‹ L'art chinoisChapitre 3 sur 91 · IV AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

IV AVERTISSEMENT

qui est encore incertain^ avec un vocabulaire français qui n offre pas plus de fixité. On voudra donc excuser les imperfections de ce texte.

Ma chance fut de recevoir les conseils de maîtres tels que MM. Chavannes, professeur au Collège de France, et Cordier, professeur à V Ecole des Langues orientales. Il suffit de s^occuper de la Chine pour devenir par ce seul fait leur débiteur. Je les remercie bien vivement de Vintérêt qu'ils ont témoigné à mon travail. Je me suis d'autre part efforcé d éclaircir auprès de spécialistes tous les points spéciaux ; cest ainsi, par exemple, que les quelques pages relatives aux anciens instruments astronomiques de Pékin doivent leur exactitude et leur propriété de termes à MM. Baillaud, directeur, et Boquet, astronome de V Observatoire de Paris. J^ exprime enfin ma meilleure reconnaissance à M. Charles B. May bon, chargé du cours de chinois à V Ecole française d Extrême-Orient, qui, d'accord avec M. Chavannes., s^est chargé avec un parfait dévouement d'une besogne ingrate en transcrivant dans la prononciation française les noms et les mots chinois.

Le Board of Education de Londres, à qui V ouvrage de M. Bushell appartient, et V administration du South Kensington ont tout fait pour faciliter, moralement et matériellement., la publication de l'édition française. Je ne peux dire combien leur parfaite obligeance m'a touché.

H. d'A. de 7.

L'étude d'un aspect quelconque de l'art suppose, comme le fait très justement observer M. Stanley Lane-Poole dans son manuel VArt Arabe en Egypte, une certaine connaissance de l'histoire du peuple qui pratiqua cet art. Ce principe s'applique tout spécialemeat à la Chine et à l'art chinois, dont le champ d'étude, plus éloigné de nous, nous est moins familier encore.

L'histoire indigène du développement de la culture chinoise la fait remonter presque aussi haut que les civilisations de rÉgypte, de la Ghaldée et de la Susiane. Mais ces empires ont depuis longtemps atteint leur apogée, puis disparu de la scène du monde^ tandis que la Chine n'a pas cessé d'exister, de réaliser ses conceptions originales de morale et d'art et de perfectionner l'écriture spéciale qu'elle a conservée jusqu'à nos jours. Cette écriture semblerait avoir pris naissance et s'être développée dans la vallée du fleuve Jaune ; on n'a pu établir jusqu'ici de rapport satisfaisant entre elle et aucun autre système pictographique. Notre connaissance des vieux empires de l'Asie occidentale s'est considérablement accrue par suite de découvertes récentes, dues aux fouilles systématiques pratiquées dans les ruines des temples et des cités. Bien d'autres vestiges de la Chine ancienne attendent sans doute la pioche de

a L'ART CHINOIS

Texplorateïir, le long du fleuve Jaune et de son affluent principal, la rivière Wei, qui coule de l'ouest à l'est à travers la province du Ghàn-si, où s'étaient installés les premiers établissements chinois. Mais ils gisent profondément ensevelis sous des amoncellements de limon qui, déplacés par le vent, arrivent à former les épais dépôts de lœss jaune caractéristiques de ces régions.

Les exhumations sont à la merci d'une circonstance fortuite : le changement du lit du fleuve, ou le percement de canaux destinés à l'irrigation ; on met alors à jour des vases rituels de bronze et divers autres objets antiques. Les Chinois attachent le plus grand prix à ces vestiges des dynasties primitives, bien que leurs croyances géomanciennes les éloignent en général de toutes fouilles, qui troublent la terre, dans le seul but de découvrir des objets de ce genre. Les bas-reliefs des tombes de la dynastie des Han, par exemple, exhumés au xvii^ siècle dans la province du Ghan-tong, sont maintenant abrités dans un bâtiment spécial, sur des terrains acquis par souscriptions volontaires \

Certains écrivains attribuent à l'histoire chinoise une antiquité fabuleuse. Le premier homme, P'an-kou, aurait émergé du chaos, sorte d'embryon cosmique, générateur de toutes choses \ Après lui, vient une série de chefs célestes, terrestres et humains ; quelques-uns de ces derniers ont reçu le

1. Ces bas-reliefs seront étudiés plus à fond dans le courant de l'ouvrage; s'il en est fait mention ici, c'est surtout parce que quelques-unes des sculptures qui les décorent ont été choisies pour illustrer ce chapitre.

