SAINT-APOLLINAIRE LE NEUF
restreintes et placées haut, elles frappent par la vigueur de leurs traits, la sobriété de leur composition; bien que sommaires au point de vue narratif, elles sont vivantes, ce qui tient à la belle disposition des groupes, à l'accent des physionomies, à la spontanéité des gestes.
Nulle trace de détails pittoresques. Des couleurs sans gaieté, quoique harmonieuses, des corps sans solidité anatomique, un dessin qui ne vise plus qu'à la vérité d'ensemble et des types ayant renoncé à la beauté physique, à la grâce : voilà les défauts qui sautent aux yeux et par quoi se manifeste la décadence. Mais voyez les attitudes ! Malgré la pauvreté des visages, étudiez l'expression des sentiments ! Vous discernerez facilement des particularités de caractères et des émotions de l'âme rendues avec sincérité, sinon avec bonheur. Que Judas se conduise en traître; que le Christ soit une victime innocente et résignée : l'artiste a su le montrer avec une simplicité éloquente (pi. LVIII.i). Pierre s'obstine et porte la main à la poignée de son glaive; ses compagnons, impuissants, se lamentent; les Juifs venus pour arrêter Jésus sont menaçants, ou curieux, ou ricanent. On fait souvent honneur de ces mosaïques à des artistes barbares. Est-ce un hasard, en effet, que tant de vérité dramatique, tant d'émotion intérieure, en même temps que tant de naïveté d'exécution se manifestent au moment précis où Théodoric régnait à Ravenne? Il faut ajouter que la suite des sujets semble bien avoir été empruntée à un manuscrit à miniatures.
Entre les fenêtres de la nef, sous le bandeau dont nous venons de parler, les panneaux rectangulaires sont décorés de figures de saints, remontant également à la période ostrogothique. Ils diffèrent peu des apôtres de San-Giovanni in Fonte.
i6o RAVENNE
Au contraire, les mosaïques du bandeau inférieur sont nettement byzantines. Elles avaient été exécutées, au témoignage du Liber pontificalis , sous l'archevêque Agnellus (556- 569), alors que l'église du ciel d'or, les Grecs étant maîtres de Ravenne, était passée aux mains de la communauté catholique. Peut-être une ancienne décoration fut-elle remplacée par la mosaïque que nous voyons aujourd'hui. Certains veulent faire remonter à Théodoric les deux représentations se trouvant à gauche et à droite, près de l'entrée : le port de Classis et le palais de Théodoric (pi. LIX, 3). Ce seraient là les amorces d'un cortège jugé hérétique à cause de la présence du roi arien. Agnellus, en remplaçant ce cortège par les figures actuelles, aurait cru purifier l'église nouvellement consacrée à saint Apollinaire et, de plus, plaire aux vainqueurs des Ostrogoths, Ces suppositions sont hasardeuses.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre exécutée sous Agnellus est de celles qui comptent parmi les plus belles. A gauche, une longue rangée de saintes sortant de Classis marchent d'un pas égal vers Marie, assise au loin, encadrée d'anges et tenant l'Enfant sur ses genoux. Elles sont vêtues comme des princesses de Byzance, ces vierges idéales (pi. LVIII, 2); elles portent, à la suite des Mages qui déjà se prosternent, leurs couronnes de martyres à la Vierge par excellence. Sur le fond que l'or illumine, à travers la prairie céleste où des fleurs blanches et rouges éclosent au pied des palmiers, elles vont, parées de brocart et de lin, d'or fin et de pierres précieuses. Candides comme des enfants, irréelles et pourtant majestueuses, elles font songer à une immatérielle théorie où les âmes ayant pris pour nos yeux les apparences de la piété, de la pureté, de l'amour, porteraient à im
SAINT-APOLLINAIRE IN CLASSE i6i
ineffable Dieu un présent idéal. Ce sont les Panathénées nouvelles.
