renoncé à la magie. Même dans le monothéisme juif et dans le monothéisme islamique, elle a toujours fortement agi en sous-œuvre.

Mais r animisme qui plaçait un dieu ou un aémon dans les choses et plus particulièrement dans les puissances naturelles était amené à lui donner une forme, parce que le pouvoir d abstraction de l'homme primitif était extrêmement limité. L utilitarisme magique du chasseur de rennes a fait de lui un animalier exceptionnel. La peur du tonnerre, le culte du soleil, l'adoration des puissances cachées ont également excité l'homme à se

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les concilier par des procédés concrets : il ne pouvait se représenter les forces que comme des êtres^ c'est-à-dire comme des bâtes ou comme des hommes. Pour les avoir à soi, à sa portée et pour exercer sur eux le pouvoir des conjurations, il devait du même coup donner satisfaction à son besoin instinctif de les concrétiser et de les dégager du chaos. De là le totémisme, ?'eligion de la bête dans laquelle le clan incarne la force divine^ et, d'auty^é part, l'anthropomorphisme,

V art totémiqueetï art anthropomorphique ont d'abord été des jnoyens, des procédés ; ils ont fini par devenir un but et par se suffire. Du jour où la bête et lliomme incarnèrent des forces supérieures, leur image réclama un traitement particulier. Le clan qui adore le loup ou le serpent peut vouer son culte à un loup ou à un serpent quelconque, mais non pas à une image quelconque du loup ou du serpent. Le soleil est un homme ou un taureau, mais non pas n'importe quel taureau, 7i importe quel passant de r univers. C'est un taureau dune grande force et d-une grande beauté, c'est un homme très fort et très beau. Ainsi l'image tend à se revêtir des attributs de r excellence, et la notion désintéressée du parfait inte?'vient comme une première note esthétique dans l'art religieux. Selon le génie des peuples, elle aboutit à une stylisation schématique, concentrée et puissante, ou à un naturalisme savant. La ndive prolixité de l'Inde a multiplié les têtes et les membres des dieux pjour figurer leur vigilance, la multiplicité de leurs bienfaits, le caractère inévitable de leurs châtiments. D'autres races cherchèrent

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dans réquilibre souverain des fonctions organiques et dans rharmonie d'une jeunesse éternelle Fimage d'une humanité vraiment digne d'incarner le divin.

Que les dieux grecs soient en partie redevables à l'Asie de leur sens primitif et de leur configuration originelle., et même que la mythologie classique ait conseiTé^ dans les fondations de F Olympe, les vieux monstres exubérants^ — Géryon, les Hécatonchires, — c'est un fait., et l'on doit reconnaître aussi que, jmrvenu à une habileté supérieure, Fart religieux de la Grèce s'est longtemps incliné devant quelques-unes des formes vénérables quil avait prises à ses débuts. Même aux basses époques, FArténiis éphésienne restait emprisonnée dans une gaine et couverte de mamelles. Ce qui est remarquable dans l'histoire de l'art grec, ce n'est pas seulement la rapidité de son évolution, c'est l'autorité avec laquelle il a fixé dans des formes humaines, meinjeUleusement équilibrées et choisies, un certain nombre de notions valables, non pour une peuplade, mais pour l'humanité tout entière, la lumière, la beauté, la sagesse. Que la chouette totémique subsiste au revers des monnaies d'Athènes et qii elles portent au droit l'image de la Raison, quelle conciliation entre les dieux de la tribu et les dieux de tous les hommes ! En modelant des dieux parfaits, l'art grec modelait rintelligence parfaite, sous les traits de l'homme accompli. Ce qui peut subsister de F antique magie dans les soubassements de Fédifice s'enfonce et s'obscurcit à mesure que Fon s'élève, et le temple lui-même est doré par les rayons de F air supérieur. L'idée de la liberté, dans

la vie civh/ue et dans la vie morale^ appuyée sur Pidée de la loi délibérée et consentie, s'oppose, sa?is doute pour la première fois, à la notion de rite et de coutume, Lart, tec/inif/ue de la religion, devient une force capable de la dépasser, de la hausser avec lui et, dans une certaine mesure, de la supplanter. Les dieux ne sont plus que le prétexte de la beauté. Lart, selon la formule d^Aristote, est la joie des hoinmes libres . Les mythes les plus archaïques et d origine barbare. — Arion, par exempjle, — sont présentés comyne de gracieux hommages aux Muses,

