L'APPARITION DU FILS DE L'HOMME
barbe, vêtu de la toge brochée d or, siège sur le trône impérial, aux appuis constellés de pierreries, assis sur un coussin de pourpre et avec le geste d'un souverain promulguant la Loi nouvelle devant ses apôtres qui forment autour de lui un sénal céleste. On retrouve la même attitude sur plusieurs sarcophages où les personnages se détachent sur un fond de portiques richement «unes. La tradition de la loi » à Saint-Pierre forme une variante de cette scène dont les figures du calice d'Antioche nous montrent la première forme. Plus tard, saint Pierre et saint
Photo Alinan.
Fig.
Le Christ enseignant.
Mosaïque absidale de Sainte Pudentienne à Rome, fin du iv siècle. Deux femmes figurant l'Église juive et l'Église des Gentils présentent au Sauveur des couronnes. Les symboles des quatre cvangiles planent au-dessus de la Jérusalem constantinienne, que domine la Croix gemmée du Golgotha.
Paul entourent le trône du Seigneur, mais le Christ dépliant un « volumen » le tend au premier apôtre qui le reçoit respectueusement, la main voilée par son pallium. conformément à l'étiquette en vigueur à la cour impériale. Telle est la scène qui orne l'un des plus beaux sarcophages romains où le Christ, les pieds sur la figure du Ciel, atteint par la majesté de ses traits réguliers encadrés de longues boucles tombantes à une expression de sérénité et de puissance surhumaines, dignes de l'art grec de la plus belle époque1.
Enfin, le Christ de majesté trônant au fond des absides des basiliques est aussi
1 Grisai-. Hisl. des papes, I, 233, fig. 65. Même représentation dans une abside du mausolée -de sainte Constance, sur plusieurs sarcophages ^Le Blant, Sarcoph. d'Arles, pi. XXVII Sarcoph. des Gaules. nu 33, pi XXVII , sur une étoffe égyptienne (Strzygowski. Orient oder Rom., pi. \ .
L'APPARITION Dl' FILS DE L'HOMME
le Fils de l'homme qui doit apparaître sur les nuées à la fin dos temps. C'est 'au i\ siècle que se montrent les représentations apocalyptiques, qui vont tenir une si grande place dans l'art chrétien. Sur l'arc triomphal de Saint-Paul-hors-les-murs une mosaïque, due à la magnificence dé dalla Placidia, montre un buste colossal de Jésus vêtu d'une toge de pourpre, bénissant dune main et tenant de l'autre un sceptre Bg. 26 . Au-dessus de lui sont les quatre animaux de la vision d'Ezéchiel : l'aigle, le bœuf, le lion et l'ange1. Les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, divisés en deux groupes, présentent leur couronne sur un pli de leur manteau en s'inclinant*. On remarquera la différence d'inspiration et de style entre cette composition hiératique avec son Christ à la figure sévère et les vieillards s'avançant en file
Pbot. Alinari.
Fig. 26 — La Seconde Venue du Fils de 1 Homme. Rome. Mosaïque de l'arc triomphal de Saint-Paul-hors-les-murs. 1" moitié du Ve siècle.
monotone d'une part, et, d'autre part l'ordonnance plus libre, plus souple, dont la majesté n'exclut pas la grâce, de la mosaïque de Sainte-Pudentienne. Entre ces deux œuvres on constate toute la divergence qui sépare l'art syrien de l'école hellénistique. D'autres basiliques du v siècle étaient ornées de scènes du même genre \
L'importance prise ainsi par la figure du Christ dans l'art religieux ne pouvait laisser indifférents les théologiens. C'est au iv et au ve siècles, nous l'avons vu. que se produisent les luttes de doctrines d'où le dogme chrétien devait sortir fixé. 11 était inévitable que l'art religieux, désormais au service de l'Eglise, traduisit
1. D'après Mrs. A. Strong. Apotheosis and After Life, Londres 191"). les représentations si fréquentes de « l'apothéose impériale ont pu être une source d'inspiration.
2 Grisar. Ilixl. de Rome, I, p. 341. Les figures de saint Pierre et saint Paul qui accostent le Christ sont dues à des restaurations et c'est par un véritable anachronisme qu'une épée a été attribuée à saint Paul.
3 Saint Aquilin de Milan où les apôtres entouraient le Christ A Home l'église arienne de Sainte- Agathe élevée par Ricimer
ASPECTS rHËOLOGIQUES DE I.A FIGURE 1)1 CHRIST 77
dans une certaine mesure les résultats des controverses trinitaires et christologiques. Puisqu'il devait être un enseignement, on pcusn qu'il fallait s'en servir pour affirmer la doctrine orthodoxe d'une manière éclatante et la propager parmi les fidèles. Pour comprendre la portée de ce programme il faut se rappeler la
place énorme que les questions de pure théologie tenaient dans la vie des hommes de cette époque. Alors on parlait dogme comme en d'autres temps on parle politique ou réforme sociale. On connaît le tableau humoristique que saint Grégoire de Nysse nous trace de la fureur de discussion qui s'était emparée des habitants de Constantinople : les boutiquiers eux-mêmes, les changeurs, les boulangers négligeaient leur métier pour disserter sur la différence qu'il y a entre le Père et le Fils. Les allusions aux controverses religieuses que présentent les œuvres d'art de cette époque et que nous ne saisissons aujourd'hui qu'avec une certaine difficulté, étaient donc d un intérêt actuel et d une clarté ahsolue pour des esprits familiers avec les subtilités de la dialectique religieuse.
