LES PRINCIPES ET LES PROCEDES
La première impression qui se dégage à lavued'une ville chinoise — que ce soitTicn-tsin, avec les i5o,ooo maisons de sa population bourgeoise et ouvrière, ou Pékin, avec ses temples, ses palais impériaux ou princiers et ses édifices publics — est celle d'une certaine monotonie résultant de la prédominance d'un type architectural unique. Après un long séjour, cette impression persiste encore, et quelques constructions seulement paraissent irréductibles à la formule générale.
La Chine, en effet, n’a eu, à toutes les époques de son histoire et pour tous ses édifices civils ou religieux, publics ou privés, qu’un seul modèle d'architecture.
En ce qui concerne l'antiquité chinoise, nous sommes obligés de nous en référer aux documents écrits et aux reproductions graphiques ; car il n'existe pas dans tout l’Empire du Milieu de monument antérieur au xr siècle de notre ère. Les voyageurs et missionnaires qui ont parcouru toutes les provinces de
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l’intérieur sont unanimes sur ce point : il n’v a pas de ruines en Chine h La cause en est à la fois dans la qualité des matériaux employés (bois et brique) et dans la légèreté du type de construction adopté; les pièces de charpente ont été détruites par le feu, l'humidité, etc. ; l’appareil des briques était si mince qu’il s’est toujours effondré, sans laisser ces grandes ruines, ces pans entiers d’argile cuite qui permettent de reconstituer encore après 2,5oo ans les palais de Chaldée et d’Assyrie.
Les documents graphiques que nous possédons1 2 permettent d'affirmer que, quatre ou cinq cents ans avant J.-C., les Chinois construisaient déjà leurs monuments et leurs maisons sur le plan dont ils se servent en-
1. « Il n’y a rien, dans tout l’Empire du Milieu, qui mérite le nom de ruine architecturale, rien qui nous apprenne si les générations précédentes construisaient des édifices plus splendides ou plus pauvres que ceux d’aujourd’hui. » Williams, Middle King dont, l, 726.
Seule, la Grande-Muraille fait exception. Elle s’étend depuis le golfe du Liao-toung, dans le fond du G. du Petchili, jusqu’à l’extrémité occidentale de la province du Chen-si, sur un espace de cinq à six cents lieues. Elle fut construite, pendant les premières années du 111e siècle av. notre ère, par l’empereur Thsinchi-hoang-ti pour défendre l’Empire contre les incursions des Tartares Hioung-nou. C’est l’œuv.re la plus gigantesque qui ait été jamais exécutée par les forces humaines. Elle mesure environ 20 pieds de hauteur et 12 d’epaisseur: elle est flanquée, tous les 5oo mètres, de tours hautes de 40 pieds. Les matériaux employés sont tantôt la pierre de taille, tantôt la brique. Sur certains point du parcours, le rempart ne se compose que d’un terrassement. La Grande-Muraille détache plusieurs ramifications qui couvrent des provinces entières.
2. Voy., entre autres documents, les albums chinois cotés Oe. 14, üc. 23, üe. 16 et Üe. 17 au Département des Estampes.
core aujourd’hui. A y regarder de près, celte rixité d’un type architectonique conservé intact à travers les siècles n’a rien qui doive surprendre en Chine, surtout si l’on se rappelle que les formes décoratives des autres arts ont si peu changé. De toutes les formules d’art, celles de l’architecture sont, en etfet, les plus lentes à se renouveler chez un peuple, parce qu’elles sont l’expression la plus manifeste et la plus solide de ses instincts, de ses habitudes, de ses besoins, de son caractère et de ses traditions. Or, comme précisément les Chinois ont poussé l’observance des traditions plus loin qu’aucune nation au monde, comme, d’autre part, leur tempérament positif et leur pauvreté d’imagination leur ont épargné les brusques changements d’idéal et les grandes révolutions morales qui ont si fréquemment renouvelé l’inspiration des artistes occidentaux, ils ont pu se contenter pendant plus de vingt-cinq siècles d’un seul mode de construction pour y abriter la pratique de leur vie privée ou politique et l’exercice de leur foi religieuse.
