I. Voyez p
LES LAQUES i55
cette glorieuse époque de l'art chinois que fut le règne de K'ien-long (1736-1795). Celui que nous reproduisons ici porte neuf dragons, nombre mystique ; ils tourbillonnent à travers des nuages stylisés qui cachent certaines parties de leur corps onduleux, à la poursuite des «joyaux de toutepuissance )) entrevus sous forme de disques tournants, aux rayons éclatants et ramifiés.
L'empereur K'ien-long avait un goût spécial pour la laque sculptée ; il en fît faire pour son palais une foule d'objets divers : grands paravents, fong-p'ing, à douze feuilles de ^"^,^0 de haut; chaises-longues, divans spacieux, tch'ouang, munis de petites tables; tables plus grandes et chaises aux lignes imposantes, pour la salle de réception; ainsi qu'une infinie variété de petits objets d'usage ou d'ornement. Certains de ceux-ci, parmi les plus beaux, étaient sculptés dans une laque d'un ton chamois tendre; ailleurs, la couleur chamois était employée comme fond pour donner du relief à la décoration principale, qui se détachait avec vigueur en un relief vermillon. On prétend qu'un certain nombre de pièces de choix en laque peinte furent fabriquées vers la même époque à la manufacture du palais ; une dizaine d'exemplaires de cette origine, fort rares, appartiennent au vicomte de Semallé et sont, paraît-il, dignes de figurer dans la plus belle collection japonaise. Ce sont de petites coupes lobées extrêmement gracieuses, légères et délicatement modelées ; l'une est d'un bleu paon à tons verts, aussi intense et aussi chatoyant que de l'émail; une autre, du rose le plus pâle relevé de touches de rose corail; une autre encore est du noir le plus pur et le plus profond, de ce beau noir si apprécié au Japon ; une autre enfin, en laque aventurinée, avec un lotus incrusté d'or et d'argent, passe pour une merveille.
Parfois, le fond de laque vermillon se recouvre de plusieurs teintes de brun, appliquées en couches égales ; on en
i56 L'ART CHINOIS
sculpte l'épaisseur quand elle est encore chaude, avec un couteau acéré, de façon à ce que l'on aperçoive distinctement, lorsque le travail est fini, les différentes couches de couleur. L'empereur K'ien-long fit sculpter dans ce style, en 1/766, une série de tableaux représentant des scènes de bataille, et destinés à commémorer les victoires de ses généraux dans le Turkestan oriental ; quelques-uns sont parvenus jusqu'aux collections d'Europe.
Ils offrent quelque analogie avec le tableau en pierre dure sur fond laqué vermillon de la figure 90. Ici, les fîgvires sont en jade blanc, les temples, les arbres et autres détails, en jade de diverses couleurs, en malachite et en imitation de lapis-lazuli. L'artiste a représenté un pèlerin approchant du paradis taoïste. On aperçoit le dieuCheou lao debout sous un pin à gauche ; il tient un sceiptrejou-yiy tandis que ses assistants, en procession, portent un rouleau attaché à un bâton, une pêche de longévité, une gourde de pèlerin et la caisse contenant les présents que tiennent deux compagnons, par derrière, — les génies de l'Union et de FHarmonie ^ Un autre personnage de la suite attend avec impatience, sur la rive des « Iles des Bienheureux », l'arrivée d'un bateau chargé de fleurs et de fruits en pierres précieuses, présents de la déesse Si-wang mou.
