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Okakura, op. cit., p

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C'est au cours de la même période que Toba Sojo lit intervenir dans le vieil art japonais une note inattendue et nouvelle, — l'accent comique. Rien de plus éloigné des raffinements de Tosa, des puissantes austérités de Takouma. Et pourtant ceci est profondément japonais, en plein accord avec le génie bouddhique. Pour distraire, dit-on, la mélancolie impériale, Toba Sojo inventa de peindre des bêtes comme il eut peint des hommes, avec les mêmes attitudes et dans les mêmes occupations. Un trait lui suffit pour dégager l'humour de son sujet : il n'aurait que faire des délicates recherches de tons des Tosa. Art laïque, mais conçu par un prêtre, comédie symbolique inspirée par le pur Bouddhisme et qui montre avec une sorte de pitié amusée la farce des agitations humaines, le grotesque et le terrible des réincarnations bestiales. Cette satire sacerdotale est, d'ailleurs, exempte de véhémence ou d'aigreur. Elle a quelque chose d'enfantin, de vif et de tendre. C'est que l'humour baigne la vie de ce grand peuple. 11 est une expression élevée de sa sensibilité, et non pas, comme ailleurs, une passade de férocité froide, un ton de dédain supérieur. 11 ne condescend pas. Il n'est pas non plus une rencontre brillante et légère, l'étincelle d'un feu de paille. Il est constant et profond. Il découle de la conception du monde. Une race qui nie l'inertie de la matière et qui la voit partout animée d'un génie galvanique, une race qui, pour en traduire avec fidélité les frémissements les plus ténus et les mieux cachés, se limite

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à des raccourcis d'une audace et d'une puissance exceptionnelles, est apte, non seulement à saisir le côté comique des apparences, non seulement à dire beaucoup en peu de mots, mais encore à trouver les précieuses formules qui condensent le plus élégamment sa surprise, sa joie, sa compréhension intime, et surtout sa sympathie. Voilà le terme qu'il faut : l'humour japonais n'est pas une attitude, purement sociale, de la spiritualité indulgente, il est une sympathie qui s'étend à tout.

Les vrais continuateurs de l'art de Toba Sojo sont les artistes Tokougawa, j'entends les maîtres de l'école vulgaire. Nous verrons tout ce qu'ils ont su mettre dans leurs admirables estampes. Dès à présent, je demande que l'on considère avec réflexion quelquesuns des beaux netsoukés du xvif et du xviii® siècle, qui, dans le creux de la main, font tenir tant de passion, tant d'ardeur et tant d'esprit. Cessons de les considérer comme l'œuvre du dieu de la myopie, lâchons de comprendre leur vrai sens. Et d'abord n'ont-ils pas le mérite de nous apprendre à ne pas dédaigner ce qui est petit, est-ce qu'ils ne nous font pas des yeux plus intelligents et plus savants, un cœur mieux préparé à sentir et à aimer? De loin, ils ont 1 air de quelque joli caillou, d'un fragment de racine curieusement compliquée. Ils semblent avoir germé dans quelque cachette, par une mystérieuse fantaisie de la nature. De près, ils sont la vie même, une vie de malice et de bonté, enclose tout à coup et miracu-

leusement dans des proportions infimes. Il est admirable d'avoir compris que ces tout petits devaient être d'abord expressifs et gais. Ils ne nous inspirent jamais le malaise de Tart cellinien qui cisèle Dieu le Père, dans sa gloire, sur un bouton de chape, la bataille des titans et des dieux sur un pommeau d'épée, les génies de la terre et des eaux autour d'une salière d'or. Bonhomie et sensibilité, voilà la note qui sied le mieux à ces charmants tours d'adresse. N'avoir que le mérite de réduire à l'extrême, c'est peu. Mais nous sommes ébahis de sentir toute la puissance de la vie comprimée dans l'exiguïté et dans la dureté de la matière ; en elle, l'àme des choses nous sourit, elle nous enrichit de quelques précieux accents. Du fond de ces replis du bois ou de l'ivoire, exacts et généreux à la fois, animés de la flamme la plus ardente et la plus subtile, elle nous exhorte, elle nous envoie un salut plein de cordialité.

L'humour bouddhique au Japon agit parfois par déclanchements brusques. Il se plaît aux effets de contraste et de surprise : il n'est jamais agressif, mais il saisit. Tandis que l'ironie de l'Occident aime les méandres et se laisse aller à graviter avec une lenteur savante autour de la vérité, il est plus que laconique, il se replie pour mieux concentrer sa force et pour en user d'un seul coup. Ainsi les haï-kaï, merveilles égales aux netsoukés, sont de miroitantes petites images de l'univers, leur rayon direct et puissant fait pénétrer sa fine lumière jusqu'au fond de nos cœurs.

Et si ron considère que rhumour est une forme, non un contenu, si nous nous demandons quelle est la nature des précieuses évidences qu'il révèle tout à coup, et comme par magie, à nos yeux, nous voyons que toutes, ou presque, sont des expressions de charme et de bonté; bien loin de sécréter un élégant venin, une bile froide ou concentrée, il nous apprend à aimer en nous faisant sourire, il nous émerveille et il nous conquiert, il nous associe à ce qu'il y a de bon et de beau dans le monde et dans la vie des hommes. On peut le considérer comme la fleur de ces vertus humaines qui, s'ajoulant à la force de la race, et sans lénerver, la conduisent où il faut, la policent, la décorent et en font de la civilisation.

