‹ L'art chrétien primitifChapitre 28 sur 80 · FIG. 34. FRESQUE DE KARMOUZ · texte numérisé non relu

FIG. 34. FRESQUE DE KARMOUZ

tation sont voulus, parce que l'habileté de l'auteur lui eût permis une autre disposition. »

Ces observations très justes concordent avec ce que nous avons dit du développement de l'art romain avant et après le Christ. Alexandrie enseigna également la Rome d'Auguste et la Rome de Constantin. Au commencement du iv« siècle, quoique la décadence fiit partout sensible, la grande cité hellénistique l'emportait encore sur la métropole occidentale, tant le sens de la beauté grecque lui était plus familier. Au su plus, Alexandrie elle-même était déchue au point de vue artistique. C'est en Asie surtout que s'élaborait l'avenir de l'art chrétien.

Nous en avons trouvé la preuve dans la fresque de Palmyre. Il y en aurait une autre, selon M. Strzygowski, dans un groupe de sarcophages qu'il date du iii®-iv« siècle et dont .la patrie d'origine serait l'Asie-Mineure. Les plus anciens

sont décorés de reliefs païens : ce sont les cuves de Sélefkieh, de Konia, de la villa Ludovisi, à Rome, du palais Riccardi, à Florence, des fragments du musée d'Athènes, en tout une série de quelque six sarcophages à laquelle vient s'ajouter un chef-d'œuvre chrétien, le fragment du musée de Berlin, qui fut retrouvé à Psamatia, près de Constantinople, et représente le Christ au miUeu des Apôtres (pi. XXXIV, 2). Que ces sarcophages forment une famille distincte, cela ne fait aucun doute. Les figures sont représentées dans des entrecolonnements, surmontés d'arcades ou de frontons en ressaut. Les chapiteaux des colonnes portent des dés cubiques qui ressemblent à des restes d'architrave, non à des impostes nécessitées par l'harmonie constructive. Ils ont volutes doubles et sont décorés de feuilles stylisées d'acanthe. L'architrave est bombée, le travail de décoration exécuté à la virole. Autant de caractères qui constituent ce groupe. Mais l'origine asiatique en est-elle prouvée par là? De bons juges le nient, car, de ces procédés, il en est dont Rome fit régulièrement usage : nous citerons surtout le décor architectonique en ressaut sur le fond. Il se peut donc que M. Strzygowski ait dépassé la mesure en considérant ces œuvres comme des produits nécessairement issus de la main-d'œuvre asiatique. Nous croyons cependant avec lui que Rome n'inventa pas ce type particulier de cuves funéraires. On peut, en effet, discuter sur les niches, les entrecolonnements, l'architrave, montrer que Rome n'était pas ignorante d'un pareil décor : il n'en reste pas moins que les procédés d'exécution dans l'ornementation des chapiteaux et, notam.ment, le travail obtenu par la virole, sont inconnus dans les centaines d'exemplaires vraiment romains qu'on trouve, soit dans la métropole, soit dans les provinces qui en dépendent. L'acanthe

n'avait jamais été ainsi stylisée en Occident. En fin, comment contester la part prééminente de l'Asie dans cette série de cuves, quand on étudie leurs reliefs au point de vue plastique? C'est à bon droit que, dans le Christ de Berlin, M. Strzygowski reconnaît l'attitude et la draperie de la statue de Sophocle au Vatican, la tête bouclée et l'expression songeuse de l'Eubouleus du musée d'Athènes. Des coïncidences aussi frappantes ne peuvent tromper. Il n'en est de semblables dans la sculpture romaine ni dans le bas-rehef, ni dans la ronde-bosse. Elles ne s'expliquent, en réalité, que par la survivance de l'idéal grec sur les côtes d'Asie-Mineure.

Il n'y a rien de spécifiquement asiatique dans la forme générale des sarcophages que nous venons de citer, rien non plus peut-être dans la distribution architectonique de leurs surfaces; mais l'exécution du décor nous paraît grecque et grecs aussi les reliefs, d'où l'on peut conclure à leur origine première. Ce sont produits de l'art hellénistique toujours vivant au iv® siècle sur les côtes de l'Asie antérieure, et monuments qui, dans les origines de l'art chrétien en Orient, ont la même importance, conduisent aux mêmes conclusions que la fresque de Palmyre.

Rome eut beau exporter ses cuves de marbre, établir peut-être dans les villes de province des succursales de ses ateliers : l'Orient grec, en cette industrie comme en toute autre, garda sa personnalité. Tout porte même à croire qu'il réagit avec vigueur. Une œuvre comme le sarcophage de Junius Bassus, avec son rare symbolisme des agneaux, lui doit sans doute beaucoup de sa pensée. Parmi les sarcophages de la ville d'Arles, si exactement semblables, pour la forme et la technique, aux sarcophages romains, Edmond Le Blant notait toute une série de sujets qui étaient, à son avis, em-

pnintés à l'iconographie orientale. On peut donc l'affirmer, malgré une essentielle unité due à l'influence de la foi, l'art chrétien des premiers siècles tendait à prendre deux physionomies différentes, l'une gréco-romaine, l'autre gréco-orientale; €t l'avenir devait accentuer encore leurs traits particuliers. Cette thèse, généralement admise aujourd'hui, il faudrait la démontrer aussi par l'architecture; mais ici les monuments font défaut. L'Asie-Mineure abonde en ruines d'édifices chrétiens, et ce sera la gloire de ces vingt dernières années de les avoir dépouvertes et étudiées. Grâce aux explorations archéologiques et aux travaux savants qui les ont suivies, il est possible de reconstituer autrement que par hypothèse la longue évolution d'architecture au bout de laquelle on trouve l'église de Sainte-Sophie ; mais encore faut-il l'avouer: de tous ces édifices retrouvés en Asie-Mineure et comparés «ntre eux, il n'en est pas un dont on puisse dire avec assurance qu'il remonte au iv® siècle. En concluera-t-on qu'il n'est rien à tirer de ces études sur les formes les plus anciennes de l'architecture chrétienne en Orient? Sur ces ruines dont la date souvent nous échappe, ou bien nous ramène à une époque assez tardive, faut-il s'asseoir découragé? Certes non ! Les points de repère sont nombreux dans les monuments qui précèdent ou qui suivent ce iv® siècle, un peu obscur. Beaucoup de comparaisons s'imposent et sont lumineuses. Des rapprochements permettent de reconnaître avec vraisemblance le travail d'élaboration qui s'est accompli, par voie d'influences réciproques, aux périodes mêmes qui ne nous ont pas laissé d'édifices. Il importe seulement, ainsi que nous tâcherons de le faire dans le chapitre qui suit, de ne point suppléer aux indications qui nous manquent par des raisonnements trop hardis ou des conclusions trop orgueilleuses.

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