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DU NOUVEL OPÉRA

Avez-vous vu la Ronde de M. Carpeaux ? Quel original que ce M. Carpeaux ! Carpeaux par ci, Carpeaux par là. . . Voilà ce que ne manquent pas de dire, en abordant leurs connaissances, tous ceux qui ont passé devant la façade du nouvel Opéra, depuis qu'on a découvert les groupes et les statues qui décorent le péristyle de ce théâtre.

En ce temps de banalités niaises, de conceptions artistiques dépourvues de tout caractère et de toute signification, — surtout dans la statuaire, — c'est beaucoup qu'une œuvre occupe ainsi l'attention publique.

Pour faire parler de soi , pour exciter la curiosité d'une foule intelligente, il ne suffit pas d'ailleurs de couper la queue à son chien. Il faut être Alcibiade, il faut être un homme réputé pour son esprit, pour ses talents. Or, sans vouloir faire de M. Carpeaux l'Alcibiade de la statuaire, on peut dire qu'il est un des artistes de ce temps-ci qui joignent à une habileté pratique incontestable le plus de verve et de fantaisie. Il est donc permis de croire que, s'il s'est rendu coupable de quelque excentricité, il l'aura commise à bon escient et avec la persuasion qu'il y déploierait assez d'esprit et d'adresse pour mettre une bonne partie des rieurs de son côté.

Voyons si ses forces l'ont trahi, si ses prévisions l'ont trompé.

Cette fameuse Ronde dont nous avons entendu dire tant de bien et tant de mal depuis quelques jours, est une allégorie de la. Danse. Le génie de la chorégraphie — ange par les ailes, démon par l'expression cynique du visage et de l'attitude — lève les bras en l'air et semble prêt à prendre son élan. D'une main il agite un tambour de basque, de l'autre il fait un geste pour exciter les danseuses qui tourbillonnent autour de lui. Celles-ci sont au nombre de six : deux d'entre elles, absolument jmes, se détacheut entièrement du fond, l'une se présentant de face, l'autre de profil, toutes deux se lenaul la ruaiu et trébuchant nomme lU's baiîchantes

possédées par leur dieu. Presque sous leurs pieds, un amour folâtre secoue une marotte.

Ce qui frappe tout d'abord dans ce groupe, c'est son mouvement endiablé, c'est l'entrain, c'est la vie qui anime toutes les figures. Jamais la pierre n'a été taillée, modelée, tourmentée avec plus d'énergie et de fougue. Cette ronde s'agite, tournoie, se déchaîne et va se précipiter en bas du piédestal.

Il n'y a que les maîtres qui sachent donner ainsi l'apparence de la vie et du mouvement à la matière inerte. Sous ce rapport, l'œuvre de M. Carpeaux ne saurait être assez admirée.

Après cela, il faut bien reconnaître qu'au point de vue plastique, les figures n'ont rien de commun avec l'idéal académique.

Le génie a la poitrine et les flancs amaigris, comme il convient à un danseur effréné ; son visage, quelque peu vieilli, porte l'empreinte de la débauche ; ses yeux, qu'il baisse vers les danseuses, et sa bouche qui sourit, expriment la lubricité. Quant aux danseuses, elles n'ont des bacchantes antiques que l'ivresse ; i^e sont des courtisanes modernes aux larges hanches, aux appas plantureux.

Celle qui est à droite et qui se renverse en arrière, soutenue par une de ses compagnes dont la main s'enfonce dans des chairs épaisses et moelleuses, nous a remis en mémoire la célèbre Baigneuse de M. Courbet, qui fit tant de bruit au Salon de 1857.

Proudhon, — dans son livre des Principes de l'art, écrit pour la plus grande gloire du maître d'Ornans, — rapporte une exclamation piquante arrachée à l'Impératrice par la vue de cette Baigneuse. Sa Majesté s'était d'abord arrêtée, dans sa visite au Salon, devant le Marché aux chevaux, de Rosa Bonheur, et avait témoigné quelque surprise de voir que les robustes animaux qui y sont représentés avaient des formes si différentes de celles des légers coursiers de l'Andalousie ; on lui expliqua que les chevaux reproduits avec beaucoup d'exactitude par Rosa Bonheur appartenaient à l'une de nos plus belles races nationales, la race percheronne. Arrivée ensuite devant la Baigneuse, charnue et rebondie, de M . Courbet, l'Impératrice s'écria : « Est-ce là aussi une Percheronne ? »

Nous ne savons à quelle race appartiennent les danseuses de M. Carpeaux ; elles n'ont pas l'élégance, la sveltesse, la distinction que l'on a coutume d'exiger des figures nues, enfantées par la peinture et la statuaire; mais, dans leurs formes pesantes, on sent des tressaillements de vie et l'on recounait une science de modelé qui défie les plus habiles.

Reste à examiner si cette œuvre, d'une tournure si énergique, d'une exécution si magistrale, traduit bien l'idée qu'avait à exprimer le statuaire et convient à sa destination.

C'était évidemment la danse théâtrale, la danse classique, réglée par les chorégraphes, l'art des Veslris, des Gardel, de la Gamargo, de laGuimard, de Fanny Essler, de Carlotta Grisi, de Taglioni, de Cerrito, deRosati, qu'il s'agissait de représenter sous forme allégorique, à l'entrée de l'Opéra. Tout devait être cadence, mesure, grâce, harmonie, dans ce groupe. A la pureté des formes, à la souplesse des mouvements, les danseuses étaient tenues de joindre cette décence aimable, plus provocante et plus séduisante que les mines lascives des courtisanes. Au lieu de cela, M.Garpeaux nousaoffërtladansecontorsionnée, échevelée, effrontée des bastringues ; il a déshabillé les virtuoses du cancan et leur a fait les honneurs d'un piédestal.

Aurait-il voulu faire une satire de l'Académie impériale de musique, où l'art de la chorégraphie perd tous les jours de sa correction classique, de sa grâce décente ? Ou bien a-t-il cru pouvoir sans inconvénient fixer un souvenir des galops effrénés du bal de l'Opéra ?

Toujours est-il que ce groupe si réaliste fait une étrange, une terrible figure, sur le seuil du monument ; il frappe, il saisit, il étonne ; il déborde des lignes architecturales, il empiète sur les baies latérales, il se penche, il arrête les gens au passage ; il éclate, il détonne sur cette masse de pierres multicolores ; il écrase tout ce qui l'entoure.

Au point de vue du goût, on ne peut que condamner cette exubérance, cet empiétement de la décoration sur l'édifice. La Ronde de M. Garpeaux est déplacée à TOpéra : elle eût fait merveille à Habille ou au Ghâteau-des-Fleurs.

Les autres groupes sont de proportions, d'agencement et de style tout différents. Celui delà Musique, sculpté par M. Guillaume, est la contre-partie de l'œuvre de M. Garpeaux, à laquelle elle fait pendant. Il ne se peut rien voir de plus harmonieux, de mieux balancé, de mieux pondéré.

La Musique est représentée par un beau génie, aux ailes déployées, debout, tenant une lyre de la main gauche et levant la main droite comme pour marquer la mesure ; il est nu jusqu'aux hanches et a la tête ceinte d'une couronne de lauriers.

Son attitude est noble, son visage d'une beauté un peu effémi-

née comme celle d'Apollon, son air est grave et inspiré. A ses côtés se tiennent deux jeunes femmes dont Tune joue de la double flûte et Fautre du violon : celle-ci, gracieuse et recueillie comme une sainte Cécile, lève doucement les yeux vers le génie de la musique. Deux amorini charmants sont assis aux pieds de ce dernier.

Ce groupe tranquille, poétique, paraît froid, quand on a vu la Danse de M. Carpeaux ; mais il gagne beaucoup à être étudié ; il ne violente pas l'attention, mais une fois qu'elle s'est portée sur lui, elle s'y fixe avec plaisir. L'exécution en est d'ailleurs trèsferme, très-savante. M. Guillaume n'a jamais fait mieux, selon nous.

M. Perraud a représenté le génie du Drame lyrique sous les traits d'une Némésis aux cheveux mêlés de serpents, agitant d'une main un flambeau, et, de l'autre, une sorte de fouet destiné à châtier les méchants ; sous ses pieds gît un cadavre ayant au flanc une large blessure, et qui se présente en raccourci. A la droite de la déesse se tient l'assassin, armé de son poignard et arrachant violemment la draperie qui couvre le cadavre. A gauche est une forte femme, la main gauche sur la hanche, la droite tenant un miroir, attribut de la Vérité.

Ce groupe ne manque pas d'expression. L'auteur s'est évidemment inspiré du tableau de Prudhon, la Justice et la Vengeance poursuivant le Crime. L'homme, Fassassin, a une figure d'une bestiaUté farouche. Sa tête, au front bas, aux pommettes saillantes, est plantée sur un col épais et musculeux; le torse est large et puissant. La Vengeance a une beauté sévère ; sa tunique élégamment plissée s'ouvre sur le genou et laisse voir la jambe droite qui est d'une forme fine et élégante.

A défaut d'une idée neuve et originale, M. Perraud a déployé dans ce groupe les grandes qualités de praticien qui l'ont placé au premier rang de la statuaire contemporaine.

Le groupe le moins heureux de la série est celui par lequel M.Jouffroy a voulu exprimer la Pome/î/ngwe. Un génie femelle, aux ailes déployées, levant une main en l'air, et, de l'autre, retenant des palmes sur sa poitrine, est debout sur des rochers entre deux jeunes femmes, dont l'une est accoudée sur une grande lyre et tient à la main une espèce de petit clairon, tandis que la seconde, armée d'un style et d'un volumen, se livre à quelque élucubration. Je dis élucubration, car il est imposible qu'une femme aussi grave, aussi absorbée, compose de la poésie lyrique;

elle manque d'inspiration, de feu sacré; elle se creuse la tête, elle s'appesantit dans ses réflexions et s'oublie au point de peser de tout son poids sur le Génie, qui devrait lui communiquer un peu de sa flamme.

Je ne dis rien de l'exécution de ce groupe : elle est correcte, assez élégante même, mais elle n'a ni force ni ampleur.

Quatre petites statues allégoriques complètent la décoration du péristyle de l'Opéra.

Vldylle^ de M. Aizelin, est une charmante fillette, retenant sa tunique sous sa gorge virginale et ayant à la main le pedum pastoral.

Lsi Déclamation, de M. Ghapu, a la poitrine solide; elle traduira à merveille les fureurs d'Hermione, elle criera avec une force suffisante les imprécations de Camille, mais elle échouera dans les rôles qui exigent de la douceur et de la grâce. Cette forte femme paraît furieuse, et l'on s'attend à voir voler en morceaux le papier qu'elle tient à la main.

Le Chant^ de M. Dubois, personnifié par une jeune femme chastement drapée et levant les yeux au ciel, n'est pas le chant tour à tour doux ou véhément, passionné ou railleur de la scène lyrique; c'est le chant sévère, mélancolique des solennités religieuses.

Quant kïElégie, de M. Falguières, charmante jouvencelle àl'air timide, à l'attitude rêveuse, je ne vois guère où est sa place, oii est son rôle à l'Opéra. Ce n'est pas, sans doute, dans les opérasbouflfes de Cimarosa, sous le médaillon duquel elle est placée. Mais, j'y pense, le trouble dans lequel cette fillette est plongée ne peut qu'êtra attribué au voisinage immédiat de la Ronde fol...àtre de M. Carpeaux. La vertu la moins revêche s'effaroucherait d'un pareil spectacle .

SALOX' DE 1870

Révolution artistique. — L'art se démocratise. — Les excès de la réaction. — Honnêteté du goût public. — Pas de chef-d'œuvre au Salon de 1870.— Coup d'œil rétrospectif. — Les princes de la critique d'art, sous l'ancien régime parlementaire. — Les Salons de T. Thoré, de 1844 à 1848, et les Salons de W. Biirger, de 1861 à 1868. — Une lettre à Th. Rousseau. — Les paysages de la rue Taitbout. — Les chefs-d'œuvre du Salon de 1845. — Invasion du réalisme. — L'art n'est pas l'imitation de la réalité. — Delacroix, peintre du mouvement ; Ingres, peintre de la forme ; Decamps, peintre de la lumière ; Scheffer, peintre de la pensée ; Diaz, peintre de la fantaisie. — Pradier, David d'Angers, Rude. — L'art depuis 1865 : triomphe du genre et du paysage.

Depuis quelques années, l'art français subit une révolution profonde, radicale : à l'exemple de la société, l'art se démocratise.

Abandonnant les hautes conceptions mythologiques, allégoriques, fruits de l'accouplement du dogmatisme chrétien ,et du génie antique, élucubrations savantes et complexes qui ont fait, pendant si longtemps, les délices des aristocrates de la pensée, — l'école contemporaine demande à l'humanité vivante, à la nature, à la réalité pittoresque des sujets intelligibles pour tous : aux symboles nébuleux, aux hiéroglyphes indéchiffrables, aux vagues idéalités enseignées et prêchées par les vieilles académies, elle s'efforce de substituer Texpression sincère des passions, la représentation fidèle des types, des mœurs de la société qui s'agite autour' d'elle.

Pleine d'ardeur, de verve, de fantaisie, elle secoue le joug de la convention, du poncif classique : elle veut être de son pays, de son époque ; elle tourne le dos au passé, à la mort, et regarde vers l'avenir, vers la vie.

Certes, comme toute réaction, celle-ci ne saurait s'accomplir sans quelques excès : tel artiste de la génération nouvelle, exalté par son horreur des vieilles routines, perd de vue l'immortelle Beauté, cette splendeur du vrai, cet astre rayonnant qui doit guider l'essor de toute imagination créatrice ; tel autre, espérant captiver l'attention de la foule qui se presse de plus en plus nombreuse aux expositions, étale cyniquement aux regards des scènes d'un matérialisme brutal, ou traduit avec une sotte complaisance les facéties les plus plates, les trivialités les plus écœurantes ; — comme si le plus sûr moyen de mettre l'art à la portée de tous était de l'abaisser I

Fort heureusement, le peuple auquel s'adressent ces basses provocations possède, plus qu'on ne croit, le sentiment instinctif du beau ; sans doute il n'a pas encore eu le temps de faire son éducation artistique; il n'a aucune notion des lois qui règlent la composition pittoresque et n'apprécie point les habiletés, les délicatesses, les raffinements de la partie technique ; mais il a l'intuition, l'admiration de ce qui est vrai, de ce qui est bon, de ce qui est gracieux et de ce qui est noble. Soyez sûrs qu'il tient en petite estime les effrontés et les saltimbanques de la peinture, et qu'il imposera tôt ou tard ses idées saines, ses passions honnêtes, ses enthousiasmes généreux.

Au reste, sans vouloir exagérer ici l'influence de la politique, il est permis de dire que l'ère nouvelle dans laquelle le pays vient d'entrer ne peut qu'être favorable aux progrès, à la rénovation des arts. L'an dernier déjà, à pareille époque, nous signalions un réveil du génie artistique correspondant au réveil de l'esprit libéral.

Le Salon de 1870 confirme les espérances que nous avions conçues. On n'y trouvera pas de chefs-d'œuvre, si l'on doit réserver ce nom aux compositions immortelles qui allient la perfection de l'exécution à la sublimité de la pensée, ou qui même ne possèdent que l'une ou l'autre de ces qualités. Mais on y rencontrera plusieurs toiles dignes des honneurs d'un musée et un très grand nombre d'œuvres de second ordre qui attirent et qui charment par l'esprit de la composition, par la vérité des détails, par les agréments du coloris.

Avant de parcourir cette exposition, qui coïncide avec l'inauguration d'un nouveau régime politique, et qui ouvre peut-être une nouvelle période de liberté et de gloire pour les arts, il nous

a paru intéressant de jeter un coup-d'œil en arrière, de nous rendre compte des vicissitudes que l'école française a sul)ies pendant les vingt-cinq dernières années.

Un excellent guide nous est offert pour cette revue rétrospective : la maison Renouard, si connue par ses belles publications artistiques, vient d'éditer les Salons de Th. Thoré, de 1844 à 1848, et les Salons de W. BiXrger, de 1861 à 1868.

La critique d'art a eu, sous le gouvernement de Juillet, trois maîtres éminents : Gustave Planche, qui dogmatisait et mordait, dans la /îeyuef/esZ>eMxi/onrfes; Théophile Gautier, qui poétisait etcaressait, dans la Presse; Théophile Thoré, qui, dans le Constitutionnel, pactisait avec les révolutionnaires de la peinture et réclamait avec eux l'avènement d'un art original, sincère, vivant, humain.

Un ardent amour du vrai et du juste, un vif sentiment du beau, une profonde intelligence des besoins et des aspirations modernes, une franchise et une loyauté que rien n'a pu corrompre, ont dicté les Salons de Thoré. Le clairvoyant critique a été l'ami, le confident, je dirais volontiers le collaborateur des plus grands artistes de son temps, des Delacroix, des Decamps, des Schefîer, des Rousseau, des David d'Angers. Il les a soutenus dans leurs luttes contre les routines académiques, il les a encouragés par ses éloges, il les a éclairés de ses conseils.

Au reste, il applaudissait ou blâmait avec une égale énergie, quel que fût l'artiste dont il eût à juger les œuvres. Son autorité était ainsi d'autant plus grande qu'à la solidité des connaissances et à la sûreté du goût il joignait une impartialité qui ne se démentit jamais.

Quand, après une absence forcée, causée par les mésaventures de la politique, il rentra en France, il n'eut pas de peine à reconquérir dans la critique d'art le rang élevé que lui avaient assigné ses précédents travaux. Les études qu'il écrivit à partir de cette époque, sous le pseudonyme de W. Bûrger, attestèrent que les années n'avaient refroidi ni son imagination ni sa verve, et que son talent, sans rien perdre de son originalité, s'était fortifié par une étude approfondie des maîtres anciens.

Ses Salons, qui viennent d'être réédités, forment l'histoire la plus instructive, la plus animée, des phases successives par lesquelles l'art est passé depuis un quart de siècle. On eût pu remonter plus haut, et réunir les Salons qu'il pubha, dès 1832 ; mais on a cru devoir s'en tenir ù la période qu'il avait indiquée lui-même, quelque temps avant de mourir.

Les Salons, de Thoré s'ouvrent par le compte-rendu de l'Exposition de 1844, qui fut assez peu brillante. Les principaux maîtres, ceux surtout qui passaient alors pour des novateurs, manquèrent au rendez-vous. Beaucoup d'entre eux, rebutés par les injustices dujury, s'étaient décidés à ne plus travailler que pour les amateurs, pour les particuliers. De ce nombre était Théodore Rousseau, à qui Thoré adressa une lettre, publiée sous forme d'introduction, en tête de ses Salons.

Cette lettre contient de louchantes révélations sur les débuts du grand paysagiste auquel elle est écrite :

« Te rappelles-tu, dit le critique à son ami , te rappelles-tu le temps où, dans nos mansardes de la rue Taitbout, assis sur nos fenêtres étroites, les pieds pendants au bord du toit, nous regardions les angles des maisons et les tuyaux de cheminée, que tu comparais, en clignant de l'œil, à des montagnes et à de grands arbres épars sur les accidents du terrain? Ne pouvant aller dans les Alpes ou dans les joyeuses campagnes , tu te faisais avec ces hideuses carcasses de plâtre un paysage pittoresque. Te rappellestu le petit arbre du jardin Rothschild, que nous apercevions entre deux toits ? C'était la seule verdure qu'il nous fût donné de voir. Au printemps, nous nous intéressions à la pousse des feuilles du petit peuplier, et nous comptions les feuilles qui tombaient à l'automne. Et avec cet arbre, avec un coin de ciel brumeux, avec cette forêt de maisons entassées, tu créais des mirages qui te trompaient souvent dans ta peinture sur la réalité des effets naturels. Tu te débattais ainsi, par excès de puissance, te nourrissant de ta propre invention, que la vue de la nature vivante ne venait point renouveler.

» La nuit, tourmenté d'images sans cesse variables et flottantes, faute d'un repos sur de véritables campagnes baignées de soleil; la nuit, tu te levais fiévreux et désespéré. A laclartéd'une lampe hâtive, tu essayais de nouveaux effets sur la toile déjà couverte bien des fois, et, le matin, je te trouvais fatigué, triste, comme la veille, mais toujours ardent et inépuisable. »

Ces recherches incessantes, ces inquiétudes fiévreuses, ces tourments du génie ont laissé leurs traces dans les paysages que Rousseau a exécutés pendant la première partie de sa carrière. Ces paysages sont le plus souvent de simples esquisses, des ébauches merveilleuses, où il n'y a guère qu'une impression, qu'un effet, qu'une note de la sublime harmonie de la nature. Mais avec quelle force, avec quelle vérité, avec quelle poésie l'artiste a traduit son émotion I

Le Salon de 1845 fut un des plus remarquables. Th. Rousseau, Jules Dupré, Ary Scheifer, Delaroche, Barye, n'exposèrent pas, il est vrai ; mais Delacroix envoya cinq ou six chefs-d'œuvre, entre autres : la Mort de Marc-Aurèle et V Empereur du Maroc ; Decamps donna les merveilleux dessins de son Histoire de Samson ; Robert Fleury, V Autodafé ^ une de ses compositions les phis dramatiques ; Horace Vernet, sa gigantesque Smala ; Ghassériau, le Khalife de Constantine ; Couture, les Romains de la décadence; Meissonier, trois morceaux d'une exquise finesse, la Partie de piquet, le Corps de garde, le Jeune homme regardant des dessins; Henri Scheffer, Madame Roland marchant au supplice; Eugène Isabey, V Alchimiste; Flandrin, des portraits d'un style sévère ; Diaz, de lumineuses fantaisies; Français, Corot, Troyon, Paul Huet, de poétiques paysages ; Pradier, la Phryné ; David d'Angers, V Enfant à la grappe; Simart, la. Poésie épique^ etc.

Hélas 1 nos expositions actuelles sont bien loin de nous offrir un pareil nombre d'oeuvres de cette importance : et pourtant le critique, en rendant compte du Salon de 1845, ne se montre satisfait qu'à demi; il applaudit avec enthousiasme Delacroix, Decamps, Meissonier, Robert Fleury, Français, Pradier, David d'Angers , mais il se plaint amèrement de la vulgarité qui déjà, sous prétexte d'une interprétation sincère de la vie réelle, envahissait le domaine de l'art :

« Nous avons tous, plus ou moins, crié depuis dix ans que l'art devait se tourner quelque peu vers la réalité contemporaine. Nous en sommes bien punis aujourd'hui par ce prosaïsme ridicule qui a pullulé comme la mauvaise herbe et qui menace d'étoufîer les pousses timides de la poésie. Ah! vous demandez des habits de drap et des chapeaux en tuyaux de poêle , en voilà. Ah ! vous demandez qu'on habille Hercule et Apollon, voilà des culottes et des faux-cols et des bottes à reflet. Si bien que la nature humaine a disparu sous cette friperie.

« Nous sommes tombés dans le naturalisme du laid, non pas dans ce naturalisme ardent et capricieux des Caravage, des Valentin, des Manfredi, ou d'Ostade ou de Murillo, mais dans une imitation grossière et basse.