2. P'an-kou est encore appelé Yu-che, a l'Ordonnateur du Monde ». On le confond quelquefois avec le chaos lui-même : son nom est alors Houentouen, « Chaos primordial ». Pour montrer l'antiquité de ce premier homme, certains annalistes placent entre son existence et la venue de Confucius une période de a à 96 millions d'années. Après lui commencèrent les trois grands règnes : règne du ciel, de la terre, et de l'homme.

Il y a de fortes raisons de croire que le démiurge P'an-kou et les trois empereurs légendaires n'ont pas eu à l'origine l'importance qu'on a pu leur attribuer depuis. Il semble qu'on se trouve en présence d'inventions d'auteurs chinois relativement récents. — N. d. t.

nom de Yeou Tch'ao (les « Possesseurs de Nids »), parce qu'ils vivaient dans les arbres, et d'autres celui de Souei Jen (les (( Producteurs de Feu »), pour avoir découvert l'instrument primitif en bois, d'où le frottement faisait jaillir l'étincelle.

La période légendaire, si l'on veut la distinguer de la période purement mythique, commence avec Fou-hi \ le célèbre fondateur de la constitution politique de la Chine. On aperçoit ce personnage dans le panneau inférieur du frontispice ainsi que dans la figure 2 (au coin du bas-relief, à droite). C'est le premier des trois souverains antiques connus sous le nom des San Houang ; il tient à la main une équerre de maçon, et fait face à une femme, porteuse d'une couronne et d'un compas, appelée Niu Wa, et tantôt considérée comme son épouse, tantôt comme sa sœur^ Leurs corps, terminés en dragons ou en serpents, s'enlacent vers leur partie inférieure, de même que les esprits à l'aspect étrange qui les accompagnent et qui reposent sur des volutes de nuages à têtes d'oiseaux. Voici l'inscription qui se trouve à gauche :

« Fou-hi^ appelé Ts'aiig-tsing^ fut le premier qui gouverna en tant que roi ; il découvrit les trigrammes et les cordes nouées^ grâce auxquels il gouverna tout ce qui est à l'intérieur des mers. »

Les « huit trigrammes » auxquels ce vieux texte fait allusion sont connus sous le nom de Pa Koua; ce sont les fameux symboles de l'antique magie et de la philosophie mystique ; Fou-hi les reçut d'un être surnaturel, le cheval-dragon, qui les

I. Fou-hi est encore appelé Ts'ang-Tsing, c l'Eflicace de la Végétation », parce que, d'après l'ancienne théorie des cinq éléments, il régna par la vertu du bois. On lui attribue toutes sortes d'inventions. Il aurait institué le mariage, établi le calendrier, fabriqué le premier instrument de musique à 5 cordes, découvert l'usage des filets pour la pêche et réuni les six sortes d'animaux domestiques : cheval, chien, poule, bœuf, cochon, mouton.

Il avait un corps de dragon et une tête de bœuf, d'où les excroissances frontales avec lesquelles on le représente, comme Moïse. — N. d. t.

1. Niu Wa, nommée aussi Niu Koa, est quelquefois considérée comme un homme. Cf. Mayers, Notes and Queries on China and Japan^ July 1868, pp. 99-101. — TV. d. i.

portait sur son dos lorsqu'il sortit des eaux du fleuve Jaune ^ Quant aux « cordes nouées », on les a comparées aux quippus, cordes mnémoniques des anciens Péruviens ^

Tcheou-yong, le second des trois souverains antiques, occupe le panneau voisin de la figure 2, dans une attitude combative. Son titre de gloire est d'avoir vaincu Kong-kong, le premier rebelle, chef d'une insurrection titanique en des temps très anciens, et qui fut tout près de submerger la terre sous un déluge d'eau. Inscription :

« Tcheou-yong ii'eut rien a faire ; il n'existait alors ni désirs ni passions mauvaises ; on n'institua ni châtiments ni amendes, »

Le troisième des San Houang est Chen-nong, « le Laboureur divin », qui inventa la charrue de bois et enseigna Tagriculture à son peuple ^ Il découvrit la vertu curative des plantes et établit le premier marché pour l'échange des produits. Inscription :

« Chen-nong, voyant Vimportance de V agriculture^ enseigna la manière de labourer la terre et de semer le grain, et il fit naître à la vie les myriades d'hommes de son peuple *. »

1. Ces huit Koua représentent le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu, les nuages, les eaux, le vent. Ce sont des motifs formés par la combinaison de deux lignes, l'une continue, représentant le principe mâle, yang, l'autre coupée en deux traits, représentant le principe féminin, yen.

