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IV. — LWRCHITECTUnE : LE SANCTUAIRE ET LE COUVENT

Avant sa décadence dans l'Inde, le Bouddhisme avait eu le temps de créer un art, de fixer les formes du sanctuaire, tel qu'on en retrouve les caractères essentiels à travers les modifications qui leur furent imposées par d'autres peuples, de tracer l'image du Bouddha et les épisodes de sa légende, enfin de recevoir de l'Occident d'extraordinaires leçons. Qu'il ait existé un art brahmanique antérieur au Bouddhisme, c'est infiniment probable, ce Le Mahabharata et le Ramayana, dit Okakura^, contiennent de nombreuses et importantes allusions à des tours ornementées, des

\. Les idéaux de VOrient, Irad. fr.. p. 85.

galeries de tableaux et des castes de peintres, sans parler de la statue d'or d'une héroïne et de la magnificence des vêtements et des parures. Il serait véritablement difficile d'imaginer que ces siècles, pendant lesquels les ménestrels errants chantaient les ballades qui devaient devenir plus tard les épopées, aient été dépourvus du culte des images. La littérature descriptive, concernant les formes des dieux, suppose des essais corrélatifs de réalisation plastique. )> La question des rapports de l'art bouddhique avec le vieil art brahmanique reste confuse et conjecturale. Ce qui est sûr, c'est que Ton doit au Bouddhisme deux catégories d'édifices originaux, le stupa ei\e sangharama, le reliquaire et le couvent.

Le temple grec est une maison, la demeure du dieu, souvent étroite, et, dans la cité, il ne se distingue des demeures privées que par la richesse de la colonnade qui l'entoure et par la beauté des reliefs qui le décorent. Le culte se développe à l'extérieur. La cathédrale gothique est une immense salle publique où le peuple assemblé assiste à la célébration des mystères et voit Dieu vivre et se révéler dans le sacrifice de la messe. Le temple bouddhique est une tombe, du moins dans rinde.

Telle est bien en effet la destination du stupa, d'où se dégage son double caractère, funéraire et religieux. Le stupa est à l'origine un tumulus édifié autour des reliques corporelles du Bouddha, partagées après sa mort et conservées précieusement dans des

cassettes ou dans des vases. Sur les hauteurs qui commandent les passes, dans les plaines où jadis aHluaient les pèlerins, autour des couvents ou à l'intérieur de leur enceinte, on voit s'élever leur dôme ruiné, dont la maçonnerie extérieure masque un blocage de cailloutis (PL II). Ce dôme ne coiffe pas un édifice : il est l'édifice même, reposant sur une terrasse massive. La symbolique de Llnde le compare à une bulle d'air flottant sur l'onde, image des vanités de la vie terrestre. Un conte pieux montre le Bouddha déterminant lui-même son aspect extérieur et enseignant à ses disciples la manière de l'honorer : sur trois manteaux plies en quatre, il pose son bol à aumônes renversé, et sur le bol il plante son bâton de moine errant. C'est de cette formule simple qu'est sortie à peu près toute l'architecture de l'Asie bouddhique.

Cette affirmation a de quoi surprendre à première vue. Quel rapport peut-il exister entre ces coupoles massives et les pagodes, vastes constructions en hauteur, pyramides de toitures, systèmes aériens de charpentes où la fantaisie de l'Extrême-Orient semble se donner librement carrière? Les unes sont enchaînées à la terre, sur laquelle elles pèsent de tout leur poids, les autres filent avec légèreté dans les cieux. La surface des stupas est homogène, leur masse compacte, leur volume sphérique. Les pagodes sont tout en angles, en découpures, en profils ajourés, en pinacles, en clochetons qui effilent une pointe aiguë. Il n'est pas de formules architecturales plus opposées

en apparence. Pourtant la première est à l'origine de toutes les autres, et, dans l'Inde même, on peut retrouver, non seulement les principes du développement de ces divers types, mais les éléments de la transition de Tun à l'autre.

