DE CONSTANTINOPLE
(D'après Millet.)
Quant à la coupole, elle n'a pas moins de 31 mètres de diamètre à sa base; sa clef de voûte s'élève à 56 mètres au-dessus du sol. Proportions relativement modestes, pensera-t-on, car la coupole du Panthéon d' Agrippa a 43 "^50 de diamètre, celle de Saint-Pierre, de Rome, avec un diamètre légèrement inférieur, monte à 123 mètres au-dessus du niveau de l'église. Mais songez que la coupole du Panthéon est assez plate relativement à son diamètre, que celle de Saint-Pierre, chef-d'œuvre illogique, ne se découvre pas au regard dès l'entrée, qu'il est même impossible d'en soupçonner les dimensions quand on se trouve tout près. Songez encore qu'à Sainte-Sophie, tout le poids de la coupole repose sur quatre piliers et qu'elle plane, pour ainsi dire, dans l'air libre, tandis qu'au Panthéon comme à Saint-Pierre, elle s'appuie de toutes parts sur un tambour épais.
En vérité, les architectes de Justinien avaient dépassé toute audace en élevant ce dôme extraordinaire. Ils furent obligés d'employer des briques de Rhodes, très légères et spongieuses, et de ne donner à la coupole qu'une faible épaisseur. Encore n'en purent-ils assurer la solidité contre les tassements et les commotions du sol. En 558, elle s'écroula par suite d'un tremblement de terre. Il est vrai que les architectes eux-mêmes reconnurent que la catastrophe était imputable encore à d'autres causes : un écartement excessif des pihers et un décintrage précipité. On se mit à reconstruire aussitôt et le nouvel édifice fut dédié le 24 décembre 562 1.
Depuis lors, il est debout, consoHdé à l'extérieur, mais à
I. Voir, sur Sainte-Sophie, l'excellente monographie de Dom Leclercq dans Cabrol, Dictionnaire, II, i, col. 1416.
l'intérieur, intact et toujours admiré. Ses proportions sont de celles que le regard embrasse facilement et que l'esprit reconnaît : elles imposent sans écraser. A l'encontre de la basilique de Saint-Pierre, qui ne paraît pas grande, bien qu'elle soit immense, Sainte-Sophie frappe avant tout par son ampleur et sa simplicité. Toutes ses lignes convergent vers le centre; toutes ses divisions, larges, et que ne contrarient point des détails trop abondants, sont harmonisées en vue du couronnement supérieur; ses membres organiques s'opposent vigoureusement, soit par leurs dimensions, soit par leurs attitudes, suivant le rôle qu'ils jouent. Considérez les colonnes d'en-bas : leur hauteur de 11 mètres paraît infime quand on la compare à la hauteur des piliers centraux et au formidable ébrasement des grandes arcades. On juge à ce prix des proportions grandioses de la coupole. De même, la tranquille distribution des partis latéraux fait ressortir par le contraste le mouvement ascensionnel du bâti central, la force des piliers, l'énergie des pendentifs, l'aérienne légèreté du dôme. Du narthex au fond de l'abside, de la base au faîte, l'harmonie règne et la vie circule; cependant que des quarante fenêtres percées à la base de la coupole, un torrent de lumière inonde la basilique.
La lumière, l'espace... C'est par là que Sainte-Sophie est unique. Les narthex et les bas-côtés lui font une enceinte au demi-jour mystérieux; au centre, la clarté fait mesurer l'espace : on dirait que les absides et les hémicycles se multiplient et se gonflent pour la recevoir, que la coupole se fait plus vaste d'être illuminée par elle, si brillante et si fluide.
Les masses elles-mêmes semblent plus légères. Les lignes ne sont plus la sèche limite des pleins, mais la forme sensible du vide, glorieusement répandu. Et que parlions-nous de
loo ORIGINES DE L'ART BYZANTIN
courbes lentes et paresseuses ? C'était vrai uniquement du dehors. Ici, dans l'expansion de l'air, la splendeur de la lumière, les courbes sont agiles et majestueuses; elles s'éploient avec aisance et dans toute leur plénitude. Ce n'est plus l'image d'un effort qui s'épuise, mais l'orbe magnifique d'une force qui se développe dans la liberté et s'achève dans l'harmonie. Telle est la beauté de Sainte-Sophie.
Mais, comme le dit M. Millet, cette merveille de logique audacieuse était une réussite exceptionnelle, inimitable.
De même qu'elle fut la plus magnifique des basiliques à coupole, l'église des Saints-Apôtres, également reconstruite sous Justinien, par Anthémios de Tralles et Isidore le Jeune, fut la plus parfaite des églises en forme de croix. Elle fut détruite par les Turcs, mais des textes assez nombreux la décrivent. Cinq dômes la couronnaient: un au centre, à la croisée des nefs, et un sur chaque bras de la croix; chaque nef était doublée de collatéraux. C'est le plan de Saint-Marc, de Venise, copié, au dire des chroniqueurs, sur l'église des Saints-Apôtres, de Constantinople.