Le Zénisme, en pleine vigueur pendant 1 ère de Kamakoura, trouva sa forme esthétique parfaite au cours de la période suivante, celle des Asikaga, qui s'étend jusqu'à la fin du xvf siècle. L'influence de la Chine s'étend de nouveau sur l'art et sur la pensée, mais une influence vigoureuse et salubre. Les artistes de Kamakoura avaient été surtout des portraitistes, des peintres de batailles, des illustrateurs de vieilles légendes héroïques. Les artistes Asikaga, comme les peintres Song du sud, furent d'admirables paysagistes et leurs œuvres traduisent tout le charme de leur spiritualité rêveuse. Les plus célèbres d'entre eux, Sesson,Sesshou, Sotan, voient souvent la nature à travers une perspective de brumes mouillées, sous le rideau léger d'une

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pluie de printemps, une pluie que Fou n'aperçoit pas, mais que l'on devine, que Ton entend et qui baigne délicieusement toutes choses. Dans ces paysages où les arbres, les eaux, les reliefs du sol n'apparaissent qu'à titre accidentel et comme fortuit, — un mont, au loin, qui se perd dans l'infini du ciel et de l'atmosphère, un rocher suspendu au-dessus d'une cascade dont nous ne connaissons que la poussière étincelante et le bouillonnement d'en bas, — la nature n'est pas un répertoire d'échantillons inertes, mais une suggestion de vie universelle. Parfois l'accent est plus rude\ la touche plus âpre, et Faudace de la synthèse exalte la puissance d'évocation (PI. XXIi). Effets pleinement d'accord avec le génie du Bouddhisme Zèn, sobriété de moyens conforme à l'ascétisme de la doctrine ; la polychromie est une dispersion : l'encre et l'eau suffisent. Cet exemple emprunté à la technique de la peinture aide à comprendre de quels bienfaits l'art et la vie morale du Japon furent redevables au Zénisme. ^ D'abord un besoin de pureté simple, je dirai presque d'économie, au sens le plus élevé du mot, que révèlent impérieusement à cette époque le costume, l'habitation, les objets familiers. Dans l'union de la matière et de l'esprit, de la matière et de la vie, c'est Fesprit, c'est la vie qui comptent. Qu'importe l'étoffe, qu'importe le bois, dans une maison, dans un vêtement? Leur qualité rare et leur éclat mettraient

1. Tous ces maitres. comme les Kano, qui les continuèrent, ont eu plusieurs rajinières, notamment deux, le stvle carré et le style souple.

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obstacle aux délicates évidences de la spiritualité. C'est par le style que l'un et Fautre valent. De là ces chaumières d'aspect pauvre, fruste et même grossier, mais dessinées avec un goût exquis par des maîtres. De là ces robes, d'apparence rude et terne, mais savamment coupées. Ainsi le Zénisme délivra le Japon des profusions et des luxuriances qui sont naturelles dans l'Inde et qui longtemps avaient séduit l'Asie continentale.

De la pauvreté il fit Télégance, et l'élégance, il la cacha. Le goût des cachettes et des surprises qui nous déconcerte quelquefois dans l'art japonais a là son origine. Sur l'autel domestique, considérez cette vieille boîte de laque tout unie et qu'aucun ornement ne décore : ouverte, elle révèle le plus précieux travail, une incomparable floraison d'or, soigneusement dérobée à la brutalité d'une exhibition permanente. Dans ce mauvais fourreau repose une lame célèbre. De même on enveloppe d'une pièce de soie le cadeau qu'on fait, pour éviter de l'exhiber. On dissimule dans des sachets coulissés et dans des boîtes les poteries immémoriales. Nous serions tentés d'y voir une malice : c'est une charmante énigme bouddhique, un raffinement de plus.

Des vertus de cet ordre ne sauraient être éphémères. Une fois acquises, elles le sont pour toujours. Elles ne caractérisent pas une génération ou un siècle, mais le génie de toute une race. Une fois parvenue à ces hauteurs, elle s'y maintient. Elle peut s'enrichir de nou-

velles nuances morales, être secouée par les agitations les plus profondes : d'une pareille noblesse on ne saurait déroger. 11 semble parfois que la nation oublie ces souveraines leçons : mais elles sont mêlées à toute sa vie, on les entend retentir à travers l'histoire comme un écho des âges, et les hommes nouveaux sont encore à cet égard les élèves des hommes anciens.