Voici maintenant (fîg. 91) une boite richement décorée, avec couvercle de laque rouge sculptée, incrustée de pierres de diverses couleurs, qui ressortent admirablement sur le fond corail. La boîte, en forme de pêche aplatie, porte en relief des fleurs et des fruits de pêcher mêlés à des chauvessouris. Le couvercle reproduit la même décoration ; les tiges sont en bois, les fruits, les fleurs et autres détails, incrustés de jade vert et jaune, de lapis-lazuli, de turquoises et d'améthystes. Les boîtes de ce genre sont desti-
I. II faut sans doute voir en eux les deux ho-ho, symbole de la bonne entente. — N. d. t.
nées à contenir les fruits et les gâteaux que l'on offre pour les fêtes, les anniversaires de naissance et autres occasions heureuses. La pêche est considérée comme le fruit de la vie, l'emblème de la longévité, et les chauves-souris [fou]^ par une sorte de jeu de mots, symbolisent le bonheur {fou) ; ainsi exprime-t-on les vœux de prospérité que l'on forme pour celui qui reçoit la boîte ; mais celui-ci, disons-le en passant, doit retourner l'objet après en avoir gardé le contenu \
I. M. Chavannes a publié [Journal Asiatique, sept., oct., 1901, pp. 198- 233) une importante étude sur l'Expression des vœux dans l'art populaire chinois. « Le décor dans l'art populaire chinois, dit-il, est presque toujours symbolique ; il exprime des vœux. » Tantôt on se contente de lécriture pure et simple, et l'on écrit cheou, longévité. Tantôt on agit par association d'idées, un livre représentant la science, une grenade (à cause de l'abondance de ses grains) signifiant vœu de nombreuse postérité. Mais le plus souvent les souhaits s'expriment par rébus. Le sceptre jou-yi voudra diz'e « conformément à vos désirs » ; ki, hallebarde, sera l'équivalent de ki, bonne chance;, fou, chauve-souris, suggérera fou, bonheur, etc. — N. d. t.
VIÏ
Le jade est considéré par les Chinois comme la plus précieuse parmi les pierres précieuses. Le caractère yUj formé de trois lignes horizontales traversées par un trait perpendiculaire, représentait à l'origine trois morceaux de jade attachés par un lien : il est le radical d'un groupe naturel de composés s'appliquant aux pierres précieuses et à leurs attributs ^
Les Chinois considèrent cette matière, avec sa surface d'un beau poli et ses teintes variées, comme la quintessence idéale de la création ; ils la disent tirée de Farc-enciel pour le dieu des orages, qui lance, en guise d'armes, ces éclats de jade aigus, que les grosses pluies laissent parfois à découvert sur la surface du sol ^ Le jade est encore
1. Tse-Kong, disciple de Confucius, questionna un jour son maître en ces termes :
— « Oserais-je vous demander pourquoi le sage estime le jade et ne fait aucun cas de la pierre houen [pierre de lard) ? Serait-ce parce que le jade est rare et que la pierre houen est très commune ? »
Confucius répondit : — a Cest parce que, dès les temps anciens^ le sage a comparé la vertu au jade. A ses yeux, le poli et le brillant du jade figurent la vertu d' humanité ; sa parfaite compacité et sa dureté extrême représentent la sûreté d'intelligence ; ses angles, qui ne coupent pas, bien qu'ils paraissent tranchants, symbolisent la justice ; les perles de jade qui pendent au chapeau et à la ceinture, figurent le cérémonial ; le son pur et soutenu qu'il rend quand on le frappe et qui à la fin s'arrête brusquement est l'emblème de la musique; son éclat irisé rappelle le ciel ; son admirable substance, tirée des montagnes et des fieuves, représente la terre... Voilà pourquoi le sage estime le jade. » (Cité par M. Paléologue, p. iSg, d'après le Li ki.). — N. d. t.
2. Cf. DE Mély : les Pierres de foudre chez les Chinois et les Japonais^ dans la Bévue archéologique, iSgS. — N. d. t.
JADES SCULPTÉS ET AUTRES PIERRES DURES iSg
la nourriture traditionnelle des génies taoïstes. La légende chinoise leur attribue de nombreuses propriétés magiques et curatives ; la même superstition se retrouve d'ailleurs chez d'autres nations de l'antiquité \
Le mot jade est dérivé de V espagnol piedra de hijada^ « pierre de reins » ; on en fît en France pierre de Vejade qui, dit-on, se changea en le jade par l'erreur d'un imprimeur, alors que le mot n'était pas encore familier. De l'Amérique espagnole, cette pierre vint en Angleterre, apportée par sir Walter Raleigh qui, dans ses livres, la désigne toujours sous son nom espagnol, tout en célébrant ses nombreuses vertus.