Des souvenirs laissés confusément aux générations postérieures pjar cette élite exceptiorinelle naquit F idée complexe de paganisme, où interviennent à la fois la nostalgie dun âge dor évanoui à Jamais, une aspiration passionnée à la liberté des instincts et au bonheur, le culte de la beauté organique de ïhomme, le goût des voluptés terrestres^ enfin Fimpatience de toute formule religieuse. A cet état diffus, le pagayiisïJie hanta les débuts de la Renaissance italienne. Le christianisme s'en accommoda comme il put, jusquau jour où Fart catholique en fut jiénétré jusquau fond, mais son génie s y opposait, et cest dun tout autre sens , test de vertus plus mystérieuses et plus profondes qud^ dota les chef s-d œuvre des cathédrales d Occident.

Comme toutes les grandes religions du renoncement, comme le Bouddhisme, il développait une force nouvelle, principe civilisateur et principe esthétique à la fois. La règle éthique du détachement des biens terrestres, pas plus que la doctrine du vide, no détn/it le culte des

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images^ parce que toute religmi qui franchit la pure éthique et la pure métaphysique a besoin cTimages^ de rites et de formules^ mais elle a supeiyosé au culte une structure psychologique également précieuse pour les arts. Ce que nous appelons le sentiment religieux est d\m autre ordre que l'inquiétude du piimitif en présence des forces naturelles ou V angoisse philosophique du sage devant les problèmes de r univers; ce n'est pas non plus l'état sublime de nos passions [telle fut l'erreur de l'art catholique^ dès la fin du X VT siècle^ — la transposition du drame ou de l'opéra dans la plastique religieuse)^ mais une aspiration indéterminée dont les vertus théologales^ les « états parfaits y> du catholicisme ne sont, si je puis dire, que les reliefs les plus évidents. Effusion, tendresse, désir, pitié vivifient les mythes et les images et ouvrent à l'art des horizons inconnus. Les hommes et les paysages en sont baignés. La vie spirituelle fait rayonner sur le front des saints, dans leurs regards, dans le ciel qui brille au-dessus des ermitages ombinens ou japonais, une espèce d'aube surhumaine. U iconographie, qui conserve sa valeur d'indice, ne suffit pas à interpréter cet accent des profondeurs. Tandis que le rite maintient le caractère collectif de la croyance, le sentiment religieux peut devenir principe d individualisation. Les attributs de l'image^ son type, son style restent en fonction de la liturgie et de la dogmatique ; la qualité de la vie spirituelle qu'elle représente, tout en réponda?ît à fétat et aux besoins dune collectivité, est en fonction d'un sentiment personnel.

D'autre part, la tendance qui poussait l'art à se con-

sidérer comme son propre but^ si elle a été qualifiée et mise en lumière par les esthéticiens modernes^ est une tendance très ancienne. Les progrès delà technique l objectivaient peu à peu, il cessait d'être instrument pour devenir fin en soi. Avant les Grecs., il y eut des artisans pour aimer les choses bien faites et des artistes pour aimer la beauté, pour se réjouir du contact d'une matière rendue plus fine, de la vue d'une symétrie ou dune asymétrie volontaire. Toucher un objet soigné, le seriner chaudement entre les paumes.^ le caresser pjour lui donner le poli, c'est là un instinct désintéressé, aussi ancien que l'homme conscient, et, sans lui, nous en serions toujours à la pierre éclatée. La commodité usuelle n'est pas toujours d'accord avec la régularité formelle, et pourtant l'on chercha des formes régulières. Il y a là un pur désir, dont r utilitarisme magique ne donne pas la clef. Le sens profond du mythe de Pygmalion nest pas dans F animation de la statue, mais dans U amour que le sculpteur conçut pour elle en la faisant. Même, il ne leût pas faite, s'il ne teût aimée. De même que le sentiment religieux se superpjosa aux lites, l'amour du beau se superposa au culte des images, non seulement comme une expression de plus de la piété, mais comme une force souveraine qui finit par dépasser son objet. Les religions eurent à compter avec cette force qui les dépassait quelquefois et qui, en les enrichissant, pouvait les dévier.