Il n'en est pas moins vrai que les bandes recrutées par Nobounaga, Hideyosi et Yeyasou pour établir leur pouvoir et pour restaurer l'unité et l'autorité de la politique japonaise, au sortir des désordres dans lesquels sombrèrent les Asikaga, étaient animées par un idéal moins complexe et moins raffiné. Les aventuriers qui installèrent les Tokougawa sur le siège des Chôgouns n'avaient que leur sabre et ne se targuaient pas d'une longue généalogie. La guerre peut être une école d'ascétisme, elle peut également exaspérer, en le comprimant, l'instinct de jouir. Enrichis et honorés, les soudards des nouveaux Chôgouns, — des soudards issus d'une race fine, — firent de l'art le véhicule de joies moins discrètes que les subtils et austères plaisirs des Asikaga. Dans les forteresses de pierre bâties par les princes sur des plans d'Europe, dans les châteaux des provinces établis sur le même modèle pour les daïmios, les peintres allaient bientôt exécuter des décorations immenses, couvrir les murailles, en quelques jours, de colossales forêts de pins, d'oiseaux légendaires, de tigres, de monstres éclatants. A l'intérieur des galeries

et des salles, ainsi agrandies par le spectacle d'une nature artificielle, impressionnante, somptueuse, les fêtes, les cortèges déployèrent les richesses mouvantes des beaux costumes et des parures.

Nobounaga avait essayé de sauver l'art Zèn en protégeant les héritiers directs de la tradition Asikaga, les Kano, continuateurs spirituels de Sesshou et de ses émules. Le chef de cette dynastie, Masanobou, était mort en 1490, laissant une œuvre pleine de largeur et de sérénité, très pénétré de l'esprit des maîtres chinois'. Son fils Motonobou (1480-1559) résume toutes les acquisitions faites à cette époque par la peinture en Chine et au Japon, avec une force et une plénitude extraordinaires. Il avait immensément copié les maîtres chinois, en se retrempant sans cesse aux sources japonaises. Peintre d'oiseaux, de fleurs, de paysages, peintre religieux, décorateur, tantôt il manie avec sobriété l'encre et le pinceau du pur Zéniste, tantôt (principalement dans ses sujets bouddhiques) il s'abandonne au charme délicat des tons rares et des rehauts d'or. Nobounaga, encore obscur, l'avait connu et admiré. Parvenu au pouvoir, il employa le second fils du vieux maître, Chô-ei, artiste sans originalité, dépositaire d'une tradition d'où toute vitalité peu à peu s'écoule et qui va bientôt se dessécher dans les académies.

Au vieux génie Zèn se substitue alors un art neuf,

1. Voir au Musée de Boston une copie de son Çakj^a-Mouni par Tan-you, à rapprocher de Go Dô-si.

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qui traduit les besoins d'une aristocratie récente, son goût pour le luxe et la prodigalité. Il ne cherche plus ses modèles chez les Song, il remonte plus haut, les splendeurs des Thang l'éblouissent. 11 invente une technique nouvelle pour les applications d'or : accompagnées d'une chaleureuse gamme de jaunes, d'orangés, de rouges, elles flamboient avec majesté. Ei-tokou, deuxième fils de Chô-ei, est encore un Kano, mais galvanisé, enrichi, vivifié par la vigueur dun grand renouveau historique. Sur les murailles des palais d'Hideyosi, se répandent de merveilleux mirages sur fonds d'or, que rehausse encore un savant emploi des glacis. L'étude de la nature aboutit au pur décor, au beau paraphe ornemental, à de grandes symphonies colorées, délicieuses et vides, absolument opposées au pénétrant idéalisme Zèn.

11 restait encore une vieille aristocratie jalouse et fermée, serrée autour de l'empereur, fidèle à ses traditions et à ses peintres. L'école de Tosa n'était pas absolument morte, mais déchue de son antique grandeur et comme reculée dans l'ombre des âges. Des maîtres comme Kô-etsou. Sô-tatsou et Kô-rin ressuscitèrent ses plus captivants prestiges et, dans leur analyse passionnée des peintres anciens, ils furent sensibles aussi à rémouvante austérité des Asikaga. Suaves et ardents coloristes, ils eurent le don d'une éblouissante technicité, mais ils surent en dépasser les prodiges en parvenant à rester simples. Souvent quelques masses, des effets largement lavés leur permettent d'atteindre

à la grande poésie du paysage Asikaga. Un profond respect de Fart les soutient, la puissance continue du souffle idéaliste leur manque, ils ne sont pas baignés par le vent des cimes. Parfois même, en étudiant leurs œuvres, surtout celles de Kô-rin, on a l'impression de se trouver en présence de spirituels archaïsants très habiles. Une profonde étude des choses japonaises, des fleurs, des rochers, des oiseaux, vus et observés avec une fraîche sincérité, les sauve du maniérisme.

Il semble que nous nous éloignions de plus en plus des sources vives du Bouddhisme et des grandes inspirations religieuses et naturalistes. L'académisme Kano, sous les Tokougawa, dessèche l'art à force de copies, de formules et de redites. Une société voluptueuse et riche s'abandonne au plaisir. Le génie japonais court-il le risque de s'énerver et de s'anémier? La naissance de l'école vulgaire, le succès de l'estampe, ces deux grands faits de Tart du xvm^ siècle, lui ont-ils rendu un sentiment profond et vrai, garant et preuve de sa vitalité?

