‹ L'art chinois (volume 2)Chapitre 34 sur 107 · XV*- SIECLE · texte numérisé non relu

XV*- SIECLE

coration que les arcliitectes chinois ont cherché à donner à la toiture toute son importance, à concentrer sur elle tous les regards.

La forme adoptée pour le t'ing et Timportance qui lui a été donnée ont rendu nécessaire Femploi multiple de la colonne et lui ont assigné une fonction de premier ordre : il a fallu, en effet, répartir sur des points d'appui nombreux la charge écrasante de la toiture.

La pierre a été rarement utilisée pour la construction des colonnes; c'est le bois qui, de tout temps, a été communément employé. Dans les maisons ordinaires on se sert de bois d'essences communes : les forêts de la Chine en fournissent d'abondantes quantités. Pour les palais et les grands temples, on emploie de préférence le cèdre (iian-moii), qu'il faut faire venir des provinces du sud de l'empire ou de l'Indo-Chine. Le Jianmoii est celui de tous les arbres qui fournit les troncs les plus droits et les plus hauts; c'est aussi une essence qui gagne à vieillir : le grain s'adoucit, la fibre se durcit, le bois prend une couleur feuille morte et conserve une odeur aromatique que les siècles ne peuvent lui enlever. Les superbes colonnes de cèdre que l'on voit dans la sépulture de l'empereur Young-lo, près Pékin, datent du xv" siècle et exhalent pourtant encore un vague parfum.

Le fût des colonnes est généralement svelte, il est cylindrique et parfois polyédrique; il n'est jamais cannelé.

Le chapiteau n'est le plus souvent qu'une sorte de console simplement équarrie ou formulée en tête de dragon.

La base n'est qu'un encastrement de pierre; nous ne croyons pas que les architectes chinois aient jamais songé à donner pour piédestal à leurs colonnes un des

animaux symboliques, le dragon, la licorne, le chien de Fo, etc., de même que les architectes assyriens ont employé leurs sphinx, leurs taureaux ailes et leurs griffons pour le soutien de leurs pilastres.

On a souvent reproché aux Chinois de n''avoir jamais admis d'éléments géométriques dans leur architecture et de n'avoir pas connu les proportions qui seules peuvent donner à un édifice les apparences de stabilité, de majesté, d'élégance, d'ordre et d'harmonie que nous aimons à reconnaître dans nos monuments. C^est une critique imméritée. Les architectes de la Chine ont, de tout temps, eu le sentiment des rapports proportionnels qui doivent exister entre les différents éléments d'un bâtiment et en dehors desquels il n'y a ni équilibre des parties ni grandeur de l'ensemble. Dans le grand recueil d'architecture officielle qui fut publié au xv!!!*" siècle par ordre de l'empereur Youngtching et qui ne comprend pas moins de 5o volumes, les proportions à observer entre les parties principales d'un édifice sont minutieusement indiquées. Les règles adoptées pour les colonnes portent, par exemple, que la hauteur du fût doit être de sept à dix fois son diamètre, et que la hauteur de la base ne doit pas être supérieure au diamètre du fût*.

Les constructions chinoises se développent surtout en surface. Il y a donc prédominance des lignes horizontales. Le principe qui détermine le tracé du plan de projection est celui de la symétrie. C'est un principe

I. Voy. aussi le Kong-tching-tso-fa, ou Traité de l'art de bâtir, coté n» SyS au Département des ms. de la Bibliothèque Nationale.

L'ARCHITECTURE

absolu : les corps de bâtiment et les ailes, les avenues, les cours, les pavillons, les motifs de la décoration, toutes les parties entin, sont distribués symétriquement.

Les architectes chinois ne se départissent de cette règle formelle que dans le plan des résidences d'été, qui est, au contraire, conçu de la façon la plus capricieuse. Ce ne sont alors que kiosques élevés au hasard, édicules détachés, ailes sans pendant, au milieu d'une nature tout artificielle et compliquée, faite de rochers apportés, de pièces d'eau, de vallonnements, etc.

Le plan vertical n'attribue généralement qu'un seul étage aux édifices. Cependant les palais impériaux, certaines maisons de ville telles que les restaurants et les théâtres, enfin les résidences de campagne des princes et des particuliers comportent souvent un deuxième étage. La figure de la page gS représente une de ces constructions surélevées. D'après les proportions communément admises, la hauteur du deuxième étage doit être égale aux deux tiers du premier, et le diamètre de ses colonnes égal aux quatre cinquièmes de celui des colonnes inférieures.