« On disait, au temps du romantisme, qu'il y avait plus de poésie dans un bonhomme de Brouwer que dans tous les dieux de l'école académique. Revenons encore à Brouwer. A défaut du sublime, qu'on nous rende l'esprit et la naïveté. Les fumeurs des pein très hollandais et flamands sont moins laids que les portraits

du Salon . Ils ont de l'originalité, des nez bizarres et une façon de porter les culottes, que vous ne saurez jamais imiter. Ils n'ont guère de bretelles ni de sous-pieds, ces mendiants superbes, ces Diogènes de tabagie, ces grands philosophes. Ils ne posent point la main sur la hanche, mais le coude sur la table. Gomme ils pensent, comme ils causent, comme ils traitent gaîment la vie I La comparaison avec nous est tout à leur avantage. A défaut de Raphaël, rendez-nous Brouwer. ^>

Tout en protestant contre le naturalisme du laid (le mot réarme n'était pas encore inventé), Thoré comprenait que l'artiste ne pouvait atteindre h la véritable beauté qu'à la condition de s'inspirer de la nature, mais il se gardait bien de confondre l'imitation servile de la réalité positive, qui est le propre de l'industrie, du métier, avec la libre interprétation de la vérité, qui est le principe de l'art. « L'artiste, écrivait-il, n'est pas seulement un œil comme le daguerréotype, un miroir fatal et passif, qui reproduit physiquement l'image qu'on lui présente ; c'est une forme mouvante et créatrice qui féconde à son tour la création extérieure. La nature est la mère voluptueuse qui provoque la passion de son amant, et l'art est le fruit de cette union. »

Le véritable artiste est donc celui qui marque son œuvre du sceau de son génie créateur. A ce titre, Delacroix est, sans contredit, l'un des maîtres les plus vaillants, les plus féconds qu'ait produits l'école contemporaine. Gequ'ila cherché dans la nature, lui, c'est l'agitation fiévreuse et désordonnée, c'est le tressaillement de la passion, c'est le mouvement, en un mot, et il l'a exprimé avec une puissance incomparable.

« Eugène Delacroix sent surtout la beauté de l'effet, dit Thoré. Il n'eût été, sans doute, qu'un sculpteur étrange, car la sculpture exige une beauté calme et permanente ; mais l'essence même de la peinture est de saisir un aspect variable, un imperceptible moment; voilà pourquoi les esquisses sont ordinairement plus belles et même plus vivantes que les études d'après nature ou les tableaux finis sur le modèle.

i( Delacroix est un homme qui sait choisir le bon moment. Il lui faut, en général, la beauté agitée, passionnée, ardente, comme dans les Femmes grecques dn Massacre deScio, ou dans la Médée, cette magnifique peinture qui, au musée de Lille, lutte avec les Rubens et les Van Dyck. Et cependant Eugène Delacroix a encore exprimé avec un rare bonheur la beauté tranquille et voluptueuse dans ses Femmes d'Alger, du Luxembourg.

» C'est que les personnages d'Eugène Delacroix font toujours bien ce qu'ils font. On n'est pas plus pensif et plus noble que le jenne H amlet contemplant le crâne d^Yorik, présenté par le fossoyeur avec un brusque mouvement. Au Pont de Taillebourg, on se bat à merveille. Dans la Noce au Maroc, on danse avec volupté. Dans la Mort de Marc-Aurèle^ on écoute avec recueillement. »

Quel est le principe dévie qui anime les œuvres d'Ingres? Quel est le sentiment dont cet artiste a poursuivi la réalisation ? Il s'est désintéressé de tout ce qui intéresse l'homme, la société; il n'a vu que l'extérieur des choses, il n'a peint que la forme. Et, dans la forme elle-même, il n'a vu que les lignes, les contours ; il a nié la couleur, la lumière qui seules peuvent faire comprendre le relief et l'espace sur une surface plane ; aussi, malgré une intelligence très ferme et un incontestable talent de dessinateur, n'a-t-ilété qu'un artiste incomplet.

C'est là ce que l'auteur des Salons de 1844 à 1848 a eu plusieurs fois l'occasion de faire ressortir. Il a insisté particulièrement sur l'absence du sentiment humain dans les ouvrages d'Ingres ; il faisait à ce propos cette réflexion pleine de sens : « Quels que soient le sujet et la forme d'une œuvre d'art, il faut que l'artiste y fasse intervenir un sentiment intime, naturel, irrécusable, qui se communique aux autres hommes, qui les éclaire ou les moralise. Le vieux proverbe du théâtre est applicable à tous les arts, ainsi que le vers du poète latin : « Corriger en amusant, mêler l'utile à l'agréable. » Hélas ! l'art contemporain est si éloigné de cette tendance élémentaire, que l'on ne sait même comment s'y prendre pour le ramener à une signification quelconque. »

Ce n'est pas l'absence de signification que l'on pourrait reprocher aux œuvres d'Ary SchefTer, à celles surtout qu'il exécuta dans les dernières années de sa vie ; c'est la froideur, l'insuffisance de l'exécution.

La Francesca de Rimini, le Faust au sabbat, le Saint Augustin, le Christ et les saintes femmes, qui parurent au Salon de 1846, offrent une composition intelligente, des têtes admirables, un sentiment très poétique ; mais la peinture manque absolument de chaleur, de vivacité, d'imprévu. Il semble que pour laissera la pensée toute sa gravité, toute son importance, l'artiste ait volontairement affaibli le modelé, le relief, le coloris, tout ce qui est de nature à charmer plus particulièrement les yeux.

Thoré a dit de Schefîer : o Si Scheffer était aussi grand peintre qu'il est poète et penseur, je ne connais aucun artiste dans aucune école qu'il n'aurait pu égaler. »

Decamps était l'antipode d'Ary Scheffer ; il se préoccupait avant tout et presque exclusivement de séduire par l'exécution, et il y déployait une adresse extrême; il poussait, lui aussi, son système jusqu'à l'exagération au point de sacrifier parfois la vérité au désir d'obtenir un brillant effet de lumière. L'abus des empâtements donne une solidité excessive, une véritable lourdeur à certaines parties de ses tableaux, du Souvenir de la Turquie d'Asie, par exemple, et du Retour du berger, exposés en 1846. Thoré a été le premier à signaler ces défauts, mais il a montré en même temps, qu'à sa passion de la lumière et de la riche couleur, Decamps joignait un sentiment très vif du mouvementet de la beauté pittoresque :

« L'impression que le peintre lui-même a ressentie devant le monde extérieur est si vivement traduite dans l'effet et dans la tournure, que la nature vous apparaît avec toute sa poésie ; il y a de quoi faire rêver et penser comme devant une belle figure vivante ou devant les splendeurs du paysage. A la vérité, les sujets de Decamps ne sont pas prétentieux : c'est un enfant qui joue avec une tortue ; un pacha qui fume; un garde-chasse qui patrouille, dans un fossé, suivi de ses bassets ; un cavalier dont le cheval se cabre, ou n'importe quoi ; mais c'est Ja vie. »

Trois autres peintres sont exaltés dans plus d'une page des Salons de Thoré : Th. Rousseau, Diaz, Meissonier ; le premier qui a vécu, en quelque sorte, dans une communion intime avec la nature, qui fut l'interprète par excellence de la poésie des champs, des forêts et du ciel ; le second, qui a traduit avec toutes les coquetteries, toutes les séductions de la couleur, la poésie des rêves, les fantaisies d'une imagination capricieuse, les visions charmantes d'un monde surnaturel ; le troisième « peintre de petite proportion, maisde grande manière, » qui, à l'exemple des maîtres hollandais, a exprimé avec beaucoup de finesse les mœurs, les caractères.

Aux maîtres que nous avons nommés se rattachent plus ou moins étroitement les principaux artistes qui exposaient il y a vingt ans, et même bon nombre de ceux qui jouissent encore aujourd'hui des faveurs du pubhc. D'Eugène Delaiîroix, par exemple, procédaient plus ou moins directement Ghassériau,

L. Boulanger, Devéria ; d'Ingres, H. Lehmann, H. Flatidrin, Amaury Duval ; de Rousseau, Jules Dupré (qui est un maître, lui aussi), Fiers, Gabat, Gh. Le Roux; de Meissonier, une foule de peintres de genre.

D'autres groupes reconnaissaient pour chefs Horace Vernet, le spirituel brosseur de décors militaires ; Paul Delaroche, l'adroit arrangeur de scènes mélodramatiques ; Gorot, le mélancolique mélodiste du paysage ; Adolphe Leleux , le peintre naïf des mœurs rustiques, etc.

L'armée des sculpteurs se divisait en deux grandes phalanges, — l'une que dirigeait Pradier, « un païen de la décadence, toujours amoureux de la forme, par tradition et par idolâtrie, mais sans inquiétude du secret que l'idole recouvre, » sans souci de la beauté morale ; — l'autre, placée sous les ordres de David d'Angers, « le maître qui représente le mieux la tradition française et le sentiment moderne en sculpture, » et dont presque toutes les œuvres portent une signification et un enseignement.

Un autre maître, "François Rude, cherchait à traduire dans la pierre ou le bronze, la passion, le mouvement, et il y apportait une énergie admirable.

Quand on évoque le souvenir de tant d'hommes éminents, on ne peut moins faire de reconnaître que dans les arts, comme dans la littérature, la France était montée bien haut sous le règne de Louis-Philippe.

Il y eut un temps d'arrêt après 1848. Ge n'est pas au moment où elles s'accomplissent que les révolutions politiques — même les meilleures — profitent à l'art.

L'exposition universelle de 1855, où parurent la plupart des œuvres qui avaient brillé aux Salons des trente années antérieures, ranima, stimula les artistes. Mais le public, déshabitué du spectacle des luttes intellectuelles et tourné vers les spéculations positives, vers les jouissances matériahstes, continua à ne témoigner d'intérêt qu'aux œuvres d'art qui flattaient la vulgarité de ses goûts.

Lorsque Thoré, revenu de l'exil, en 1861, rendit compte du Salon ouvert cette année-là, il reconnut que l'art s'était métamorphosé, qu'il était devenu un métier, une industrie exercée par des gens plus ou moins habiles, mais absolument dépourvus d'idées élevées, et n'ayant d'autre but que de gagner de l'argent.

Il retrouva bien quelques-uns des glorieux lutteurs des anciens

Salons, mais vieillis, fatigués, transformés pour la plupart. Rousseau vivait encore, n^ais sa peinture de franche, légère, qu'elle était autrefois, était devenue pénible et tricotée. Corot avait gardé son sentiment poétique, mais il se répétait avec une désespérante monotonie. Delacroix, Ingres, Robert, Fleury, etc., se reposaient sur leurs lauriers. Seul ou presque seul, Meissonier, — plus jeune que les précédents d'ailleurs, — avait vu son talent et sa réputation grandir.

Quels étaient les autres artistes en faveur ?

M. Gérome.qui, dans sa Phryné, ses Augures et ses autres scènes antiques, montrait qu'il ne possédait « ni le sentiment de la beauté, ni le sentiment de l'humanité, ni même l'instinct de la civilisation grecque, qu'il dénaturait misérablement ; »

M. Bouguereau, « insignifiant, lourd et vulgaire » dans ses compositions reUgieuses ;

M. Cabanel, « portraitiste distingué », mais peintre de nudités blafardes (la Vénus du Salon de 1863) ;

M. Baudry, homme de talent égaré dans des mythologiades plus ou moins décentes ;

Hamon, G. Boulanger et quelques autres peintres néo-grecs, habillant à l'antique des figures modernes ; etc.

Ces « favoiis » ne trouvèrent pas grâce devant le critique. Mais à l'afféterie, à la mièvrerie de ces coryphées de la nouvelle école, il fut heureux de pouvoir opposer la sincérité de trois peintres de sujets rustiques : Courbet, Millet et Adolphe Breton. Il put constater d'ailleurs que la peinture des scènes familières et le paysage occupaient aux expositions une place plus large, plus brillante, et que, grâce à ces deux genres secondaires, l'école française maintenait sa supériorité dans le monde artiste.

Quis auctor ? quœ relligio aut quœ machina belli ? — La jaunâtresse. — De l'avantage des poncifs. — Une tête sur un plat. — Un élève qui en remontrerait à ses maîtres. — M. Regnault, successeur de Delacroix. — M. Cabanel. bon professeur de dessin. — Le portrait de la duchesse V***. — 0 oïa kephalè! — La Mort de francesca, mélodrame à trois personnages : le mari, la femme et l'amant. — Dénouement sérieux, par M. Merino : Lanciotto, Cornaro vengé. — Une Mâconnaise. — M. Puvis se déride. — Imagerie préraphaélitique d'Epinal. — Seconde incarnation de Salomé. — La Madeleine et son lézard. — Les savetiers de l'idéal. — Les erreurs de M. Bin. — Les horreurs de M. Manet.

Elle est assise, dans une attitude pleine d'abandon, sur un coffret incrusté de nacre. Sa main droite caresse un yatagan à manclie d'ivoire, à fourreau de velours rouge brodé d'argent, qu'elle a pris dans un bassin de cuivre posé sur ses genoux.

Elle est jeune, elle a une beauté singulière.

Sa chevelure abondante, noire et crépue, déborde sur sa nuque, sur ses joues, sur ses tempes, et fait à son front un magnifique diadème.

Ses grands yeux humides, voluptueux, félins, nous regardent. Un sourire lascif entr'ouvre ses lèvres et laisse voir les perles de sa bouche, brillantes comme des gouttes de rosée dans le calice d'une fleur.

Ce regard aigu, provocant, donne le frisson, comme ferait le contact d'une lame d'acier ! Il y a sur ces lèvres souriantes, je ne sais quelle expression de férocité tranquille qui effraye.

Le costume est étrange : une chemisette jaune pâle que retient sur l'épaule droite une fibule d'argent ciselée et enrichie de perles ; une écharpe rose saumon jetée sur l'autre épaule ; une ceinture violette ; une jupe de gaze rayée transversalement de vert et toute brochée d'or. — Au bras droit qui est nu et dont la main est renversée sur la hanche, s'enroule un bracelet de jade vert en forme de serpent.

Les jambes se laissent deviner à travers la jupe qui descend un peu au-dessous des genoux. Les pieds, souples et nerveux, posés l'un sur l'autre, jouent dans des babouches violettes doublées

d'écarlate. A terre, sous ces pieds mignons, une peau de tigre est étendue sur un tapis oriental.

Derrière cette créature bizarre, si bizarrement accoutrée, se déploie un rideau de soie jaune clair, légèrement agité, et que le soleil moire d'une lumière éclatante.

Quelle est cette femme? A quel pays, à quelle race appartientelle ? Pourquoi fixe-t-elle ainsi sur nous ses regards effrontés ? Et que veut-elle faire de ce yatagan?

Voilà ce que se demandent les curieux attirés en foule par cette peinture, car, — j'ai oublié de le dire, — si vivante qu'elle soit, cette femme est simplement peinte.

Nous avouerons qu'il serait assez difjacile de préciser la nationalité de l'héroïne. Elle a quelque chose des aimées orientales ; mais ses joues vermeilles, ses carnations blanches et satinées sont d'une fille d'' Albion; ses grands yeux, à la fois doux et méchants, sont d'une bohémienne ; ses cheveux noirs et rebelles au peigne sont d'une négresse ou d'une mulâtresse.

Pour trancher la question, une jolie femme, offusquée de la couleur dominante du tableau, a prétendu que c'était là le portrait d'une jaundtresse.

Va pour une jaundtresse ! Cette désignation a tout au moins le mérite d'être plus courte que la suivante qui nous est fournie par le catalogue du Salon : Salomé, la danseuse, tenant le bassin et le couteau qvi doivent servir à la décollation de saint Jean- Baptiste.

Je sais bien que, pour expliquer ce titre, on pourrait citer le passage de l'évangéliste saint Matthieu, disant que « le jour de la naissance d'Hérode, la fille d'Hérodiade dansa au milieu de l'assemblée et plut au roi qui promit avec serment de lui donner tout ce qu''elle demanderait ; sur quoi la danseuse, instruite par sa mère, dit : « Donnez-moi ici, sur un bassin, la tête de Jean- Baptiste. »

On ajouterait que le moment choisi par le peintre est celui oîi Salomé, après la danse qui a si fort charmé le roi libertin, laisse tomber à terre son voile de gaze, brodé d'or comme sa jupe, prend le couteau et le bassin et s'assied vis-à-vis d'Hérode, à qui elle adresse en souriant, en minaudant, saiéroce requête.

Ainsi seraient justifiées ces airs et cette attitude de courtisane qui ont si fort scandalisé les gens plus chastes que le roi Hérode.

D'un autre côté, il serait facile de montrer que la femme que nous avons décrite est infiniment plus vraie d'expression et même

de type, que toutes les figures qui nous ont été données jusqu'ici comme des représentations de la fille d'Hérodiale ; plus vraie que la Salomé milanaise de Beriiardino Luini, qui sourit' si gracieusement au Louvre ; plus vraie que la Salomé flamande de Rubens, qui s'épanouit au musée de Dresde ; plus vraie que la i>alomé vénitienne, de Palma le jeune, qui se drape avec tant d'élégance au Belvédère de Vienne ; plus vraie que la Salomé doucereuse du Baroche, que possèdent les Offices; plus vraie que la Salomé florentine de Carlo Dolci, que l'on a beaucoup admirée à la vente San-Donato, et dont le seul mérite, selon nous, est d'avoir été gravée par Flameng.

A quoi reconnaît-on que ces diverses figures, vêtues à la dernière mode du temps oii elles ont été peintes, représentent la danseuse biblique ? — Au chef de Jean-Baptiste qu'elles reçoivent des mains du bourreau et qu'elles portent dans un bassin. Retranchez cet accessoire, vous aurez un portrait plus ou moins réussi, du XVP ou du XVII' siècle.

Ah. ! pourquoi le peintre de la Salomé du Salon de 1870 n'a-t-il pas eu l'idée de nous servir cette tête livide sur le plat traditionnel ?

La critique eût été désarmée par ce poncif.

Elle aurait acclamé ce tableau comme une des œuvres les plus originales, les plus hardies, les plus éblouissantes, les plus attrayantes de l'art contemporain. Elle aurait admiré la vie qui rayonne dans les yeux, qui fleurit et s'épanouit sur le visage, qui palpite et frémit dans tout le corps. Elle aurait vanté l'élégance et la souplesse du col qui s'attache si finement aux épaules ; l'exquise pureté de forme de la main gauche qui joue avec le cimeterre ; la pénombre merveilleuse de la main droite et du poignet, avivée par des reflets orangers d'une rare puissance ; les tons nacrés de la poitrine, dont l'épiderme diaphane laisse voir les réseaux bleuâtres des veines ; la légèreté et la transparence de' la jupe de gaze, dont on croit entendre bruire les paillons d'or.

Elle aurait loué sans réserve l'habileté consommée de l'exécution, la j ustesse et la vivacité des tons locaux, l'harmonie intense et pour ainsi dire vibrante de l'ensemble, et ce tour de force qu'un artiste sur de sa palette pouvait seul tenter et qui consiste à détacher une figure claire et lumineuse sur un fond plus clair, plus lumineux encore.

Elle aurait reconnu enfin que l'auteur de cette peinture, M. Henri Regnault, est le praticien le plus adroit, le plus sédui-

sant, et en même temps l'intelligence la plus vive, la plus originale, la plus personnelle de la jeune école.

Serions-nous donc disposé, quant à nous, à faire de la. Salomé de M. Regnault un éloge absolu? Ne verrions-nous aucune imperfection à reprendre dans cette œuvre?

Notre optimisme ne va pas jusque-là. Nous ne nous dissimulons pas qu'en réalité cette peinture est moins un tableau qu'une étude, 011, à côté de morceaux exécutés avec une verve étourdissante et une adresse prodigieuse, on pourrait signaler quelques parties faibles, des chairs d'un modelé insuffisant par exemple. Mais nous jie saurions oublier, non plus, que l'auteur est encore pensionnaire de la villa Medici et qu'il est resté dans les limites de son rôle et de son devoir actuel en faisant des essais, des études, au lieu d'aborder, de prime-saut, les vastes compositions. Bientôt, il va rentrer en France ; alors, soyez-en sûrs, il saura conquérir par quelque grande œuvre, la première place dans l'école française, place restée vacante depuis la mort d'Eugène Delacroix.

Ce n'est certainement pas M. Cabanel, membre de l'Institut, qui sera, pour le jeune pensionnaire de l'école de Rome, un rival à craindre.

M. Gabanel possède des qualités très estimables, sans doute — les qualités d'un bon professeur de dessin; mais il n'a pas le tempérament d'un peintre. Sa manière froidement correcte, minutieuse et à la fois indécise, est impuissante à traduire la vie, la passion, la chaleur du sang et la chaleur de l'âme. Son imagination est pauvre ; ses inventions, sont mesquines et banales. Nous ne connaissons de lui qu'une composition réussie — la Veuve du maître de chapelle — agréable à voir surtout en gravure ou en photographie. Ses autres tableaux ne l'élèvent pas audessus d'une honnête médiocrité. Toutefois, nous mettons à part ses portraits, —non pas celui de l'Empereur ni celui de M. Rouher, qui sont vulgaires, superficiels, — mais ceux qu'il a faits de plusieurs grandes dames dont il a bien rendu l'élégance et la distinction.

Le portrait de la duchesse de V..., qui figure au Salon de 1870, est des plus séduisants : la tête fine, poéti(iue, aux yeux voilés, doux et rêveurs, est couronnée d'une magnifique chevelure blonde. La main gauche, qui joue sous le menton, est effilée, aristocratique. Le bras nu est savamment modelé, mais, comme il accapare, dans sa vive blancheur, presque toute la lumière

du tableau, il prend une importance tout à fait exagérée. La main droite qui soutient le coude, est disgracieuse ; les doigts sont souillés de reflets désagréables; le médius parait avoir subi une amputation.... N'importe, si ce portrait était d'une couleur plus lumineuse, plus profonde, plus vraie, s'il vivait tant soit peu, il suffirait pour placer M. Cabanel au rang des maîtres peintres.

Mais que peut-on espérer de l'homme qui a commis le plus plat des mélodrames sur le plus poétique des sujets, la Mort de Prancesca de Rimini ?

L'actrice qui remplit le rôle de Francesca s'est allongée sur un divan et contrefait l'assassinée, après avoir eu soin de disposer le plus coquettement possible les plis de sa robe de brocart. Paolo, qui s'est laissé choir à terre assez proprement, soutient sur son épaule la tête de sa bien-aimée ; son haut-de-chausses gris perle parait être entièrement rembourré de coton.

Les deux amoureux, frappés au cœur, compriment leur blessure, l'un avec la paume de sa main, l'autre avec le revers ; mais c'est là une précaution fort inutile ; il ne coule pas une goutte de sang et les beaux vêtements seront immaculés. Ce sont là des morts pour rire ! Demandez-le plutôt au traître, au bourreau, au mari outragé, qui apparaît dans la coulisse, la main appuyée sur le glaive justicier, et qui penche vers ses prétendues victimes son visage grimaçant et grimé.

Composition saus élégance, figures sans caractère, expressions sans vérité et sans pathétique, étoffes et accessoires traités avec une minutie puérile, couleur froide et lourde, dessin dépourvu de style ; voila ce que nous offre cette peinture malheureuse.

On y sent la préoccupation d'imiter Delaroche ; mais Delaroche avait de l'esprit.

Si M. Cabanel veut savoir comment il faut représenter un homme assassiné, il n'a qu'à regarder le tableau de M. Merino, intitulé le Seigneur Cornaro vengé ; il verra là un gentilhomme — un Paolo quelconque — enveloppé d'un superbe manteau rouge, étendu, ou pour mieux dire, aplati sur le sol : le corps, percé d'un coup de dague, s'est lourdement affaissé ; on sent le cadavre sous le vêtement. Cela rappelle VOrlando muerto, de Velazquez. L'exécution est robuste, la couleur riche et énergique.

M. Merino que préoccupait déjà, l'an dernier, cette Vengeance du seigneur don Cornaro (quelque Lanciotto Malatesta espagnol), a peint d'un pinceau plus coquet, d'une couleur plus fleurie et plus moelleuse, une charmante tête de Mâconnaise.

M. Puvis de Ghavarines, ordinairement si grave, si solennel, a voulu s'égayer cette année. Il a fait la Décollation de saint Jean- Baptiste, une bien amusante caricature, exposée à quelques pas de la Salomé de M. Regnault.