Ainsi, les diverses espèces de basiliques, avec plafonds en charpentes, voûtes en berceaux cintrées ou non d'arcs doubleaux,nefs surmontées de coupoles; les octogones, les égUses ayant la forme d'une croix inscrite dans un carré, voilà les types d'édifices rehgieux qui étaient nés en Orient, s'y étaient développés et avaient atteint sous Justinien leur perfection définitive. L'avenir eut du moins le mérite de ne pas laisser péricliter cet admirable héritage, s'il ne l'accrut point de créations nouvelles.
BIBLIOGRAPHIE. — La question des origines de l'art byzantin procède, comme nous l'avons vu, du débat auquel ont donné lieu les basreliefs pittoresques. Sont-ils grecs, de l'époque hellénistique, ou romains,
Planche XLI
r. Ch.ipilcMiix (Ir lAllios (I..i\ra). - 2. Chapiteau du liiiptisttVr (le Salonu à Spalato. 3. Vuv intérieure de Saint- Démétrius ù Saloiiique. (IMu)t. Hautes ICtudes, Milk-t.)
BIBLIOGRAPHIE lor
de l'époque d'Auguste? (Cf. pour l'orfèvrerie d'Hildesheim et de BoscoJ Reale, la bibliographie, p. 53.)
On les tient pour hellénistiques depuis Schreiber, Die Wiener Brunnenreliefs aus Palazzo Grimani, Leipzig, 1888; Id., Die hellenistischen Relief hilder , Leipzig, 1889-1893. Cf. Courbaud, Le bas-relief romain, à représentations historiques, in-S», Paris, 1899. Toute une partie du livre de M. Courbaud, la meilleure, est consacrée à la discussion du problème indiqué plus haut.
Contre la théorie de Schreiber : F. Wickhoff, Roman art, Londres, in-S», 1900; Aloys RiEGL, Z)î> spaetroemische Kunstindustrie, Vienne, 1901. Les opinions de Wickhoff et Riegl sont bien exposées et défendues par Mrs Strong, Roman sculpture, in-80, Londres, 1907.
J. Strzygowski, non content de fortifier la théorie de Schreiber, en montra toutes les conséquences à l'époque chrétienne. De ses nombreux ouvrages, il faut ici citer surtout : Orient oder Rom, in-40, Leipzig, 1901 (Catacombe de Palmyre, sarcophage de Psamatia, décoration sculptée, œuvres de l'art chrétien primitif en Egypte) ; Kleinasien, ein Neuland der Kunstgeschichte, in-40, Leipzig, 1903 (ouvrage surtout consacré à l'architecture chrétienne en Orient). Le même auteur a exposé ses vues relativement à l'influence de l'art chrétien d'Orient sur l'art carolingien et l'art roman, dans : Kleinasien, p. 206, Der Dom zu Aachen und seine Entstêllimg, in-80, Leipzig, 1904. La Grèce hellénistique fut, pour lui, bien plus puissante que Rome en Orient; mais l'Egypte et l'Asie lui paraissent encore avoir réagi victorieusement contre la Grèce : Hellas in des Orients Umarmung, Munich, 1902 ; Die Schicksale des Hellenismus in der bildenden Kunst, Leipzig, 1905, Signalons ici, à titre de résumé, E. Dietz et J. Quitt, Ursprung und Sieg der althyzantinischen Kunst, avec une introduction de Strzygowski, in-40. Vienne, 1903.
Les théories de M. Strzygowski n'ont pas entraîné tous les archéologues; voir, par exemple, Rivoira, Le origini délia architetturra lombarda, t. I, Rome, 1901 ; mais depuis, et malgré des réserves, la majorité des historiens de l'art est avec lui. Voir C. Bayet, L'Art byzantin, Paris, in-S», s. d.; G. Millet, y^y/ôy^aw^m, dans Histoire de l'Art (A. Michel), 1. 1; C. Diehl, Manuel d'art byzantin, in-80, Paris, 1910. On ne saurait trop louer ces deux derniers ouvrages, le premier d'une érudition solide en sa condensation, le second, qui vient de paraître, aussi clair que bien informé. Les manuels de Kaufmann et de Leclercq sont pénétrés des théories do M. Strzygowski, de même que celui de W. R.Lethaby, Mf(/ja«;a/ «r/, in-8«, Londres. 1904. Cf. aussi dans Cabrol, Dictionnaire, les articles de Dom LBCLKRcg, Afrique, Alexandrie, Basilique, Byzantin (art).
