CHAPITRE XV LES TENTATIVES DE RÉNOVATION DE L'ART SACRÉ
I. Classiques et Romantiques. — II. L'ère des expériences. — III. La nouvelle école d'art chrétien.
Les excès mêmes de l'art baroque préparèrent le triomphe de la réaction classique qui s'affirme en 1760 par l'apparition de l'architecture et du mobilier dit Louis XVI et par le succès qu'obtient la peinture « sensible » de Greuze 1726- 1805). La vertu est désormais à la mode et le peintre du Père de famille expliquant la Bible salon de 1755 . de la Malédiction paternelle, du Fils puni, envoie une circulaire aux ecclésiastiques pour leur recommander la propagation de ses peintures morales. Mais cette simplicité paysanne ne suffît plus à Louis David 1748-1825 et aux peintres de son école qui remontèrent jusqu'à l'antiquité classique pour y retrouver l'idéal du beau. C'était un retour à la tradition païenne de la Renaissance, mais, plus logiques que leurs devanciers, les artistes de la fin du xvme siècle éliminèrent complètement l'art religieux de leurs préoccupations. Les événements de la Révolution ne firent que favoriser une exclusion qui était la conséquence nécessaire des nouvelles doctrines. Lorsque la réouverture des églises en 1801 ramena une demande de compositions religieuses, on choisit surtout des sujets dans 1 Ancien Testament '. Le merveilleux chrétien était exclu de l'art comme de la littérature. Dans son Histoire de la peinture en Italie Paris, 1817 . Stendhal affirme que « quand des sujets donnés par le christianisme ne sont pas odieux, ils sont du moins plats ».
Mais déjà se multipliaient les symptômes d'une renaissance religieuse. Le merveilleux chrétien était éloquemment défendu dans le Génie du Christianisme
1. Les seuls tableaux religieux que David paraît avoir composés sont le Saint Koch de Marseille (1780 , le Bon Samaritain et David et Goliatb musée de Xarbonne . Rosenthal. Catalogue des œuvres de David (Les Maîtres de l arl
INGRES Kl.ANMUN
1802 , où Chateaubriand montrait que 1 art chrétien a donné à la figure humaine une expression de beauté idéale complètement inconnue du paganisme. Le Musée drs Monuments Français, réuni par Lenoir en 1S01 aux Petits-Augustins et composé de magnifiques débris de la sculpture du moyen âge. sauvés du pillage, attira 1 attention sur les monuments de l'art religieux. Le mouvement romantique qui
se produisit dans la littérature sous la Restauration, ci qui avait commencé plus tôt en Angleterre et en Allemagne, remit en honneur le moyen âge. Aux expositions de peinture les sujets religieux reparurent en grand nombre, aussi bien parmi les classiques comme Ingres 17<SU-1<S(>7 . fig. 271 . que parmi les romantiques comme Delacroix 1799-1863 et Chassériau (1819-1856 .
Ingres n a jamais exécuté que des tableaux séparés '. mais au Salon de 1824 son Vœu de Louis XIII fig. 271 fut une révélation et ceux qui ont contemplé à la cathédrale de Montauban le magnifique portrait du roi au manteau d'azur fleurdelysé, qui tranche sur les tonalités claires et lumineuses des draperies de la gracieuse apparition virginale, seront d'avis qu à l'occasion Ingres savait être un coloriste. Mais dans la plupart de ses Vierges, surtout la Vierge à l'Hostie, dans son martyre de saint Symphorien cathédrale d'Autun 1(S.'54 . c est beaucoup moins le sentiment religieux que la noblesse des lignes, la correction et la vigueur du dessin, la beauté des attitudes qui l'emportent. Et pourtant c'est à ce peintre au tempérament païen, qui a fui comme Raphaël, son maître, tout ce qui blesse les yeux, la mort, la maladie, la douleur, qui n'a jamais peint ni un Crucifix, ni un épisode de la Passion, que I on doit la résurrection du style monumental qui a seule rendu possible la renaissance de l'art religieux. Dans son Apothéose d'Homère 1827i. destinée a un plafond du Louvre, il a retrouvé les procédés qui conviennent à la peinture murale, beauté de la ligne, teintes plates, perspective linéaire, mais
Cliché Moreau.
Fig. 271 - Ingres 17.SH 1867 . Le Vœu de Louis XIII. Salon de 1824. Cathédrale de Montauban.)
1. Le seul ensemble donné par Ingres est formé des cartons pour les vitraux de la chapelle Saint- Ferdinand de Xeuilly AH[2 Parmi ses autres toiles religieuses citons : Jésus parmi les docteurs (Montauban . la Tradition des clefs. Jeanne Darc
INGRES. FLANDR1N
absence de perspective aérienne. Ses élèves el ses successeurs devaienl appliquer ces principes à la décoration des enlises '.
Le plus illustre de ceux-ci esi Hippolyte Flandrin 1809-1864 .(|ui peignit en 1841 rémouvante Cène de la chapelle Saint-Jean lEvangéliste à Saint-Séverin. Avec lui le sentiment religieux pénètre de nouveau dans l'art décoratif, comme le montrent ses ensembles de peintures murales à Saint-Germain des Prés chœur 1842-1846; nef, série de grandes figures entre les fenêtres e1 tableaux de la Concordance des Deux Testaments, 1854-1864 el à Saint-Vincent de Paul ÎNI'J-IN.).'! . dont la double Irise inspirée de celle de Saint-Apollinaire Nuovo à Ravenne,
Cliché buiiw.
Fig. 272 — Hippolyte Flandrin 1809-1864 . Le Cortège des Vierges Martyres Peintures de Saint \ ïncent-
de-Paiil. à Paris.
montre d'un côté les Vierges portant des palmes, de l'autre les Martyrs et les Confesseurs, tous vêtus, les Vierges de leurs draperies traditionnelles, les saints avec le costume de leur profession terrestre et s' avançant en longue théorie vers le sanctuaire fig. 272 .
Ce n'est pas dans le domaine religieux, mais dans ses admirables compositions encyclopédiques de l'Hôtel de Ville et du Palais-Bourbon que Delacroix a montré la puissance de ses conceptions. Il a du moins reconstitué pour décorer les murs des églises la vieille technique de la peinture à la cire. Sa Pieta de l'église Saint- Denis du Saint-Sacrement 1842), et surtout sa décoration de lachapelle des Saints- Anges à Saint-Sulpice Lutte de Jacob avec l'Ange; Héliodore chassé du Temple . en 1861, évoquent les grandes compositions des maîtres de la Renaissance, dont il est véritablement 1 héritier PI. XVI .
Théodore Chassériau. élève d'Ingres, ne tarda pas à être séduit par la peinture