Nos minéralogistes, comme les Chinois, comprennent sous ce mot de jade deux pierres tout à fait distinctes : la néphrite ou pierre de reins, ainsi appelée parce qu'on la portait souvent comme charme contre les maladies de reins% c'est un silicate de chaux et de magnésie appartenant au groupe amphibole ou hornblende — et la jadéite, ainsi baptisée par Damour en i863, après qu'il eut analysé un peu de jade vert émeraude provenant du Palais d'Eté que Jacquemart avait désigné sous le nom àe jade impérial^ — c'est un silicate de soude et d'alumine appartenant au groupe des pyroxènes^.
I. M. Deshayes [Conférence sur le Jade, au musée Guimet, 3i janvier 1904) résumait ainsi d'après les vieux textes chinois les maladies que soulage le jade pris sous forme de graisse, de liqueur, de jus, de poudre, d'onguent ou de pilules : la stérilité, le mal d'estomac, la toux, la soif, l'obésité, les maladies du poumon, du cœur, des cordes vocales, de l'intestin, les douze maladies de la région des hanches chez les femmes, etc. Le jade peut encore, d'une façon générale, fortifier et assouplir les muscles, calmer l'esprit, enrichir la chair, purifier le sang, etc. — N. d. t.
1. On l'appelait aussi pierre de hache; elle a en effet été aiguisée en forme de hache aux temps préhistoriques dans le monde entier et de nos jours en Nouvelle-Zélande et dans l'Alaska,
3. Quelques armes préhistoriques découvertes en Bretagne, dans les anciens villages lacustres de Suisse, en Asie Mineure et en Crète sont, paraît-il, en jadéite; on doit en tous cas assimiler cette matière au jade fei-ts'ouei des
i6o L'ART CHINOIS
La néphrite et la jadéite ont comme caractère commun leur structure à fibres très fines, d'où résultent leur dureté et leur compacité, ainsi que leur façon de se casser en éclats inégaux. L'entrelacement de leurs fibres les rend plus résistantes qu'aucun autre minéral, bien qu'en dureté on les classe seulement de 6 à 7 dans l'échelle de Mohs, la néphrite n'ayant que 6 à 6,5, c'est-à-dire étant à peine plus dure que le feldspath, tandis que la jadéite a 7, soit la même dureté que le quartz. La jadéite est parfois partiellement cristalline ; on s'en rend compte alors sous la lentille ; certaine variété est assez granuleuse pour ressembler à du marbre à grain de sucre ; une autre, plus transparente, nommée jade camphre, ressemble étonnamment à du camphre cristallisé.
L'analyse chimique et même l'examen au microscope font apparaître des différences entre ces deux minéraux ; de plus, quand on les chauffe au chalumeau, la néphrite devient blanche, trouble et fond avec difficulté, tandis que la jadéite se liquéfie aisément et colore la flamme en jaune brillant, ce qui indique la présence de la soude. On les distinguera plus facilement en déterminant le poids spécifique de la pierre à étudier, qu'elle soit brute ou travaillée ; la néphrite, en effet, se tient d'ordinaire dans les limites 2°9-3°i, tandis que la jadéite est beaucoup plus lourde (poids spécif. = 3°3) ; la chloromélanite, variété vert sombre de jadéite riche en fer, pèse même jusqu'à 3°4^
Néphrite et jadéite — la première en particulier — acquièrent lorsqu'on les travaille un beau poli à Féclat adouci, semblable à l'éclat de la cire, et que les Chinois comparent
Chinois (ainsi nommé pour sa ressemblance avec les plumes de martinpêcheur qu'on incruste en bijouterie), et au célèbre quetzalitzli des Mexicains précolombiens, pierre qui tire son nom du plumage éclatant du Trogon resplendens que les chefs portaient à leur coiffure.