D' ailleurs chacune d'elles 71 a pas forcément inventé son art. Beaucoup furent des réformes agissant dans des milieux déjà touffus. Les vieilles techniques savantes ont

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modelé les dieux récents. Mythes et icônes sont monnaie d'échange. Il n est pas de religion gui ait fait table rase et reconstruit de toutes pièces : P Islam lui-même na pas commencé par abolir les images, et il Ji' a peut-être réussi à les abolir que chez les purs sémites. Quel dépôt de croyances séculaires., quel terme d' expériences lointaines que r Hermès C?'iophore I Le Christianisme P adopte^ fait de lui le Bon Pasteur, comme il fit des petits héros poliades les saints locaux des villages. Les bêtes de PAsie, incarnant les évangé listes, écussonnent les tympans des basiliques romanes, les moulures provençales ont les mêmes profils que le vieil arc romain. Les reliefs bouddhiques du nor d- ouest de P Inde sont agencés par un sculpteur méditerranéen ; le Bouddha sommeillait dans des figurations symboliques : il se révèle à nous sous les traits d'un dieu grec ou d'un magistrat impérial. La Chine des Han., vouée à la magie ^ figure ses songes sous des formes empruntées tantôt à Part totém.iste du Pacifique., tantôt à P inspiration mésopotamienne .

Ainsi P histoire des arts religieux est pleine de rapports évidents ou cachés., de nuances et de contradictions apparentes, dont P analyse ne nous éclaire pas seulement sur P attitude de Phomme en face de P absolu, mais sur les liens profonds qui unissent les diverses parties de la communauté humaine . Une métaphysique rudimentaire , qui avait besoin de représentations figurées et de charmes^ jointe à Pinstinct qui poussa le primitif à rendre concrètes à ses yeux les forces naturelles et les formules sociales, sous Paspect symbolique ou naturaliste de

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f homme et de la bête, explique dans une large mesure F origine des images du culte , quelques-u?is de leurs caractères permanents^ certaines mystérieuses survivances , Le dévelo/)//e?nent de la vie spirituelle, en même temps que les progrès de la technique, l" amour des choses bien faites et le désir du beau, les a douées de qualités plus profondes et d'une puissante vertu de suggestion.

A la veille du grand épanouissement hellénique\ la déesse samienne, l'antique Héra du Louvre se dresse comme une commémoration et comme une promesse à la fois. Ses jambes restent jointes et noyées dans une gaine; elle plonge dans le sol le plus ancien, on dirait que des bandelettes la serrent comme elles ont serré les morts et les vivants d'autrefois. Mais son buste et son visage s'épanouissent avec plénitude. Par le haut de son corps, elle est une force heureuse, elle est conscience, elle est esprit., la lumière des méditations éternelles T enveloppe sans nous la dérober. Idole et déesse, peut-être est-elle plus chère à nos cœurs que les grands dieux libres, et plus religieuse aussi. La soujjlesse de la vie, la droite clarté du regard, r harmonie des formes nobles, quelles conquêtes immortelles ! Mais la vénération des origines fait partie de notre trésor caché et de notre sentiment du divin.

\. V. Henri Lechat, Au musée de l'Acropole d'AlhèneSy p. 407.

L'unité de TAsie, le caractère évolutif du Bouddhisme, telles sont les deux idées sur lesquelles s'appuient les esthéticiens extrême-orientaux de noire temps, et l'on sent tout le parti qu'en peut tirer une école douée du sens des ensembles historiques et des synchronismes, animée non seulement par le patriotisme de la patrie, mais, si je puis dire, par le patriotisme d'un continent. Montrer d'une part la force, la permanence de l'unité asiatique à travers les siècles et, de Fautre, la souplesse d'un idéal religieux qui en est l'expression intime et profonde, qui a vécu avec l'histoire sans jamais se durcir et qui forme comme la chaîne d'or des temps et des lieux, c'est créer ou réveiller la conscience unanime des groupements ethniques, c'est aussi préparer un programme d'action. Cette conception exaltante, pouvons-nous l'accepter en bloc, est-elle d'accord avec les derniers résultats acquis par la science? La question n'intéresse pas seulement l'histoire de l'Asie, mais celle de l'Occident même. Dès à présent elle peut