Le bâton du moine mendiant, dont parle la légende, ou plutôt le parasol d'honneur planté sur le tertre-reliquaire, voilà la partie active de l'édifice, celle qui, au cours des siècles, a pris le plus d'importance. Les vieux stupas de l'Inde sont aujourd'hui décapités, mais au sommet du massif de maçonnerie ronde qui constitue le corps du monument reste ménagée une ouverture, dans laquelle s'insérait un mat de bois, de pierre ou de métal; sur ce mat s'enfilaient plusieurs étages de disques-parasols. Le peuple qui, du temps même d'Açoka, était capable de forger d'énormes piliers de fer, comme le fameux lât de Delhi, connaissait aussi les moyens propres à les hisser au sommet des stupas. Cette disposition nous est confirmée par les récits et les descriptions du périégète Hiuen-tsang, ainsi que par de petits reliquaires proprement dits, objets d'orfèvrerie religieuse dont la forme reproduit, en la réduisant, celle des stupas euxmêmes. Que les disques-parasols se soient peu à peu accrus, agrandis, qu'ils aient été déplus en plus ornés, qu'ils aient pris enfin les proportions et Taspect de toitures recouvrant des étages de galeries, rien n'est plus facile à concevoir. La variété népalaise du stupa bouddhique révèle un type intermédiaire très instruc-

lif. — le couronnement formé d'une pyramide à treize degrés (Syambunath). De même, au Cambodge, où le stupa de Vat Sithor est surmonté de cinq anneaux de pierre, que termine une flèche. Sans sortir de l'Inde, un célèbre monument bouddhique, le stupa de Bouddha-Gaya, construit au \f siècle^ par Amara- Singh aux lieux mêmes où le Bouddha reçut l'illumination, aide à comprendre de la manière la plus frappante le développement en hauteur du reliquaire primitif par la fusion de la calotte hémisphérique et des étages-parasols. C'est une pyramide quadrangulaire à étages, de proportions colossales, reposant sur une double plate-forme cantonnée de quatre clochetons qui reproduisent en petit la pyramide centrale. On peut dire que Bouddha-Gaya fut le type générateur des pagodes bouddhiques chinoises, qui l'imitèrent avec plus ou moins de fidélité, — par exemple, près de Pékin, le Ling-kwang seu, de plan octogonal (vn* siècle), et, mieux encore, le Wou-tha seu, exécuté d'après le petit modèle en pierre du fameux « trône de diamant », du vajrasana des Hindous, qu'avait apporté, au xv*" siècle, un sage fameux, avec cinq petits Bouddhas dorés, noyés encore, dit-on, dans la maçonnerie des cinq tours. Des peuples supérieurement habiles dans l'art des charpentes, et notamment les insulaires de l'est, purent développer ce thème avec la plus aérienne complexité. Ils restaient

i. La barrière qui entoure le monument est bien antérieure et remonte au second siècle avant .Îésus-Christ.

fidèles, non seulement à un parti général dans la conception de Fédifice, mais à l'esprit et à la technique des structures primitives. Que Ton examine une coupe du temple japonais de Hô-ryou zi (PL V), et Ton verra que tout le système des étages pivote autour du mât central, axe et support de l'édifice entier, fonction identique à celle des piliers fichés au sommet des vieux stupas de l'Inde*.

Ainsi le mât et les disques ont donné naissance aux étages de la pagode en hauteur. Une autre partie de l'édifice a été soumise, elle aussi, à un curieux développement, le massif de base. Au Népal s'y encastrent quatre chapelles orientées vers les quatre points cardinaux et recevant chacune l'image du Bouddha. L'architecture birmane reprend cette formule, et de plus, elle répète aux angles (et parfois sur le pourtour) des réductions du clocheton conique non annelé qui termine le stupa. Au Siam, la base est arrondie et creusée de moulures multiples : elle supporte un dôme profilé en campane, dont le cône terminal, bourrelé d'anneaux, s'effile à l'extrême et pointe comme une flèche (PL III). Au pied des volcans cannelés de Java, l'architecture est prodigue et abonde en effets de plastique décorative. Au temple de Boro-Bodor, les masses s'étalent et se décomposent, les niches se multiplient,

1. En Chine, même lorsque prédomine le type de l'ancienne architecUire locale, le thing, bâtiment peut-être dérivé de la tente pastorale, avec son toit aux chutes recourbées, posé, non sur un pivot, mais sur de minces colonnes, un souvenir du stupa subsiste dans le couronnement de l'édifice, dans la forme du dagoba, reliquaire en miniature.

d'innombrables chapelles se pressent au pied du reliquaire.

