U ÉVOLUTION DE LA PENSÉE BOUDDHIQUE ET L'ART JAPONAIS
La culture japonaise s'étend sur des siècles, qu'elle anime et qu'elle peuple avec une surprenante variété. L'histoire littéraire et Thistoire artistique du Japon ne se limitent pas à quelques générations de poètes et de dessinateurs tardivement issues de la nuit féodale et promptes à la décadence. Le Japon que nous avons la naïveté d'appeler un peuple jeune, parce qu'il nous a pris récemment quelques-unes de nos formules, a, comme la Chine, honoré avant nous Tintelligence. A l'époque où l'Europe occidentale, foulée par les barbares et plongée dans le crépuscule, sans institutions politiques, sans autre langage que de grossiers dialectes nés de la décomposition du latin, balbutie d'une voix mince, d'une haleine courte, la Vie de saint Léger et la Cantilène de sainte Eulalie, ces petites choses tremblantes, le Japon invente de majestueux romans, image d'une civilisation nuancée, fine depuis longtemps. Des adolescents y parlent d'amour avec un
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sérieux, une profondeur, une sensibilité qui n'ont pas été dépassés ; des mondaines développent et commentent ces futilités délicates qui, plus encore que les édifices et que les armes, attestent Tâge et la qualité d'une civilisation. Ce que j'ai lu de Tillustre Genzi fait paraître terne, morose et sans art le fatras didactique de nos romanciers « psychologues ». D'autres œuvres aussi vastes, aussi riches de sens japonais et de sens humain, poèmes, essais, entretiens philosophiques, théâtre, se succèdent au cours des âges. Un art merveilleux et divers, plus noble et plus profond encore, accompagne les lettres.
Le grand principe de la pensée asiatique, on a déjà pu s'en rendre compte en étudiant les arts de Tlnde et de la Chine, c'est la curiosité de l'absolu et de l'universel, opposée à l'empirisme scientifique de rOccident. On n'aura pas de peine à en reconnaître l'autorité dans la culture japonaise, si l'on prend garde toutefois que cette pensée n'y prend pas d'une manière exclusive et constante la forme métaphysique, qu'elle ne se renferme pas dans un ordre, qu'elle ne cherche pas au delà du monde le secret du monde. L'art japonais, interprétation, ou mieux intégration de certaines vérités sublimes, est éperdument phénoméniste. Certes l'enchaînement des théologies systématiques exerça une influence profonde sur les mœurs et sur la vie de l'esprit : à cet égard, en tenant compte de ce qu'il y a forcément d'un peu dur et de voulu dans un tableau synthétique et du souci de faire évo-
luer autour de la stabilité japonaise toutes les oscillations de la pensée asiatique, les esthéticiens japonais modernes disent vrai. Mais la culture japonaise reste infiniment souple ; elle épouse la diversité des temps, des lieux et des apparences ; il y a même en elle de l'accidentel, de l'éparpillement ; bien plus, dans beaucoup de ses manifestations, un don de facilité, une négligence heureuse qui donne le change. M. Aston, dans sa belle Histoire de la littérature japonaise, la juge plus élégante et plus pittoresque que profonde. A première vue, et si nous nous limitions à la période Tokougawa, nous serions tentés de le croire. Mais à toute époque le génie des penseurs et des artistes du Japon produit des œuvres où Ton discerne ces vertus éternelles qui font les grandes civilisations et les monuments durables, ces qualités maîtresses, ces traits dominateurs, en apparence contradictoires, mais heureusement associés, qui, même dans des notes populaires, dans de fugitifs accents, nous donnent la sensation d'une (( réussite » humaine absolue.
L'histoire de la pensée bouddhique rythme Thistoire de l'art japonais. D'abord soumis à des influences continentales, il ne devint personnel et national qu'assez tard. Les premières vagues de propagande apportaient avec elles des leçons toutes faites auxquelles on ne changea rien. Du milieu du vi° siècle jusqu'au x% c'està-dire pendant les périodes Asouka, Nara, Heï-an, l'art insulaire n'est qu'un aspect du grand art sino-coréen de l'époque Thang. On a vu plus haut quels chefs-
(l'œuvre il avait alors produits dans la statuaire, encore toute pénétrée d'enseignement gréco-bouddhique, mais avec une note de spiritualité abstraite qui est Tapport même de TAsie et du génie religieux de ce temps. A l'entrée de cette magnifique avenue de grandeurs qu'est l'art japonais ancien, les Triades colossales de bronze, les gigantesques Vairochanas dressés par la vénération de tout un peuple, sous Fimpulsion personnelle des saints empereurs et des saintes impératrices, s'élèvent comme des génies protecteurs dont Tombre s'étend au loin. Ombre pacificatrice, ombre pleine de prières et de bienfaits, qui se répand sur la méditation des sages et sur la religion naïve des masses et se prolonge sur des siècles d'invention esthétique. Art, non de primitifs qui cherchent en tâtonnant une formule, mais de générations en pleine maturité morale et technique, dans ce vaste domaine de l'est qui groupe étroitement Chine, Corée et Japon.