être envisagée avec largeur. L'élude des arts nés du Bouililhismc ou transformés par lui a produit récemmeal, surtout en France, des travaux remarquables par la sûreté de la mélhode et par la nouveauté des conclusions. Beaucoup de ces monuments nouvellement mis au jour, marqués d'un sens précis ou dépositaires d'inexprimables songes, se rattachent, par leur forme, sinon par leur contenu, aux mêmes origines que Fart méditerranéen. La grandeur du génie philosophique et plastique de TAsie est loin d'en être diminuée, bien au contraire, mais ce génie apparaît plus complexe, moins un. moins massif à nos yeux.

Le travail que Ion va lire a pour objet d'appeler l'attention sur ces nuances nouvelles et de montrer comment les divers peuples d'Asie, à mesure qu'ils recevaient et s'assimilaient la philosophie indienne, les pensées nées de la méditation du Sage sous l'arbre de la Bodhi, les anecdotes populaires enfantées parla plus gracieuse et la plus luxuriante imagination, ont traité les formes concrètes par lesquelles la religion bouddhique devait traduire le mieux leur propre idéal. 11 ne saurait être considéré comme un manuel d'ait bouddhique, mais comme un essai sur l'esthétique de cet art, comme une étude des rapports entre la pensée religieuse et les formules plastiques et techniques qu'elle a tantôt inspirées, tantôt reçues du dehors et modifiées. Nos habitudes d'esprit rendent cette tfiche malaisée. Nous nous débarrassons volontiers du problème en limitant le génie asiatique à des

aptitudes purement décoratives. Une métaphysique et une mystique qui font trop de méandres pour notre logique européenne nous déconcertent. Nous n'avons pas seulement de la peine à éclaircir cet ordre de pensées, nous y répugnons en quelque manière. Pourtant Tart de l'Asie ne doit pas rester le privilège des purs érudits, il a un sens humain et général, il doit faire partie de notre conscience historique.

L'Europe et l'Asie ne sont pas fermées l'une à l'autre comme deux mondes hostiles évoluant à part selon des formules divergentes. De tout temps elles ont communiqué. Les Aryas de l'ïnde, jadis considérés comme les ancêtres de l'homme d'Europe, sont ses descendants. Des régions baltiques ou de l'Europe centrale, il se répandit sur les deux continents. 11 colonisa riran et l'ïnde. Plus tard l'expédition d'Alexandre renouvela cette marche vers l'est qui n'a cessé de tenter la race blanche. Elle n'est pas l'éblouissant épisode d'une vie légendaire, elle eut un lendemain, elle laissait derrière elle mieux que des vestiges de son passage, ces principautés helléniques qui se maintinrent longtemps en Bactriane et sur les rives de Tlndus. Peut-être sont-ce des Grecs d'Asie qui firent connaître le Bouddhisme aux néo-platoniciens. Leur culture rendit possible le développement d'un art hellénique dans le royaume de Gandhara. Enfin le Christianisme pénétra jusqu'au cœur de l'Asie où il subsista pendant des générations. Certaines impératrices mongoles le favorisèrent. En pleine Asie cen-

traie, en vieux pays turc, près de Samarcande, on peut déchiiïrer encore d'antiques épitaphes nesto-

riennes.

Et d'autre part l'Asie, que nous nous représentons volontiers comme une immobilité majestueuse, fataliste, contemplative, comme le continent des grands empires morts, et morts depuis des siècles, a vécu et vit avec une intensité extraordinaire. Elle n'a pas seulement produit et propagé des rêves d'une déconcertante profondeur, elle a enfanté des civilisations organiques, solides etpourvues de techniques savantes. Le beau livre de Léon Cahun sur les Mongols, par exemple, nous laisse l'impression, non d'un tourbillon de forces confuses, non d'un fourmillement de tentatives amorphes, mais d'un système, qui se meut avec largeur et qui partout organise. Derrière les immenses déploiements de la politique militaire de Gengis-Khan. derrière les chevaleries de ïimour, que l'on nous présente d'ordinaire comme d'aveugles déplacements de matière humaine sur lesquels ont brodé des caprices orientaux et de tyranniques fantaisies, il y eut une extrême alacrité de vie nationale consciente, alliée aux plus larges vues des chefs. L'histoire de la Chine, ce prétendu sommeil séculaire, agité de révolutions amorphes, révèle la puissance de la grande fonction civilisatrice de cet empire, qui est d'accueillir les nomades des steppes septentrionales et de les assimiler au communisme agricole de la Vallée Jaune. Dans sa citadelle insulaire, sur ces inexpugnables