Nous ne sommes pas sur un point quelconque de TAsie. Ce peuple est extraordinaire par la constance, par la discipline, par la force de renouvellement. Le régime Tokougawa a pu jeter sur ses vertus anciennes un voile un peu lâche et bariolé : mais il conservait au plus profond de son cœur les enseignements des Asikaga et, en môme temps, une foi profonde dans Favenir de la nation et dans l'idéal asiatique. Le samouraï Tokougawa, à force de se modeler sur les

ancêtres, est devenu, en quelque sorte, leur authentique descendant. Le peuple le sait, il en conçoit de l'orgueil et de la joie, il applaudit à l'héroïque vengeance des quarante-sept rônins. Aux plus mauvais jours du despotisme des Ghôgouns, alors que la nation semblait ensevelie dans les joies physiques, il restait encore, sous la robe du scribe provincial, du médecin et du professeur de chinois, des ascètes à la mode antique, des poètes et des peintres inspirés par un sentiment large. Les maîtres de l'école vulgaire ne sont pas de grossiers décadents et des amuseurs de foules. Us sont profondément d'accord avec le génie national, avec le génie religieux de leur patrie et de leur race.

Si Ton se limite à une vue superficielle du passé de 1 art, on peut croire qu'il n'en est rien. La scission semble profonde entre ces peintres d'acteurs et de courtisanes et les vieux maîtres du paysage et du portrait. Mais peut-on oublier que l'école a ses origines dans la manière de Toba Sojo, inspirée par une pensée profondément bouddhique ? L'estampe ne sort-elle pas de l'imagerie pieuse? Devenue profane, que conserve-t-elle de ces antiquités vénérables, dans quelle mesure est-elle une œuvre d'art bouddhique?

Elle l'est par l'exquise spiritualité de sa technique, par sa pureté linéaire, par la poésie d'un espace infini que rien ne limite, où les ombres sont absentes, où les formes, délivrées de la pesanteur, semblent évoluer avec une aisance grave dans Téternelle lumière. Elle

l'est par la grâce toute-puissante du sentiment féminin , par l'impérissable sourire d'Amida qui brille sur les estampes d'Outamaro, comme sur les fresques d'Ajanta. Elle Test par Thumour tendre et pitoyable qui anime l'artiste penché sur la vie des pauvres et sur la vie des bêtes. Elle Test par la souveraine puissance d'évocation naturaliste qui donne un tel style et une telle profondeur aux planches des grands paysagistes, Kouniyosi, Hokousaï, Hirosighé.

Le prêtre Nitsi-ren, fondateur de la secte bouddhique Hokka, chemine doucement à travers une tempête de neige (Kouniyosi). Il semble tout petit et comme perdu dans la désolation du paysage. Mais il est si étroitement associé à tout ce qui l'entoure, les flocons l'enveloppent si bien, il avance avec tant de sérénité au milieu de ces blancheurs légères que sa candeur et sa sainteté se mêlent à la terre qui le porte, au ciel qui descend sur lui comme une bénédiction tendre, sa méditation envahit paisiblement la nature et l'hiver. — Les promeneurs d'Hirosighé s'arrêtent devant les points de vue célèbres ; au pied d'un arbre héroïque, contemporain des fameux hommes d'armes et des abbés exemplaires, ils s'assoient en famille pour improviser à Tenvi de courts poèmes : l'àme du paysage se mêle à leur âme et la fait chanter . — La pluie tombe avec roideur sur un pont de la Soumida. Les gens se hâtent, sous des parapluies énormes. Au loin, dominant l'immensité du Pacifique, le mont Fouzi s'élève, gris et noir, redoutable par sa masse et par sa

solitude, comme l'image des stabilités immuables et des puissances cachées. — Hokousaï enfin appartient au Bouddhisme, non seulement par sa piété, non seulement par ses peintures colossales de Dharma, non seulement par ses planches d'imagerie religieuse, mais par l'inquiétude de surprendre et de capturer la vie dans ses ressorts les plus secrets, par le don prodigieux d'animer la matière, de lui insuffler Tesprit, de la suggérer avec puissance par quelques traits, j)ar quelques points. Son œuvre extraordinaire et multiple, vrai miroir de la nature vivante, dernier terme de l'évolution de l'art japonais, met en relief une des deux grandes vertus qui se dégagent pour nous de l'histoire de cet art et qui nous permettent de le caractériser comme une forme classique et communicable du génie bouddhique, — la suggestion de la vie par des mo^fcns exceptionnellement concis.

///. — LE DON DE LA VIE ET LE SENS DU STYLE. LE CLASSI- CISME BOUDDHIQUE.

Il était naturel qu'un peuple aux yeux duquel Tunivers est dans l'atome, pour lequel l'esprit est partout et qui se refuse à voir dans la matière la pesante image de l'inertie et de la mort, se révélât dans les arts comme un exceptionnel animateur. 11 y a quelques années tout au plus que nous savons faire la différence entre la masse et la matière, que nous reconnaissons dans cette dernière toute sorte de puis-

Pl. XXIII.

Art Japonais {WI" siècle).

Le Nirvana du Bouddha, broderie."*** (Musée Guimet de Lyon, ancienne collection Sichel.)