Le précurseur, maigre, Mve, mal peigné, mal lavé, ayant pour tout vêtement une jupe en peau de mouton, est agenouillé de face, au milieu du tableau, les yeux fixes, les bras tombant, les mains (des battoirs) légèrement écartées. Il se tient droit et raide comme un soldat au port d'armes.

A gauche, un bourreau hideux, coiffé d'un bonnet rose à fleurs vertes et jaunes, brandit un grand sabre; mais il a mal calculé les distances ; son arme va frapper un gros arbre en zinc bronzé qui s'élève derrière le saint.

A droite, une grande femme blonde, enveloppée de la tête aux pieds dans un manteau brun et couronnée de fleurs blanches, contemple d'un air sentimental et penché (beaucoup trop penché, en vérité), l'homme qui est menacé d'être décollé. Elle tient à la main un bassin de cuivre : vous avez reconnu Salomé....

La scène se passe dans une cour privée d'air. Au fond s'élève une muraille bàlie en savon de Marseille.

Jamais l'imagerie d'Epinal n'a rien produit de plus grotesque comme types, de plus faux comme couleur.

Et dire qu'il y a des gens qui ont pu prendre au sérieux cette singulière façon de peindre, qui l'ont même élevée à la hauteur d'un système et l'ont décorée du nom retentissant de préraphaélitismel... Ahl Dieux!

M. Puvis de Ghavannes a exposé une autre charge conçue et exécutée dans ce même sentiment... pré-ra-pha-é-li-ti-que : c'est une Madeleine colossale, assez laide pour être repentante, qui, une tète de mort à la main, se promène gravement dans le désert, où elle n'a apporté d'autre souvenir de la civilisation qu'un lézard de bronze verdi monté pour presse-papier.

Ces hommes de style me font toujours rire. Sous prétexte de conserver les grandes traditions, de travailler dans l'idéal, ils ne font que rapetasser des idées et des types surannés ; ils font le vieux, ils ne font pas le neuf.

Voyez M. Bin, un artiste consciencieux et savant, s'il en fut.... Hélas 1 M. Bin s'est condamné au ressemelage à perpétuité. Après s'être apphqué, l'an dernier, à rajeunir le mythe de Prométhée, voici qu'il évoque V Hamadryade Aïgeïros et qu'il fait sortir Minerve du crâne de Jupiter. Le malheur est que personne de

nous ne s'intéresse à Aïgeïros, et que depuis longtemps le crâne du maitre des dieux n'est pins une boite à surprise.

Ce que nous réclamons, ce qui nous attire et nous émeut, c'est la traduction des idées, des croyances, des aspirations modernes ; c'est la représentation des scènes du monde réel, — sujets historiques ou sujets familiers; c'est l'interprétation poétique de la beauté vivante.

Et qu'on ne dise pas que nous poussons à un réalisme grossier, à l'abaissement, à la corruption du goût.

L'art est un grand magicien ; il change en or tout ce qu'il touche. Le sujet le plus humble, le type le plus vulgaire acquièrent, sous le pinceau des maîtres, une grandeur, une beauté, une poésie incomparables. On peut être simple, on peut être naïf, — et atteindre à la sublimité.

M. Manet, qui, dans l'esprit de quelques admirateurs aveugles, passe pour avoir supplanté M. Courbet, est un faux réaliste; il n'a que l'apparence de la sincérité, de la simplicité, de la naïveté. Ne pouvant faire élégant, il fait grotesque; ne pouvant dessiner avec pureté, il brosse lourdement, péniblement, des figures disloquées.

Ses deux tableaux de cette année — la Leçon de musique surtout — dépassent tout ce qu'on peut rêver de plus ridicule. On n'y trouve pas même ces qualités de couleur, de patte, que ses peintures des autres années offraient dans l'exécution des accessoires.

ni

Le legs de la comtesse de Gaen. — L'Institut des Arts., de Mlramas. — L'Hôtel des Invalides de l'Art. — M. Robert Fleury père, gouverneur-général. — M. Gérome, l'invalide à la tête de bois. — M. Gabat, amant de la nature, converti au style académique. — M. Meissonier — Arcades ambo. — Une Calypso, que personne ne cherchera à consoler. — Tout chemin venant de Rome ne mène pas à la gloire. — Statistique des grands prix de peinture. — Les inconnus, les oubliés, les novices, les boudeurs. — MM. Baudry et Ghifllard. — Barbison et la campagne romaine. — Une décoration pour le nouvel Opéra. — Reproduction on liège du Golisée. — MM. Benouville, Le Cointe, J. Didier et Albert Girard. — Vénus et Madones. — MM. Maillard, J. Blanc et Giacomotti. — Un quatuor de femmes nues. — Une Lampadaire, par M. Lefebvre. — Une Ecuyère, par M. Moncliablon. — Une Dame du corps de ballet, jiixT M. E. Michel. — Une Nymphe lymphalhique, par M. Bouguereau. — M. Hébert.

M"° la comtesse de Caen qui vient d'assurer l'immortalité à sa mémoire, en faisant aux artistes français un legs de trois millions de francs, a été bien mal avisée en chargeant de rext'^cution de cette disposition testamentaire un être collectif qui n'existe pas : l'Institut des beaux-arts.

On dit que la généreuse donatrice a eu l'intention de désigner l'Académie des beaux-arts... Nous serions d'autant plus heureux d'accueillir cette interprétation que Villustre compagnie nous inspire une compassion grande depuis le jour où elle a été si perfidement dépouillée de ses prérogatives séculaires par M. le comte de Nieuwerkerkc, alors surintendant des beaux-arts.

Il est vrai qu'autant l'Académie serait fière d'avoir à dispenser les largesses de la comtesse de Caen, autant l'Ecole des beauxarts serait satisfaite de les accaparer cà son profit... Or, l'Ecole, — dont l'Etat conserve la tutelle, je veux dire l'administration, — prétend être le véritable, le meilleur, le seul Institut des arts.

A cela, les académiciens lépondentque l'Ecole confond institut avec institution...

Toujours est-il qu'il y a divergence dans l'interprétation du codicille, qu'un procès va sans doute s'engager, que les avocats

des deux parties moudront, comme à l'ordinaire, de magnifiques périodes ,et qu'en dernier ressurt une troisième compagnie, venue de Pézenas, de Garpentras ou de Miramas, et s'intitulant véritablement Institut des arts, sera peut-être mise en possession du legs...

Ah ! pourquoi M"" la comtesse de Gaen n'a-t-elle pas eu l'idée d'instituer pour légataire V Hôtel des invalides de Tari'? Les doutes n'eussent plus été possibles. Tout le monde aurait reconnu la vénérable classe de Flnstitut de France, dont M. Beulé est secrétaire perpétuel.

Nous avons, pour les victimes de toutes les armées, pour les invalides de toutes les luttes, — un respect profond. Nous les aimons, quels qu'ils soient, en raison de l'antipathie que nous inspirent les paresseux qui arrivent à la fin de leur carrière sans avoir jamais pris les armes, sans avoir payé de leur corps ou de leur intelligence. Loin de nous donc la pensée de vouloir troubler la quiétude où vivent les honorables membres de l'Académie impériale des beaux-arts.

Nous comprenons fort bien — pour ne parler que des peintres — que MM. Robert-Fleury et L. Cogniet, deux vieux généraux de la belle époque, se reposent sur les lauriers qu'ils ont si vaillamment conquis.

Nous comprenons que MM. Couder, Signol, Hesse, Lenepveu, gens d'humeur douce et modeste, aient, tenu, à rentrer dans l'obscurité d'où les chances de la guerre avaient pu les faire sortir un jour, une heure.

Nous comprenons que MM. Pils, Muller et Gérome soignent les blessures plus ou moins graves qu'ils ont reçues dans les combats où ils se sont récemment exposés. MM. Pils et Muller sont bien malades ; mais M. Gérome est un homme énergique, dont il ne faut jamais désespérer; eût-il perdu la tête à la bataille, il serait capable de s'en faire remettre une neuve.

Nous comprenons que M. Cabat médite, dans le silence de la retraite, sur l'ingratitude du paysagiste abandonnant la nature qui lui a valu ses plus brillants succès, pour se ranger sous la bannière de l'école du style.

Nous comprenons enfin que M. Meissonier, honteux de s'être enterré tout vif et bien portant dans cet hôtel des invalides, exécute à la sourdine de fréquentes sorties et aille livrer secrètement aux amateurs les petits chefs-d'œuvre qu'il sait toujours peindre.

Ce que nous comprenons moins, c'est la persistance acharnée de MM. Gabanel el Lehmann à étaler aux expositions publiques des œuvres pâles, débiles, n'ayant pas la moindre apparence de vie, alors qu'il serait si commode pour ces deux hommes illustres d'imiter de M. Signolle silence prudent.

Nous ne reviendrons pas sur la Francesca ampoulée et triviale, mélodramatique et fade, dont M. Gabanel s'est rendu coupable; mais nous devons dire un mot de la Calypso sèche, aigre, maigre et plate (je parle de l'exécution et non de la femme elle-même), que M. Lehmann nous montre assise sur des rochers de carton, dans une altitude qui doit la fatiguer horriblement, — et promenant un œil marri sur une mer boueuse où du volage Ulysse n'apparaît pas la moindre trace.

Une inscription tracée sur la bordure du tableau nous apprend que M. Lehmann s'est inspiré de Properce pour procréer cette larmoyante image :

Multos illa dies incomptis mœsta capilUis Sederat. injusto multa locuta salo.

M. Lehmann a mis à traduire le poète latin la même fadeur que M. Gabanel à traduire le Dante.

Les deux honorables académiciens, — Arcades ambo, — offrent encore à d'autres égards, de grandes analogies de style. Le portrait de M"" J. G..., par M Lehmann, n'a pas le charme aristocratique du portrait de la duchesse de V..., par M. Gabanel ; mais c'est bien la même exécution discrète, délicate, le même dessin savant, la même pureté de contours, lesmêmes carnations exsangues, la même absence de relief et de vie.

Qui s'en serait douté? Sur quatorze peintres que compte l'Académie des beaux-arts, il n'y en a que six qui soient d'anciens prix de Rome; ce sont MM.Gogniet (grand prix en 1817), Hesse (1818), Signol (1830), Fils (1838), Gabanel (1845), Lenepveu (1847).

Les plus vaillants des invalides, — Robert Fleury, Meissonier, Cabat, Gérome, — n^ont pas étudié à la villa Medici.

Hélas ! il parait que tout chemin venant de Rome ne mène pas à la gloire. Nous avons eu la patience de faire des recherches au Salon dans le but d'y découvrir les tableaux dus aux grands prix de Rome ; voici ce que nous avons constaté :

Des quarante-neuf lauréats encore vivants (il n'est toujours

question que des peintres), vingt-deux n'ont rien exposé. Dans ce nombre sont compris cinq des académiciens précités. Parmi les autres, il en est, comme MM. François Dubois (grand prix en 1819), Kémond (18-21), Norblin(1825), EloiFéron (1826), François Dupré (1827), que le public n'a jamais connus ou qu'il a totalement oubliés. De MM. Larivière (1824), A. Giroux (1825), Bezard (1829), Vauchelet (1829), Schopin (1831), Brisset (1840), Félix Bernard (1854), si ce même public se souvient, ma foi! il ne se souvient guère.

MM.Machard (1865), Th. Blanchard (1868) et Olivier Merson (1869) sont toujours pensionnaires à la villa Medici : ils ont raison de se tenir à l'écart, puisqu'ils étudient encore. Il n'est pas donné au premier élève venu de produire des œuvres de maître, comme faitM. Regnault(1866).

MM. Baudry et ChifQart, tous deux lauréats en 1851, n'ont aucun motif de déserter la lutte.

M. Baudry est certainement Pun des artistes les mieux doués de l'école contemporaine ; il a peint d'un pinceau très souple des nudités très vivantes, sinon toujours très chastes, — la Fortune et le jeune enfant, la Perle et la Vague, — des portraits énergiques et expressifs, — ceux de MM. Guizot, E. Giraud, Gh. Garnier, — des décorations pleines d'élégance, entre autres, celles de l'hôtel de M°" la comtesse de Nadaillac.

Pourquoi donc M. Baudry a-t-il boudé le public, qui lui fait ordinairement si bon accueil?

M. Ghifflart, lui, est un artiste inquiet, fantasque, qui n'a pas encore su ou voulu se fixer. On n'a pas oublié les deux magnifiques dessins qu'il exposa au'Salon de 1859, à son retour d'Italie : Faust au combat, Faust au sabbat, compositions pleines de mouvement, d'éclat et de fracas, qui firent gémir les pontifes de l'art classique. Depuis, nous n'avons guère vu de lui que trois tableaux peints dans une manière large, véhémente : un Combat antique, la Prise d'une ville et un David vainqueur, qui ont figuré au Salon de 1863. Ces ouvrages, qui rappelaient l'exécution fougueuse des Cimbres, de Decamps, témoignaient de dispositions sérieuses pour la peinture murale. Nous ne pensons pas cependant que l'administraiion des beaux-arts ait eu l'idée de mettre cà profit cette aptitude. M. Ghifflart est un de ces talents aventureux, bien faits pour effrayer les ordonnateurs de décorations officielles, qui ne comprennent pas que l'art, comme toutes les autres manifestations de la pensée, s'amoindrit, s'étiole, se dégrade, s'il n'est indépendant.

M. Ghilïlart a quelque chose de la fougue, de la bizarrerie, et aussi de la science de M. Ghenavard. Voudrait-il rester lui aussi un grand dessinateur incompris?....

Parlons maintenant des vingt-sept grands prix de Rome qui ont exposé. Et commençons par nous débarrasser des paysagistes, comme a fait la surintendance, qui a jugé qu'on pouvait apprendre à Barbison, à Anvers, à Meudon, aussi bien et même mieux qu'à Rome, à peindre les eaux, les prairies, les jeux de la lumière et des ombres. En quoi, la surintendance a eu parfaitement raison.

On a dit que les lauréats du paysage allaient chercher en Italie le grand style, les grandes lignes, les grandes traditions poussinesques. — Possible. Mais, à coup sûr, ils n'en rapportaient ni l'air, ni la lumière, ni la chaleur, ni la vie.

Nous ne dirons rien des Ruines d'aqueducs romains à Fréjus^ de M. Gabriel Prieur (1833), dont l'exécution a quelque chose de grêle, de mesquin, de timide, de vieillot; nous passerons sous silence les Lavoirs d^Albano et la Villa Falconniere^ de M. Lanoue (1841), qui nous a montré, il y a quelques années, des vues italiennes d'un assez grand caractère et d'un facture très ferme, mais qui, depuis, a adopté des colorations d'un vert métallique, dur, noir et lourd.

M. Achille Benouville réclame notre attention par un vaste panneau décoratif, le Ravin, destiné au nouvel Opéra.

Des rochers à pic, auxquels s'accrochent çà et là des touffes d'arbrisseaux, et que couronnent des arbres verdoyants ; une rivière qui coule à l'ombre de cette falaise et forme, au premier plan, une petite chute, près de laquelle une femme nue est couchée sur une draperie rose; dans le fond, à l'extrémité de la vallée, des montagnes qu'éclaire le soleil et sur l'une desquelles s'élève un temple antique. Tel est ce paysage décoratif, dont les lignes ne manquent pas de grandeur, qui est savamment dessiné, mais dont le coloris est glacial. C'est de l'Hubert Robert à la crème.

Quant à la Vue du Cotisée, prise du Palatin, elle nous a fait l'effet d'une reproduction en liège. M. Benouville a singulièrement rapetissé cette ruine grandiose.

M. Jules Le Gointe (1819), dont on a beaucoup remarqué au Salon de 1865 un paysage — Au bord de la mer — d'un style sévère, d'une exécution solide et sobre, placé dans le salon carré en pendant avec un tableau de Corot, M. Le Gointe ne nous offre cette année qu'une œuvre peu importante : c'est une vue prise à

Jersey, un coin de rivage où s'est abattu uu vol de cigognes. La tempête est dans le ciel, dont les nuages sont déchirés ; elle est dans les arbres courbés et échevelés; mais la mer est calme.

Des deux paysages de M. Jules Didier, celui que nous préférons est la vue prise à Cas^e/ Fu^ano; l'aspect de cette contrée âpre, inculte, solitaire, est rendu sans tricherie, sans recherche d'une fausse grandeur. Il serait à, désirer seulement qu'une lumière plus vive, plus chaude, éclairât ces terrains plaqués d^m3 végétation fauve et hérissés de roches grisâtres. Les buffles bruns qui traversent ce paysage et viennent droit au spectateur sont bien saisis dans leurs lourdes allures. Le Souvenir de la campagne de Rome au moment de la fenaison est plus brillant de couleur, plus animé, plus gai ; mais la composition a moins de caractère, le dessin des figures manque de finesse et de style. Nous sommes loin de Léopold Robert !

M. Albert Girard (1861) a exposé le tableau qui lui a fait décerner par l'Académie, il y a quelques mois, le prix fondé par Troyon : c'est la vue d'une vallée dont le premier plan, bordé de rochers à pic et traversé par un torrent, est couvert d'ombre, tandis que le fond est vivement éclairé. Le contraste est bien plus vigoureusement rendu que dans le Ravin, de M. Benouville. Ici, des pâtres font la sieste au milieu de leur troupeau de chèvres; d'où le titre : Repos du pasteur dans la montagne.

M. Girard nous a offert, en outre, un petit paysage où, sans renoncer aux qualités de style qui lui sont propres, il semble avoir voulu imiter M. César de Gocq. Dans un intérieur de taillis, dont le verdoyant feuillage tamise les rayons du soleil, il a représenté une Raigneuse qui n'est pas une nymphe empruntée â Poussin ou à Poelenburg, mais qui n'est pas non plus la plantureuse bourgeoise illustrée par M. Courbet.

M. Albert Girard est encore loin d'être un maître ; mais nous le croyons dans une bonne voie : il ne copie pas servilement la nature, il ne la falsifie pas non plus, sous prétexte de l'idéaliser; il en interprète avec sentiment les beautés poétiques.

Si les pensionnaires de la villa Medici rapportent quelque chose de Rome, ce n'est pas la foi dans une idée, dans un principe, dans un système : habitues à confondre dans une même admiration la Vénus du Capitale et la Madone de Foligno, le Triomphe de Galathée et la Transfiguration, ils peignent à volonté les mythes païens ou les mythes bibliques, des femmes nues ou des madones, des scènes pornographiques ou des sujets de dévotion.

Du même pinceau qu'il a peint une Néréide, M. Diogène-Ulyase- Napoléon Maillart (1864) peint le Serpent d'airain : il est vrai que dans l'un et l'autre sujet, il a fait preuve d'une grande faiblesse de style et d'une grande mollesse de touche.

Nous avons déjà apprécié (page 349), le Serpent d'airain : qui a figuré parmi les derniers envois de Rome, nous n'y reviendrons pas. Nous passerons sous silence, pour le même motif, le Persée, de M. Joseph Blanc (1867), étude savante, mais décolorée, dans la manière de M. Bin, dont M. Blanc est élève.

Est-ce bien possible que M. Giacomotti (1854), — auquel on doit VEnlèvement d'Amymone, du Luxembourg, si largement dessinée et si vigoureusement peinte, — soit le Giacomotti qui a exécuté pour l'église Saint-Etienne-du-Mont une Pentecôte où le décousu de la composition, l'insignifiance et la vulgarité des têtes le disputent à la froideur du coloris^ à l'inélégance du dessin?...

Je ne reconnais ce Giacomotli-là — celui du Luxembourg — que dans le portrait de M""' L. R. G., une brune piquante, aux yeux intelligents, à la bouche spirituelle, au visage parlant^ bien éclairé et grassement peint.

Les mythologiades, les nudités dominent cette année dans l'exposition des Romains.

Et d'abord, voici quatre femmes entièrement privées de voiles: La Vérité, par ;M. Jules Lefebvre (1861), la Vénus se rendant à Cythère,de M. Monchablon (1863), la Baigneuse,' de M. Bouguereau (1850) et la Daphné de M. Ernest Michel (1860). Elles sont debout toutes les quatre, la jambe droite légèrement relevée en arrière, le corps appuyé sur la jambe gauche, ce qui donne lieu de ce côté à un développement très accentué de la hanche. Ce serait à croire que les auteurs ont copié cette pose d'après quelque statue ou quelque gravure qu'ils se seraient communiquée.

La Vérité, de M. Lefebvre, est logée au fond d'une de ces fontaines italiennes qu'abrite contre le soleil une voîUe de maçonnerie. De la main gauche, elle tient la corde qui servira à la tirer de sa prison en môme temps que le seau de cuivre rouge placé derrière elle ; de la main droite, elle élève au-dessus de sa tête un miroir d'argent ou d'acier poli, d'où jaillit, comme du globe d'une lampe Garce), une lumière blanche qui éclaire vivement les seins, fermement accusés. La longue ligne que le corps décrit du côté droit est élégante et hardie. Les carnations .^ont modelées

avec beaucoup de finesse ; mais elles sont d'une couleur absolument fausse : le sang ne court pas sous l'épiderme. La tête est assez vivante; mais elle est dépourvue de tout caractère idéal ; c'est le portrait d'une femme qui n'est pas laide, ce n'est pas le type auguste, surhumain, de la Vérité immortelle.

Perchée sur le dos nacré, lustré et glissant, d'un centaure marin, la Vénus de M. Monchablon garde l'équilibre, — le mieux qu'elle peut; — son fils, le petit Cupidon, est en croupe, derrière elle. Tout cela est peint correctement, froidement, sur une toile dont l'auteur doit être bien embarrassé.

Habillez quelque peu la Vénus de M. Monchablon, vous aurez une écuyère du Cirque. La Daphné de M. Michel est une danseuse de l'Opéra; elle se hausse sur la pointe du pied, lève et arrondit les bras au-dessus de sa tête, penche son front vers l'épaule gauche et prend un air de voluptueuse langueur, c'est la nonne qui veut séduire Robert; elle tient à la main le rameau vénéré.... Comme peinture, c'est un morceau assez distingué; le coloris est doux, fin, moelleux ; mais la vie? oii est la vie?

Elle n'est pas dans le corps — si délicatement modelé d'ailleurs — de la Baigneuse de M. Bouguereau. Ce n'est pas du sang, c'est de la lymphe qui coule dans les veines de cette naïade. Les mains, en relevant la chevelure blonde, découvrent une oreille charmante; tout l'intérêt du tableau est là.... Au reste, l'arrangement des bras est des plus gracieux. Le visage qu'ils encadrent et qui nous regarde de côté, a une expression assez aimable; mais, comme celui de la Vérité, il n'est ni idéal, ni typique. Un défaut plus grave est l'inélégance des jambes ; elles sont trop courtes et engorgées à la cheville.

M. Bouguereau a peint dans la môme manière souple jusqu'à la mollesse, beurrée et fondue jusqu'à la fadeur, une scène bretonne, — le Vœu à sainte Anne., — où l'on voit deux jeunes filles et une vieille femme, de grandeur naturelle, agenouillées devant la grille d'une chapelle rustique. Les expressions et les attitudes sont vraies, l'effet de lumière est assez bien rendu ; mais cela ne s'élève pas au-dessus de la banalité, cela manque d'accent.

Outre leurs mythologiades, MM. Monchablon, E. Michel et J. Lefebvre ont exposé chacun un portrait.

Le portrait de M""' la vicomtesse F. de M., par M. Lefebvre, ne vaut ni plus ni moins qu'un Lehmann : la pose n'est pas vulgaire, mais elle a de la raideur; la tête a du caractère, les bras sont bien dessinés, mais les chairs tournent au violet. Nous aimons mieux

le portrait de Ji°" Pave Carpentier, par M. Monchablon : il est plus simple, plus large, plus solide et mieux éclairé.