Sur les sarcophages asiatiques : Orient odcr /l'um, chap. II. et contra :
T. Reinach, Le Sarcophage de Sidamara (Monuments Piot, IX, p. 189); G. Mendel/l^ Musée de Konia (Bull. Corr. hell., XXVI, p. 209) ; Munoz, Sarcofagi asiatici? (Nuovo BuUettino di archeol. crist., XI, p. 79); et les réponses de Strzygowski, Byzantinische Zeitschrift, XV, p. 419; Journal of hell. studies, 1907, Cf. Millet, Diehl.
Sur l'architecture chrétienne en Orient : Choisy, op. cit. ;Strzygowski,. Kleinasien; l'excellente mise au point de G. Millet, L'Asie- Mineure, nouveau domaine de l'histoire de l'art (Revue archéol., 1905, I).
Sur les monuments de Dalmatie et spécialement Spalato : Diehl, En Méditerranée, in-S», Paris, 1901 ; Strzygowski, Spalato, ein Markstein dev romanischen Kunst, bei ihrem Uebergang vom Orient nach dem Abendlande, Fribourg, 1906; Kowalczyck et Gurlitt, Denkmàler der Kunst in Dalmatien, fol., Berlin, 1910 (125 marks) ; Bulic, Guida di Spalato, Zara, 1894.
Monuments de Syrie : De Vogué et Duthoit, L' Architecture civile et religieuse en Syrie, 3 vol., fol., Paris, 1866-1877; H. C. Butler, Expédition to Syria, Architecture and other arts, New- York, 1903 (600 gravures); Id., Princeton University expédition to Syria. Ancient architecture in Syria, Leyde, 1908; Strzygowski, Mschatta (Jahrbuch der K. preussischen Sammlungen, t. XXV, 1904).
Monuments d'Asie-Mineure : Strzygowski, /^/eiwasiew ; Gertrude Low- THiAN Bell, Notes on a journey through Cilicia and Lycaonia (Revue archéologique, 1906, I et II, 1907, I) ; Ramsay et Miss Bell, The thousand and one churches, Londres, 1909; Rott, KleinasiatischeDenkmaeler,L.eipzig,
Sur le plan en forme de croix : Friedenthal, Das kreuzformige Oktogon, Karlsruhe, 1908. Sur la Kuppelbasilika, O.Wulff, Die Koimesis-Kirche in Nicaea, und ihre Mosaiken, in-80, Strasbourg, 1903.
L'Egypte exerça plus d'influence par les arts industriels que par l'architecture. Sur ses édifices chrétiens : C.-M. Kaufmann, Die Ausgrabung der Menas Heiligtuemer, Caire, 1906-1908; Id., Die Menasstadt... in der westalexandrinischen Wueste, vol. i,fo, Leipzig 1910. Rapports de l'Egypte avec l'Afrique du Nord, Diehl, Manuel, p. 114.
Sur les monuments de Constantinople : Salzenberg, Altchristliche Baudenkmaeler von Constantinopel, Berlin, 1854; de Beylié, L'Habitation byzantine, in-40, Paris, 1902 (40 francs), le meilleur livre sur les maisons et palais byzantins, en Orient et en ItaHe; Gurlitt, Die Baukunst Konstantinopels, Berlin, 1908 et suiv.; Diehl, Justinien et la civilisation byzantine au F/e siècle, in-80, Paris, 1901 ; Ebersolt, Etudes sur la topographie et les monuments de Constantinople (Rev. archéol., 1909, II); Lethaby et SwAiNsoN, The church of Sancta-Sophia, Londres et New- York, 1894; Cf. Diehl, Manuel, p. 102 et suiv.; p. 141 et suiv.
Sur les églises byzantines en général, il convient de citer aussi l'élégant résumé de L. Bréhier, Les Eglises byzantines, in-i6, Paris, 1905; et, du même, une étude substantielle sur l'influence de l'Orient en Gaule, aux époques mérovingienne et carolingienne : Les Colonies d'Orientaux en Occident au commencement du moyen âge (Byzantinische Zeitschrift, XII,
Les revues qu'il faut consulter sans cesse sur les études relatives à l'Orient chrétien sont l'Oriens christianus (Baumstark), Rome, depuis 1900; la Byzantinische Zeitschrift, dans laquelle M. Strzygowski rédige régulièrement la bibliographie relative à l'art chrétien On doit citer aussi pour la Dalmatie, le Bullettino di archeologia e storia dalmata (Bulic), Salone, 1878 et suiv. Les revues russes, importantes, mais ordinairement inintelligibles aux lecteurs d'Occident, sont dépouillées pour ces derniers dans la Revue archéologique et la Byzantinische Zeitschrift.