La période Hei-an, dernier chapitre de l'art « continental » au Japon, vit croître le nombre des dieux, sous rinfluence de la secte Singon. Toute religion étant, aux yeux des maîtres de cette doctrine, un chemin vers la vérité, chacune d'elles mérite d'être étudiée comme méthode. Toute chose renfermant Tabsolu, toute chose mérite d'être observée avec minutie. Le vice et la vertu sont d'égales émanations de l'existence, dont chaque remous porte un reflet de la divinité. Chaque dieu, chaque génie, chaque démon peut prendre place sur Tautel d'honneur du panthéon bouddhique.
Les divinités brahmaniques, à peine déguisées sous des noms japonais, de nouveau fourmillent. Les prêtres peintres et les prêtres sculpteurs multiplient leurs images, bien différentes des graves divinilés de la période Nara. L'exubérante sève du génie de IJnde décuple la personnalité des dieux. La Kwannon du To-gan-zi, en Omi, a onze têtes. Un grand sentiment concret et une rare vigueur caractérisent l'art de cette période, mais, d'inspiration etd'exécution, il est encore le vassal et le tributaire des formules de l'Asie continentale.
Comment le Japon put-il prendre conscience de luimême, commencer à élaborer un art national? Trois faits nous aident à nous l'expliquer, — la rupture avec la Chine, le succès de la secte Djôdo, Tinfluence de la » femme. Le premier est extraordinaire et prouve quelle haute conscience de son avenir historique animait cette nation d'élite. On peut voir ainsi, dans la suite des âges, le Japon s'ouvrir et se fermer alternativement à la pénétration étrangère chaque fois que l'exige son salut moral. Sa position insulaire lui permettait ces sortes de mesures, la clairvoyance exceptionnelle de ses chefs les lui dicta. Au début de l'ère Foudziwara (x^-xni^ siècle), les communications officielles avec la Chine furent rompues. C'était le temps où chancelait la puissance des Thang et, avec elle, cette force d'expansion qui avait propagé au loin les ixiodèles des arts et des institutions. Dès lors et pour longtemps, le Japon se replie sur lui-même et cherche dans ses tra-
ditions les plus anciennes elles plus pures des sources d'inspiration et une doctrine de vie.
Alors s'épanouit le culte d'Amida, la Pitié infinie, TEtre de Bonté et, par réaction contre le monachisme ascétique des périodes précédentes, une renaissance du Tendaïsme mystique, une dévotion exaltée, facile, abondante en prières. Le génie féminin, pleinement le maître du raffinement littéraire et des subtilités mondaines, la favorisait, et aussi, il faut bien le reconnaître, un désintéressement général des affaires publiques, abandonnées à des inférieurs. Un charme et une langueur détendent la face terrible des dieux. L'or du paradis d'Amida se répand en lueurs suaves sur les peintures et sur les images de piété que traverse le vol gracieux des anges... Cette civilisation Foudziwara n'est pas, tant s'en faut, l'apogée du génie japonais, mais elle est de la qualité la plus séduisante et la plus complexe. Romanesque, raffinée, dévote, elle est Tœuvre de la femme. L'exquis de l'art Yamato date peut-être de cette période.
Elle prend fin avec les rivalités féodales des Tahira et des Minamoto, terminées par le Chôgounat de Yoritomo (1168). L'ère de Kamakoura commence. Le samouraï, moine et chevalier, s'installe au premier plan de la vie nationale, et, avec lui, l'idéal bouddhique retrouve sa vigueur et sa fermeté. Au sortir d'une époque de dévotion transcendante et de féminisme, à côté des dames de lettres et des aristocrates décadents,
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Arl Japonais [Xlll'^ siècle).