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sances agissantes et d'énergies concentrées. Depuis des siècles, la pensée bouddhique en connaît et en observe les tressaillements. Et quand elle s'applique à l'étude des formes organiques, le pinceau n'en trace pas de froides copies ou de pâles simulacres, mais des raccourcis d'une intensité presque obsédante. Même aux époques de grand classicisme, alors qu'un merveilleux équilibre règle les rapports de l'esprit et de la matière dans les arts, une flamme cachée circule, une force toute-puissante qui se contient, infiniment plus riche et plus active qu'un sous-entendu idéologique. Plus tard, elle éclate, elle se fait jour avec une sorte de fièvre. Je ne dirai pourtant pas qu'elle se déploie et qu'elle déborde. Rien de semblable en elle à l'opulence vénitienne, à la générosité flamande. Ce que nous appelons la vie chez Rubens ou chez Tintoret n'est peut-être qu'un abus de mots : on entend sans doute désigner par là une brillante profusion de dons, une pathétique largeur, de la richesse, de l'exubérance. Mais c'est de la vie que je parle, de la force secrète qui meut, qui anime et qui galvanise les êtres. Elle est sensible dans des repos, dans des nonchalances, dans des immobilités. Elle est présente, elle est inscrite avec autorité dans les nervures d'une graminée comme dans la musculature d'un athlète endormi. Elle ne dépend pas du moment ou de l'ambiance, elle n'est pas le contre-coup de la pensée humaine, mais, définie, locale, parfois comprimée, réduite à un rien perdu dans la lumière, à un remous

de l'onde, à un frisson de la chair, elle est la vie tout entière. Chez les maîtres de l'Oukiyo-é, l'école de la vie qui passe, chez les sculpteurs de netsoukés, elle est charmante, — et parfois terrible — de vérité expressive. Leurs yeux inquisiteurs la poursuivent et la discernent partout; encore chaude et animée, elle palpite dans leurs albums fourmillants et concis.

Accrochée au fruit du kaki, dont elle pompe le suc, la sauterelle ploie délicatement ses longs membres bien articulés, pareils aux ais savants d'une machine de guerre ; sur la plage, à marée basse, les bêtes de la mer rampent ou sommeillent, et tous les prolongements de leur être, tentacules, cils, dards épineux, dessinés d'un trait sobre, pur et ténu, semblent bouger, vibrer, se contracter, se détendre, palper, avec l'hésitation molle et adroite d'un toucher aveugle. Les singes touffus sont des boules de poils, où brille tout à coup la sagesse ironique d'un visage rose et glabre de vieillard heureux. Tous les regards expriment une pensée mystérieuse, inquiète et vive; tous les aspects, tous les hasards, jusqu'au bouquet de feuilles hirsutes brassées par le vent, nous communiquent Tardeur secrète de leur âme.

Quant aux humains, ils se démènent dans la bataille et dans Faction. Les héros et les ouvriers, noueusement construits, tuent ou créent, mènent besogner pour le bien ou pour le mal leurs corps trépidants. La femme se pare avec des artifices nobles et savants pour la volupté qui bientôt la renverse et la tord tout

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entière. Et, tandis que les belles réparent leur désordre et se contemplent dans des miroirs de métal poli, le bras levé, nu jusqu'à Faisselle, et le peignoir lâche laissant voir la maigreur élégante de l'épaule, là-bas, à travers le cadre de la baie largement ouverte dans les cloisons de papier, par delà les maisons du port, le soir descend, avec son ciel déjà sombre taché de cerfs-volants et de grandes voiles pacifiques.

La vie n'est pas une succession de saccades, elle a ses accents larges et sa continuité ; sous ses aspects familiers, elle conserve son ardeur, mais, dans la demeure des hommes, elle devient facile, gaie et tendre. Les poteries touchées par des mains féminines s'imprègnent de leur délicate chaleur. L'aspect usé des choses leur confère une spiritualité qu'ignore le neuf. Des vieilleries délaissées traînent dans un coin de la chambre ; elles sont chargées de regrets humbles. D'un trait, en coin de page, voici, avec le bol à saké, le plateau de laque, une ceinture fanée, tout un poème de vie domestique, juste et pénétrant parce qu'il n'est pas chargé de commentaires.

11 en est de même de ces essais légers, rédigés souvent par des femmes, au courant de la plume, qui portent jusqu'à nous les réflexions, les rêveries, les paysages préférés, les heures de choix, les tendres souvenirs des spirituelles et des indolentes. Conçus sans fatigue, venus d'un seul jet, concis et purs, ils ont une sincérité, un ton libre et vrai qui enchantent. Les retours des parties de campagne, alors que toute

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la troupe, entassée dans un chariot qui grince, rit à perdre haleine sans savoir pourquoi, et que 1 on ne discerne plus ses voisins dans la Jiuit qui tombe, l'émotion des amants cachés, le chien qui aboie, Tenfaut qui pleure, les paquets de vieilles lettres ou de poésies d'autrefois, relues par un soir de pluie, en automne, — toutes ces notations précieuses sont d'exactes et captivantes images de la vie humaine, réduites à quelques mots qui ne sont rien, mais dont les échos sont infinis. Oui, c'est un éminent don de vie, que de savoir mettre un tel sens dans une matière si peu chargée et, d'une haleine, de lui donner des ailes et un chant.