La base, le dôme, le mat et les disques-étages, voilà donc les parties essentielles du sanctuaire bouddhique, celles qui se retrouvent, plus ou moins évoluées, à tous les moments et dans tous les domaines de la grande expansion religieuse. Autour de ces éléments majeurs, il y en a d'autres, qui ont aussi leur importance et leur sens, — les enceintes ou balustrades qui délimitent Faire consacrée au centre de laquelle s'élève le stupa. Tantôt elles sont composées de piliers, ou lâts, isolés, tantôt ces piliers sont réunis par des traverses, à la manière d'une barrière de bois. Aux quatre points cardinaux, la barrière est interrompue, et d'admirables portiques donnent accès h l'intérieur. Ce sont les torans qui, eux aussi, ont l'aspect de vastes charpentes. Ils sont en pierre, mais taillés et ajustés comme des pièces de bois. Rien de plus mystérieux, de plus noble et de plus sauvage à la fois que les grands portiques qui décorent la barrière protectrice du stupa de Sanchi (PI. l) . Les trois traverses supérieures, légèrement incurvées dans leur partie médiane et reliées les unes aux autres par des tenons, sont pareilles aux maîtresses poutres d'une carène ou, mieux encore, à trois jougs. Cette persistance du bois à travers la pierre est énigmatique et captivante. Peutêtre devons-nous voir dans ces portes monumentales et ces enceintes, comme dans les piliers qui les composent, les souvenirs d'une première architecture

sylvestre, la commémoration de techniques anciennes et vénérables, une survivance des jours où, dans les forêts des grandes montagnes du nord, les Aryas barricadaient de troncs d'arbre la demeure des dieux. Toute cette charpente de pierre est travaillée de reliefs. Des mains savantes y ont accumulé les motifs. A Sanchi, comme à Barhut, Amravali et Bouddha-Gaya, la sculpture indienne révèle son mystère et sa suavité. Parfois, autour du stupa, on édifiait, non une enceinte, mais un temple, divisé en trois nefs séparées par deux colonnades. De ces temples, les chaityas^ les uns sont à ciel ouvert, les autres, les plus vastes, sont excavés au flanc des monts. Ce furent d'abord des espèces de grottes, des chambres informes, taillées dans les hautes terrasses régulières des traps stratifiés. Les architectes discernèrent bientôt le parti que Ton pouvait tirer de ces masses énormes et stables, en forant des tunnels envahis par une ombre religieuse, en incrustant le reliquaire au cœur de la montagne, au fond d'une solennelle avenue de piliers. Au-dessus du porche, en façade sur la pente, une baie concentrait toute la lumière sur le stupa et laissait dans les ténèbres le reste du sanctuaire. Au chaitya de Karli, dans un massif des Ghàts, la poésie de l'ombre est décuplée par la richesse des reliefs, dont les formes étranges s'enfoncent processionnellement dans la nuit. Le bois s'associe à la pierre dans les voussures cambrées. Ces caves-sanctuaires sont analogues à l'intérieur de nos basiliques et, de même que les basiliques

primitives ont pour àme, si l'on peut dire, le marlyrium^ Tàme architecturale et religieuse des chaityas, c'est le stupa, autour duquel on a creusé la montagne.

Peu à peu une complexité formidable prolonge et multiplie le système des temples souterrains exécutés par des architectes mineurs et carriers. On ne se contente plus de forer des galeries, on évide le roc pour y réserver, dans la profondeur d'une cour à ciel ouvert, la masse cubique du sanctuaire et, tantôt autour de ce sanctuaire même, tantôt au-dessus, se dressent des chapelles, des pavillons, des portiques, des piliers, des statues de dimensions colossales qui font corps avec le sol dans lequel ils sont bâtis et sculptés. On dirait que, de toute éternité, ces cités religieuses existaient endormies au cœur de la terre et que le ciseau de Thomme les a seulement dégagées de leur gangue. Pensée essentiellement bouddhique, union mieux que jamais réalisée de la matière et de Tesprit ! Tels sont les extraordinaires monuments d'Ellora, où, du vf au ix^ siècle, le Bouddhisme, déjà en voie de décadence, accueillit largement les images du culte brahmanique et tout le fourmillement des antiques divinités de Flnde, — Indra, Kali, Sarasvati, etc. Ainsi ce pêle-mêle de dieux envahisseurs, éternellement chers au cœur des masses, subjuguées par les confuses merveilles des légendes pouraniques, s'installe dans les temples rupestres et peu à peu s'en empare.

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