Il nous reste à parler d'une douzaine de grands prix ; ce ne sont pas les pires. Contentons-nous pour aujourd'hui de nommer: M. Emile Lévy (1 854), le Bernardin de Saint-Pierre de la peinture contemporaine; M. Ch. Sellier (1857), qui voudrait en être le Lamartine; M. Henner (1858) dont la Femme au divan noir a eu tant de succès au Salon de 1869; M. Gust. Boulanger (1849), rimitaleur et presque l'égal de M. Gérome; M.Jules Delaunay (1856) dont la Peale à /îome annonçait un maître; M. Ulmann (1859) qui a fait un grand effort cette année ; M. Hébert enfin (1839) qui, avec M. Ilegnault, domine toute la cohue des pensionnaires de la villa Medici, et dont L-, poétique composition, — le Matin et le Soir, — nous parait être le chef-d'œuvre du Salon de 1870.

M. E Levy. — La morale de la fable de Daphnis et Chloé. — Club des nageurs présidé par M. Midas — Le Rôdeur de balcons, par M. Biennoury, et le Chimpanzé amoureux, par M. A. Laurens. — On demande une négresse. — MM. Henner, Clément, Layraud, Sellier, Barrias. — Histoire d'une tartine de confiture, par M. Maillot. — M. Ulmann : le 1 août 1358. — Zeuxis et M. Delaunay. — Un centaure en deux morceaux. — A l'Académie des inscriptions, les monstres! — M. Gustave Boulanger, peintre de vieilleries à la mode et d'antiquités aphrodisiaques. — Types algériens : Chaouchs et Emir. — M. E. Hébert. — Un serpent réchauffé à la villa Medici. — La Mal'aria. — L. Robert. — Le Matin et le Soir de la vie. — Rendons grâces aux dieux !

On sait que M. Emile Lévy (grand prix de Rome en 1854) a dû ses premiers succès à une suite de compositions idylliques où il avait mis en scène un Daphnis et une Chloé quelconques, habitués dès l'enfance à vivre côte à côte, à partager les mêmes jeux, les mêmes plaisirs et aussi les mêmes peines, et en arrivant à se faire une déclaration d'amour. Le tableau retraçant cette dernière scène fut exposé au Salon de 1869; or, tout en reconnaissant le mérite de cet ouvrage, nous crûmes devoir engager M. Lévy à terminer au plus vite sa pastorale, dont le public commençait à se lasser, et nous poussâmes la hardiesse jusqu'à lui conseiller de nous délivrer de ses deux amoureux en les mariant.

Cette conclusion honnête a été du goût de M. Lévy... Le mariage est fait. Chloé est mère. Et quelle bonne mère I quelle excellente épouse 1 quel modèle de ménagère! Il n'en existe de pareilles que dans les pastorales et les épitaphes.

Donc la douce Chloé a quitté sa chaumière pour porter aux champs le repas des moissonneurs. Du plus loin qu'elle aperçoit Daphnis, elle soulève son nourrisson au dessus de sa tête. A la vue de ce gage de sa tendresse, Daphnis agite son chapeau et exprime sa joie par une vive pantomime.

N'est-ce pas que ce dernier chapitre est charmant? Longus n'en aurait pas eu l'idée. Ici, la morale et le cœur sont satisfaits.

Quant aux yeux... ah! c'est autre chose I... La jeune mère et son enfant forment un groupe élégant; mais le reste du tableau est manqué : Daphnis est complètement sacrifié et noyé dans un fond lourd, confus, sans air, sans perspective. Pauvre mari !

Que va faire M. Lévy, maintenant qu'il n'aura plus à commenter Longus ? — Belle demande ! Il fera ce que les grands prix de Rome vont apprendre à faire, en Itahe : des parodies mythologiques.

Et comme spécimen, il nous offre, aujourd'hui même, le Jugement de Midas.

Un grand dadais qui vient de prendre un bain froid, — comme l'attestent ses chairs violacées, — et qui n'a pas encore eu le temps de se rhabiller, fait la grimace à un vieux bonhomme rasé de frais, coiffé d'une singulière casquette et drapé dans un cachemire français. Un autre baigneur, dont la peau rougie est écorchée par endroits, reçoit des mains du vieux une couronne d'or.

Tout s'explique : le vénérable M. Midas, président du club des nageurs, décerne un prix de natation au baigneur écorché. C'est le baigneur violet qui n'est pas content !

Cette peinture, à la glace, n'est pas à dédaigne]* par le temps qu'il fait.

Encore un mythographe qui n''engendre pas la mélancolie : M. Victor Biennoury (1842).

Sous ce titre : le Rôdeur^ M. Biennoury nous montre le petit Monsieur de Gupidon contemplant, au clair de la lune, une femme qui s'est endormie toute nue sur son balcon et qui, dans une intention pudique dont il faut lui savoir gré, a ramené un bout de draperie sur... le creux de son estomac.

Nous engageons les amateurs du genre burlesque à rapprocher de ce morceau le Rêve d'amour de M. Auguste Laurens, élève de Coulure ; ici le rôdeur est un chimpanzé, la dormeuse une odalisque couchée dans un hamac ; la scène se passe au grand jour. — Il n'y a que des Parisiens blasés auxquels on puisse offrir des peintures aussi fortement épicées. Dieu m.erci, on n'a pas idée de ça en province 1

Disons à la décharge de M. Biennoury, qu'il a eu la précaution de noyer les grivoiseries de son invention et les... naïvetés de son dessin dans un clair-obscur verdùtre. Et le jury, partageant les pudeurs, les inquiétudes de ce grand prix de Rome, lui a fait la faveur d'accrocher son tableau au troisième rang.

Nous espérions que, pour faire pendant à sa Femme au divan noir, du Salon de 1869, M. Henner (1858) nous aurait offert, cette année, une Négresse étendue sur un drap blanc. Cette double antithèse aurait eu du succès.

Mais M. Henner n'a envoyé au Salon que deux portraits : celui d'une dame âgée, peint dans un style grave, ferme, sobre, et celui d'une jeune Alsacienne, assise de profil et ayant sur les genoux une corbeille de pommes. — Cette dernière figure d'un caractère très individuel, — nous allions dire très réaliste, — se découpe un peu sèchement sur le fond : elle n'est pas assez enveloppée d'air.

Le portrait de jeune femme exposé par M. Félix Clément (1856) est insignifiant ; celui de l'abbé Listz, par M. Layraud (1863), est d'une couleur peu séduisante ; celui de Madame la comtesse 0. de Z/., par M. Cil. Sellier (1857), s'accuse avec une excessive fermeté dans une gamme de tons sombres ; mais, du moins, on ne peut lai refuser un accent bien personnel.

M. Sellier a peint, dans un tout autre style, une jeune et belle flleuse italienne, assise sur la terrasse de sa maison, — d'où la vue s'étend au loin sur la mer, — la tète de profil penchée en arrière et appuyée contre la muraille, les mains posées sur les genoux et tenant la quenouille, les regards perdus dans le ciel. C'est Graziella rêvant à son amant qui ne revient pas. Cette figure a une expression vraiment poétique ; mais la peinture manque de corps. Le tableau eût beaucoup gagné, croyons-nous, à être réduit aux proportions du genre. Tel qu'il est, il méritait certainement d'attirer l'attention du jury.

Luisa l'Albanaise, par M. Barrias (1844), est un portrait en buste d'une coloration assez harmonieuse; mais on est en droit d'attendre de l'auteur des Exilés de Tibère autre chose que l'étude d'un type. -

M. Théodore Maillot (1854) n'ayant encore rien promis, on ne peut rien exiger. Son Fénelon pendant la bataille de Malplaquet est une peinture fausse de ton, criarde, qui veut être pathétique et qui frise le ridicule. Ce n'est pas le cygne de Cambrai, c'est une tartine de gelée de groseille qui joue le principal rôle dans ce tableau.

Nous n'avions encore vu de M. Ulmann (1859) aucun ouvrage qui eût l'importance et le mérite de son Deux Août 1358. Le livret du Salon donne la notice suivante sur la scène représentée par cette peinture :

a Et le régent (Charles V) fit sa rentrée à Paris en grande pompe. Jean Maillart conduisait la fête. En passant devant Sainte-Gatherine-du-Val-des-Eooliers, le régent eut la joie de voir les cadavres d'Etienne Marcel, de Philippe GifTart et de Jean de Lisle exposés sur ces marches mêmes où l'on avait vu, quelques mois auparavant, ceux de ses fidèles maréchaux. »

M. Ulmann a retracé avec gravité, avec énergie ce sanglant épisode de notre histoire. Les cadavres du prévôt et de ses deux complices occupent le premier plan; à gauche, un homme en robe verte, la toque à la main, les montre au régent, qui se présente de face, vêtu d'un pourpoint violet, la main droite sur la hanche, la gauche tenant la bride de son cheval. Le jeune prince est suivi d'une nombreuse cavalcade de seigneurs; elle débouche, du fond, par une rue bordée de hautes maisons dont les pignons pointus encadrent un fond de ciel d'un vert sombre.

Tout ce fond parait confus, faute de lumière et d'une dégradation sufîisante dans les plans. Ce qu'il y a de mieux dans le tableau, ce sont les trois cadavres, qui sont bien jetés, bien éclairés et modelés avec science.

La Mort de Nessus, par M. Jules Delaunay (1856), est bien loin de valoir la Peste de Rome, pour laquelle cet artiste a obtenu un si légitime succès. Tan dernier.

A la différence du centaure de Zeuxis, dans lequel Lucien admirait la transition, merveilleusement ménagée, de la partie équestre à la partie humaine, le Nessus, de M. Delaunay, se compose du torse d'un homme blanc grossièrement soudé au corps d'un cheval noir. L'intersection est si apparente qu'il serait impossible, — même à un païen, — de se faire la moindre illusion sur la vitalité d'un pareil monstre. Au reste, rien de divin dans ce centaure. Il pleure et grimace comme un simple mortel, en cherchant à arracher le dard qui lui traverse les reins.

Déjanire est encore moins réussie ; elle est vêtue d'une longue robe jaune, à ceinture bleue, qui dissimule complètement ses formes ; elle est renversée en arrière sur l'épaule de Nessus, de façon à nous cacher son visage, et tend les mains vers Hercule qu'on aperçoit de l'autre côté du fleuve Evenus, bandant son arc et s'apprêtant à décocher une nouvelle flèche. Cet Hercule, nu, avec la peau de lion sur les épaules, est une figure sans caractère. Le groupe de Nessus et de Déjanire, abstraction faite des défauts que nous avons signalés, mérite des éloges; le dessin en est fier, la tournure presque sculpturale; mais il est comme écrasé par le lourd paysage qui l'encadre.

Puisse M. Delaunay abandonn(3r bien vite les monstres mythologiques dont il comprend si mal le caractère et qui, du reste, n'ont plus d'attrait que pour les savants de l'Académie des inscriptions et belles-lettres! Qu'il aborde résolument les sujets historiques, dans la représentation desquels il pourra mettre en relief ses fortes qualités, — la largeur et la fermeté du style, la sobriété et l'énergie de la couleur !

On ne reprochera pas à M. Gustave Boulanger (1849) dépeindre des sujets démodés. Je ne parle pas de deux ou trois excursions malheureuses dans le domaine mythologique, d'où il a rapporté notamment un lamentable Hercule filant aux pieds d'Omphale. Ne devait-il pas prouver qu'il était digne du grand prix de Rome?

A cela près, nul ne s'est montré plus préoccupé que lui de sacrifier au goût du jour; sous prétexte de retracer des scènes antiques, il a voulu peindre des actualités ; en même temps que l'Empereur des Français, il a commenté les Commentaires du dominateur des Gaules (César passant le Rubicon^ César marchant en tête de la 10' légion); en même temps que le prince Napoléon, il a fait de l'archéologie pompéienne (Répétition du joueur de fliUe... dans la maison de l'avenue Montaigne) ; en même temps que M. Gérome, l'auteur de la Phryné, il a habillé et déshabillé des hétaïres du quartier Bréda (la Cella frigidaria, la Promenade sur la voie des tombeaux, etc.).

Eh bien! s'il faut parler net, nous déclarerons que ces singularités rétrospectives et aphrodisiaques nous ont médiocrement charmé. Malgré tous ses efforts pour faire des tableaux nouveaux sur des pensers antiques, M. Gustave Boulanger ne s'est pas élevé dans cette voie beaucoup au dessus de M. Biennoury. Fort heureusement pour sa réputation, il s'est avisé parfois d'ouvrir les yeux sur le monde réel, d'étudier et de peindre des types, des mœurs, des costumes de notre époque. Il a visité l'Algérie, et il en est revenu avec des tableaux qui n'ont sans doute ni le sentiment profond, ni le caractère expressif, ni lasplendide couleur de ceux d(î Delacroix, mais où l'on trouve des scènes intéressantes, des détails finement observés et accusés avec une remarquable précision.

Les Eclaireurs, les Kabyles en déroute, les Rahias, les Cavaliers sahariens, le Conteur arabe sont au nombre des meilleures toiles de M. Boulanger, et placent cet artiste assez près de M. Gérome, l'égyptologue, qu'il semble d'ailleurs s'être proposé, en tout genre, pour modèle.

Les Chaouchs du Harem de Blidah, qu'il expose cette année, sont dessinés avec netteté et solidement peints. Leur têtes sont expressives, leurs attitudes naturelles, leurs costumes soigneusement détaillés. Ils ne sont que deux, mais leur mine truculente m'assure qu'ils savent se faire craindre comme dix dans les quartiers indigènes où ils sont chargés de veiller au bon ordre.

Nous aimons moins le tableau où un pauvre musulman baise humblement la boite d'un cavalier en burnous vert, qui lui jette un regard dédaigneux. — Cest un Emir I tel est le titre de cette scène, dont la couleur manque de profondeur, d'harmonie, et dont l'exécution, molle et indécise dans les fonds, est précise jusqu'à la sécheresse dans les figures.

La terre des souvenirs classiques, la patrie des arts, l'Italie, impose à tous ceux qui la visitent l'admiration enthousiaste de ses chefs-d'œuvre, le respect des grandeurs et des défaillances mêmes de son génie. Pour que ceux qui viennent y étudier puissent se soustraire à cette influence tyrannique, pour qu'après avoir admiré et s'être incUnés, ils parviennent à se recueillir et à reprendre possession d'eux-mêmes, il faut qu'ils aient une imagination des plus vivaces, un tempérament essentiellement original.

Comptez les artistes français qui sont revenus d'Italie, après un séjour de quelques années, sans être plus ou moins italianisés ! Depuis Poussin jusqu'à Léopold Robert, depuis Le Brun jusqu'à David, depuis Mignard jusqu'à M. Bouguereau, presque tous ont subi le joug des traditions, des idées, des principes de l'école romaine ou de l'école florentine.

Ce n'est guère que depuis quelques années que des exceptions se sont produites. Des élèves, formés en France par des maîtres indépendants, ont pu passer impunément cinq années à la villa Medici et échapper au despotisme de l'art italien.

M. Ernest Hébert, élève de David (d'Angers) et de Paul Delaroche, est une de ces exceptions. Grand prix en 1839, il s'attira plusieurs fois, pendant la durée de son pensionnat, les reproches de l'Académie des beaux-arts chargée à cette époque de la haute direction de l'école de Rome. Il avait le tort^de chercher sa voie, dès cette époque, en dehors des sentiers battus, et de négliger l'étude des grands maîtres italiens pour observer les merveilles de la nature vivante.

Revenu en France, il débuta au Salon de 1848 par un tableau

qui ne trahissait pas la moindre réminiscence de la Sixtine ou de la Farnésiiie : le sujet était justement celui qu'a traité, cette année, le réaliste Millet, une Femme battant du beurre. Nous laissons à penser si l'Académie fut indignée de voir un de ses élèves s'abaisser à de pareilles trivialités et combien elle dut se repentir d'avoir réchaufTé ce serpent dans son sein.

Deux ans plus tard, M. Hébert exposa son premier chefd'œuvre, la il/aZan'a, composition simple, poétique, touchante, d'un dessin souple et élégant, d'une couleur puissante et harmonieuse. C'était encore là du réalisme, aux yeux des faiseurs de Christs et d'Apollons ; le public intelligent y reconnut une scène vraie, pathétique, tracée d'une main émue, dans un style très distingué et très original.

Encouragé par ce grand succès, M. Hébert s'est voué à la peinture des scènes et des types italiens, et à notre avis, il y est devenu au moins Tégal de Léopold Robert. S'il n'a pas la science de composition, la pureté de dessin, le grand style du peintre des Moissonneurs .1 il possède un sentiment plus profond, plus intime, une manière plus large, une couleur plus riche et plus moelleuse. On lui a reproché la monotonie de ses types, l'abus des figures maladives, minées par la fièvre et étiolées par la mal'aria ; on a dit que pour mieux exprimer la langueur et la morbidesse de ses personnages, il avait fini par adopter une peinture délayée, inconsistante... Ces critiques ont touché M. Hébert. H a tenu à prouver que son imagination n'était pas aussi pauvre qu'on le prétendait, et qu'il était capable de peindre avec fermeté des natures saines et vigoureuses. Déjà, au Salon de 1869, il nous a offert deux figures bien vivantes, la Lavandara et la Pastorella. Son exposition de cette annnée atteste un effort plus grand encore : non-seulement l'exécution de ses deux tableaux est des plus solides, mais le style est très savant et à la fois très élevé, et la composition de l'un d'eux est le fruit d'une inspiration éminemment poétique.

La Muse populaire n'est guère qu'une tête d'étude, une figure d'Italienne au teint bruni, aux grands yeux noirs et profonds, couronnée de fleurs roses et de longues feuilles vertes, qui, d'un air de sibylle, prélude, en jouant de la mandoline, à quelque chant improvisé. Le visage est d'un modelé très ferme, d'une belle couleur giorgionesque.

L'autre tableau est intitulé le Matin et le Soir de la vie. Une jeune fille de seize ans, aux yeux tranquilles, aux lèvres

dédaigiiGiises, aux cheveux châtains, dont les lourdes tresses s'enroulent au dessus des tempes, au col souple, élégant, portant fièrement la tête, à la taille élancée et robuste, aux jambes et aux bras nus; voilà la jeunesse, la force, l'espérance, voilk le J\fatin de la vie !

Debout sur une marche de pierre, la main gauche sur la hanche, la droite posée sur l'anse d'une cruche de cuivre rouge où tombe l'eau d'une fontaine, cette humble contadine a une sorte de majesté rustique. On ne peut dira qu'elle soit jolie ; ses traits n'ont ni la pureté, ni la régularité de certains types italiens; mais quelle fierté d'expression ! quelle noblesse d'attitude ! quelle vigueur et quelle souplesse dans les membres !

Elle est vêtue d'une chemise de toile grossière qui laisse l'épaule à découvert et d'une jupe d'indienne blanche dont les dessins lilas ont pâli et déteint ; mais comme ce vêtement est superbement drapé et accuse bien les contours du corps! quels plis simples, élégants, dignes de la statuaire !

Derrière cette jeune fille, sur la pierre même où elle est debout, une vieille femme est assise, de profil. Elle est enveloppée d'une cape grisâtre, tient de la main droite un bâton et appuie la main gauche sur ses genoux que recouvre un tablier noir. Sa tête, appesantie par l'âge, s'incline vers la poitrine. Ses cheveux sont incultes et grisonnants, ses joues creuses et flétries ; son œil est sans regard. Elle ne pense plus, elle est plongée dans une somnolence qui engourdit l'âme et émousse les sens. Ce n'est pas encore la nuit ; c'est le crépuscule, l'instant où tout s'efface, où les formes s'évanouissent, où, du soleil disparu, il ne reste d'autres traces que quelques vagues rayons égarés dans ciel; c'est le Soir !

N'avions-nous pas raison de dire, l'autre jour, que ce tableau était le chef-d'œuvre de l'exposition ? L'idée est poétique, l'image pittoresque et saisissante. On ne pouvait rendre, d'une façon plus simp>le et à la fois plus originale, le contraste de la jeunesse et de la décrépitude.

Allons I rendons grâces aux dieux — de l'ancien régime des beaux-arts, — au maréchal Vaillant, au comte de Nieuwerkerke! En plaçant M. Hébert â la tête de l'école française de Rome, ils ont assuré à cette institution séculaire une période florissante. Sous la direction d'un maître si peu académique, la villa Medici ne saurait produire autant de fruits secs, autant de petits génies avortés que par le passé.

La grande médaille d'honneur. — M. Tony Robert-Fleury. — Mummius et le peintre Aristide. — Aphrodite Melaina. — La Mort d'un enfant. — Triangle magique.— Parisiennes de Corinthe. — Ballet d'opéra, — Non licet omnibus adiré Corinthum. — A qui la palme? à M. Hébert, à M. Regnault ou à M. Robert-Fleury flls ? — Il faut encourager la peinture d'histoire. — h'Union de Lublin, par M. Jean Matejko. — Paul Delaroche et L. Gallait. — La Mort de Christophe Colomb, par M. Jacquand, et la Mort du Cid, par M. TouUion. — Le Romancero. — MM. J. Ravel, Anker, Bacchetta, van Keirsbilck, R. do Egusquiza, Arbo. — Le Lendemain de la bataille d'Hastings, par M. E. Waulers. — Un oubli du jury des récompenses.

Le jury a décerné la grande médaille d'honneur à M. Tony Robert-Fleury pour une vaste toile intitulée le Dernier jour de Corinthe. . . Le catalogue du Salon cite le passage suivant de Tacite comme ayant inspiré cette composition :

« Le troisième jour après la bataille de Leucopetra, le consul Mummius entra dans Corinthe évacuée et privée de défenseurs... Les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves. Plusieurs des habitants périrent dans les flammes, pendant que la ville, après avoir subi un horrible pillage, était détruite au son de la trompette. Le feu ayant été mis aux édifices, tout l'espace compris entre les murs s'embrasa. »

C'était là sans doute un magnifique sujet à mettre en peinture. Corinthe fut une des villes les plus opulentes de l'antiquité ; elle aimait passionnément le luxe et les plaisirs ; elle était l'émule d'Athènes dans les arts. Sa chute entraîna celle de la Grèce entière ; sous ses ruines fut ensevelie une des plus merveilleuses civilisations qui aient jamais existé.

Indépendamment des scènes accoutumées de violence, de terreur, qui accompagnent le sac d'une ville, il y avait donc lieu de retracer ici quelques épisodes montrant le peuple le plus policé, le plus élégant, le plus spirituel du monde, vaincu, dépouillé par une nation grossière, ennemie du luxe et dédaigneuse des jouissances de l'esprit. En peignant le désastre où périt le génie artistique des Grecs, il fallait se rappeler que les vainqueurs trans-

formèrent en tables de jeu les toiles des plus grand maîtres ; que Mummius, leur chef, ayant reçu d'Attale, roi de Pergame, une somme de 600,000 sesterces pour le prix d'un Bacchus, du peintre Aristide, se ravisa tout à coup et rompit le marché, dans la pensée que ce tableau, pour valoir si cher, devait renfermer quelque vertu secrète. Il y aurait eu, ce semble, quelque salisfacliou pour un artiste à mettre en relief la stupidité de ce triomphateur qui, en envoyant à Rome les chefs-d'œuvre de la statuaire et de la peinture, prévint les gens chargés de ce transport qu'ils auraient à remplacer, à leurs propres frais, ceux de ces ouvrages qui viendraient à se perdre ou k se détériorer en route.

M. Robert-Fleury n'a pas compris ainsi son sujet. Danslefond de son tableau, — où bleuit le mer dominée par la citadelle et les temples del'Acro-Corinlhe, — il a relégué les traits les plus saillants, les épisodes les plus caractéristiques : Mummius s'avançant à cheval à la tète de ses légions; de malheureux habitants poursuivis, frappés, massacrés par les vainqueurs ; des chariots chargés de statues, de vases, d'objets précieux ; l'incendie commençant à dévorer les édifices et de sinistres tourbillons de fumée montant vers le ciel.