Voilà ce que nous voyons et ce que nous entendons d'abord. Mais une autre vertu de l'art japonais s'impose à notre étude, le don du style. Le style, ce n'est pas Télégance toute pure, c'est quelque chose de plus, un sens supérieur de l'ordre, l'expression plastique de la noblesse intérieure, le rythme régulier d'une vie puissante et grave. Dans les arts du dessin, il se manifeste par une largeur pleine d'audace sereine et d'innocence; dans l'art d'écrire, par une économie pleine de dignité, qui bannit le trop-plein des mots, les chatoiements aimables, les tours singuliers ou jolis; dans la parure, c'est, si l'on veut, une alliance de la modestie et de la hauteur qui va plus loin et plus liant que le rare et que l'exquis. Le style, c'est le sceau des races supérieures et des grandes œuvres. Nous aimons à le reconnaître dans les manifestations

les plus anciennes du génie humain, comme si le temps, en laissant s'écrouler des tentatives périssables, viciées par un malaise natif ou rongées par leur propre corruption, ne permettait la durée qu'aux monuments d'un âge où Thomme n'était pas encore déchu. Et il est vrai que les civilisations vieillies, s'enrichissant tous les jours de notes nouvelles et complexes, de nuances rares, de raffinements qui les désagrègent, perdent peu à peu le don du style. On pourrait croire qu'il est la langue par laquelle s'expriment seulement les peuples enfants.

En Grèce, en France et au Japon, il escorte magnifiquement les siècles. Dans la coupe du visage d'une statue funéraire de l'Asie hellénistique comme dans le dos divin de la Héra de Samos, il y a quelque chose qui émeut en nous une méditation solennelle. De la période Nara à la période Eddo, le don du style s'exerce en mainte occasion avec une largeur et une autorité que n'altèrent ni ne diminuent les vicissitudes de l'histoire. Sur cette terre d'élection, les leçons des bronziers chinois du vif et du viif siècle produisent des œuvres qui sont comme l'exemple de la majesté des dieux. Les grands portraits sacerdotaux, peints sur des panneaux de soie et conservés dans les temples, nous offrent le spectacle d'une humanité auguste, solide comme le temps, baignée du ravon des vérités éternelles. De colossales forêts de pins tracées sur les murailles des palais et comme nées d'un seul coup, sont 1 image de la force harmo-

nieuse, de la permanence et de la stabilité. Plus tard, au dix-septième siècle, en dessinant pour les laqueurs des modèles de compositions décoratives, Kô-rin conserve aux plantes, aux bêtes, aux éléments le prestige de la grande forme et le charme de cette spiritualité délicate sans laquelle Tart, pour les Japonais, serait dépourvu de sens et d'intérêt.

Mais descendons encore, allonsjusqu'à cette époque qu'il est de mise de négliger désormais, pour se vouer exclusivement aux recherches archaïsantes, feuilletons une fois encore les recueils des admirables estampeurs de la fin du xvnf siècle à qui nous avons déjà demandé des enseignements. L'élite, il est vrai, les reléguait au dernier rang ; ils étaient les peintres de Y école vulgaire^ opposés aux peintres des académies Kano, seuls admis par les doctes, à cette époque intoxiquée de pensée et d'art chinois. Mais il se trouve que ces amuseurs du peuple étaient les vrais dépositaires de la tradition vamatisante, les continuateurs authentiques d'un art de largeur et de vérité. La femme de Kiyonaga, la femme d'Outamaro, — je pense non seulement à la série des grandes Têtes, à la Sortie Nocturne, à la Toilette, aux Maternités, mais à ses ouvrières, à ses courtisanes, si dignes dans le travail et dans la volupté, — sont, par la force, la grâce et la noblesse, les sœurs de ces jeunes Athéniennes qu'au iv' siècle avant Jésus- Christ, les peintres de vases traçaient d'un pinceau léger sur l'argile blanche des lécvthes. M. Pottier a eu bien raison de le

L'ART BOUDDHIQUE ET LE GÉNIE JAPONAIS loi

(lire et, le disant, il ne fut pas abusé par sa bonne mémoire d'humaniste. Et si Ton est fondé à faire de pareils rapprochements, ce n'est pas seulement que le royaume de Gandhara, héritier d'un rayon de Thellénisme, a pu propager à travers les siècles jusqu'aux rivages du Pacifique la palpitation de quelques-uns des dons sacrés, c'est que ces dons mêmes, servis par une technique analogue, le maniement du pinceau chargé de noir ou d'une eau faiblement colorée, étaient également échus à une autre élite humaine, dès longtemps qualifiée pour inventer des formes de beauté. Ce grand sens plastique, qui ne naît pas des exercices stériles de l'école, mais d'une contemplation innocente et amoureuse de la vie, les maîtres dont je parle en sont doués presque tous à un haut degré. Ils ont tardivement senti la poésie du nu; toujours ils ont su draper avec une noblesse souveraine les étoffes qui le décorent, trouver la gamme exquise et grave qui convenait au charme et à l'ampleur de la ligne. Leur intelligence linéaire, leur art de disposer des à-plat de tons heureusement choisis nous leur font donner le nom de décorateurs. Pauvre éloge, en vérité, et qui ne vient que par surcroît. En présence de tant de chefsd'œuvre qui ne sont pas faits le moins du monde pour décorer^ mais bien pour demeurer cachés et pour être contemplés de temps à autre, et comme à la dérobée, ce n'est pas beau décor qu'il faut dire, mais grand style.