La question capitale, qui remplit tout le v" et le vf siècles, est celle de la nature du Christ et des rapports entre le Jésus de l'Evangile et le Verbe Eternel, deuxième personne de la Trinité. La solution nestorienne de ce problème Jésus d'abord homme, puis absorbé parle Verbe . avait été repoussée en 431 au concile d Éphèse. Par réaction. Eutychès et les monophysites nièrent l'humanité du Christ en soutenant que, même après son incarnation, il n'y avait en lui qu'une seule nature, la nature divine : la Passion n'était donc à leurs yeux qu'une apparence docétisme i. En 451 le concile de Chalcédoine. acceptant la lettre dogmatique du pape Léon, sauva la doctrine de l'Incarnation en proclamant que dans le Christ il y a une seule personne en deux natures, sans confusion et sans changement, mais sans division ni séparation. Cette solution devint la doctrine orthodoxe, mais la controverse se prolongea jusqu'au vif siècle et amena des schismes irréparables, surtout en Orient. L'affirmation des deux natures et de l'Incarnation du Christ devint ainsi la marque de l'orthodoxie : elle avait pour les hommes d'alors une importance si capitale qu'il n est pas surprenant de la rencontrer dans les compositions religieuses.
C'est au début du vf siècle qu'apparaît l'opposition qui deviendra traditionnelle entre le Christ fait homme, représenté comme un enfant sur les genoux de sa mère, et le Verbe divin.qui trône au ciel. A Saint-Apollinaire le Neuf, de Ravenne. la scène de l'Adoration des mages fait face au Christ de majesté environné de sa garde d'anges. II en était de même à Baouit sur une fresque montrant la Madone tenant l'Enfant Jésus et entourée des apôtres, tandis que plus haut se trouvait le Christ de la vision d'Ezéchiel1.
1. Baouit, chapelle XLII. Met. Archéol. chrèt , II, 242. fig. 1280.
LA CRUCIFIXION
('. est à la même tendance théologique qu'il faut attribuer la place que prennent dans l'iconographie religieuse les épisodes de la Passion et surtout l'apparition d'un motif complètement inconnu à l'art primitif, celui de la Crucifixion. Le travail d'analyse auquel se livrèrent les théologiens ne tarda pas à les convaincre que le dogme des souffrances réelles et de la mort du Christ fait homme tonnait en quelque sorte le réduit suprême de l'apologétique. Si le Christ n'a pas vraiment souffert pour expier le péché d'Adam, tout l'édifice de la religion s'écroule et c'est ce qui explique l'ardeur avec laquelle les orthodoxes poursuivaient le docétisme
doctrine de l'apparence) des monophysites. Les principes mêmes de l'art triomphal
Phot. L. Bnbier.
Fig. 27 et 28. — Croix sculptées. Ravenne. Musée National, Ve siècle. Crucifixion symbolique : l'agneau.
la main bénissant entre le Soleil et la Lune.
étaient défavorables à la représentation réaliste des souffrances du Christ et le docétisme règne visiblement dans la Passion de Saint-Apollinaire le Neuf de Ravenne : dans les épisodes les plus douloureux, au jardin des Oliviers en face de Judas, au pied du prétoire de Pilate fig. 4L, sur le chemin du Calvaire, le Christ ne semble éprouver aucune souffrance, mais se dresse avec une majesté vraiment divine, comme s'il ne se souciait en vérité que d accomplir les prophéties. Bien plus, la scène la plus pénible, la Crucifixion, a été volontairement supprimée et l'on passe directement de la montée au Calvaire à la visite des saintes femmes au Sépulcre. On s'explique donc les résistances qu il fallut surmonter pour imposer aux hommes la vue du Christ sur la croix : visiblement ils ne l'ont acceptée qu'à contre-cœur et ils ont eu recours pour y échapper à tous les subterfuges. A la fin cependant la doctrine théologique a triomphé et le crucifix est devenu le symbole chrétien par excellence.
On a essayé à plusieurs reprises de concilier l'art triomphal avec le réalisme
CRUCIFIXION I RIOMPHAtE
douloureux de la scène du Calvaire d on ;i employé pour y arriver le symbolisme le plus subtil : la grappe prodigieuse de Chanaan portée au moyen d'un bâton sur les épaules des deux Israélites1 et parfois surmontée du monogramme'. I agneau portant la croix, couché sur un autel le flanc ouvert ou même au centre de la croix comme au musée de Ravenne ' et sur la croix du Vatican offerte au pape par Justin II '. Au revers des croix de Ravenne une main bénissante est
Fig. 29. — Coupe chrétienne gravée. Boulogne sur-Mer. Cimetière du Vieil-Atre, Ve siècle. En. haut, le Sacrifice d'Abraham. En bas. symbole de la Crucifixion représentée par le chrismon entre les sigles du Soleil et de la Lune. Légende : VIVAS IN ETERNO.
accostée des deux sigles astronomiques du Soleil et de la Lune qui figurent dans beaucoup de Crucifixions ifig. 27-28) E. Sur une colonne de ciborium de Saint-Marc de Venise, la Crucifixion est développée dans toute son ampleur avec la Vierge et saint Jean au pied de la croix et les deux larrons crucifiés, mais l'agneau dans un
1 Dict. Archéol. chrét.,111, 170-171