I. Il est difficile de distinguer la jadéite de la néphrite par un simple coup d'œil ; cependant sa couleur, en général, est plus vive et plus brillante, sa matière plus translucide ; d'autre part, elle est parfois partiellement cristallisée ; c'est là, quand il s'y trouve, un caractère distinctif.
JADES SCULPTÉS ET AUTRES PIERRES DURES r5i
à celui du gras de mouton ou du lard figé. Toutes deux, en théorie, sont blanches à l'état pur, mais en réalité se teintent de couleurs nombreuses, soit dans la masse, soit en traînées, taches, veines ou marbrures, dues à la présence d'éléments étrangers et qui se détachent sur le fond uni.
La couleur de la néphrite dépend surtout de la quantité de fer qui s'y trouve. Elle se tient ordinairement dans les verts, plus ou moins foncés selon la proportion de fer : gris vert, vert de mer ou céladon, vert laitue, vert gazon, vert sombre, couleur d'épinard bouilli. Les néphrites grises ont souvent une teinte bleuâtre, rougeâtre ou verdâtre. Dans la néphrite jaune, le jaune est généralement d'un ton verdâtre. Le jade noir est d'ordinaire une néphrite lourdement chargée de chrome de fer. Les rouges et les bruns sont dus à la présence de peroxyde de fer ; on les considère tantôt comme des taches essentielles de la pierre, tantôt comme les résultats accidentels d'influences atmosphériques sur la surface. Les fonds uniformes, d'un ton doux, rappelant la crème et le petit-lait sont très en faveur auprès des amateurs chinois et plus encore les blancs purs, que Ton compare au gras de mouton, et d'où le fer est entièrement absent.
L'un des fonds les plus caractéristiques est d'une couleur lavande uniforme, un autre, vert pomme éclatant. Certains cailloux naturels de jade présentent un noyau incolore enfermé dans une croûte rouge ; cette particularité, qui produit un effet charmant, est due à la pénétration du fer que contenait l'argile dans laquelle ces cailloux sont restés longtemps enterrés.
La jadéite la plus recherchée est blanche, semée de taches plus ou moins nettes d'un vert émeraude brillant. Ces taches, ainsi que les veines analogues, sont dues à la présence d'une faible quantité de chrome, irrégulièrement distribuée ; c'est d^ailleurs le chrome qui donne sa couleur à
i62 L'ART CHINOIS
la véritable émeraude. La jadéite vert émeraude est proprement le fei'ts'ouei des Chinois. La bague de fei-ts'ouei^ que les archers portent à leur pouce, ou leur bracelet, peuvent valoir plusieurs centaines d'onces d'argenté
Les Chinois classent le jade en trois catégories : la première, sous le nom général de yu, comprend presque toutes les néphrites, quelle que soit leur origine ; la seconde, pi yu, « jade vert foncé », qui rappelle quelque peu la serpentine vert sombre, comprend les néphrites provenant de Barkoul et de Manas en Dzoungarie, et des environs du lac Baïkal, ainsi que les jadéites de même genre que produisent les montagnes du Yun-nan occidental ; la troisième, fei-ts'ouei^ désignait à l'origine la variété vert émeraude, qui s'étend maintenant à toutes les autres jadéites dont la plupart sont importées de Birmanie, sauf la variété vert sombre dont nous avons parlé plus haut.