On peut s'étonner qu'un peuple si curieux des

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accents passagers de la vie, si subtilement attentif à ses manifestations individuelles, épisodiques et véhémentes, si habile à la concentrer et à la décharger, si l'on peut dire, avec brusquerie, ait été en même temps capable de cette majeslueuse ampleur et de cette sérénité, qu'au milieu de cette fièvre, de ce fourmillement, de cette agitation, il ait conservé cette qualité d'équilibre souverain, supérieur aux contingences et aux accidents. L'esthétique ne nous enseigne-t-elle pas qu'il y a antagonisme entre la vie et le style en art? Mais c'est précisément parce qu'ils ont été des amateurs passionnés de la vie et qu'ils l'ont contemplée éperdument, qu'ils ont pu rester jeunes, éviter de s'endurcir à des formules, continuer à voir large et vrai, quels que fussent les sujets, les caractères et les dimensions. Il est admirable de constater que chaque fois qu'ils ont couru le risque de vieillir dans l'académisme, ou, par contre, de s'éparpiller dans des riens charmants, ils ont été ramenés à la justesse et à Tharmonie par un sens très rare de la mesure. J'ai insisté ailleurs sur la puissance de ce rythme, sur cette oscillation qui explique certaines alternatives de Fart japonais.

Cette juste mesure, c'est le caractère des civilisations supérieures, de celles qu on a le droit d'appeler classiques, parce qu'elles peuvent servir d'exemples et de modèles à l'humanité. Les grandes époques de rinde et de la Chine même n'ont pas traité l'idéal bouddhique avec cette largeur et cette autorité. L'art

L'ART BOUDDHIQUE RT LE GÉxNIE JAPONAIS do3

de rinde fut reconquis par sa profusion native. Les Song du sud eux-mêmes ne furent peut-être que de rares et délicieux esthètes. Mais le Bouddhisme au Japon repose sur un sol historiquement et moralement ferme. 11 y a pris sa qualité communicable et humaine. Le génie japonais l'a cultivé, non seulement pour lui, mais pour nous. Pour en rassembler toutes les forces, il inventa des concisions inédites. Loin de se perdre en épanchements, en commentaires, il chercha et il trouva le son juste. Parfois il s'embrouille dans un ésotérisme un peu puéril ; son goût pour les cachettes, son horreur des évidences l'inclinent à une complication malicieuse qui nous déconcerte. Parfois son laconisme le sert d'une façon admirable. Avec un point posé à bout de pinceau, Hokousaï, ce miracle final du Zénisme, exprime une vérité. En quelques syllabes, Ba-chô « ramasse » un paysage et propage une émotion.

Penché sur la vie qui bouge et qui fuit, habile à en extraire des synthèses puissantes et nobles, ramené sans cesse par un esprit de mesure à la juste pondération de ses dons, apte à les traduire avec économie, le Japon ajoute à l'élégance de sa pensée et de son art le prestige d'une note volontairement mystérieuse et secrète. Non qu'il ait de la prédilection pour les énigmes, mais il n'étale rien. Les belles armes doivent être cachées dans des fourreaux médiocres. Un gentleman du temps des Asikaga dérobe sa noblesse sous des vêtements simples; il vit dans une demeure rus-

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tique, dont les proportions ont été longuement étudiées par un maître. Dans l'industrie humaine il chérit un effort qui s'égale ou s'apparente à la majesté des choses naturelles. Ce génie sobre, ardent et pur ne s'est pas attarde dans le luxe : très vite il a franchi l'étape qui le sépare du raffinement. Dès lors, il ne peut plus tolérer que des objets, des œuvres et des pensées absolument dignes de l'élévation morale de la race. Les artisans travaillent durant des mois pour fixer dans le laque, le bronze ou la céramique un aspect éphémère delà nature qui devient l'objet d'une méditation durable, une source jaillissante d'émotions. Sur la soie gommée ou sur le papier, plus beau que la soie, le pinceau de l'artiste écrit d'un seul jet le trait qu'il faut, et non tel autre. Le poète choisit et arrange les mots qui perpétueront une minute immortelle. Ainsi s'épanouit une culture unique, dont le principe peut se formuler ainsi : l'inachevé de la vie soumis à la largeur du style, dans la perfection de la matière.

COXCLUSION

L'akt bouddhique naît et progresse dans Thule à mesure que se répand la pensée de Tinitialeur et qu'il est favorisé par le pouvoir et par les fondations pieuses. 11 crée une architecture qui porte en elle tous les principes de son développement et qui, du reliquaire massif, fera sortir Taérienne pagode. Il décore les monuments du culte d'une sculpture d'abord emblématique, puis plus libre et plus vivante et sur laquelle vient rayonner enfin une influence gréco-romaine de basse époque. Alors sont fixés les thèmes essentiels de l'iconographie, Timage du Bouddha se dresse, pour la première fois, dans l'attitude du renoncement, de la méditation et de l'enseignement.