Le premier plan tout entier est occupé par une douzame de femmes plus ou moins déshabillées, groupées autour d'un autel érigé devant la statue de bronze de Pallas. — Cette statue s'élève, à droite, sur un haut piédestal ; on la prendrait, au premier aspect, pour celle d'une fileuse, à cause de la ressemblance qu'ont avec une quenouille la lance et l'égide tenues par la déesse. Du reste, au lieu de la sage Minerve, il eût peut-être mieux valu placer là Vénus Melaina que les voluptueuses habitantes de Corinlhe avaient choisie pour patronne.

Les femmes le.s plus rapprochées du piédestal touchent en suppliant les genoux de la divinité impuissante ou élèvent vers elle leurs enfants, pour les placer sous sa sauvegarde. En avant de ce groupe sont debout, de profil, déjeunes et belles patriciennes : — l'une, qui a la chevelure brune et qui se drape dans un élégant péplum jaune; l'autre, qui a les cheveux roux, une tunique blanche et un manteau noir, et qui tourne avec inquiétude ses regards vers l'armée victorieuse. Une troisième, agenouillée sur un riche tapis, se penche anxieusemenl, retenant sa robe verte qui glisse et laisse à découvert les épaules et une partie de la poitrine.

Au centre de la composition, unejeune femme, dont la tuni-

que jaune pâle tombe au-dessous des seins, est assise sur l'autel; elle tient sur ses genoux un petit enfant nu, qui parait être mort ; elle baisse la tête, elle pleure.. . Il semble que ce soit là le motif principal du tableau, le nœud de l'action et que toutes les autres femmes soient venues pour exprimer la part qu'elles prennent à la douleur de cette mère qui a perdu son enfant.

Une figure qui ne saurait manquer d'attirer l'attention, est une jeune fille blonde qui se cramponne à l'autel, près duquel elle est agenouillée ; on ne voit pas son visage, qui est tourné vers le fond du tableau, mais son corps entièrement nu, aux formes élégantes et pures, se modèle en pleine lumière. Une brune, presque aussi dévêtue, est assise cà ses côtés, les mains appuyées sur l'autel, les regards fixés sur la statue de Pallas. Par derrière, une vieille, étreignant un jeune garçon, tend vers la déesse une main suppliante. Plus à gauche, une femme accroupie, le sein nu, tient un enfant dans ses bras ; une autre, couchée à plat ventre, les jambes recouvertes d'une draperie jaune, cache son visage entre ses bras posés sur le soubassement de l'autel. D'autres encore sont étendues à terre parmi des vases et des étofTes amoncelés.

D'après la description que nous venons de donner, on remarquera que les figures du premier plan ont des attitudes de plus en plus baissées, à partir de la droite où les mères tendent leurs enfants vers la statue de Minerve, jusqu'à l'extrémité gauche où les corps sont allongés sur le sol. Cette disposition triangulaire, peu agréable à l'œil, est ce qu'en langue d'atelier, on appelle une ficelle ; elle a pour but de permettre à la vue d'embrasser l'arrière-plan où défilent gravement les quelques cavaliers qui figurent l'armée de Mummius.

La banalité de cette ordonnance académique est le moindre défaut delà composition de M. Tony Robert-Fleury. Ce qu'il faut critiquer surtout, c'est un manque absolu de signification dramatique dans ces femmes qui posent sur le devant du tableau et réclament toute notre attention. Sans doute, leurs attitudes ont de la grâce, les groupes qu'elles forment sont savamment pondérés, l'appareil plus ou moins simple dans lequel leur beauté s'ofTre à nos regards, décèle infiniment de goût et de coquetterie... Mais que nous veulent-elles, ces Parisiennes de Corinthe, sinon nous faire admirer leurs formes juvéniles, leurs costumes élégamment simplifiés? En quoi s'intéressent-elles au drame

qui s'accomplit à quelques pas d'elles ?... Encore, si pour la plupart elles ne tournaient pas le dos aux Romains, on pourrait croire qu'elles se préparent à séduire, à désarmer les vainqueurs ! . . .

Le tableau de M. Robert-Fleury fils ressemble à un ballet d'opéra. Les héros du drame se sont retirés au fond de la scène et s'effacent de leur mieux le long des décors, pour laisser la place aux danseuses. Celles-ci se groupent, se contournent, se tortillent, lèvent une jambe par ci, abaissent une jambe par là, avancent la poitrine, reculent en sens inverse et montrent le plus qu'elles peuvent combien la nature a été prodigue envers elles.

Il semble que M. Tony Kobert-Fleury n'ait vu dans le texte de Tacite qu'un prétexte à nuâilés. Je me garderai bien cependant de lui faire l'injure de croire qu'il a entrepris délibérément d'allumer les sens des spectateurs par une exhibition pornographique. Ses femmes n'affichent aucune prétention à l'indécence ; elles violentent innocemment nos regards ; elles sont naïvement provocantes. Leur plus grand tort, — qui atteste le talent du peintre, — est d'avoir de belles formes et des carnations assez vivantes.

Au demeurant, M. Robert-Flenry fils est un artiste sérieux, consciencieux, laborieux, nourri dans les meilleurs principes. Il dessine correctement, il sait draper une figure avec goût, il connaît les lois de l'équilibre pittoresque, il a l'entente de l'harmonie des couleurs ; il possède, en un mot, toutes les recettes et toutes les traditions de l'école.

— Que lui faudrait-il de plus pour être un maitre?

— Il lui faudrait un sentiment original, un style personnel, une manière plus hardie, plus imprévue. Son défaut capital, c'est son extrême sagesse... Espérons qu'il se corrigera.

Que si le jury, en lui décernant la médaille d'honneur pour la Prise de Corinthe^ avait prétendu désigner l'œuvre la plus remarquable, la meilleure du Salon, nous croyons que ce jugement devrait être révisé.

La Prise de Corinthe iVa, ni le caractère poétique, ni la simplicité magistrale, ni la grandeur de style du Matin de la vie, de M. Ernest Hébert; d'un autre côté, elle est bien inférieure à la Salomé Ô-qM. Regnault, pour la verve, l'origiiiahlé, la puissance prestigieuse de l'exécution. A notre avis donc, M. Hébert d'abord, M. Regnault ensuite, avaient plus de droit que M. Robert-Fleury fils à une récompense hors ligne.

Mais si le jury a voulu encourager, en la personne de l'auteur du Dernier jour de Corinthe^ les artistes qui se vouent à la grande peinture historique, il a eu raison. Les compositions de ce genre deviennent malheureusement de plus en plus rares depuis quelques années. Elles exigent des études artistiques très complètes, des connaissances variées en histoire, en archéologie, en littérature ; un esprit élevé et susceptible d'enthousiasme. Si l'on considère, en outre, qu'elles veulent être longuement méditées, que l'exécution en est nécessairement assez lente, et qu'en définitive elles n'ont guère de chance d'être achetées que par l'Etat, on comprendra qu'en ce temps où chacun est pressé de gagner de l'argent et avide de jouir, les peintres délaissent des travaux difficiles et mal rémunérés pour se rejeter sur les sujets de genre, les figures de fantaisie, les portraits, le paysage.

Cette tendance est des plus regrettables, car, — à défaut de la mythologie qui a fait son temps, qui ne passionne plus et n'inspire plus personne, — la représentation des grands événements de l'histoire serait seule capable de maintenir l'art dans les régions sereines, où la beauté acquiert une signification morale, sans cesser de charmer les regards, où les formes s'e'purent, s'anoblissent et deviennent typiques, sans s'écarter de la vérité.

A ce point de vue donc, nous ne pouvons qu'applaudir à la distinction dont M. Piobert-Fleury fils a été l'objet. Le Dernier jour de Corinthe, malgré ses défauts, est, sans contredit, le meilleur tableau d'histoire qu'un artiste français ait exposé au Salon.

Nous disons « un artiste français, » car un peintre polonais, M. Jean Matejko, de Gracovie, nous a envoyé une grande peinture qui nous semble préférable, sous plusieurs rapports, à l'œuvre de notre jeune compatriote.

L'Union de Lublin — tel est le titre de la toile de M. Matejko.— n'a pas sans doute le môme charme d'exécution, les mêmes agréments de mise en scène que la Prise de Corinthe. La couleur manque de légèreté et de transparence, le dessin a une ampleur un peu lourde. Le nu féminin ne joue aucun rôle dans le tableau ; les quelques femmes qu'on y voit sont reléguées au troisième plan ; les personnages principaux sont des vieillards à mine austère. Ajoutez que l'événement représenté — quoique des plus importants dans les annales de la Pologne — n'excite en nous qu'un très faible intérêt. Les Français connaissent mal l'histoire des autres nations, même des nations les plus amies.

« Le roi Sigismond Auguste, — dit le catalogue du Salon, — les sénateurs et les nonces de la Pologne et de la Lithuanie prêtent serment sur l'Evangile et signent l'acte proclamant l'unité définitive des deux nations, àla diète deLublin, lelSaoùt 1569. »

Cette notice est insuffisante pour guider la curiosité des spectateurs qui aimeraient pouvoir mettre un nom sur chaque figure et se rendre compte des caractères, des passions de chacun des acteurs de cette scène. Les nombreux personnages du tableau de M. Matejko restent des inconnus, des indifférents, dont le public examine froidement la pantomime plus ou moins énergique.

Au milieu d'une vaste salle, dont les dalles sont recouvertes en partie par un tapis, un vieillard grave, soucieux, au visage sanguin, à longue barbe blanche, est agenouillé devant un pupitre où est posé le livre des Evangiles. Ce vieillard est sans cloute le roi Sigismond. Il tient d'une main un rouleau de papier revêtu d'un large sceau, et étend l'autre main sur le texte sacré que lui présente un évêque vénérable. A la droite de celui-ci, un gentilhomme, debout, vêtu d'une houppelande de velours noir bordée de fourrure, tient à la main un crucifix d'ivoire, qu'il lève en l'air par un geste plein de dignité. Derrière le roi, sont agenouillés des sénateurs, des hommes de guerre, qui prêtent avec enthousiasme le serment de défendre l'unité des deux nations. Plus à droite, deux hommes, debout, témoignent leur joie en se serrant la main. Les princesses, les dames des deux cours, placées dans les stalles qui bordent la salle, contemplent avec recueillement l'imposante cérémonie.

A gauche, au premier plan, un vieux nonce, aveugle et courbé par les années, s'appuie sur le bras d'un gentilhomme et se soulève de son fauteuil, avec une ardeur sénile, pour prêter le serment. Plus loin, un cardinal octogénaire étend ses mains tremblantes et bénit les patriotes. A ses côtés sont debout deuxboyards, l'un en pourpoint vert sombre garni de fourrure, et l'autre en riche vêtement brodé d'or. Derrière celui-ci, un vieillard, dont on ne voit que la tête, se penche vers un jeune seigneur vêtu de bleu clair, et semble lui donner des explications. D'autres gentilshommes se pressent sur une estrade.

Au fond de la salle s'ouvrent deux fenêtres entre lesquelles se déploient les bannières de Pologne et de Lithuanie.

Le premier mérite du tableau que nous venons de décrire, c'est la clarté de la composition. Sans connaître le fait historique, on comprend immédiatement que les gens qui sont réunis là prêtent un serment solennel et sont animés de sentiments patriotiques.

On ne reprochera pas à M. Matejko, comme à M. Tony Robert- Fleury, d'avoir déplacé l'intérêt de la scène et abusé des poncifs. Ici, — sauf le jeune page agenouillé à droite, sur le devant du tableau, tournant le dos à la cérémonie, et qui ne semble mis à cet endroit que pour faire repoussoir, — tous les personnages sont bien en situation ; tous sont unis d'intention avec le vieux roi qui jure de faire respecter le nouveau pacte ; leurs mouvements, leurs gestes, leurs regards convergent vers le même but.

La solennité de la scène est rendue sans emphase. Les attitudes sont justes ; les têtes, d'un caractère bien individuel pour la plupart, respirent un enthousiasme grave et presque religieux.

Nous avons dit que le dessin avait, dans son énergie même, quelque peu de lourdeur; mais le sujet comportait jusqu'à un certain point celte exagération de force ; ces hommes du Nord, aux formes robustes, à la stature gigantesque, au visage martial, aux grandes barbes touffues, aux épais vêtements de velours et de brocart, surchargés de broderies d'or et garnis de fourrures, ne voulaient pas être peints comme des damoiseaux. Au reste, autant M. Matejko accuse avec largeur les grandes lignes, les masses de son tableau, et semble peu préoccupé des banales élégances du style classique, autant il apporte de finesse, de recherche, dans l'exécution des accessoires.

On a comparé M. Matejko à Paul Delaroche et à M. Louis 6-allait ; selon nous, il a plus de vigueur, mais moins d'esprit que le premier, plus d'originalité, mais moins de chaleur et d'harmonie que le second.

Parmi les rares tableaux d'histoire oii l'on trouve des caractères sérieusement étudiés, des expressions vivement senties, il faut citer la Mort de Christophe Colomb, de M. Claudius Jacquand.

C'est sans doute dans l'intéressante biographie du célèbre navigateur, publiée récemment par M. l'abbé Gadoret, que M. Jacquand a puisé le sujet de sa composition. Rien de plus noble, de plus touchant que cette scène. Christophe Colomb, sur le point de mourir, ordonne à son fils d'ensevelir avec lui les chaînes dont il a été autrefois chargé, à son retour d'Amérique. Assis sur un fauteuil, la tête appuyée sur un coussin, lés traits allauguis, empreints d'une mélancolie profonde, mais oii une intelligence supérieure n'a pas cessé de rayonner, le grand homme désigne par un geste plein de fierté ces chaînes qu'il a conservées secrètement, suspendues, sous un rideau, au mur de sachambre. Debout de-

vantlui, son jeune fils couvre son visage de ses mains, pour cacher ses larmes.

Ces deux figures, vues jusqu'aux genoux seulement, sont d'un dessin très pur, d'une couleur sobre et forte. La tournure élancée, svelte et élégante du jeune homme contraste avec l'attitude affaissée du vieillard.

Nous retrouvons la même noblesse de style , la même émotion grave et recueillie, la même justesse d'expression dans la il/o/-^ du Cid, de M. Tony Toullion.

En retraçant les derniers moments du héros légendaire de l'Espagne, M. Toullion s'est conformé avec exactitude au poétique récit du Romancero.

Etendu sur son lit, impassible et résigné, le Cid va rendre à Dieu son âme vaillante. De la main gauche il étreint un crucifix posé sur sa poitrine ; de la droite, il presse la main de Chimène, son épouse bien aimée, qui est assise près de lui, sur un escabeau. Autour de la couche funèbre sont debout les amis, les compagnons du héros, l'évêque don Geronimo, l'écrivain Alvar Fanez, Pedro Bermudez, Cil Diaz. Le guerrier a voulu revoir, « avant de commencer son voyage » , Babieça son cheval de bataille. Amené par des soldats, « le cheval entre plus docile qu'un agneau ; il ouvre de larges yeux, et comme il sent son malheur, il se tait. » — Il faut lire, dans l'excellente traduction que M. Damas-Hinard a donnée du iîomancero, tous les détails de cette scène.

Il semble que, pour l'exécution de son tableau, M. Toullion se soit inspiré de certains maitres naïfs et charmants du quinzième siècle : la disposition presque symétrique des figures, la simplicité et la tranquillité des attitudes, le recueillement des physionomies, tout, jusqu'à la pâleur harmonieuse du coloris, concourt à donner à cette peinture une apparence de vieille fresque et en même temps une sorte de gravité religieuse qui convient à merveille au sujet. Le Cid ne fut-il pas à la fois un héros et un saint ? C'est du moins ce qu'a voulu nous faire croire l'auteur du Romancero.

Il y a des têtes expressives, des costumes et des accessoires soigneusement étudiés dans le tableau de ]\r. J. Ravel représentant Ronnivard amené par les brigands devant le duc de Savoie.

Un peintre qui ne s'était guère fait connaître jusqu'ici que par des scènes enfantines, gracieuses et naïves, M. Albert Auker, a

retracé avec beaucoup de bonhomie un piquant épisode des guerres de la Réformation en Suisse : la Soupe de Cappel. Il y a d'excellents types parmi les soldats des cinq cantons attablés — sur l'herbe — avec les Zurichois , leurs ennemis , autour d'un seau rempli de lait.

Un homme, en pourpoint noir, affaissé au pied d'un lit à rideaux verts, un escabeau renversé, uq poignard sanglant jeté sur les carreaux de marbre, voilà tout ce que l'on voit dans le tableau exposé par M. Angelo Bacchetta. Le livret nous dit que c'est là le duc Alexandre de Médicis assassiné par Lorenzino et par Baccio de Tavolaccino ; mais, sauf le poignard, rien ne confirme cette explication. Supprimez cet accessoire, qui ne s'aperçoit pas tout d'abord, vous croirez avoir sous les yeux le plus inconnu des mortels qui, le matin, en se levant, aura été frappé d'une attaque d'apoplexie.

M. Van Keirsbilck est lourd dans son Episode de la journée du 31 août 1576, à Bruxelles; M. Rogelio de Egusquiza est timide dans son Aulo-da-fé du 21 mai 1559 ; M. Arbo est froid dans sa Mort de Harald-Hârdérâde, roi de Norwège, à la bataille de Stanfordbridge.

Un sentiment très dramatique, une exécution large et forte, un coloris très finement nuancé dans une gamme grise et triste, telles sont les qualités qui font du Lendemain de la bataille d'Hastings^ de M. Emile Wauters, un des meilleurs tableaux d'histoire du Salon. Il y a lieu de s'étonner que cet ouvrage n'ait point attiré l'attention du jury. La scène est des plus pathétiques.... Amenée sur le champ de bataille par les moines du couvent de Waltham, la belle Edith reconnaît, au milieu des cadavres des nobles saxons, les restes défigurés d'Harold, son amant. Une immense douleur se peint sur le visage de la jeune femme. Les moines expriment par leurs attitudes le respect, la compassion qu'ils ressentent ; quelques-uns prient avec ferveur. Rien de lugubre et de saisissant comme la vue de la plaine où gisent pêle-mêle les cadavres dépouillés des guerriers saxons ; les oiseaux de proie planent au-dessus de ces monceaux humains ; un crépuscule grisâtre ajoute à l'horreur du spectacle !

Les héroïnes et les héros favoris des peintres d'histoire. — Une nouvelle exé.? cution de Jeanne d'Arc. — La Marie- Antoinette , d.3 M. Caraud. — Le ioMîs A7 rabelaisien, de M. Boilvin, — Un premier ministre qui aime les chats et qui danse la sarabande. — M. Adamo : le Neuf thermidor. — Caricatures révolutionnaires — Les crimes de la royauté. — Stratégistes de l'ancien régime. — Invasion des Barbares.— MM. Landelle, Luminais, Van den Bussche, A. Serres, A. Didier. — Les Cosagwes médaillés, de M. Edouard Détaille. — Transes patriotiques. — Les Misères de la guerre : MM. Meister. Protais, Rigo, Brunet-Houard, Walker, Dupray. — L'héroïsme des dueUistes. — M. de Beaulicu. — Les gens qui sont de l'avis de la grandeduchesse.— Les Traînards, par M. Fleury-Ghenu. — Imagerie catholique.

Il y a six personnages historiques que l'on est toujours sûr de rencontrer au Salon : Jeanne d'Arc, Marie Staart et Marie-Antoinette, représentant le sexe faible, le sexe opprimé, le sexe capable de toutes les tendresses et de tous les dévouements; — Louis XI, Piichelieu et Robespierre, représentant le sexe féroce, le sexe oppresseur, le sexe capable de toutes les lâchetés et de toutes les trahisojis!

Hélas ! comme si ce n'était pas assez d'avoir été suppliciées par leurs contemporains, les trois grandes héroïnes que nous avons citées ne cessent d'être maltraitées par de méchantes peintures 1

Cette année, l'exécuteur de Jeanne d'Arc est M. L. Wingûeld, un Anglais, — cela va sans dire, — qui, dans une toile énorme, nous montre la pauvre Pucelle prédisant son martyre à des gens agenouillés devant elle comme devant une madone. Ce n'est pas en enlaidissant, en alourdissant, en abêtissant, comme il a fait, la bergère de Domrémy, que M. Wingfield pouvait prétendre faire oublier le crime de Rouen.

M. Gose s'est inspiré du poétique récit do notre compatriote Dargaudpour repiésenter Marie Staart à ses derniers moments: sa composition est assez bien entendue ; s'il n'a pas réussi à être pathéti(jue, cela tient surtout à la sécheresse de son exécution.

M. Caraud a peint Marie-Antoinette et sa fille, Madame Royale,

à Versailles : c'est un souvenir de l'heureux temps où la reine de France se plaisait à oublier, dans les joies de la famille, les servitudes de l'étiquette. — Le tableau de M. Garaud est peint avec sentiment, avec délicatesse ; la mère est un peu gourmée, mais la fille est charmante ; peut-être les figures auraient-elles gagné à ce que les robes fussent traitées moins soigneusement.

1,3. Marie- Antoinette au Temple, de M"«Léonie ûusseu il, arracherait des larmes aux personnes les moins sensibles... On conçoit que la main d'une femme ait tremblé, que son pinceau ait hésité, que sa couleur se soit assombrie, amoihe et glacée en retraçant une scène aussi douloureuse. Pauvre Marie-Antoinetle !

Des victimes, passons aux bourreaux.

Un artiste russe, M. Boncza, a représenté avec assez de vigueur, dans un tout petit cadre, Louis XI devant la cage où est enfermé le cardinal de La Balue. Plongeant les regards à travers les madriers qui forment les barreaux de cette cage d'homme, le sire de Plessis-les-Tours semble se délecter à la vue de son ancien ministre réduit au dernier degré de l'abjection. — Il ne viendra à l'idée de personne de plaindre cet infâme La Balue 1

Voici maintenant Louis XI en prière : vêtu d'une large houppelande bordée de fourrure, la tête coiffée d'un bonnet de soie noire, il est humblement prosterné et appuie ses mains jointes sur une table où est posé son chapeau orné de médailles, comme celui d'un pèlerin. Près de lui, un plat à barbe à la main, se tient maître Olivier, attendant patiemment que le sire ait fini ses patenôtres, pour remplir ses doubles fonctions de barbier et de conseiller intime. Je laisse à penser quelles honnêtes pendaisons, quels salutaires écartelleraents, les deux compères vont décider, séance tenante, dans l'intérêt de l'Etat? — M. Boilvin a peint ce tableau dans des tons qui ne manquent pas de finesse : mais il a donné à ses personnages des mines caricaturales qui nous ont fait ressouvenir de la scène rabelaisienne, la Harangue de maistre Janotus de Bragmardo, à laquelle il a dû son premier succès.

Sous ce titre : les Loisirs de Richelieu, M. Ladislas Bakalowicz a représenté l'Eminence rouge jouant avec des chats. Un autre peintre, M. Jules Kienlin, a exposé un Richelieu dansant la sarabande devant Anne d' Autriche et la duchesse de Chevreuse. Il est vrai qu'Armand du Plessis eut cela de commun avec l'auteur de Gustavele mauvais sujet, qu^ il affectionnait les chais; nous devons croire aussi, — c'est le comte de Brienne qui le rapporte,

— qu'il poussa l'oubli de sa pourpre et le désir de plaire à une reine, jusqu'à répéter le pas de danse récemment importé par la senora Sarabanda ; mais, en vérité, c'est bien la peine d'avoir été le plus puissant ministre de France, — avant M. Rouher, — pour n'être représenté, aux yeux de la postérité, que dans des circonstances ridicules.

