‹ L'art chrétien primitifChapitre 39 sur 80 · FIG, 43. ÉGLISE DE CASSABA · texte numérisé non relu

FIG, 43. ÉGLISE DE CASSABA

(D'après Millet.)

répugne à ce moyen, et c'est là un de ses traits essentiels. On s'efforça donc de soutenir les murs latéraux soumis au poids de la coupole soit en surélevant les voûtes en berceau des collatéraux (Myra), soit en intercalant un berceau entre le bas-côté et la paroi critique (Trinité d'Éphèse, Nicée, Sainte-Sophie de Salonique pi. XXXIX, 2). Au point de vue constructif, ce dernier moyen était assez bon, mais il faisait déborder les collatéraux sur l'alignement des absidioles^ (( donnant ainsi au monument l'aspect d'une masse cubique,

I. Millet, L'Art byzantin, dans Hist. de l'art (A. Michel), I, p. 144.

FIG. 44. — PLAN DE SAINTE- IRitNE, DE^CONSTANTINOPLE,

(D'après Millet.)

trop large piédestal pour la coupole ». Mieux valait, et ce fut là une solution décisive, établir sur les collatéraux, à la hauteur de la coupole, un berceau transversal s' étendant de la paroi qu'il épaule aux murs d'enceinte. Ainsi était contrebutée la coupole; du même coup, le plan central de l'église devint celui d'une croix à branches égales. Sainte- Irène (fig. zj4) et Sainte-Sophie, de Constantinople, doivent aux pendentifs qui supportent la coupole et aux berceaux qui l'épaulent leur caractère d'édifices achevés. Elles furent construites sous Justinien.

Sainte-Sophie. Justinien, empereur de fortune, monta sur le trône en 527. Issu d'une pauvre famille macédonienne, il eut de l'orgueil, sinon du génie, avec de l'énergie et de la volonté. Ce ne fut pas un grand politique, car il aurait dû consoUder l'empire néo-grec, au lieu de rêver, malgré l'histoire accomplie, la reconstitution du vieil empire romain; mais ce fut un grand roi pourtant, car il désira la puissance et la gloire pour l'Orient. Lui qui n'était qu'un Barbare, il réforma l'administration et fit codifier le droit. Il entendit régir l'Église et l'État. Il se mit à protéger les arts, non par goût de la beauté peut-être, mais par amour du luxe et de la splendeur. Sainte-Sophie (la Sainte-Sagesse) fut la merveille par laquelle il voulait immortaliser son règne.

La construction en fut confiée à deux architectes micrasiates, Anthémios de Tralles et Isidore de Milet, qui, selon les vues de l'Empereur, conçurent un édifice immense, dans lequel on déploierait, pour l'admiration de la foule, l'étonnement de la postérité, un luxe inouï. Justinien fut ravi. Il créa des impôts, préleva des taxes, sans se soucier autrement de ce que coûterait au peuple sa folle prodigahté. A l'ambon

seul, on consacra une année des revenus de l'Egypte. En même temps, il ordonnait à ses préfets d'envoyer à Constantinople tous les matériaux précieux qu'ils pourraient se procurer. Les temples antiques d'Asie et d'Europe, déjà mise à contribution par Constantin, furent dépouillés. Le zèle fut si grand, chez tous les collaborateurs du prince, que la tâche immense de la construction de Sainte-Sophie fut accomplie en cinq ans environ. La première pierre avait été bénie en 532; la dédicace eut lieu le 27 décembre 537. Ce jour-là, Justinien se rendit en char jusqu'à l'entrée de l'église, puis, étant descendu, il entra, courut depuis la grande porte d'entrée jusqu'à l'ambon et là, les mains tendues, le visage levé, sous la coupole immense, il s'écria : « Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'accomphr un tel ouvrage ! Salomon. je t'ai vaincu ! » Récit de chroniqueur, mais si vraisemblable ! Exclamation orgueilleuse, mais non pas exagérée; car jamais, en dehors du paganisme, un temple plus auguste n'avait été construit.

Du dehors, l'impression de Sainte-Sophie est désastreuse (pi. XXXIX, i). L'église apparaît de loin comme un monstre, un colossal entassement de briques dont les lignes directrices restent inaperçues, qui n'a point de façade pour qui la cherche, point de regard qui réponde au regard, et, par conséquent, point d'âme apparente. Les nefs latérales forment autour du carré central une enveloppe épaisse; la coupole elle-même paraît lourde et plate, bien que, en réalité, elle soit vaste et légère. Cela tient à la carapace de maçonnerie dont il fallut bien l'entourer pour parer — tant elle était immense — à un danger d'écroulement toujoui>i menaçant, malgré les précautions constructives qu'on avait prises. Il fut même nécessaire, à certain moment, do la

contrebuter par des contreforts, ces moyens désespérés auxquels les Byzantins ne voulaient point se résoudre : maçonnerie et contreforts empêchent l'élan et masquent la clarté. D'ailleurs, la masse cubique formée par les bascôtés à deux étages monte si haut, constitue un socle si pesant, que la partie supérieure de l'édifice en est sacrifiée. Considérez encore les lignes montantes, les masses en ascension : ce sont des courbes diverses, d'absides, de conques, d'hémicycles, qui se haussent lentement jusqu'à la coupole et qui, de l'autre côté, lentement retombent, vraie image d'un effort toujours renouvelé et toujours impuissant. L'ensemble se dérobe à l'analyse. Il est impressionnant par le mystère, non par la grandeur.

Disons, à la décharge des architectes byzantins, que Sainte- Sophie faisait partie des constructions du palais et que des adjonctions turques contribuèrent à lui enlever son vrai caractère. N'importe : les lignes étaient sans vibrations, les masses étaient inertes.

C'est au dedans que se trouve le cœur et l'âme de l'édifice, sa pensée et sa vie. Il faut franchir le seuil de Sainte- Sophie pour comprendre l'effort de génie qui l'a fait naître

Nous traversons l'atrium, — atrium, portiques et fontaine étaient un souvenir des premières basiliques, — puis, deux narthex juxtaposés, ne faisant qu'un et communiquant par neuf portes avec l'intérieur. Là, Sainte-Sophie se révèle en sa noble immensité. Il faut la contempler du centre, du point où tomberait l'axe idéal autour duquel toutes ses parties sont organisées (pi. XL). Quatre piliers, distants l'un de l'autre de 31 mètres, marquent les coins du carré au-dessus duquel la coupole se déploie comme un dais, à une merveilleuse

hauteur. L'abside étant à l'orient, deux des grandes arcades, au nord et au sud, sont remplies par la paroi percée de baies dont nous avons 'plus ^haut indiqué le rôle et par la tribune ménagée sous le berceau supérieur. Des deux autres côtés, dans l'axe de la nef, deux hémicycles viennent s'appuyer contre les arcs :

celui de l'orient engendre trois absides, dont l'une, au centre, se termine en conque profonde ; celui d'occident ne donne naissance qu'à deux de ces absides, le centre communiquant avec le narthex. C'est là toute Sainte- Sophie. Le reste de l'édifice se compose des bascôtés, sombres et presque inaperçus à travers les arcades basses du nord et du sud, par les chambres et sacristies ménagées dans les culées.

L'intérêt se concentre donc dans l'espace que bornent les absides. Il s'attache par-dessus tout à la coupole prodigieuse et à son envol aérien. Des chiffres auront ici leur éloquence. La grande nef forme un immense quadrilatère de 77 mètres de long sur 71"^ 70 de large. A droite et à gauche, les colonnes qui séparent la nef des collatéraux sont hautes de 11 mètres.

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