La plupart des néphrites sculptées en Chine sont originaires du Turkestan oriental. On les extrait directement des montagnes de Khotan et de Yarkand, lorsqu'on ne les ramasse pas sous forme de cailloux usés et roulés par les eaux dans les lits des rivières qui descendent de ces montagnes. Les gisements les plus productifs sont, dans le Belurtag, les « Montagnes de Jade » des Chinois, sur le cours supérieur du fleuve Tisnab, à cent kilomètres environ de Yarkand^
I, M. Deshayes {loc. cit.) a noté les diverses couleurs de jade mentionnées dans les textes anciens : noir, noir comme du vernis, blanc, blanc de graisse, blanc de lait, blanc sale, blanc de petit-lait, bleu clair, bleu foncé, bleu tendre, bleu céleste, bleu turquoise, bleu indigo, jaune, jaune rougeâtre, jaune châtaigne cuite à la vapeur, jaune citron, jaune taché de rouge, jaune orangé, rouge, rouge comme la crête d'un coq ou le fard des lèvres, rouge cinabre, rouge bois d'Inde, vert, vert mêlé de noir, azur, chair, couleur sombre, cramoisi, pourpre, veiné de brun, veiné de bleu, aspect de bois, gris de cendre, marron foncé, or, blanchâtre (neuf teintes), ivoire. — N. d. t.
1. Les Montagnes de Jade ont été récemment explorées par le géologue russe Bogdanovitch.
JADES SCULPTÉS ET AUTRES PIERRES DURES i63
L'auteur mandchou du Si yu wen kieii lou^ — description du Turkestan chinois écrite en 1777, — dit que les flancs escarpés des montagnes y sont entièrement en jade et décrit comment les indigènes mahométans, montés sur des yacks, dépassent la limite des neiges pour aller chercher la pierre précieuse; ils allument alors des feux pour attendrir le jade% puis en détachent avec leurs pics d'énormes blocs qu'ils précipitent jusqu'aux vallées. Dans la vingt-neuvième année (1763) du règne de K'ien-long, le gouverneur de Yarkand envoya à l'empereur trente-neuf plaques de ce jade, sciées sur place, pesant ensemble 5.3oo livres, pour en faire des séries de ces douze pierres musicales appelées ts'ing^ dont on se sert dans les cérémonies impériales ; il y joignit un certain nombre de morceaux plus petits pour en faire des carillons de pierre ordinaires, formés de seize « équerres de charpentier », d'épaisseur différente, suspendues en deux rangs sur un cadre et que l'on frappe avec un maillet d'ébène. Le monolithe gigantesque de la tombe de Tamerlan, dans la mosquée de Gur Emir, à Samarkand, a probablement la même origine.
Les principales rivières où l'on pratique régulièrement la « pêche » des cailloux de jade sont, avec le cours supérieur du Yarkand Daria, le Yurungkash, « Jade blanc », et le Karakash, « Jade noir », fleuves du Khotan. Le lapidaire préfère ces cailloux roulés, qui doivent au frottement une forme originale et naturelle ; ils sont de plus entourés d'une enveloppe curieusement oxydée ; on est sûr enfin de leur résistance et de leur solidité.
I. Sur le point de savoir si, pour rendre l'extraction ou la sculpture du jade plus facile, on peut l'attendrir par la chaleur ou par tout autre procédé empirique (le vinaigre et la graisse de crapaud, dit le Pen tsao kang mou), on consultera les P\.apports du baron Dupin sur l'Exposition universelle de Londres (i85i), et les Notes de voyage aux Indes, en Chine et au Japon de M. Chambry (Paris, 1887). — N. d. t.
i64 L'ART CHINOIS
On a trouvé de la néphrite dans un certain nombre d'autres rivières qui viennent des monts K'ouen louen, et vers l'est, jusqu'au lac Lob. Des géologues russes en découvrirent un gisement en 189 1, encore plus à l'est, dans la province de Kan-sou, au nord de la chaîne K'ouen louen, entre leKoukou Nor et les montagnes de Nan chan ; cette néphrite, tantôt opaque et tantôt translucide, était couleur vert clair, blanc de lait ou jaune soufre ; c'était la première fois que l'on trouvait du jade jaune en gisement. Les livres chinois citent Lan-t'ien, dans la province voisine du Ghàn-si, comme fournissant du jade ; mais on assure qu'il est devenu impossible d'en rencontrer à cet endroit.