M. Bakalowicz n'a guère eu, d'ailleurs, d'autre intention que de montrer son talent à peindre des étoffes soyeuses. M. Kienlin a mis plus de malice dans son tableau ; ses figures ont des tournures spirituelles, ce qui n'empêche pas les accessoires d'être exécutés avec beaucoup d'habileté.

C'est un artiste bavarois, M. MaximilienAdamo, élève dePiloty, qui a pris Robespierre pour héros. La petite toile où il a retracé la scène terrible du iVew/TAerwu'dor est à bon droit remarquée. A l'intérêt du sujet s'ajoutent les mérites d'une composition mouvementée et savante, d'une exécution précise et nerveuse.

Au centre du tableau, au premier plan, Robespierre est assis sur une chaise et comme affaissé sous le poids des accusations lancées contre lui. Vadier, Gollot-d'Herbois et quelques autres conventionnels l'entourent, l'invectivent, le menacent. Un huissier de la Convention l'a saisi au collet et tient en même temps Saint-Just, qui est debout, à gauche, assez calme et assez digne au milieu d'une foule irritée. Fouché et Carnot se serrent la main, comme pour se féliciter de la chute du dictateur. Billaud- Varennes est à la tribune ; près de lui, Tallien agite son poignard. Le président Thuriot cherche inutilenjent à calmer l'assemblée et à diminuer le tumulte en secouant la sonnette. Les spectateurs gesticulent dans les tribunes et interpellent les députés. Le soleil de thermidor éclaire vivement le fond de la salle ; à la muraille est accroché le tableau de David représentant Marat assassiné dans sa baignoire.

La vérité et la vie qui distinguent l'œuvre de M. Adamo ne se retrouvent pas dans le Dix Thermidor, de M. Auguste Durand. Les gens qui entourent Robespierre et Saint-Just, conduits de l'Hôtel-de-Ville à la Convention, ressemblent à des amis éplorés escortant un convoi ; Robespierre a la tête d'une vieille femme. La peinture est molle et indécise.

En général, les artistes ne réussissent guère lorsqu'ils touchent aux scènes de la Révolution : ils n'en voient que les horreurs ; ils n'en saisissent pas le côté grandiose ; le désir de surexciter l'émotion, l'indignation du spectateur, les pousse à choisir les épisodes les plus hideux, à retracer les excès les plus eûroyables;

ils chargent les couleurs tant qu'ils peuvent et exagèrent les traits jusqu'à la caricature.

Le Louis XVII chez Simon, de M. Armand Forgeron, a un petit air impérieux tout à fait comique ; le Saint-Just, de M. Adrien Touruaclion, est grotesque ; le Méhul enseignant les chants patriotiques au peuple de Paris, de M. Gh. Lefebvre, se démène et braille comme un énergumène.

M. Jules Grarnier a mieux rendu M'^' de Sombreuil; il lui a donné une attitude émue et recueillie, et, par un artifice de lumière renouvelé de Rembrandt, il a fort habilement relégué dans la demi-teinte les sinistres figures qui entourent la jeune héroïne. — Ce tableau et une composition plus importante dont le sujet est emprunlé au Paradis perdu, de Milton, attestent chez leur auteur un véritable tempérament de coloriste.

Hélas ! bien avant la Révolution, la royauté avait donné l'exemple des injustices, des proscriptions, des assassinats. Bon nombre de peintres en perpétuent le souvenir. M. AUard-Gambray a exposé un Henri III des plus lugubres, — figure de grandeur naturelle, — contemplant le cadavre du duc de Guise ; M. Gh. Huhn, une Scène de la ^aint- Barthélémy ; M. Edouard Hamman, des Protestants fuyant après la révocation de l'édit de Nantes. Ge dernier sujet a été traité aussi par M. Richard-Gavaro.

Il y a des ombres beaucoup trop noires et des lumières beaucoup trop blanches dans le tableau de M. Allard-Gambray ; au demeurant, c'est une œuvre énergique et point banale. M. Hamman a du sentiment et une couleur harmonieuse. M. Huhn, élève de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, paraît s'être préoccupé surtout de l'exactitude des costumes.

Dans la Mort de François r% de M. André Servant, il n'y a guère de saillant qu'un effet de lumière assez vif et assez juste dans les parties éclairées. La plupart des figures s'ébauchent dans des ombres glacées de violet fort désagréables.

Marie Touchet a inspiré à M. Gomte une composition où il y a du sentiment, de la gentillesse et de la grâce. M. Gomte a fait mieux que cela, toutefois.

La Défense de Vile de Ré par Du Caylard, de M. Dupaty, et le Siège d'Aix par le duc d'Epernon, de M. Gibert, sont des œuvres bien étudiées sous le rapport des costumes, des armures, des machines de guerre. Les détails ne nuisent pas, d'ailleurs, à l'effet général, qui est suffiBamment panoramique.

Il y a une véritable invasion de Barbares an Salon... Les Romains, ces ravageurs du monde, que M. Robert-Fleury fils nous a montrés dévastant l'opulente Gorinthe, vont voir à leur tour leur civilisation succomber sous les assauts réitérés des hommes du Nord. Les oppresseurs deviendront des opprimés.

L'éclat des armes romaines va bientôt pâlir ; voici Velléda prédisant la défaite des légions dans la révolte de Givilis et des Bataves : Vœ victoribus ! — M. Landelle a su donner à la druidesse unair bien inspiré, mais l'exécution aurait réclamé une touche un peu plus énergique, une couleur plus chaude.

Deux vigoureuses études sont les Edaireurs et En vue de Rome, de M. Luminais.

Les Edaireurs, sont deux Gaulois, deux Barbares, dont l'un interroge du r^ard l'horizon, tandis que l'autre, l'oreille collée à terre, écoute si la marche lointaine d'une armée ennemie ne retentit pas sourdement. Dans l'autre tableau. En vue de Rome, un vieux chef à barbe blanche, coiffé d'un casque d'or et monté sur un cheval robuste, se soulève sur sa selle, étend le bras par un geste véhément et désigne aux compagnons qui chevauchent à ses côtés, Rome, le terme de leur long voyage, Rome, l'objet de leur haine et de leur convoitise, Rome qui les a si longtemps écrasés et qu'ils vont tout à l'heure mettre à feu et à sang. C'est le matin : les premiers plans sont encore baignés d'ombre; la ville éternelle apparaît au loin, couchée sur les sept collines, dans la lumière dorée du soleil levant.

Ces deux compositions, peintes avec une extrême solidité, ont beaucoup de caractère. M. Luminais en a fait de charmantes reproductions <à l'aquarelle.

Le Dernier des Romains, de M. Van den Bussche, est une scène de désordre, de terreur, que l'on pourrait prendre pour le dénouement de l'Orgie romaine, de Couture. Les deux toiles sont presque de la même dimension, mais il y a une grande différence dans l'exécution. Ce n'est pas à dire que M. Van den Bussche soit un artiste sans valeur : il a de l'ampleur et une certaine fougue qui doivent le rendre apte aux grandes peintures murales. Le malheur est qu'il emploie des Ions lourds, sans chaleur, sans transparence, et que son dessin soit un peu lâché.

La composition du Dernier des Romains ne laisse pas que d'être très dramatique. L'orgie s'est prolongée jusqu'au jour; les premiers rayons du soleil pénètrent dans le tahlinum, où quelques convives sont encore attablés ; les lampes fument et ne don-

nent plus qu'une clarté rougeâtre. Au premier plan, un jeune homme, le maître de la maison, affaissé et abêti par l'ivresse, soulève sa coupe d'une main tremblante et ne parait pas avoir conscience de ce qui se passe autour de lui ; ses maîtresses se penchent vers lui avec effroi ; sous ses yeux, un vieillard — le dernier des Romains — se frappe d'un coup de poignard ; à gauche, des soldats barbares se précipitent, le feu et le fer à la main, conduits par un guerrier à mine farouche, qui — bien autrement terrible que la statue du Commandeur — se dresse comme un fantôme à la porte de la salle du festin.

Les Fugitifs, de M. Antony Serres, sont les habitants de quelque grande cité romaine cherchant, au moment d^'une invasion, à se sauver avec ce qu'ils ont de plus précieux : les uns emportent des cassettes pleines d'or ; les autres, des vases, des bijoux ; les mères, leurs enfants! Mais les soldats barbares les poursuivent, les arrêtent, les massacrent. — Cette scène est peinte avec vivacité et largeur dans un petit cadre. M. Serres est un coloriste ; outre les Fugitifs, il a exposé une étude de femme nue, de grandeur naturelle, — la Sieste, — dont les chairs offrent, ainsi que les étoffes et le paysage qui sert de fond, des tons riches et harmonieux.

M. Philippoteaux fils est académique et banal dans les Victimes d'une invasion de Bay^bares au cinquième siècle; M. Alfred Didier, au contraire, a fait preuve d'originalité et de fougue dans ses Rois de mer ravageant les côtes de la Normandie ; M. Benassit est maigre, froid, insignifiant, dans son Invasion des Cosaques de VOural ; M. Edouard Détaille rivalise de finesse avec M. Meissonnier, son maître, dans les figures de son Engagement entre les Cosaques et les gardes d^honneur en 1814.

Ce dernier tableau a obtenu une médaille. La scène se passe au miheu des bois, dans un chemin creux défoncé par les pluies, sous un ciel d'hiver gris et froid ; cosaques et gardes d'honneur se mêlent, s'attaquent corps à corps et font feu à brùle-pourpoint. La figure la plus en vue est un cosaque qui se retourne pour tirer un coup de pistolet, et dont le cheval, venant droit au spectateur, est chargé de butin de toute nature : volailles, légumes, habits militaires enlevés aux morts; — l'homme et la bête sont peints avec une vérité et une précision extraordinaires. Le paysage est malheureusement bien loin de valoir les figures.

Il faut bien l'avouer, la plus importante peinture militaire du Salon est un épisode de la Bataille de Sadowa, par M. Meister,

de Goblentz; les critiques n'en ont guère parlé, le jury n'a pas osé lui décerner une médaille, de peur de réveiller nos transes patriotiques. .. Soyons sans vergogne et déclarons qu'il y a dans cette toile deux groupes équestres, de grandeur naturelle, exécutés avec une énergie brutale qui ne messied pas k ce genre de sujets, — deux Prussiens culbutant deux Autrichiens, cela va sans dire. Les autres figures se perdent dans les fumées... de la gloire.

Pour racheter ce que je viens de dire, j'ajouterai que les Autrichiens de ce tableau m'ont paru beaucoup plus intéressants que les Prussiens ; Vœ victoribus !

Il faut rendre justice aux artistes français qui ont exposé cette année des scènes militaires : ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour inspirer au public une sainte horreur de la guerre.

Rien de plus pathétique, de plus lugubre que la Nuit de Solférino,àe M.Protais.Sur le champ de bataille parsemé de cadavres défigurés, de membres épars, de débris de toutes sortes, armes, clairons, épaulettes. planent le silence et les ténèbres. Dans le lointain sur la colline sombre que domine la tour de Solférino, brillent les feux du camp français. Et, tandis que làhaut on chante victoire, ici, des misérables agonisent en songeant à leurs mères, à leurs fiancées, qu'ils ne reverront plus ! Un zouave essaye de se redresser en s'appuyant sur ses mains, mais ses forces le trahissent, sa tête retombe sur sa poitrine : il faut mourir I

Quel dommage que cette poétique composition soit gâtée par une couleur bleue, lourde et fausse !

Sous ce titre : les Misère de la guerre, M. Jules Rigo a retracé un épisode du passage de la Bérésina; l'excellence de l'intention fait presque oublier la faiblesse de l'exécution.

Il y a plus de mérite pittoresque, — avec non moins d'horreur,— dans les épisodes de la Bataille de Wagrani, par M. Brunet Houard ; de la Bataille de Ligny, par M. Walker ; de la Bataille de Waterloo, par M. Dupray. Au premier aspect, il semble que les cavaliers de ce dernier tableau soient pris d'ivresse : les corps penchent les uns à droite, les autres à gauche; les têtes vacillent, les coiffures tombent, les chevaux eux-mêmes chancellent.... Une tourmente effroyable s'est déchaînée. C'est la pluie de fer et de plomb qui accueille la cavalerie ralliée par Ney. — Il faut relire le magnifique récit de la bataille, par Victor Hugo.

Les guerres finiront, sans doute... faute de combattants; mais quand les combattants feront-ils défaut? — Ils feront défaut le jour où les préjugés de l'honneur militaire auront fait place à

l'intelligence des devoirs les plus élémentaires et des véritables intérêts de l'homme destiné à vivre en société.

Parmi ces préjugés qu'il faut détruire, un des plus monstrueux est celui du duel, qui est inhérent à nos mœurs militaires. Je ne sais si, en retraçant le Souvenir d'une rencontre, M. Anatole de Beaulieu a voulu faire ressortir ce qu'a de hideux l'héroïsme qui consiste à se poser, un pistolet ou une épée à la main, en face d'un adversaire qui, peut-être liier, était un ami, et à le tuer sous les yeux de quatre honnêtes hommes impassibles. Mais le peintre a mis une telle frénésie chez ses deux duellistes, un sang-froid si odieux chez les témoins, — dont l'un est officier de la Légion-d'honneur, — que son tableau a toute la verve, toute l'éloquence du plus véhément réquisitoire. On ne peut qu'admirer, d'ailleurs, la couleur énergique de cette peinture, dans laquelle on retrouve quelque chose de la manière de Delacroix.

Les personnes qui, — comme la Grande-Duchesse, — aiment les militaires pour eux-mêmes, je veux dire pour leur belle prestance et leur costume bigarré, ne manqueront pas de remarquer au Salon les chasseurs de Vincennes, si alertes et si délurés, du second tableau de M. Protais /'En marche!); les Tirailleurs algériens et les spahis gardant des prisonniers, si vigoureusement peints par M. Regamey dans une composition un peu décousue ; les chasseurs à cheval au Camp de Châlons, de M. C. de Scbomberg; le Jeune chasseur à pied à Pékin, agréable variante des chinoiseries dans lesquelles M. Th. Delamarre excelle ; les charitables soldats, en Italie, de M. de Bannes-Puygiron (V Aumône); les Guides italiens, dans un paysage très fin et très lumineux de M. G-. Fattori ; le Caporal clairon et le Chasseur à pied, études d'après nature largement et solidement exécutées, qui placent définitivement M. de Neuville parmi nos meilleurs peintres de types militaires ; les loustics du camp de Saint-Maur fie Déluge), par M. Eug. Bellangé, qui a beaucoup à faire encore avant d'être au niveau de son père ; l'Enfant de troupe, portrait peint avec largeur et simplicité, par Mademoiselle Eva Gonzalès ; les sonneurs de trompette, en riches costumes moyen-âge, du Ralliement de M. Louis Leloir, qui a été médaillé; les Traînards, de M. Fleury Chenu, qui avait droit autant que personne à une pareille distinction.

Il y a dans cette dernière toile un effet d'hiver admirablement rendu. Au milieu d'une jplaine recouverte d'un épais tapis de neige, sur une route qui vient d'un village noyé dans les brumes

de l'horizon, six grenadiers cheminent, le fusil au dos, les pans de la capote retroussés, les guêtres serrées à la cheville ; ils escortent une carriole qu'un paysan en blouse bleue conduit par la bride, et dont la toile grise abrite un soldat malade. Le ciel disparaît derrière un voile de vapeurs grisâtres à travers lequel se tamisent quelques rayons de soleil qui teignent d'une légère clarté rose la blancheur de la neige. Rien de plus juste, de plus fin, de plus harmonieux, de plus poétique, que ce tableau. Le ministère des beaux-arts a eu le bon goût d'en faire l'acquisition pour le musée du Luxembourg.

La peinture religieuse fait relâche, comme la peinture de batailles. Elle n-'attire plus le public, elle n'inspire plus personne. Il n'y a plus d'artistes chrétiens, il n'y a que des fabricants d'exvoto et d'imagerie catholique. Les produits que cette industrie a envoyés, cette année, au Salon, sont détestables pour la plupart.

Parmi les exposants qui font de sérieux efforts pour élever leur fabrication à la hauteur d'un art, il faut citer MM. Grellet frères et M. Romain Gazes : ils ont le bon esprit de se maintenir dans un style conventionnel, approprié à la représentation des mythes ; ils allient les fonds d'or gauffrés des préraphaélites aux formes amples et aux types solennels des peintres du seizième siècle.

MM. Omer-Gharlet, 0. Mathieu, Paul Mathey, Eugène Leygue, E. Maison, Muraton, P. Lebrun, ne manquent pas de talent; ils savent dessiner et manier un pinceau ; pourquoi se sont-ils confinés dans un genre aussi ingrat ?

M. Poncet, élève de Flandrin, a taillé dans du bois les figures de son Noli me ton^ere; M. Lazerges a modelé avec du beurre celles de son Chemin du Calvaire.

MM. Ribot, Bellet du Poisat et Paul Laurens ont les qualités qu'il ne faut pas pour faire de la peinture religieuse.

M. Ribot est un réaliste énergique à la façon du Caravage: son Samaritain est un beau morceau de chair, un bel pezzo di carne, comme disent les Italiens.

M. Bellet du Poisat est un coloriste fougueux à la façon de Delacroix : son Calvaire est brossé avec puissance ; mais les figures sont d'un dessin lâché, et le ciel aux nuages verts ressemble à la mer du Naufrage de don Juan.

M. Paul Laurens se montre à la fois réaliste et coloriste dans son saint Ambroise et ses Vendeurs chassés du temple.

L'expression du sentiment religieux répugne à la réalité, au mouvement, à la couleur, à la vie.

Caricatures mythologiques. — Les mésaventures d'un habitué des carrières d'Amérique. — Les Demoustier de l'art contemporain : MM. G. Becker Poncet, de Foulongne, L. Gordier, MazeroUe, Glaize père, Marius Abeli Maillard, Sevestre, H. de Gallias, Dupain. etc. — Les Baigneuses, de MM. Schutzenberger, H. Merle, Ad. Jourdan, Renoir, etc. — Les Dormeuses, de MM. Parrot, Lecadre, Gormon. — Le Boudoir, de M. Perrault.— La Jeune indécente, de M. Villa. — Premier prix de pornographie, à M. de Beaumont : la Traite des blanches; les Sphinx du demi-monde. — Banalités allégoriques. — Faites des batailles, Monsieur Yvon, faites des batailles ! — Printemps, cigale, fortune, renommée, mort trop tard ! — M. Glaize fils. — Le Portrait de M'"^ Feydeau, par Garolus Duran, — MM. Leibl et Jalabert. — M"° Nélie Jacquemart et le maréchal Ganrobert.

Nous avons signalé la louable tendance qu'ont les peintres de batailles à rendre la guerre odieuse ; félicitons les peintres de sujets mythologiques de ce qu'ils semblent s'être concertés avec les faiseurs d'opérettes pour déverser le ridicule sur des allégories devenues banales, sur des types dont la signification a perdu tout intérêt et toute poésie.

L'Académie des inscriptions aura beau faire ; elle ne réussira pas à restaurer le culte des divinités de l'Olympe ; elle n'empêchera pas qu'on ne les revête dorénavant des grotesques attributs que leur ont donnés les auteurs de la Belle Hélène et à^Orphée aux Enfers.

Les dieux sont partis ; le public n'a plus la foi !

La plus considérable et peut-être la mieux peinte des mythologiades du Salon est une véritable charge.

Un jeune voyou, aux cheveux en broussaille, fatigué de loger dans les carrières d'Amérique, a voulu goûter le plaisir de dormir dans un vrai lit. 11 s'est introduit furtivement dans un hôtel aristocratique, dont les propriétaires sont allés à la campagne. Il a choisi le lit le plus large, le plus confortable. Afin d'être plus moelleusement, il a placé l'édredon sous ses épaules, puis il s'est enfoncé sous une épaisse couverture jaune, et... il s'est endormi. Mais la chaleur ne tarde pas à le suffoquer, il étouffe, il a un

cauchemar horrible : devant lui se dresse blême, raide, muette, froide, une jeune femme vêtue d'une simple chemise oii s'étale, à la hauteur du sein, une tache de sang; au-dessus de cette femme apparaissent trois tètes vieilles, grimaçantes, cadavéreuses; et deux mains... ah ! quelles mains ! — les mains d'une personne morte d'un éléphantiasis, ou d'un noyé qui est resté dans l'eau pendant trois mois... A cette vue, le sybarite des carrières d'Amérique, se croyant poursuivi par ses victimes, cherche à se débarrasser de l'énorme couverture qui l'oppresse et s'apprête à déguerpir...

Gomment croyez-vous que soit intitulé ce tableau?... Oreste et les Furies !...

Il y a de quoi faire frémir les mânes du baron Narcisse Guérin, — d'autant mieux que M. Georges Becker a revêtu cette scène soi-disant grecque d'une couleur chaude, robuste, et qui n'est rien moins qu'académique.

VHamadryade. de M. Paul Millet, est une femme nue qui s'est placée, — de dos, — en guise de coin, dans la fente d'un, chêne séculaire et qui pousse tant qu'elle peut: réussira-t-elle à faire éclater le géant des forêts ?

L'Ariane , assez bien dessinée, que M. Poucet, élève de Flandrin, a représentée, faisant la grimace à Bacchus, |ne trouve d'autre moyen pour dissimulera ce dieu son entière nudité, que d'avancer un bout de draperie devant son propre visage. Elle ressemble en cela aux autruches qui, lorsqu'elles sont poursuivies, n'imaginent rien de mieux que de se cacher la tête.

Il y a dans le Tartare des serpents en baudruche et des squelettes qui jouent les Guignol, si j'en crois le Supplice de Tantale^ de M. Raphaël Poggi, autre élève de Flandrin.

VErigone, de M. de Foulongne, fait l'effet d'une lanterne vénitienne ; sa peau, en pajDier translucide, laisse voir la chandelle qu'elle a dans le milieu du corps.

Le Centaure combattant un serpent, de M. Bellet du Poisat, et le Centaure combattant une lionne, de M. Devilly, sont des monstres terribles de dessin, de mouvement et de couleur : on ne leur reprochera pas la banalité.

Dans la Junon demandant sa ceinture à Vénus, de M. Léonce Cordier, je n'aperçois que des formes lâchées, des chairs blafardes que n'excuse pas l'épithète rfecom^i/" donnée par l'auteur luimême à sou tableau.

Vénus est toujours la déesse chère... aux peintres. Nous avons

déjà rencontré et cité la Vénus éqiiilibriste de M. Monchablon. Voici une Vénus au repos qne M. Tony Faibre a logée dans un plafond suffisamment vaporeux pour qu'on puisse se promener dessous sans en craindre la chute ; voici une Vénus blessée par une épine^ de M. Pinchart ; voici même une Vénus Libyca {alias Vénus Hottentote) de M. Baudoin !

Après Vénus, Cupidon. Le jeune scélérat est fort maltraité en général. M. Berteaux nous le montre piqué par une abeille et se plaignant à sa mère, qui l'embrasse ; M. Froment l'a mis en cage ; M. Job-Vernert l'expose tout nu, en plein vent, en pleine neige, au beau milieu des champs : c'est bien fait !

Mais le petit monstre est incorrigible... Il grandit à vue d'oeil... Et quelle perversité précoce ! A genoux sur les nuages, la bouche en cœur , il fait une^ déclaration à la timide Psyché, qui a la faiblesse de l'écouter et de croire en lui. De ce premier acte, délayé par M. Mazerolle dans un immense plafond, passons brusquement au dénouement retracé par M. Glaize père : Psyché abandonnée par l'Amour. La pauvrette tombe à la renverse, avec sa lampe, tandis que son ingrat séducteur, écartant les rideaux bleus du lit nuptial, s'envole à tire d'aile par la fenêtre, comme un moineau. Ah ! si toutes les curieuses étaient aussi cruellement punies !

