I. Fr. Michel, t. I", p. i5 et suiv
lOO L'ART BYZANTIK
Silentiaire a longuement décrit la nappe qui recouvrait l'autel de Sainte-Sophie. Au centre apparaissait le Christ, vêtu d'une tunique de pourpre et d'un manteau d'or aux reflets étincelants; il tenait ouvert de la main gauche le livre des Évangiles, et il étendait en avant la main droite; à ses côtés on voyait Paul et Pierre, vêtus de blanc, portant l'un le livre sacré, Tautre la croix fixée à un bâton d^or. Les personnages étaient placés sous une coupole dorée. Dans les bordures étaient retracés les miracles du Christ; l'artiste y avait joint les bonnes œuvres de l'empereur et de l'impératrice, visitant les hôpitaux et les églises i. A Rome, à Ravenne, les trésors des grandes églises étaient pleins de ces tissus achetés en Orient et qui représentaient des épisodes des livres saints. Les chroniques pontificales de ces deux villes en parlent sans cesse, et souvent même indiquent les compositions qui y figuraient.
Les étoffes historiées ne servaient point seulement au culte religieux, elles étaient aussi employées pour le costume des riches. Au iv« siècle déjà Astérius, évêque d'Amasée, critique vivement, dans un de ses sermons, le faste de ses contemporains. Sur leurs vêtements sont brodés des lions, des panthères, des ours, etc., des forêts, des chasses; mais ce qui scandalise surtout le pieux évêque, c'est d'y voir retracées les scènes du Nouveau Testament. Aussi s'indigne-t-il contre ces gens frivoles et orgueilleux qui portent l'Evangile sur leur manteau au lieu de le porter dans leur cœur. Cette mode ne
I. Paul le Silentiaire, Description de Sainte-Sophie, v. 755 et suiv.
LIVREII. — CHAPITREIir. lOi
disparut point : au vi* siècle, sur les mosaïques de l'église de Saint-Vital, à Ravenne, la bordure du manteau de Theodora représente PAdoration des mages. Un fragment de tissu en soie, conservé à Eichstadt, en Bavière, et qui paraît provenir d'Orient, offrirait l'image de Daniel dans la fosse aux lions, si souvent répétée sur les monuments de l'ancien art chrétien: cette interprétation a cependant été contestée.
Si de la matière des vêtements on passe à leur forme, il faut prendre pour point de départ le costume antique des Grecs et des Romains. Ce sont souvent les mêmes types, mais ils se modifient d'après la nature des tissus qu'on emploie. Un vêtement en soie ne peut point se draper comme un vêtement en laine : les plis n'ont plus le même aspect moelleux et ample, ils sont plus cassants et plus secs. Avec un tissu broché d'or, la difficulté est plus grande encore : l'étoffe tombe droite et raide, elle emprisonne le corps dans une gaine fastueuse au lieu d'en dessiner les lignes.
Ici encore l'Orient exerçait sur le monde grec sa puissante action. Déjà les biographes de Dioclétien et de Constantin remarquaient que ces princes avaient emprunté aux monarques de l'Asie leurs vêtements et leurs ornements royaux; les grands personnages imitèrent cet exemple et souvent s'habillèrent selon les modes orientales. De là, sur les monuments de cette période, une très grande diversité de costumes, qui se maintient pendant presque toute la durée de l'empire byjzantin. Ici, c'est l'ajustement antique de la tunique et du pallium, avec ses plis nombreux et harmonieux; là, les formes d'origine étrangère, plus riches mais
moins élégantes'. Il sera facile de constater sur les œuvres de la peinture et de la sculpture l'influence de ces modifications du costume.
On a cherché, dans les pages qui précèdent, à présenter un tableau général de Part byzantin au vi" et au VH'^ siècle. Il convient de résumer Timpression qui s'en dégage avant d'étudier les changements qui s'accomplirent pendant les siècles suivants.
C'est un fait incontestable que Tart byzantin, tel qu'il s'est alors constitué, procède en partie de l'art antique. La puissance des traditions a toujours été grande dans l'Orient hellénique. Aujourd'hui encore, les vieillec légendes mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grèce ; à chaque instant, dans les récits, dans les chansons, dans les usages de la vie populaire revit le souvenir des divinités de l'Olympe. Quelquesunes se sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais, sous cette physionomie d'emprunt, se retrouvent leurs traits à demi effacés. Là même oii le culte chrétien a substitué ses églises aux sanctuaires païens, les anciens dieux n'ont pas été entièrement chassés, et quelque chose de leur nom s'est conservé dans les lieux ou ils régnaient jadis. Cette fidélité aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art. Lorsque les artistes byzantins créèrent un style nouveau, leur esprit était plein des souvenirs du passé, ils vivaient au milieu de ses œuvres. Pouvaient-ils se soustraire à l'influence de modèles d'une si pénétrante
I. Voy. pour plus de détails, Weiss, Kostumkunde un Mittelalter.