En souvenir du cheval-dragon et pour frapper l'imagination du peuple, Fou-hi aurait donné le nom de dragons à ses ministres. — N. d. t.

Le cheval-dragon est souvent représenté en jade, en porcelaine ou en bronze (v. fig. 77).

2. Les qiiipus ou qiiipos sont des instruments mnémoniques très perfectionnés. Ce mo3'en d'exprimer certains événements ou certaines idées à laide de nœuds (nous faisons de même des nœuds à notre mouchoir) est fréquent chez certains peuples primitifs; on le retrouvera chez les Malgaches, chez les nègres Angolais et Loangos, chez certaines tribus des Célèbes, etc. Les quipos péruviens sont des anneaux en cordes ou en bois, auxquels sont attachées en grand nombre des cordelettes de couleur différente sur chacune desquelles se trouvent deux ou plusieurs nœuds diversement façonnés. — N. d. t.

3. On l'appelle aussi Yen-ti, « l'Empereur-fumée », parce qu'il régna par la vertu du feu.

4. M. Chavannès traduit ; « ... il fit sortir de l'inaction les dix mille familles ». (Chavannes • La Sculpture sur pierre en Chine au temps des deux Dynasties Han^ p. 5).

Les Wou Ti^ ou Cinq Chefs, successeurs de Chen-nong, sont représentés dans la figure 3, empruntée au même basrelief. On doit lire ainsi les cartouches de droite à gauche :

1. (( Houang-Ti fit de nombreux changements ; il fabriqua des arjnes, creusa des puits dans les champs^ allongea les robes officielles, construisit des palais et des maisons. »

2. « V empereur Tchouan Hiu est le même que Kao Yang^ il était petit-fils de Houang-Ti et fils de TcKang Yi. »

3. « V empereur ICoii n'est point autre que Kao Sin : il était V arrière-petit- fils de Houang-Ti. »

4. « U empereur Yao fut nommé Fang Hiun, sa bienveillance était céleste^ son savoir celui d'un dieu; de près il était semblable au soleil et de loin pareil à un nuage, »

5. « V empereur Chouenfut nommé TcKong Houa ; il cultiva la terre sur la Montagne Li. pendant trois ans il travailla loin de son foyer. »

Les cinq personnages sont vêtus dans le même style, avec de longues robes, et portent le bonnet à sommet carré décoré de pendants de jade, nommé mien, qui fut adopté par Houang-Ti ^ Ce dernier est un personnage des plus éminents de l'histoire primitive. Sa capitale se trouvait située tout près de la moderne Si-ngan Fou, dans la province du Chàn-si. On lui doit un grand nombre d'arts industriels. Son épouse principale, Si-Ling, apprit la première au peuple l'élevage des vers à soie ; elle est encore, pour cette raison, adorée comme une déesse. Les Taoïstes ont fait de Houang- Ti, (( TEmpereur Jaune » % un être miraculeux qui inventa

I. Ce bonnet de cérémonie, chez les souverains, était symbolique. Douze cordons de soie, à chacun desquels étaient enfilées des pierres précieuses et qui pendaient devant et derrière, devaient leur dérober la vue des choses déshonnêtes ; deux pièces détoffe jaune leur couvraient de même les oreilles afin qu'ils ne pussent entendre ni le mensonge, ni la flatterie. Le bonnet s'inclinait légèrement en avant, de manière à indiquer la manière avenante et polie dont le roi devait recevoir ceux qui venaient à son audience. — N. d. t.