Portrait d'un Pri-;tre (Musée du Louvre, ancienne collection Gillot)
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cette ligure paraît d'abord assez rude. Elle ne TesL pas. Quelle est la première règle que s'imposent ces farouches guerriers? « Connaître le aJi des choses », c'est-à-dire leur tristesse, leur vie cachée, leur émotion latente, la qualité de douceur ou de douleur que chacune d'elles mêle à Tharmonie universelle. Connaître le ah des choses, c'est être sensible à leur poésie secrète, c'est entendre leur leçon d'unanimité. 11 ne faut pas vivre pour soi, il faut vivre pour les autres, il faut vivre pour le tout. Qui comprend le ait des choses accède à Tesprit de sacrifice, à la charité, à la bonté.
Ainsi succède au mysticisme Tendaï, selon un rythme que nous avons déjà étudié en Chine sous les Song, l'ascétisme contemplatif, compréhensif et tendre de l'école Zèn. Au respect de l'homme il superpose le respect de la vie. Partout présente, elle est partout vénérable, même dans ses tressaillements intimes, même dans les sillons légers qu'elle trace au cœur ou sur Técorce des matières humbles. Elle est plaisante, elle est délicieuse, elle est infiniment digne d'être aimée chez les êtres. Les plantes, les bêtes ont ellesmêmes quelque chose de touchant et de bon. Celles qui entourent ou qui escortent notre existence familière empruntent à la chaleur humaine un peu de son rayonnement ; elles nous font en échange un don gracieux de poésie. En elles palpite une àme indiscernable, qui a son passé, qui est appelée à un avenir. Elle renaîtra, sous des formes multiples, dans les dix mille
vies. Subtil échange de caresses morales entre riiomme et les compagnons muets de son activité. Il Ta compris, il l'a connu, le ah des choses, Tartiste qui fixe sur les laques, sans l'immobiliser, le jet élégant des graminées fléchies par le vent ou le brusque arrêt des biches qui, le jarret tendu, la tête dressée, flairent au loin avec une inquiétude attentive quelque péril inconnu. Et mieux encore que le laqueur, sans doute, cet exquis gentleman peint en raccourci dans un haïkaï publié par Paul-Louis Couchoud et qui se tient consterné, sa cuve de bois dans les mains, n'osant jeter Teau chaude de son bain du soir dans Therbe de son jardin, toute bruissante de chants dinsectes. Comment la vie de l'homme serait-elle aride, ainsi associée à toute la vie? Parmi tant de présences, de sympathies, d'échos légers, comment le cœur pourraitil rester insensible et dur?
Ces principes ne portèrent pas immédiatement leur fruit dans l'art de la période Kamakoura. Époque d'aristocratie féodale et de longues guerres de clans, elle favorisa la représentation des exploits célèbres, les scènes de la vie héroïque et romanesque, — celle de Chô-tokou Taï-si (Oumayado) peinte par Takanobou, par exemple. Les maîtres reviennent aux grandeurs du passé japonais, aux paysages japonais, à un style purement (( Yamato ». L'école de Tosa traduit avec une préciosité raffinée, avec un charme de couleur tout à fait rare et inattendu, les légendes épiques chères aux petites cours féodales, où elles stimulaient l'esprit de
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chevalerie. Sur les longs makimonos où chatoient des tons choisis, se déploie la biographie des héros, des grands poètes et des saints fameux. Les portraits sacerdotaux de Técole de ïakouma (PL XXI) , d'un accent individuel si puissant et si grave, montrent quelle erreur on commettrait, en croyant que la pensée bouddhique au Japon n'ainspiré que des images d'une immuable impersonnalité et que le culte de la forme humaine s'est réfugié dans le décor et la caricature ^ Portraitistes eux aussi, les grands sculpteurs Oun-kei et Tan-kei, à qui nous devons les images des seigneurs de Kamakoura et des six bonzes du Choukondo de Nara, « effigies surprenantes d'individualité, de vie surprise à l'instant fugitif de la plus profonde et intime émotion, avec tous les détails particuliers de structure minutieusement rendus, avecla ferveur d'une interrogation affectueuse^... » La statue colossale d'Amida, dite Bouddha de Kamakoura, est bien représentative elle aussi. Elle n'a pas été dressée sur l'ordre et aux frais de l'empereur, comme les bronzes de Nara, mais la sympathie et le concours de tous ont aidé un obscur moine bouddhiste à réaliser cette grande pensée, à la faire exécuter par un artiste de Kyoto encore inconnu (vers 1252) : réalisme émouvant et large, inspiration populaire^ où le charme de la tendresse humaine* s'allie à une simplicité expressive.