Seul, le bouddhisme, qui s’introduisit en Chine vers la tin du i" siècle de notre ère, fut assez puissant pour suggérer quelques formes nouvelles ou plutôt pour fairesentir que les formes anciennes ne suffisaient pas à exprimer les sentiments éveillés par la doctrine de Çakya-Mouni.
• La brique et le bois ont été, de tout temps, les principaux, presque les seuls matériaux de construction usités en Chine. Il est difficile de déterminer les raisons pour lesquelles les Chinois ont fait si rarement usage de la pierre dans leurs édifices. Ce n’est pas la rareté de la pierre : on en trouve, en effet, et en abondance, dans
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toutes les provinces; d’ailleurs la plupart des villes ont des quartiers entiers pavés de larges dalles. Ce n’est pas la difficulté du transport des blocs, ni la dépense qu’il eût imposée, puisque les jardins impériaux et princiers sont semés de rocs énormes amenés là par des procédés de traction très perfectionnés, et que, d’autre part, le système de construction adopté a toujours nécessité l’emploi de colonnes de bois qu’il a fallu, dans certains cas, faire venir d’Indo-Chine à prix d’or, les forets chinoises ne fournissant pas d’essences suffisamment robustes. Ce n’est pas, enfin, la prévision des tremblements de terre, ces phénomènes étant beaucoup moins fréquents sur le continent asiatique que dans l’archipel du Japon.
Les seules constructions qui soient toutes de pierre sont les paï-sang ou paï-lcou, sortes d’arcs de triomphe, d’une hauteur de 12 à i5 mètres, percés de trois ou cinq baies et chargés de sculptures. Ces paï ont pour but de rappeler quelque fait mémorable de l'histoire ou quelque action méritoire d’un particulier. C’est généralement sur décret impérial qu’on élève ces arcs. Le plus remarquable est celui qui précède l’entrée du temple de Confucius à Pékin ; nous en donnons plus loin la reproduction.
L’unique raison qui nous paraisse justifier l’emploi presque exclusif que les Chinois ont toujours fait des matériaux légers est l’idée, toute différente de la nôtre, qu’ils ont conçue de la durée à assigner aux constructions. Avec leur esprit éminemment positif, sans grande vue ni ambition, ils estiment qu’un édifice qui est demeuré debout autant que la génération qui l’a vu élever,
RC L’ART CHINOIS.
a satisfait à sa destination. A quoi bon bâtir pour un avenir incertain, pour des descendants inconnus? Si Ion considère que, dans l'esprit chinois, le souci des descendants, la préoccupation de leur laisser fortune, honneurs, considération, en un mot le désir de se perpétuer en eux n'existe pas, comme chez les races occidentales, — que, par un singulier contraste avec elles, par une étrange déviation psychologique, ces sentiments d'hérédité se sont, pour ainsi dire, retournés et , reportés vers les ancêtres seuls, à tel point que les anoblissements concédés par l'empereur, au lieu de rejaillir sur les générations à venir, remontent vers les ascendants et profitent a toute la ligne ancestrale, — on comprendra que les constructions de la Chine portent si rarement ce caractère de durée que nous sommes habitués à rechercher dans les édifices.
Les Chinois ont connu de toute antiquité, semblet-il, la voûte; mais ils en ont fait rarement usage. Ils l'ont réservée pour les portes de remparts et les ponts; dans ce cas ils l'ont employée avec hardiesse et les spécimens qui nous en restent ne manquent pas de grandeur. La figure ci-contre représente une des portes voûtées de Pékin; construite en 1274 sous la dynastie des Youen, elle a été restaurée, ainsi que toute l’enceinte fortifiée dont elle fait partie, par l’empereur Young-lo, des Ming, en 1409 J.
Il est à noter que les Chinois n'ont pas su tirer de la voûte tous les partis qu’elle aurait pu leur fournir; ils n’ont jamais construit de coupole et ils se sont in-