Il semble que les Chinois aient eu conscience de la pauvreté de la conception première qui inspire leurs œuvres architecturales et qu'ils aient essayé de la dissimuler sous la profusion des détails décoratifs. Des dragons, des chimères, des phénix, des tortues, toute une zoologie fabuleuse et fantastique de bois sculpté ou de terre cuite, surchargent les faîtières ou courent sur les frises; des figurines et des fleurs d'argile peinte écrasent les corniches, les larmiers et les frontons; des couleurs voyantes, souvent criardes, bariolent les chapiteaux des

colonnes et les architraves; des tuiles vernissées de jaune, de bleu, de vert, font briller les toitures; — une ornementation touffue et désordonnée envahit toutes les parties de la construction ; — mais sous le fouillis des lignes reparaît toujours la monotonie du type originel. La richesse de la décoration ne parvient ni à en varier Paspect ni à en détourner Pesprit. C'a été la grande supériorité de Tarchitecture japonaise. Avec les mêmes éléments, les mêmes matériaux, le même schéma architectonique (qu'elle avait emprunté d'ailleurs aux Chinois), elle a revêtu ses édifices d'un caractère esthétique individuel que n'ont jamais eu les monuments de l'Empire du Milieu. On sait le parti que les artistes du Nippon ont su tirer, à cet effet, de la décoration. Dans le désordre des motifs ornementaux du prototype chinois, ils ont su trouver l'harmonie des lignes ; à la polychromie violente du modèle dont ils s'inspiraient, ils ont substitué les nuances plus discrètes de leur palette, les tons adoucis de leurs laques et l'éclat amorti de leurs ors; enfin ils ont donné à leurs sculptures l'accent d'une vie si intense, si exubérante et si épanouie que tout le monument en a été comme animé et éclairé : de leur part, l'ornementation a été œuvre d'artiste, — en Chine, elle est demeurée œuvre d'ouvrier.

Les Chinois attachent une importance capitale à Vorientation de leurs édifices, temples, tombeaux, palais, maisons particulières, etc. C'est, en effet, une croyance établie parmi eux depuis la plus haute antiquité et reconnue officiellement depuis le xi« siècle de notre ère, que des influences mystérieuses naissent de la configuration des terrains, de la direction des cours

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d'eau, des courants magnétiques qui traversent le sol, des fluides qui y résident, des vapeurs qui s'en élèvent, des astres qui se meuvent au-dessus, etc. L'ensemble de ces influences forme ce qu'on appelle le Fong-choiii, littéralement « le vent et l'eau ». C'est, en fait, un système de géomancie où se retrouvent tout à la fois des principes scientiflques, des pratiques astrologiques, des préceptes d'hygiène, des croyances religieuses et de grossières superstitions empruntées au taoïsme et au bouddhisme. Le Fong-choui se rattache aussi, et très étroitement, au culte des ancêtres, car il procède de cette idée que les âmes des morts ont le pouvoir d'intervenir dans le monde des vivants ; il est l'objet d'un tel respect et il est entré si profondément dans l'esprit des Chinois qu'il domine toutes les manifestations de leur vie intime et sociale i.

En ce qui concerne l'architecture, le Fongrchoui édicté des règles minutieuses que seuls lesgéomanciens officiels peuvent connaître et interpréter. Il est indispensable de les consulter pour déterminer la situation précise et l'orientation d'un édifice à construire, de façon que les influences subtiles dont il sera entouré ne soient pas hostiles à ceux qui y établiront leur demeure.

Après ces brèves indications sur les principes et les procédés de l'architecture chinoise, il nous est permis d'étudier l'application qui en a été faite : — i° dans les édifices civils; — 2° dans les édifices religieux.

I. Cf. Eitel, Feng-shui, or tlie Rudiments of natural science in China.

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L ARCHITECTURE CIVILE

Un principe domine Parchitecture civile en Chine: elle est soumise à une réglementation officielle.

Cette réglementation est aussi ancienne que Pétat social en vue duquel elle a été édictée, et nous la trouvons consignée déjà, mille ans avant notre ère, dans le Tcheou-li. Elle porte, d'une manière générale, sur la hauteur, la largeur et la longueur des bâtiments, sur le nombre des cours, sur Télévation de la plateforme qui sert de soubassement au rez-de-chaussée, sur le nombre des colonnes, etc. La mesure de.^es différents éléments va en augmentant du simple particulier au lettré, du lettré au grand mandarin, du grand mandarin au prince et du prince à l'empereur. Ainsi, le corps de logis principal d'une maison ne doit avoir * que trois entre-colonnes de façade si elle appartient à un lettré, — cinq, si elle est habitée par un mandarin du premier rang, — et sept, si c'est la demeure d'un prince. Les palais de l'empereur seuls en comptent neuf ou davantage.