Tels sont aussi, sur l'autre paroi (pi. LIX,3), les siùnts se dirigeant vers le trône du Christ, que gardent les anges. Comme les saintes, leurs corps, pour robustes qu'ils paraissent, n'ont ni solidité, ni souplesse; ils sont raides et manquent de modelé; ils incarnent des idées et, à défaut de vie naturelle, ils participent à la secrète, à l'immuable vie de l'édifice. Suivez leurs pas. Laissez entraîner vos regards par le mouvement unanime des attitudes et des gestes : ces saints et ces saintes, en files, font apprécier l'harmonie des surfaces et les intentions des lignes. Et surtout, que votre imagination s'abandonne au rêve solennel conçu par la tradition chrétienne et par l'art du mosaïste : tandis que vos yeux suivront encore le rythme lent de la pompe basilicale, votre esprit, par un enchantement que vous ne soupçonniez pas, vaguera éperdûment dans la lumière étemelle, parmi les palmiers édéniques.
L'art byzantin n'eût-il produit que les cortèges sacrés de Saint-Apollinaire le neuf, qu'il faudrait le proclamer grand. Il s'était surpassé dans le Christ assis entre les anges, imj)érieux, dominateur (pi. LIX, i), et la Vierge qui lui faisait face, glorieusement rigide sur son trône. Malheureusement, ces morceaux ont été retravaillés. Justinien et Agneilus avaient leurs images dans les chapelles ; la première existe encore.
Saint-Apollinaire in Classe. Les Byzantins.A Ravenne. n'eurent, pour bien mériter de l'art, qu'à parachever les édifices commencés sous le règne de Théodoric. La basilique de Saint- Apollinaire in Classe fut, en grande partie, construite
i62 RAVENNE
entre 535 et 538; Saint-Vital est encore plus ancien (526- 534) ; aux artistes de Justinien incomba la seule tâche de décorer l'intérieur des deux édifices, ce qui fut fait entre 547
et 549-
Des mosaïques originales de Saint-Apollinaire in Classe
il ne reste guère que le fond de l'abside. Encore subit-il de malheureuses restaurations au vu® siècle, sous l'évêque Reparatus (672-677). On y voyait la Transfiguration — partie peu remaniée (pi. LIX, 2) — sous les voiles du symbolisme. La croix aujourd'hui remplace le Christ; Moïse et ÉUe apparaissent encore dans le ciel tandis que Pierre, Jean et Jacques, figurés par trois agneaux, lèvent les yeux. Sous le ciel, c'est une vaste prairie plantée d'arbres et parsemée de fleurs; à l'origine, on voyait à l'avant-plan, au lieu de saint ApoUinaire, l'Agneau divin debout sur la montagne de Sion, et c'était par conséquent, le Christ, entre ses apôtres, sortant de Jérusalem et de Bethléem, non comme aujourd'hui, un évêque au milieu de ses ouailles. La décoration de l'arc triomphal est devenue méconnaissable; mais cinq archevêques, entre les fenêtres de l'abside, sont encore du VI® siècle. Les autres mosaïques, à gauche et à droite de l'autel, le Sacrifice de Melchisédech, la Collation des privilèges accordés par Constantin Pogonat, sont du temps de Reparatus et bien inférieures à celles du siècle précédent.
En somme, presque tout le décor de Saint-Apollinaire in Classe est perdu pour nous. Celui de Saint- Vital, au contraire, brille encore de tout son éclat.
Saint- Vital. Qu'on ne s'étonne pas de voir commencer sous le règne de Théodoric une église dont le plan s'écarte si fort des traditions occidentales. Ra venue, avons-nous dit, était
l^LANCHE LX.
Vue intérionrc* do Saint A'ital à KaNcmu*; au(l<iiiosakiuc ici)rés(Mitanl .\l>raliain rricvant lrsiii\ii\. fico (ITsuac (phot. Alinari).