•1. La légende veut que Houang-Ti ait divisé le peuple en différentes classes auxquelles il assigna des couleurs spéciales, réservant le jaune pour la famille impériale qui en possède encore aujourd'hui l'usage exclusif. — TV. d. t.

l'alchimie et réussit à gagner l'immortalité. Terrien de LacoLiperie l'identifia avec Nakhunte et en fit le chef des tribus Bak, qu'il suppose avoir traversé l'Asie, depuis l'Elam jusqu'en Chine, et avoir fondé une civilisation nouvelle dans la vallée du fleuve Jaune ; il confond en même temps Ghennong avec Sargon qui, d'après lui, régna en Ghaldée environ en l'an 38oo avant Jésus-Christ. Mais de pareilles suppositions sont difficiles à admettre, bien qu'en vérité il semble y avoir eu, aux époques primitives, quelque rapport entre les civilisations naissantes de la Chine et de la Chaldée.

Avec les empereurs Yao et Chouen, nous nous trouvons sur un terrain plus solide ; Confucius les place en tête du Chou King — annales classiques — et les représente comme les parfaits modèles du souverain désintéressé. Leur capitale était àP'ing-yang-Fou, dans le Chan-si. Leur temple commémoratif s'élève encore en dehors des murs de cette ville, avec leurs statues gigantesques — dix mètres de hauteur — dressées dans le pavillon central de la cour principale ^

Yao évinça son propre fils ; il invita les nobles à lui choisir un successeur, c'est alors que Chouen fut choisi ; et Chouen, à son tour, écartant un fils indigne, transmit le trône à un ministre intelligent et expérimenté, le grand Yu. Mais Yu cessa de s'inspirer de ces illustres exemples et encourut le blâme de (( convertir l'empire en un domaine de famille » ; c'est depuis cette époque qu'a triomphé le principe héréditaire.

Yu dut sa grande réputation aux vastes travaux hydrographiques qu'il dirigea pendant neuf ans, jusqu'au moment où le pays, partagé en neuf provinces, fut finalement à l'abri des inondations -. Ses hauts faits sont consignés dans le Tribut

1. Devant ces statues, le défunt empereur Kouang-siu brûla Tencens lors de son retour de Si-ngan Fou à Pékin en 1901.

2. « Yu dit; — Les eaux débordées s'élevaient jusqu au ciel ; l'immense nappe entourait les montagnes et submergeait les collines ; tout le peuple de

de Yu, que l'on retrouve avec quelques modifications dans le Chou King de Gonfucius, dans les deux premières histoires des dynasties, les Mémoires historiques de Sseu-ma Ts'ien (85 av. J.-C), et les Annales de la première dynastie des Han, par Pan Kou (92 av. J.-C). La légende veut qu'il ait fait fondre neuf trépieds de bronze {ting) avec le métal envoyé des neuf provinces à la capitale, située près de K'ai-fong-Fou, dans la province du Ho-nan ; ces trépieds furent religieusement conservés pendant près de 2.000 ans comme sauvegarde de l'empire. Le grand Yu est représenté comme fondateur de la dynastie des Hia, dans la figure 4? en compagnie de Kie Kouei, son descendant dégénéré, dernier de la race, monstre de cruauté dont les iniquités firent retentir le ciel jusqu'au jour où il fut détrôné par T'ang, « le Réalisateur », fondateur de la nouvelle dynastie des Chang. Dans l'inscription, on peut lire ce qui suit:

« Yu des Hia était célèbre par sa science géométrique des cours d^eaux et des sources ; il connaissait les principes cachés et les saisons favorables pour élever des digues ; après son retour^ il institua les mutilations comme châtiments. »

Le grand Yu tient à la main une pioche à deux dents. Kie Kouei, armé d'une hallebarde (/co), est porté par deux femmes, selon l'habitude barbare que lui prête la tradition.

A la dynastie des Hia succéda donc celle des Chang, et à celle des Chang, celle des Tcheou, comme l'indique le tableau suivant de la période connue en Chine sous le nom de période des « Trois dynasties », San Tai.

la plaine était accablé par les eaux... En ouvrant le cours des neuf fleuves, je les conduisis aux quatre mers ; j'approfondis les canaux d'un pied et les canaux de seize pieds et je les conduisis aux fleuves » etc.. [Mémoires historiques de Sseu-ma T'sien, trad. Chavannes, tome I, p. i54).

Les inondations ont été de tout temps redoutables en Chine, à cause du volume d'eau considérable des fleuves. La tradition voudrait que les jetées et les canaux construits par le grand Yu fussent encore efficaces de nos jours pour prévenir le débordement des eaux. — N. d. t.

Les trois dynasties primitives.

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