rochers contre lesquels vint se briser Tarmada de Koublaï-Khan, le Japon, à Tabri de tout mélange, fier de sa dynastie solaire, reçoit, décante et raffine les formules les plus hautes de la pensée asiatique. Longtemps ce chapelet d'îles extrême-orientales paraît \ivre exclusivement pour lui, mais la race qui le peuple peine sur elle-même, dans un extraordinaire effort d'ascétisme social, et se prépare laborieusement à son rôle d'élite. A l'autre extrémité du continent, l'Iran des Arsacides, sorte de charnière entre l'Europe et l'Asie, divulgue vers Test les thèmes de la vieille terre mésopotamienne et ouvre ses routes à de plus lointaines influences. L'Inde enfin, au matin de la race blanche, recueille et conserve une langue, des rites, une mythologie dont les racines se retrouvent dans les premières annales de rhumanité d'Occident. Elle construit la religion et la civilisation brahmaniques, pense le Bouddhisme, le répand et y renonce pour elle, revient à sa profusion de dieux étranges, copieux, ondoyants, difformes, jusqu'au jour où l'Islam la pénètre, où elle connaît le tolérantisme mongol.

Quels furent les rapports réciproques de ces puissantes unités morales, par quels chemins les échanges purent-ils passer, dans quel sens et selon quel rythme? L'Asie est partagée en grandes régions naturelles, véritables catégories géographiques qui apparaissent posées une fois pour toutes à l'aurore de l'histoire. Les peuples qui les habitent sont profondément distincts les uns des autres. Pour ne prendre qu'un

exemple, qu'y a-t-il de commun entre le Sémite mésopotamien, constructeur de châteaux de briques, sculpteur de reliefs d'albâtre où il se représente domptant le lion et le taureau, avec le nez busqué, la barbe frisée d'un sacrificateur juif, et d'autre part le riverain du Pacifique, l'agriculteur sédentaire qui laboure la terre jaune, le rude et mélancolique montagnard des pays du Fleuve Bleu? La largeur d'un continent les sépare et, plus profondément encore, leurs origines ethniques et leurs formules de civilisation. Nous verrons pourtant ce que la Chine des Han doit à l'inspiration mésopotamienne. Chme, Mongolie, Inde, Iran, Mésopotamie, ces foyers de développement original, dont l'intensité et la force d'expansion se manifestent inégalement à travers les siècles, n'ont cessé d'agir les uns sur les autres. Ce sont des milieux en général résistants, mais soumis à des oscillations amples. L'Inde, carrefour des relations asiatiques, devait exercer par la pensée une influence longue et dominatrice entre toutes.

L'aspect de la terre semble d'abord donner raison à une théorie de fixité absolue. L'Asie paraît composée de blocs hétérogènes, séparés les uns des autres par d'infranchissables barrières de montagnes et par de mortels déserts. Les hommes eux-mêmes ont renforcé ces remparts : la muraille construite par les Han autour de la Chine claquemure l'empire. L'Hindou-Kouch et l'Himalaya isolent l'Inde de l'Asie centrale. Du Pamir au Baïkal court une succession de chaînes d'où

émergent et se détachent ces épis redoutables, le Thian-Chan et l'Altaï. Entre le Thian-Chan et le Kouen-Lun, le bassin desséché du Tarym, que vivifie à peine un étroit collier d'oasis entourant le funèbre Ïakla-Makan. Contre la muraille de IHimalaya, le formidable socle plissé du Thibet. Au nord-est, Timmensité du Gobi.