Diane, surnommée la plus pudique des déesses, parce qu'elle n'a guère eu d'autre amant qu'Endymion, Diane a inspiré plusieurs peintres. M. G-eorges Bellenger lui a donné des formes trop lourdes; M. Jules Etex lui a donné des formes trop allongées ; M"' Cécile Ferrère lui donné une chevelure assez volumineuse pour compenser la maigreur de sa poitrine, mais insufjBsante pour faire l'office d'une feuille de vigne, dont elle aurait cependant grand besoin ; M. Marins Abel, enfin, l'a représentée faisant sa Toilette, dans un étang, au milieu des bois, accompagnée d'une douzaine de nymphes et — de l'indiscret Actéon, que la déesse de la chasse couche en joue... avec ses mains.

M. Abel s'est évidemment inspiré du célèbre tableau de la galerie Borghèse — la Chasse de Diane — pour peindre quelques-unes des figures de son tableau ; mais ce qu'il est bien loin d'avoir imité, c'est le dessin élégant, le coloris léger, fin et harmonieux de cette peinture, la plus séduisante que nous ayons vue du Dominiquin.

Il est à remarquer qu'on se baigne et qu'on se lave beaucoup dans la mythologie racontée par les Demoustier de l'art contemporain.

Outre la Diane de M. Abel et les Vénus précitées, outre la Vérité, de M. Jules Lefebvre, qui n'habite pas pour rien au fond d'un puits, nous avons rencontré au Salon, entre autres baigneuses mythologiques : une Néréide mégalipyge de M. Diogè ne-Ulysse- Napoléon Maillard ; — une Naïade, de M. Legendre, qui parait occupée à regarder nager des poissons dans une mare ; — une Nysa en porcelaine, de M. Auguste Leloir, qui donne à manger à des canetons; — une Hamadryade, de M. Glère, qui s'est toute verdie en s'épongeant avec des feuilles ; — une petite Salmacis, de M. Gallias, qui a le haut du corps assez finement modelé; — une Léda, de M. Sevestre, qui ouvre une grande bouche et de grands yeux effarés à la vue du cygne libertin ; — une Nymphe Hespérie, de M. Dupain, qui a été piquée par un serpent, et que son amant éploré a retrouvée morte au bord de l'eau.

Cette dernière peinture offre des qualités sérieuses d'exécution ; elle promet un coloriste ; c'est sans doute pour cela que l'auteur n'a pas été médaillé, — comme M. Maillard, le grand prix de Rome.

Nous en avons fini avec la mythologie, mais non avec les baigneuses.

Il y a des baigneuses exposées sous des étiquettes prétentieuses, comme la femme aux chairs flasques et violacées et à la coiffure premier Empire que M. Viger a fait cataloguer sous ] ce titre : les Libellules; comme la jeune femme , assez élégante de formes , que M. Durangel a baptisée la Rêverie du soir : — singulière rêveuse, en eff'et, qui s'ingénie à nous cacher son visage et s'oublie à nous montrer tout le reste I

Mais il y a aussi bon nombre de baigneuses qui s'intitulent tout simplement. . . Baigneuses. Ce ne sont pas les pires. Vous connaissez celle de M. Bouguereau, celle de M. Albert Girard. Citons-en quelques autres.

La Baigneuse assise et mettant ses bas, de M. Schutzenberger, mérite la palme pour la grâce et la vérité de son attitude, pour la délicatesse de ses formes, pour la finesse avec laquelle sont modelées ses blondes carnations : le malheur est que cette charmante femme reçoive les reflets d'une tenture d'un bleu lourd et dur !

La Baigneuse, de M. Hugues Merle, écarte ses cheveux blonds et fait tomber l'eau qui lui est entrée dans les oreilles ; l'occupation est vraiment singulière !... L'exécution a de l'analogie avec celle de la Calypso de M. Lehmann, mais elle vaut un peu mieux.

La Jeune baigneuse, de M. Adolphe Jourd.in, est une fillette d'une douzaine d'années étendue sur le sable, au bord de la mer. Elle nous regarde, tout en nous tournant le dos. Ses formes grêles sont assez finement accusées ; mais ce qu'il y a de mieux dans le tableau, c'est la mer.

Les Baigneuses, de M. Georges Hébert, sont aussi mal peintes que mal dessinées ; celles de M. Hippolyte Dubois d'un dessin très pur, mais d'une couleur blafarde, sont placées dans un paysage traité avec une certaine vigueur.

Enfin, la Baigneuse de M. Renoir est parente, — du côté des formes, — de la célèbre Baigneuse de M. Courbet ; seulement, celle-ci montre son. . . dos, tandis que celle-là montre sa poitrine. M. Renoir semble avoir voulu faire de cette figure une charge de la Vénus de Médicis. Cet artiste a un tempérament de coloriste; on peut en juger d'après cette la-iàe Baigneuse ei d'après une Femme d'Alger, qui, à tous égards, est une réminiscence de Delacroix.

Après les baigneuses, ce sont les dormeuses qui sont en majorité parmi les femmes nues exhibées au Salon.

Trois de ces dormeuses ont été médaillées par le jury qui n'a pas craint d'afiicher ainsi son goût pour les nudités. M. Parrot a peint le Sommeil; M. Alphonse Lecadre, le Béveil. La figure de M. Parrot n'a pas de mollets ; mais ou peut louer la tête souriante qui repose dans une fine pénombre, sur le bras replié, et la poitrine qu'argenté une douce lumière dérobée à Prudhon. La jeune femme de M. Lecadre est étendue sur une peau d'ours blanc, près d'un paravent à fond noir sur lequel se découpe la ligne onduleuse du torse et des hanches. Elle se frotte un œil et nous regarde de l'autre ; son attitude est quelque peu provocante ; ses chairs sont modelées avec beaucoup de souplesse.

Je n'aime guère les Noces des Niebelungen, de M. Gormon ; la femme qui dort couchée sur une draperie violette, ]e bras droit relevé sur la tête posée de profil, la main gauche tenant un éventail de plumes, a des carnations assez lumineuses, mais pas la moindre apparence d'os. Quant au mari de la dame, espèce de barbare à cheveux roux accroupi au pied du lit, dans une lourde pénombre, et se retenant d'une main aux rideaux , il parait se livrer à une occupation sur laquelle nous aurons le bon goût de ne pas insister.

Pourquoi M. Léon Perrault n'a-t-il pas obtenu une médaille

pour son joli tableau intitulé le Boudoir?... Une charmante blonde assise sur un divan rouge, les jambes recouvertes d'une draperie jaune, se mire dans une glace de Venise qui réfléchit sa gracieuse image. Son dos est modelé avec une exquise finesse.

La. Jeune Fille ^ de M. Emile Villa, est vue de dos aussi; ses formes sont très accentuées, ses chairs très vivantes ; elle est debout ; son visage, de profil, s'incline en souriant vers la poitrine. Que regarde-t-elle?... Fragonard et Baudouin n'ont jamais rien fait de plus décolleté. Mais c'est à M. Edouard de Beaumont qu'a été donné, cette année, le prix de pornographie ; et c'est justice I

Sous ce titre : les Femmes sont chères ! M. de Beaumont a groupé à l'entrée d'une caverne sept femmes toutes nues, bien entendu, toutes jeunes et belles, qu'une négresse met en vente et que les amateurs de tous pays viennent contempler et marchander. Ces femmes à vendre sont charmantes, surtout celle dont la négresse soulève la chevelure, l'une debout, l'autre accroupie ; mais, ce qui fait le véritable mérite de cette peinture, c'est la finesse avec laquelle sont croquées les mines plus ou moins grotesquesdes acheteurs affriandés par cet étalage de chairs blanches. Si M. de Beaumont a voulu faire une satire de la concupiscence, il a merveilleusement réussi. Je ne dis rien de l'épisode rélégué au second plan, à gauche : c'est une pure obscénité.

Peut-être aurions-nous dû passer sous silence le tableau tout entier ; mais... il a été vu de Tout Paris., et c'est celui des deux ouvrages exposés par M. de Beaumont, que le jury a jugé digne de la médaille.

L'autre toile a un titre latin : Quœrens quem devoret ! Que mes lectrices se rassurent. S'il est vrai que le latin dans les mots brave l'honnêteté, ce latin-là n'a rien que de très orthodoxe ; ce sont les propres expressions par lesquelles saint Pierre a désigné le démon insatiable « cherchant, sans cesse, quelqu'un à dévorer. » Ici le démon est représenté par deux sphinx, à torse féminin, à tête de lorette, accroupis dans un antre devant l'autel d'Eros ; l'un de ces monstres, à chevelure rousse, vous fixe de ses grands yeux féroces et vous sourit de sa bouche rose ; il a soif de votre or, de votre honneur, bien plus que de vos caresses ; prenez garde qu'il ne vous enlace de ses bras blancs, — vous en sortiriez ruiné, aviU... ; — l'autre, gorgé, repu, se repose et se contente de vous lancer de côté un regard sinistre. Sur l'autel, s'ébattent deux hideux vautours et, dans une fente du rocher,

sur le devant du tableau, s'épanouit et fleurit, — amère dérision ! — un lilas, arbuste cher aux vrais amoureux...

Que disions-nous donc ? — Que AI. de Beaumont était un peintre immoral.. . La peinture que nous venons de décrire donne à cette assertion un éclatant démenti. Tout père de famille devrait en recommander l'étude à son fils.

Voilà, en tous cas, une allégorie originale et bien appropriée aux mœurs et aux idées actuelles.

Rien de plus difficile que de renouveler l'outillage symbolique, de quitter les allégories rebattues, de remplacer les personnifications banales dont l'art fait usage depuis deux siècles. Nous n'en voudrions pas d'autre preuve que l'énormité de M. Yvon, intitulée : les Etats-Unis d'Amérique.

Certes, s'il y avait une nation qu'il convînt de ne pas affubler d'oripeaux gréco-romains et d'attributs mythologiques, c'était bien la nation américaine qui est née d'hier et dont les mœurs, les aspirations, les coutumes, sont véritablement antipodiques à celles des races latines. Faute d'y avoir songé, M. Yvon a enfanté l'œuvre la plus bizarre qu'on puisse imaginer.

Et l'on dit que cette immense machine a été payée 100,000 fr. — non compris le cadre qui en a coûté 20,000 1

Pauvres Américains !

Le Printemps, de M. Laurent Bouvier, est une allégorie qui est de tous les temps et de toutes les époques. Une jeune fille nue, assise entre les branches d'un pêcher en fleurs, courbe au-dessus de sa tête l'extrémité de l'une de ces branches ; son torse à la fois ferme et souple, ses bras gracieusement arrondis, ses jambes fines et nerveuses, ont tout le charme et toute la sève de la jeunesse. 11 est à regretter seulement que la tête ne soit pas d'un type assez pur.

La Cigale, de M. Voillemot, est une jeune blonde, aux yeux baissés, qui se blottit dans l'embrasure d'une porte ; elle a pour tout vêtement une courte tunique de gaze noire pailletée d'or ; elle a froid, elle a faim.

Plus charitable que la Fourmi, le jury a donné une médaille à cette jolie quémandeuse.

La Fortune sera toujours une fiction pour la plupart des artistes. MM . Goessin de La Fosse et Maurice Poirson l'ont représentée en s'inspirant de la fable de La Fontaine, le premier d'une façon toute classique, dans une grande toile où il y a quelques parties

assez solidement peintes ; le deuxième, d'une façon très bizarre, dans un petit cadre de nulle valeur.

C'est une vieille idée, mais un fait toujours nouveau que M. Benjamin Constant a mis en peinture sous ce titre : Trop tard ! La Fortune et la Renommée entrant dans une mansarde à l'heure où vient de mourir l'homme de génie qui l'habitait. — L'artiste a donné aux deux déesses et à la Mort qui leur ouvre la porte, le costume et les attributs traditionnels ; elles sont faiblement dessinées et n'ont pas grand caractère ; mais nous louerons volontiers le sentiment général de la composition, et l'exécution de la partie du tableau oii se trouve le grabat funèbre.

Il n'est personne qui n'ait remarqué dans le grand salon de sortie, le Premier duel, de M. Glaize fils, — deux hommes nus, s'étreignant avec rage et luttant au bord d'un précipice, tandis qu'une femme, la cause de tout le mal, demeure nonchalamment couchée sur le haut d'un rocher, en attendant de se liver au vainqueur. — Ce tableau nous a fort déplu : le groupe des lutteurs est assez bien dessiné, sans doute, mais, bien qu'il soit de grandeur naturelle, il n'occupe pas une place suffisante ; les chairs sont d'une vilaine couleur bistrée ; la femme est complètement manquée ; le paysage est lourdement peint.

M. Glaize fils a exposé un portrait de magistrat qui vaut beaucoup mieux que son Premier duel ; la couleur en est un peu sèche, mais la tête est bien étudiée, l'attitude est simple et vraie.

Il y a quatre portraitistes hors ligne au Salon de 1870 : MM. Garolus Duran, W. Leibl, Charles Jalabert et M"° Nélie Jacquemart.

Le portrait de M"' Ernest Feydeau, par M. Garolus Duran, a été, avec la Salomé de M. Regnault, une des grandes curiosités et un des grands succès de l'Exposition.

Comme la dame en robe de soie noire , — dont le portrait a commencé la réputation de M. Duran, au Salon de 1869, — M°" Feydeau est [représentée marchant, et ne faisant pour ainsi dire que traverser la toile ; elle entr'ouvre de la main droite, qui est gantée, une portière de velours vert, et, sur le point de disparaître, elle se retourne vers le spectateur, lui sourit avec grâce et semblelui dire adieu. Un petitchienjappejoyeusementà ses pieds. Sa main gauche, qui est nue, porte un gant de Suède et un éventail fermé, et maintient sur la hanche les plis d'une robe de soie mauve bordée de plumes grises, et retroussée sur une jupe de soie bleue. La taille est courte, la poitrine dissimulée en partie

derrière le bras tendu pour écarter la portière. Un nœud de ruban bleu, posé à l'échancrure du corsage, et un autre dans la chevelure répètent harmonieusement la nuance de la seconde jupe. Tout ce costume est admirablement peint, et — s'il faut dire vrai — il fait trop oublier la femme. Le mouvement du corps, vrai, élégant, gracieux, est rendu de main de maître. Mais la tête lustrée çà et là de luisants désagréables, n'a pas un caractère bien individuel ; et l'auteur, dit-on, n'a pas flatté son modèle. N'importe, c'est de la peinture énergique, abondante, lumineuse, dont le réalisme n'a rien de brutal et dont la tournure est franchement moderne.

M. Duran a exposé, en outre, le portrait en buste d'une petite fille, — il/"° Marguerite, — très séduisant, malgré quelques tons de chair un peu plâtreux, très artiste, et qui rappelle la délicieuse Infante de Vélazquez.

Notre ami W. Biirger aurait raffolé du portrait de jeune femme, de M. Leibl, de Cologne, élève de Piloty ; c'est une imitation,—mais non un pastiche, — de la manière de Rembrandt : même largeur et même puissance de modelé, même clair-obscur chaud et transparent, même finesse et môme énergie d'expression, même intensité de vie. La tête, dont les cheveux blonds sont relevés et retenus par un ruban rouge, a un charme irrésistible. Les mains sont accusées avec une ampleur magistrale. Le bracelet et le collier d'or sont d'un ton superbe.

Une médaille a été décernée à ce chef-d'œuvre ; il n'y en a jamais eu de mieux méritée.

M. Jalabert a deux portraits remarquables : l'un tout petit, — celui d'une dame en costume de bal masqué, très spirituel d'expression et de facture ; l'autre de grandeur naturelle, à mi-corps, — celui de la Grande-Duchesse Marie de Russie, debout, en peignoir de soie blanc, bonnet, col et manchettes de guipure, très noble d'attitude, et dont la tête intelligente et sévère est modelée avec finesse dans des tons lumineux et vivants.

On a beaucoup discuté sur le mérite du portrait du maréchal Canrobert , par M"^ Nélie Jacquemart : les uns l'ont proclamé un chef-d'œuvre, les autres ont soutenu qu'il était bien inférieur au portrait de M. Duruy qui a eu tant de succès au dernier Salon. A notre avis. M"" Jacquemart a fait preuve d'un très grand sentiment artistique en donnant du caractère, de l'accent et presque delà noblesse à la tête du maréchal ; elle l'a flattée, tout en la faisant ressemblante : sur des traits qui n'ont assurément rien

d'épique, elle a fait rayonner un air hautain et martial, l'air du commandement et de la bravoure.

Vêtu d'un simple paletot bleu, d'un pantalon de la même couleur et d'un gilet boutonné jusqu'à la cravate, le maréchal est debout, familièrement accoudé sur un meuble de vieux chêne, la main gauche tenant des gants, le pouce de l'autre main accroché à la poche du pantalon. Il tourne la tête de trois quarts et semble donner un ordre à quelque aide de camp invisible. . . Cette tête est modelée avec une grande habileté; elle respire, elle parle. Le vêlement est d'un ton juste, harmonieux, — bien préférable sous ce rapport à la redingote noire de M. Duruy. Mais les plis du gilet et du pantalon ne valent rien et, — chose beaucoup plus grave, — les mains sont boursoufflées et inintelligentes. Mais... mais il y a bien des taches dans le soleil !

Pleine de virilité lorqu'elle peint un portrait d'homme, M"° Jacquemart sait faire preuve de distinction et de délicatesse, quand son modèle est une femme. Son portrait en pied de M"" la baronne Gaston de M. . . rappelle les maîtres anglais, Reynolds et Lawrence.

Il y a au Salon tout un bataillon d'habiles portraitistes féminins, dont M"' Jacquemart sera, si l'on veut, la maréchale.

Dans l'état-major, il faut placer M"' Félicie Schneider qui a été médaillée pour un portrait de vieille dame, d'une couleur un peu violacée, mais d'une expression simple et juste; M""' Henriette Brownequi n'a pas réussi à faire du R. P. Hyacinthe un portrait suffisamment accentué, mais qui est de force à réparer cet échec ; M"" Laure de Ghatillon, langoureuse et pleine d'une morbidesse un peu fade dans le portrait de Mgr Bauer ; M°" Lemaire, qui a exposé un bon portrait du prince Poniatowski ; M"" Adrienne Coeffier, Marie Nicolas, ErnestinePhihppain,etc.

Détresse des architectes de Paris. — Réclame à l'adresse de M. Chevreau. • Les portraits en pierres de taille de M. Dubufe. — Variété de couronnes. — M. de Girardin en porcelaine. — M. Miot, ex-montagnard. — Jamais on n'avait vu un homme aussi barbu. — M. Gaillard et Donner. — Portraits au cold cream. — Portrait d'une robe, par M. Pérignon ; d'un châle de l'Inde, par M. Guillou. — MM. De Gas, G. Bohn, Lobrichon, Thirion, Trouillebert, Mélin, etc. — La Gilde des Batignolles, par M. Fantin. — M. Got. — Ghaplinades. — Les jolies filles de Bretagne. — M. James Bertrand et sa passion pour la position horizontale. — La Fille aux oiseaux, de M. Reynaud.

Les architectes parisiens sont inconsolables du départ de M. Haussmann. . . Pour charmer leur tristesse et leurs loisirs, ils ne trouvent rien de mieux que de se faire portraicturer au repos,

L'œil morne maintenant et la tète baissée,

et de s'exposer au Salon en cet état piteux. Espérons que cette façon de réclame mélancolique touchera M. Chevreau.

Donc les architectes affluent à l'Exposition. Le meilleur — en peinture, — le mieux posé^ le mieux dessiné est M. P..., que M. Auguste^Pichon a représenté assis sur son bureau, les bras croisés, et nous regardant ; le plus chevelu, le plus fantastique est M. Parent, exécuté par M. Jobbé-Duval ; le plus rechigné, le plus sec est M. Lagondeix, par M. Emile Bhi le mythographe ; le plus solide, le plus lourd — toujours en peinture, bien entendu, — est M. Lefuel, par M. Edouard Dubufe.

Cet infortuné M. Dubufe, à qui l'on reprochait jadis de pétrir ses portraits avec du beurre, on l'accuse aujourd'hui de les tailler dans de la pierre et de les maçonner ! Cependant, ce dernier procédé n'est-il pas admissible quand il s'agit de peindre un architecte?

Il y a des portraits bien étranges ! Par exemple, celui de feu Auguste Hesse, peintre d'histoire, que le célèbre M. Galimard a représenté coiffé d'un simple bonnet de coton ; celui du Roi de

Smm, couronné d'un éteignoir d'or, par M. Fouque ; celui de M. Harmant, directeur du Vaudeville, aux joues duquel M. Gorbineau a collé des favoris postiches.

Jamais on ne persuadera aux lecteurs de la Liberté que M. Emile de Grirardin ressemble au petit homme pincé, pomponné, lissé, porcelaine, que M. Pérignon nous offre comme étant le portrait de l'éminent publiciste. A cette figure de cire il manque une âme. Il manque la pensée à ce front, la flamme à ces yeux, l'esprit à cette bouche.

Si j'étais M. de Girardin, je voudrais me faire peindre, pour le prochain Salon, par M''' Jacquemart. Tous mes lecteurs me reconnaîtraient.

Ah 1 la belle tête d'apôtre que celle de M. Miot, ancien représentant du peuple, peinte par M. Priou ! Rien qu'à le voii*, on comprend que ce mon1;agnard-là était né pour faire de la propagande. Quelle magnifique barbe, mes frères !

La peinture de M. Priou a de la largeur, mais elle manque de corps.

Un rédacteur du Gaulois, M. Olivier Pichat, a exposé un petit portrait équestre du Prince impérial.

M. Ferdinand Gaillard s'est proposé pour modèles les maîtres primitifs des écoles du Nord ; il a déployé une finesse prodigieuse dans son portrait du comte R. D.: mais qu'il prenne bien garde de tomber dans le miniaturisme de l'odieux Denner 1

D'autres portraits d'homme, recommandables à divers titres, ont été exposés par MM. Octave Roland, Marcel Krajewski, Paul de la Boulaye.

En peinture comme en photographie, les portraits d'enfants sont ceux qu'on réussit le moins. Les meilleurs parmi ceux qui figurent au Salon de 1870, sont ceux de MM. Germak, Aubert, Piot-Normand et Taurel.

Que de gens étourdis par le mouvement et éblouis par la couleur du portrait de 3/°°' Feydeau, de M, Carolus Duran, se sont extasiés devant un portrait voisin, celui de M"' Z., par M. Félix Dupuis ! M"" Z. est, sans contredit, une bien belle personne ; elle a les traits les plus purs, les yeux les plus doux, le port le plus majestueux qu'on puisse rêver. Mais, il faut bien en prévenir le public, M. Dupiiis n'est pas un peintre; c'est un parfumeur ; il enduit dé pommade, il badigeonne de cold cream les figures qui posent devant lui. Je ne vois, parmi les exposants, que M. Viénot qui l'égale en fadeur. M. Winterhalter est dépassé.

Nous avons remarqué une robe de satin groseille et une chaise capitonnée peintes en trompe-l'oeil dans le portrait de M"'" la baronne d'E..., par M. Pérignon ; mais les bras nus, les épaules et la tête qui est charmante sont d'une exécution un peu floue.

M. Alfred Guillou, dans son jjortrait de M"" L..., semble n'avoir eu d'autre but que de peindre un châle des Indes : il s'en est acquitté avec une adresse peu commune ; cela promet un coloriste.

Il y a un effet de clair-obscur rose très curieux et très réussi dans le portrait de M°°° C..., par M. Edgard De Gas.

MM. Lobrichon et Guerman Bohnont placé leurs modèles dans un paysage et ont fait jouer sur leur visage et leur costume les rayons dorés du soleil.

Les têtes peintes par MM. Thirion et Trouillebert ont de l'originahté, du caractère, et sont éclairées par cfe bien beaux yeux 1

Citons enfin MM. Joseph Mélin, Stephen Jacob, Philippe Parrot, Lucien Mélingue parmi les peintres dont les portraits nous ont paru dignes d'attention.