Quant aux couleurs préférées par les Chinois, Fauteur mandchou, déjà cité, s'exprime ainsi dans sa description de Yarkand :
« Il y existe une rivière oit V on trouve des cailloux de jade. Les plus petits ont la grosseur du poing ou dhine châtaigne, les plus gros sont de la taille de plats à fruits ronds ; quelques-uns pèsent plus de cinq cents livres. Leurs couleurs sont variées ; on estime le blanc de neige, le vert plume de martin-pêcheur, le jaune cire d'abeilles, le rouge vermillon et le noir d'encre ; mais les plus rares sont les morceaux couleur graisse de mouton pure avec taches vermillon, et ceux d'un vert épinard brillant tachetés de points d'or éclatant ; aussi ces deux variétés sont-elles considérées comme les plus précieuses. »
Dans les cérémonies du culte du Ciel, de la Terre et des quatre Régions, célébrées par l'empereur, on se sert toujours d'objets votifs en jade, disposés d'après un symbolisme des couleurs qui, par sa complication, rappelle celui des anciens Babyloniens. Pour le culte du Ciel, les rites exigent un symbole rond perforé [pi) de nuance céruléenne ; pour la Terre, un symbole octogonal [tsong] de jade jaune ; pour la Région de l'Est, une tablette oblongue et poin-
JADES SCULPTÉS ET AUTRES PIERRES DURES i65
tue (kouei) de jade vert ; pour le Sud, une tablette semblable, mais moins grande de moitié [tchang)^ en jade rouge; pour l'Ouest, un symbole en forme de tigre [hou) en jade blanc; et un symbole semi-circulaire [houang] en jade noir, pour la Région du Nord. Le jade porté par l'empereur, qui officie en tant que grand prêtre, doit toujours être de couleur correspondante, ainsi que les soies et que les victimes sacrifiées devant les autels.
Le Rituel des Tcheou parle constamment du jade comme de la matière dont on faisait les vases précieux de tous genres, les insignes hiérarchiques portés par le souverain et conférés par lui aux princes héréditaires, les offrandes, les présents votifs et beaucoup d'autres objets. Des fonctionnaires spéciaux étaient chargés de veiller sur le « Magasin de Jade ^ ». Pour les funérailles royales, ils avaient à fournir de la nourriture de jade [fan yu), un bol de jade pilé mélangé avec du millet pour la personne qui menait le deuil (/^<27^ yu)^ un morceau de jade taillé pour mettre dans la bouche du mort, et des offrandes de jade [tseng yU) sous forme d'un certain nombre de médaillons perforés, placés à l'intérieur du cercueil.
On connaît plusieurs ouvrages chinois spéciaux sur le jade. Le plus complet est le Kou yu fou pou^ « Description illustrée du Jade ancien », catalogue en cent volumes, avec plus de 700 figures, de la collection du premier empereur de la dynastie des Song du Sud ; il fut compilé en 1 176 par une Commission impériale dirigée par Long-T a-Yuan, président de la Commission des Rites. Une copie manuscrite en fut découverte en 1773 et l'édition courante s'imprima six ans plus tard, avec une préface dédiée à l'empereur K'ien-long.
I. « Dans les années siouan-lio (1119-1126) il y avait au palais un étalon pour les nuances du yu, auquel on rapportait tous les morceaux de yu qui parvenaient à lempereur. » (De Rémusat, Histoire de Kotan, 114, cité par M. Desha-yes.) — N. d. t.
i66 L'ART CHINOIS
La table des matières que voici donnera quelque idée de l'énorme variété d'objets de jade fabriqués autrefois par les artisans chinois :
i. Trésors d'État, insignes de rang, symboles à sacrifice^ sceaux impériaux, [Livres i-^2.)