Eh bien, ces mondes si terriblement isolés communiquent. Des brèches et des cols ouvrent les montagnes. La passe de Khaïber, par la vallée de Kaboul, mène de l'Inde au pays afghan ; la passe de Baroghil ouvre à l'Inde par le Pamir une fenêtre sur le Turkestan ; les hautes vallées du Brahmapoutre et de ses affluents de gauche, non moins que les cols du Sikkim, donnent accès au Thibet oriental. Entre l'Altaï et le Tengri-Dagh (Thian-Chan), une dépression, une sorte de détroit terrestre, laDzoungarie, conduit de la Mongolie au Turkestan, et plus au sud, presque à l'endroit où se nouent les éléments de toute l'ossature orographique, des cols de faîtage tels que le Terek-Davane permettent de passer de pays d'est en pays d'ouest, de Kachgar à Tachkent, unissent les deux bassins, les deux « golfes » de l'Asie centrale.

Les plus praticables de ces passes furent de tout temps utilisées pour les parcours commerciaux par les caravanes ; pour la propagande religieuse par les pèlerins et par les moines errants ; pour la guerre par les conquérants et par les aventuriers. De tout temps l'Asie fut mêlée à l'Asie. Gomment pourrions-nous

comprendre notre moyen âge d'Europe, son architecture religieuse, ses poèmes épiques, si nous ne connaissions les chemins, les étapes et le terme des pèleritiages? Il en est de même pour l'Asie. Ce sont des pèlerins chinois qui, par leurs relations, nous font connaître l'Inde bouddhique ancienne. Ce sont des moines de l'Inde, ces perpétuels errants des premiers âges de la foi, qui traversaient durement les passes de IWsie centrale pour montrer à un empereur chinois la statuette d'or d'un dieu nouveau. Plus tard ils eurent à Lo-yang leurs hôtelleries et de nombreux adeptes : ils furent d'abord des explorateurs. Que les pénétrations et les influences aient été lentes, par ces chemins difficiles, c'est possible, et aussi que ces immenses voyages aient exigé de longs repos, des stations séculaires. Un fait les aida puissamment et, au besoin, les précipita, — le nomadisme. Les cavaliers des steppes septentrionales, âmes et corps de fer, durcis par les rigueurs d'un climat aux extrêmes terribles, capables de tout endurer et de tout renverser, ontbrassé l'Asie dans tous ses éléments, mené les routiers chinois combattre en Palestine, fondé à Pékin, à Delhi, dans l'Iran, plus loin encore, de durables empires.

De ces observations quelles conclusions tirer? Que l'unité de l'Asie est un fait, et qu'elle est due aux nomades? Pas le moins du monde. On ne peut même pas dire que ce grand corps ait jamais pensé avec unanimité. Il faut respecter la diversité du génie asia-

tique, en tenant compte des contacts, parfois prolongés, entre ses éléments. Le pèlerin, le marchand et le cavalier mongol furent d'exceptionnels agents de liaison. De là de grands courants d'échanges. La philosophie indienne fut ainsi répandue au loin, par des moines errants, par des voyageurs exaltés, par des simples comme par des lettrés. Elle fut accrue et nuancée par des peuples dont chacun lui communiquait la note originale et profonde de sa propre essence spirituelle, et qu'elle abordait d'ailleurs sans intransigeance, avec une pleine capacité d'adaptation.

Son histoire, dans la mesure où il est possible de la connaître, ne se présente pas comme le développement harmonieux d'un principe d'où découlent un évangile, une théologie et des dogmes cohérents, mais comme la vie d'un large thème que travaille une perpétuelle inquiétude et soumis à des mutations. Règle morale à l'origine plutôt que système métaphysique, elle comportait des contradictions, une espèce de casuistique, comme une médecine variant avec les malades. Et d'autre part elle était harcelée par les exigences philosophiques ou plutôt par la manie spéculative des peuples de l'Inde, hantés par le problème du moi et du non-moi, du Nirvana conçu tantôt comme un retour au néant, tantôt comme une survie bienheureuse. . . Le Maître de la « voie moyenne », du « chemin du milieu », l'agnostique exquis ne pouvait empêcher ceux qui se réclamaient de son nom de tomber, à droite ou à gauche de la route, dans les extrêmes de l'abs-

traction systématique ou dans le mysticisme magique. De là une extraordinaire multiplicité d'aspects, qui déconcerte l'analyse et qui ne nous permet guère d'appliquer le concept d'évolution à l'histoire des arts bouddhiques. Le plus prudent, c'est encore de les suivre pas à pas, sur les divers terrains où ils se sont propagés et enrichis.

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