On conçoit aisément l'influence qu'ont dû avoir sur l'architecture chinoise des règles aussi étroites, se perpétuant pendant plus de vingt-huit siècles. Elles ont tari toute inspiration chez les architectes, qui n'ont

plus eu à exercer leur fantaisie que sur les hors-d'œuvre et les parties accessoires des édifices, sur le détail de la décoration.

Les palais. — Le cadre restreint de cet ouvrage ne permet pas d^entreprendre la description détaillée d'un palais impérial en Chine. Celui de Pékin se compose d'une succession régulière et symétrique de cours rectangulaires et de jardins renfermant quarante-huit vastes palais, environ autant de temples et un nombre plus grand encore de kiosques, d'arcs et de portiques. C'est toute une ville : une enceinte fortifiée l'enveloppe entièrement.

Ces bâtiments sont conçus sur le type éternel du t'ing ; mais les différents éléments qui figurent dans la construction ont reçu leurs plus grandes dimensions.

La composition architectonique en est donc fort simple et n'offre rien qui, en soi, doive produire une impression puissante. Et pourtant, Timpi-ession que l'on ressent en présence d'un palais chinois est assez grandiose. C'est, en effet, de l'ensemble qu'elle se dégage. La largeur des cours et des esplanades, le développement horizontal des édifices, l'ordonnance symétrique du bâtiment principal et des constructions environnantes, un tel déploiement d'espace et une disposition si régulière de toutes les parties suffisent à éveiller dans l'esprit des idées d'ordre, de puissance et de gravité majestueuse.

Il y eut cependant une époque, au commencement de la dynastie des Tcheou (xi*' siècle av. J.-C), ou l'architecture chinoise eut pour les palais de ses empereurs de plus hautes visées. On construisit alors des monuments, appelés taï ou hou, qui mesuraient jusqu'à cent mètres d'élévation; on accédait au sommet par un esca-

L'ARCHITECTURR.

lier extérieur. Pendant plusieurs siècles, ce l'ut le grand luxe, la ruineuse folie des Fils du Ciel. Au milieu du 111° siècle avant J.-C, Tempereur Thsin-chi-hoang-ti en fit construire dans toutes ses résidcnA:es, par tout

T AI -HO- TIEN, SALLE DE LA SOUVERAINE CONCORDE, AU PALAIS IMPÉRIAL, A PÉKIN.

(D'aprùs une peinture chinoise appartenant à M. G . Deveri.i.)

Tempire. Les princes voulurent imiter les souverains et firent élever aussi des taï dans leurs palais. Mais des édits impériaux leur interdirent bientôt ce luxe qui fut réservé désormais à Pempereur seul. A partir du xiir siècle, c''est-à-dire de Favènementde la dynastie mongole, on renonça à ces constructions dispendieuses, et aujourd'hui il n^en reste même plus de ruines.

Les taï ou hou sont souvent cités par les poètes. Sou-chi-pa disait dans une ode (vers 200 avant J.-C.) : « Quand j'élève mes regards vers le hou de pierre, il me faut chercher son toit dans les nues. »

Tou-pe décrit ainsi le taï qui s'élevait dans la capitale des Thang : « L'émail de ses briques rivalise d'éclat avec l'or et la pouVpre, et réfléchit en arc-enciel les rayons du soleil qui tombent sur chaque étage 1. » Enfin, Te-li, parlant d'un taï haut de plus de iSo mètres, s'écriait dans une de ses strophes : « Je n'oserais pas monter jusqu'à la dernière terrasse d'où les hommes n'apparaissent que comme des fourmis. Monter tant d'escaliers est réservé à ces jeunes impératrices qui ont la force de porter à leurs doigts ou sur leur tête tous les revenus de plusieurs provinces. »

Quelle fut Torigine des taï? Les Chinois ont-ils créé de leur propre génie ce type architectonique qui est si différent de leur formule habituelle? L'ont-ils emprunté, et à qui ? La date éloignée à laquelle on a commencé de construire des taï en Chine impose une grande réserve dans la détermination des influences étrangères qui ont pu s'exercer à cette époque sur Part chinois. Les annales de l'Empire du Milieu mentionnent cependant certains faits qui permettent de croire qu''au xvir' siècle avant notre ère il existait déjà des rapports entre cet empire et les civilisations de l'Asie occidentale. Le premier de ces faits est l'arrivée en Chine, « dans la 3* année du règne de Tai-Ou » (1634 av. J.-C), d'ambassadeurs expédiés par les Si-joung ou « barbares occiden-

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