De rinde septentrionale, il passe au Turkeslan, où ses débris révèlent des sociétés longtemps prospères, puis en Chine. Dans le nord de ce pays il multiplie les images du Bouddha, conformes au type élaboré dans la vallée de l'indus. La Chine du sud, plus sensible et plus lyrique que la Chine du nord; positiviste et communautaire, le dote d'une puissance et d'un charme d'expression qu'elle avait déjà mis en lumière dans la poésie, et peut-être dans la peinture de pay-

sage, au cours de la période précédente. Des nuances de la pensée bouddhique, nuances nouvelles ou révélées pour la première fois à la Chine, contribuent à enrichir les arts. Tantôt la secte Thven-thaï et la secte Tchen-yen font prévaloir une note mystique, recueillie, précieuse, richement décorative. Tantôt la secte Tchhan, ascétique et contemplative, favorise le sentiment de la nature et le culte de la beauté du monde. Les premières triomphent en Chine sous les Thang, au Japon sous les Foudziwara ; la seconde, en Chine sous les Song, au Japon sous les Asikaga. En Chine, l'invasion mongole fait prédominer dans l'art bouddhique une note réaliste qui doit prendre au Japon son accent décisif. Mais les progrès officiels du Confucianisme, sur lequel les conquérants ont besoin de s'appuyer comme élément d'ordre, finissent par endormir la Chine après les Ming.

Le Japon a recueilli l'enseignement de l'art grécobouddhique pendant la période Nara. Au cours des âges suivants, tantôt sous la forme Singon, tantôt sous la forme Zèn, tantôt en s'inspirant du réalisme Yuen, et même à l'époque où domine l'éthique purement chinoise, il donne au génie bouddhique une tonalité plus ferme. Toutes les forces de la vie sociale, le sentiment d'une haute mission historique, la discipline, la sensibilité, l'humour concourent à produire une culture dont l'art est l'expression absolue et que l'on peut qualifier de classique. En elle se concilient et trouvent leur pleine synthèse les deux grandes forces

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antinomiques du génie asiatique, le Dragon de l'éternel changement, qui fait courir dans l'art les puissances galvaniques de la vie, le Bouddha de l'éternel repos, qui lui confère la solennelle gravité du style.

Ainsi se trouve également résolue la contradiction qui existe a priori entre une éthique de renoncement, fondée sur une philosophie du vide, et tout développement possible d'un art. Deux séries de facteurs agirent à cet égard sur le Bouddhisme : et d'abord les forces empruntées aux milieux ou propagées par les échanges, son rayonnement dans l'Inde même, chez un peuple romanesque et imagier, qui inventa et découpa les scènes de la légende ; Tinfluence de l'art méditerranéen , qui lui enseigna une plastique ; enfin le génie lyrique des riverains du Fleuve Bleu qui lui montrèrent, douées de vie et dignes d'amour, les formes changeantes de l'univers. D'autre part, le succès de certaines écoles modelait peu à peu ses capacités esthétiques : le mysticisme Tchen-yen, en multipliant les formes et les noms des dieux empruntés à d'autres panthéons, en s'attachant aux rites et aux cérémonies ; l'idéalisme naturaliste de la secte Tchhan, en faisant de l'ascétisme une discipline aristocratique, une méthode raffinée de vie, une communion avec la nature.

Grâce à cette souplesse puissante, le Bouddhisme a créé un art complet, je veux dire une manière d'interpréter la nature et l'énigme du monde qui intéresse toute rhumanité. Parti des leçons du paganisme méditerranéen, mais confiant à cette enveloppe le secret de

FAsie, confinant parfois par la tendresse^ par Télévation , par la pitié au génie chrétien des grandes époques, cet art exprime, non par la copie des choses naturelles, mais en suggérant les rapports qui les unissent à l'être humain et à la vie de l'univers, une philosophie de la nature que l'art occidental n'a connue qu'au dix-neuvième siècle, et d'une manière imparfaite,

A travers tant de changements et malgré tant de voyages, on peut dire que l'art bouddhique reste fidèle aux principes dont il est sorti. Les notes graphiques des dessinateurs et des peintres, les vaporeux paysages de fleuves et de vallées, la bête qui bondit, l'eau qui court, l'herbe qui plie, la féerie de la neige, de la lune et des fleurs, les feuilles rougies de l'érable sur les rivières d'automne, tout prend corps et prend âme sous nos yeux avec le charme étincelant et rapide de la vie qui passe. Elle glisse, elle s'enfuit, elle n'est plus. Les insectes s'évadent du carnet de croquis. Les héros s'exterminent. Les danseuses et les courtisanes s'épanouissent comme des fleurs qui vont mourir. Cet univers bouge, s'efface et disparaît. Seule demeure, les yeux à demi-clos, le visage resplendissant de lumière intérieure, les mains abandonnées au creux du manteau, plus immobile, plus impénétrable et plus résistante qu'un rocher des montagnes, l'image du détachement souverain et de la suprême pitié.

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