Le tableau que M. Fantin La Tour a exposé sous le titre : Un atelier aux Batignolles, et pour lequel il a obtenu une médaille, est une véritable collection de portraits de grandeur naturelle, une assemblée comme celles qu'aimaient à peindre les maîtres hollandais, Rembrandt, Van der Helsf, Govaert Flinck, Jan van Ravestein et autres. Si nous sommes bien informé, cet atelier serait celui de M. Manet, représenté assis devant son chevalet, le pinceau à la main et entouré de jeunes artistes qui ont la prétention d'adhérer plus ou moins au style de l'auteur d'Olympia. On ne peut se refuser à louer dans cette peinture la largeur de l'exécution, l'harmonie de la couleur, la vérité et la justesse des attitudes, la sincérité de l'expression. Je souhaite à M. Manet, je souhaite à tous les jeunes peintres de la gilde des Batignolles de faire du réalisme dans ce goùt-là.

L'autre tableau de M. Fantin, la Lecture, offre encore deux portraits, deux femmes à mi-corps : l'une en veste grise, occupée à lire ; la seconde, en robe noire, écoutant. Celle-ci a le visage doux et pensif, très délicatement modelé.

Bon nombre d'artistes font comme M. Fantin : ils transforment en tableaux de genre des figures en pied, à mi-corps ou en buste, de grandeur naturelle, qui sont de véritables portraits ou, si l'on aime mieux, des têtes d'étude peintes d'après un modèle choisi. Les figures de femme sont en majorité : — cela se conçoit.

Une des peintures de ce genre qui ont eu le plus de succès est la Méditation, de M. Got, délicieuse adolescente au candide visage voilé d'une demi-teinte transparente, aux cheveux blonds tombant sur les épaules, debout, tenant des deux mains un livre ouvert d'où son limpide regard se lève pour se porter sur le spectateur.

M. Got, qui a été médaillé pour cette ravissante figure, a exposé, en outre, un Prométhée rongé par le vautour, académie assez savamment modelée, mais dépourvue de tout caractère et de toute grandeur.

La Romance, par M"° Gécile Ferrère, est une jeune femme en costume Empire, tenant une guitare et nous regardant avec une expression un peu minaudière. Les bras nus ont de la raideur, mais la figure, dans son ensemble est d'un dessin distingué et vaut beaucoup mieux, en tout cas, que la Diane chevelue du même auteur.

Une Caresse, par M. Emile Villa, le pornographe, — c'est une soubrette aux joues resplendissantes... de fard, aux yeux fripons, au sourire grivois, grattant la tête d'un magnifique ara qui agite voluptueusement ses ailes.

VEnfant, par M. Ghaplin, est un bébé rose et vermeil, qui, fatigué de jouer aux marionnettes, s'est endormi sur les genoux de sa sœur ainée, en tenant les fils des pantins. La soeur, belle jeune fille de quinze à seize ans, aux épaules et aux bras nus, étreint, avec une tendresse presque maternelle ce charmant baby ; elle le couve du regard, elle n'ose faire ^un mouvement de peur de l'éveiller. Ce groupe, des plus gracieux, est d'une couleur un peu conventionnelle, rose, légère, inconsistante ; les carnations, fraîchement épanouies, ne laissent pas assez deviner les os; les mains de la jeune fille sont mal dessinées... N'importe, le tableau est fort goûté par les mères ; soyez sûr qu'il va se tirer à des milliers d'exemplaires en photographie, et qu'il sera bientôt popularisé.

L'autre tableau de M. Ghaplin représente une Jeune fille portant un plateau ; c'est une soubrette au minois éveillé et mutin, en costume du dix-huitième siècle. M. Ghaplin déploie dans la peinture des types de cette époque un style des plus séduisants, qui semble un mélange de la manièi'e de Greuze et de celle de Ghardin. Il a lui-môme beaucoup dïmitateurs, entre autres M"° Marie Nicolas (le Livre déchiré], M""' Ernestine Tourny {V Heureux message), M. Paul Saint- Jean (la Fidélité), M"" Jane Bole [Quinze ans), etc.

Une scène enfantine, naïve et gracieuse, est le Lever, par M. lugomar Frankel, de Bude : une fillette soulève à grand'peine dans ses tiras un bébé qui pleure. La couleur de celte toile a de l'harmonie.

La Jeune fille de Pont-Aven, si finement peinte par M. Léon Perrault; la Jeuîie fille de Concarneau, de M. Delobbe ; la Jeune fille de Chateaulin, de M. Alfred Guillou; une Martyre, de M. Antigna; le Repas de Jeannot et le Goûter, de M. Hublin, sont des tableaux attrayants qui nous apprennent qn'en Bretagne il y a de fort jolies filles, même au village.

La Vieille Femme de pécheur à Cayeux, de M. J. Caudron, a une tête expressive, toute ridée et couverte de hâle. Les Basquaises après le bain, de M. Veyrassat, ont la lourdeur des chevaux porcherons que le même artiste peignait autrefois avec un véritable talent.

Le succès que M. James Bertrand a obtenu au dernier Salon, pour sa Virginie près d'être ressaisie par la vague qui l'avait rejetée, a décidé cet artiste à représenter deux autres héroïnes littéraires, Marguerite en prison et Manon Lescaut retrouvée morte par Des Grieux. Ces deux nouvelles figures, comme la Virginie, sont allongées dans un cadre étroit; Marguerite est couchée à plat ventre sur le lit de pierre de son cachot ; Manon est étendue sur le dos au premier plan d'un paysage immense, morne, désolé. En vérité, M. Bertrand montre une affection exagérée pour la position horizontale ! Mais c'est là le moindre défaut de ses deux tableaux de cette année. Le groupe formé par Manon et Des Grieux est dépourvu d'élégance, de vérité, de caractère. Marguerite vaut mieux: son attitude est trivale, mais les lignes de son corps ont de la souplesse; sa tête, d'un type un peu étrange, a une expression de douce tristesse ; sa langueur mélancolique attire et charme. Seulement, est-ce bien là la Marguerite de Goethe ?

A coup sur, le type suave créé par le poète n'est pas la pleureuse idiote et violacée que M. Joseph Félon, — un sculpteur qui ferait bien de s'en tenir à la sculpture, — a intitulée Marguerite en prison I

M. Reynaud a mis en peinture une des nombreuses héroïnes de George Sand, Madeleine, la fille aux oiseaux; c'est une grande jouvencelle aux pieds nus, en robe rose, qui fait tournoyer en l'air, comme un drapeau, une étoffe rouge sous laquelle vient se précipiter une foule d'oiseaux de diverses espèces. Cette figure a

une tournure assez élégante ; mais les plis de la robe ont une raideur sculpturale, et le paysage qui sert de fond manque d'air, de lumière.

M. Reynaud a peint, en outre, une scène napolitaine, la Danse: les figures, de petite dimension, se découpent en silhouettes bien mouvementées sur un fond de ciel crépusculaire ; mais l'exécution est par trop lâchée, la couleur n'a pas assez de clarté et de finesse.

Des Italiennes de toutes couleurs.— MM. Sautai, Lebel et Brion. — Charmeurs et charmeuses. — M. Victor Giraud, le Tamberlick de la peinture. — Les mélodies grises de M. Hector Le Roux. — Pornpéiana, par MM. HeuUant, Lenglet, Coomans, Saunier, Lematte. — Orientaux et Africains : MM Bonnat, Brest, Pasini, Guillaumet, Chataud, Huguet, Dehodencq. —Les Vénitiennes, de MM. Mouchot et Arnold Scheffer. — Les Espagnols, de MM. Doré, Vibert, Worms, Zamacoïs. — Le bélié royal de M. Zamacoïs et le condamné à mort de M. Mnnkacsy. — Ethnographes, réalistes et résurrectionnistes. — Vivent les Parisiennes ! — Le Théocnte parisien de M. Maurice Richard. — La Naissance d'Hcmère, de M. de Curzon. —Rousseau, DiazetDupré. — M, Corot, l'idylliste. — Adieu la mythologie ! — M. Daubigny, le naturaliste. — M. Le Roux, le coloriste. — M. Chintreuil, le lumiériste. — Paysagistes étrangers : M"° Marie Collart, MM. Wahlberg et E. Boulenger. — Un prince d'Orléans. — Les paysagistes médaillés. — M. Chabry oublié par le jury.

Les Italiennes encombrent le Salon ! Il y en a dans toutes les salles, dans tous les coins, sur tous les panneaux... Nous en avons déjà cité plusieurs, — celles de MM. Hébert, Sellier, Barrias, notamment ; nous avons remarqué encore celles de MM. Tru- ^heme [le Dimanche des Rameaux), Lagier, Wauters, J. Salles, Layraud, Vito d'Ancona, Sain, Debaussy, Ad. Piot, Lefebvre, Sebron, Douillard, E. Faure. Toutes ne sont pas également satisfaisantes; si M. Wauters a beaucoup de fermeté et de caractère, M. Sain est un peu pâle et un peu fade ; si MM. Lagier et Jules Salles ont un coloris chaud et harmonieux, M. ûehaussy abuse des tons cendrés, M. Ad Piot des teintes violacées, M. Layraud des demi-teintes noirâtres.

Les divers artistes que nous venons de nommer ont peint leurs figures de grandeur naturelle ; M. Sautai a exécuté, dans de petites dimensions, deux scènes italiennes qui lui ont valu une médaille : les Pèlerins devant la chapelle de San-Pietro in carcere à Rome, et la Prison de Subiaco. L'architecture joue un grand rôle dans ces deux tableaux ; le dessin en est très ferme et la couleur d'une grande justesse de ton. Les petites figures sont, d'ailleurs, très vraies d'attitude, de mouvement, d'expression; les

Pèlerins surtout ont un caractère local dont nous pouvons garantir l'exaftitude ; nous les avons rencontrés à la Prison Mamertine et à la Scala Santa; nous les avons vus baiser le pied de bronze de la statue de saint Pierre et se prosterner devant l'empreinte des pas de Jésus, dans l'église Quo vadis? sur la voie Appienne.

Une figurine qui se recommande par les mêmes qualités de mouvement et d'accent exotique, est le petit Italien dansant, de M. Edmond Lebel.

Dans V Enterrement à Venise, de M. Brion, on peut admirer les croque-morts, habillés de rouge comme des cardinaux, qui, d'énormes cierges à la main, escortent le cercueil placé au fond de la gondole ; ils n'ont pas d'yeux, mais c'est là un malheur qu'ils partagent avec tous les personnages, — Alsaciens, Bretons ou autres, — mis en scène par M. Brion. Quant à l'architecture, elle est complètement sacrifiée, efiacée, telle que nous l'avons entrevue l'hiver dernier, à travers une brume grisâtre. Mais ce n'est pas ainsi que Venise veut être représentée.

Le Petit Charmeur, de M. de Coninck, est un gentil ragazzo assez finement peint, assis dans un paysage sans profondeur, et tirant de sa clarinette des sons auxquels un lézard vert semble prendre grand plaisir.

Les charmeurs et les charmeuses ne manquent pas au Salon. Nous avons parlé tout à l'heure de la Fille aux oiseaux, de M. Reynaud. C'est un lion que dompte la Charmeuse de M. Charles Ronot, figure de grandeur naturelle, costumée à l'antique, très distinguée de tournure et de coloris. Le Charmeur, de M. Lecomte-Dunouy , est un vilain petit bonhomme nu, couleur de pain d'épice, assis à terre et soufflant bêtement dans une double flûte, à la grande joie d'un serin et de deux margots qui ouvrent le bec et battent des ailes comme les coucous des horloges de la Forêt-Noire.

Quant au Charmeur, de M. Victor Giraud, c'est une sorte d'Egyptien solennel et lugubre comme un magnétiseur, secondé par un petit joueur de flûte et qui, à l'aide de deux cerceaux magiques, attire à lui les colombes, les tourterelles voltigeant dans une serre où sont groupés une douzaine de spectateurs, hommes et femmes, habillés à l'antique.

A dire vrai, ce n'est pas le sujet représenté qui intéresse le plus dans ce tableau. L'attention est vivement, sollicitée et accaparée par la variété, la richesse et l'éclat des costumes ; ils écrasent

complètement les physionomies, qui sont d'ailleurs assez monotones ; ils sont peints avec une intensité et en même temps avec une pureté de ton vraiment prodigieuses.

M. Victor Giraud est le Tamberlick de la peinture. Mais il ne suËQtpas de donner l'ut dièze de la gamme des couleurs pour être classé au nombre des grands peintres.

Combien je préfère à cette peinture qui crève les yeux, les petites toiles d'une couleur si tendre et si harmonieuse, de M. Hector Le Roux : la Gardienne du feu sacré et la Prière à la fièvre. Quel délicat et fin profil que celui du jeune homme qui, dans cette dernière composition, soutient sur ses genoux le corps défaillant de sa maîtresse ! Et comme le triste paysage des Maremmes, qui sert de fond au tableau, s'harmonise bien avec les figures !

Autant M. Le Roux a la note mélancolique et voilée, autant M. HeuUant se montre gai, vif, pétillant — sans exagération — dans son Amaryllis et sa Chasse aux papillons, charmantes compositions, oîi de beaux amoureux, n'ayant d'antique que le costume, roucoulent dans de riants paysages.

L'Offrande à Diane, de M. Lenglet, est une peinture très harmonieuse; le fond est effacé, mais les figures ont de l'élégance ; un jeune chasseur, tenant par la main une adolescente qui baisse timidement les yeux, présente un carquois à la déesse des forêts.

Il y a de la gaité dans VEpoiwantail, de M. Coomans ; du mouvement et de l'esprit dans les Gladiateurs se rendant an cirque, de M. Saunier ; de la grâce dans les Joueuses d'osselets, de M. Lematte, qui imite M. Hamon, le maître du genre pompéien, mais ne le fait pas oublier.

M. Picou, qui était autrefois un des chefs de la phalange néopompéienne, est en pleine décadence : son Moïse exposé sur le Nil est une scène orientale peinte dans une manière sèche, maigre, décolorée.

Les orientalistes ne brillent pas cette année au Salon.

La Femme Fellah et son enfant, de M. Léon Bonnat, forment un groupe élégant, sévère et bien sculptural, trop sculptural même, car certaines parties sont empâtées au point de présenter un véritable relief. Ces rugosités accrochent la lumière, alourdissent les formes et rebutent le public, qui préfère assurément la Jeune fille /e//a/i, sagement et proprement peinte par M. Lecomte-Vernet, dans le goût de M. Landelle. Il y a de la lourdeur aussi et un manque absolu de transparence dans la Rue à Jérusalem, l'autre tableau de M. Bonnat.

Ce n'est pas par un excès de consistance que pèchent les figurines des tableaux de M. Fabius Brest ; mais elles ont de la désinvolture et elles font les plus jolies taches du monde dans les vues d'Orient, d'ailleurs si harmonieuses, qn'expose cet artiste : le Village d' Arnaout-Keuil et une Mosquée à Trébisonde.

M. Pasini semble avoir voulu pasticher M. Brest dans ses Femmes turques aux Eaux Douces d'Asie ; il est plus personnel et plus attrayant dans sa Porte de la mosquée d'Yeni-Djami qui lui a valu une médaille. L'architecture, d'un beau ton gris cendré, qui est très harmonieux, sinon très oriental, est solidement peinte.

En l'absence de M. Fromentin, M. Guillaumet lient le premier rang parmi les peintres qui peignent TAlgérie. Il y a trois chevaux d'une admirable couleur dans son Campement d'un goum. J'aime moins le Soir d'hiver au Maroc, bien que l'harmonie en soit très puissante.

Il y a du mouvement et des tons chatoyants dans la Rue Kléber à Alger, de M. Chataud.

Le Marché du Tléta, à Boghari, de M. Victor Huguet, offre des types, des costumes, des hommes et des bêtes, bien étudiés sur nature, largement et spirituellement accusés.

La Fête juive à Tanger, de M. Dehodencq, est une œuvre importante, dont la couleur éclatante et robuste, les chaudes lumières et les ombres transparentes rappellent la manière de Delacroix. M. Dehodencq est certainement l'un des plus habiles imitateurs de ce maître ; mais il serait injuste de méconnaître ce qu'il y a de pesonnel dans son talent.

M. Louis Mouchot, sec et lourd dans une petite scène orientale qu'il intitule : Job et ses amis, a beaucoup de finesse, de légèreté, de transparence dans son Départ pour la promenade, scène vénitienne du seizième siècle.

Les Dames vénitiennes en prière, de M. Arnold Scheffer, ont de la gravité, de la noblesse, et sont peintes dans des tons chauds et puissants.

Les Espagnoles du tableau de M. Doré, V Aumône, ont bien le caractère et la désinvolture de leur race ; la dame en robe noire a la taille souple, la démarche élégante ; les mendiants ont des mines d'une truculence superbe. L'exécution est un peu lâchée et pesante en certaines parties, mais la couleur a de la puissance.

Il y a beaucoup de vérité et d'esprit dans les scènes espagnoles de MM. Vibert et Worms. L'Importun, de M. Vibert, est un padre

à mine cauteleuse qui vient déranger le tête à tête d'un mari amoureux de sa femme (il y a des maris comme ça); rien de plus fin que la mimique des trois personnages. Cette petite toile nous plaît beaucoup plus que le Gulliver cerné par Varmée des Lilliputiens^ composition où M. Vibert a dépensé prodigieusement d'esprit et de talent, mais dont la baroquerie ne rend pas la conception humoristique de Swift.

Nous préférons aussi la Vente d'une mule, de M. Worms, à la Boîte aux lettres, où le même auteur tombe dans la fadeur de M. Compte-Galix.

Puisque nous venons de nommer M. Gompte-Calix, profitonsen pour lui décerner un bon point à l'occasion de son tableau intitulé : Pauvre amour ! Comme toujours, le sujet est d'une sentimentalité de roman ou, pour mieux dire, de romance; mais, cette fois, les figures sont bien posées et assez expressives, et la couleur n'est pas désagréable.

Un pur chef-d'œuvre d'esprit, sous le rapport de l'exécution comme sous le rapport de la composition, Q?,iV Education d'un prince, de M. Zamacoïs; jamais la courtisanerie n'a été aussi finement, aussi cruellement raillée. Ce tableau, qui a été médaillé et devant lequel une foule de curieux n'a cessé de stationner, est peint avec une sûreté de main, une adresse, une légèreté, un brio tout à fait extraordinaires. Il place M. Zamacoïs au premier rang des peintres de genre.

Et ce n'est pas un mince honneur, car c'est dans la peinture de genre que les concurrents sont le plus nombreux et le plus habiles. Nous n'en finirions plus s'il nous fallait décrire et apprécier les centaines d'œuvres charmantes qu'ils ont envoyées au Salon. Mais il faut nous contenter d'une sèche énumération.

Les Allemands, de MM. Schlœsser, Hugo Kauffmann, Dieffenbach et Lasch, ont d'excellents types, mais ne nous consolent pas de l'absence des Allemands de M. Knaus. Les Russes, de M. Patrois, ont des physionomies d'une individualité saisissante. Les Suédoises, de M. Hugo Salmson, sont vigoureusement peintes. Le Bouquiniste à Amsterdam, de M. Meyerheim, est croqué avec beaucoup de finesse. M. Van Hove se néglige, ses Hollandais ont des tètes de cire.

La scèjie hongroise qui a valu une médaille à M. Munkacsy — le Dernier jour d'un condamné — est très dramatique, très poignante ; l'exécution large, souple, robuste et très véhémente, dans une gamme assombrie, est parfaitement appropriée au sujet.

Les Bavaroises, de M. Pille {Un cabaret], ont des visages aussi peu « faits » que les grandes dames de l'épisode de Don Quichotte raconté par le même peintre. Les Alsaciennes, de M. Jundt se dissolvent dans le brouillard; les Bretonnes, de M. AdolpheLeleux, s'effilochent.

Les Lavandières de M. Adolphe Breton, les Pêcheuses des environs de Boulogne de M. Pierre Billet, les Vanneurs de M. Paul Vayson ont du caractère, de la noblesse dans leurs allures rustiques et leurs humbles accoutrements. Ils ont, de plus, le mérite d'être fort bien peints.

La Femme battant le beurre, de M. François Millet, a aussi une sorte de grandeur dans son attitude ; mais elle ferait bien de se débarbouiller.

Mai et leTirage au sort, de M. Bachelin, sont des scènes villageoises naïvement observées et largement peintes, avec un sentiment très juste de la lumière.

Les Forgerons, médaillés, de M. Paul Soyer, ont de la gravité et de la force. — Les chasseurs galants, de MM. Maxime Claude et Rudaux, sont peints avec esprit. — Les paysans, de MM. Servin et Charles Moreau, auraient l'approbation de Téniers. — Les saltimbanques, de MM. Pierre Beyle, Bridgmann et Cornet, méritent des applaudissements. — Les Religieuses, de M. Bonvin, font penser à G-ranet. — Les Israélites, de MM. Brandon, Moyse et Saint-Pierre, sont finement observés.

M. Meissonnier doit être content de la façon dont ses imitateurs, MM. Fichel, Chavet, Brillouin, Gériez, Ed. Castres, Léon y Escosura, J. de Nittis, etc., peignent de petits hommes en costume Louis XIV et Louis XV.

Les Merveilleuses sous le Directoire, de M. Kaemmerer, ont de bien charmantes tournures. — Les Incroyables et leurs amies ont d'excellentes têtes et des costumes soigneusement détaillés dans le tableau de M. James Tissot, qui rivalise de minutie avec les Anglais, avec M. Hunt, notamment, pour peindre les moindres brindilles du paysage où il place ses figures.

MM. Toulmouche, Saintin, Marchai, Richter, Caraud, Firmin Girard, Steinhardt. Eugène Verdyen et beaucoup d'autres peignent les Parisiennes du dix-neuvième siècle qui valent certes bien les merveilleuses de toutes les époques et les beautés de tous les pays. M. Toulmouche est un peu lisse; M. Saintin, qui a été médaillé, a plus de chaleur ; M. Marchai est sec; M. Richter est lumineux ;

MM. Garaud et Girard font de la sentimentalité ; M, Sleinhardt est coquet ; M. Verdyen chiffonne fort lestement une robe de gaze.

Citons parmi les autres peintres de genre qui ont attiré notre attention : MM. Hugrel, Cartazzo, Linder, Paul Jazet, Trayer, Edmond Castan, Félix Schlésinger, jLéon Olivié, N. Sicard, Louis Bouchard, Lesrel, Léonce Petit, Eugène Giraud, Blaas, G. Colin, Sanz, Ferrandiz, F. Feyen, Feyen-Perrin, Gide, Plassan, Maris.

A quelle classe de compositions faut-il rattacher le délicieux tableau de M. Heilbuth intitulé : Au bord de Veau?

Au genre ? — Mais le paysage, traité dans la manière légère, délicate, vaporeuse de Corot, y tient une large place.

Au paysage? — Mais les figures y sont nombreuses, spirituelles, charmantes; ce sont des Parisiens et des Parisiennes qui, profitant d'un beau dimanche de printemps, s'en viennent faire l'amour

Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine...

Figures et paysage s'harmonisent à merveille. M. Heilbuth n'a jamais peint de toile plus séduisante.

Ne serait-ce point en songeant à ce tableau que M. le ministre des beaux-arts adressait aux exposants du Salon de 1870, réunis pour la distribution des récompenses, les paroles suivantes :

« Quant au genre^ je ne m'inquiète pas outre mesure de ses envahissements, car il n'est pas incompatible avec le grand art. Vous admettez tous, en poésie, les Syracusaines, pourvu que ce soit Théocrite qui peigne cet admirable tableau ; pourquoi n'admettriez-vous pas, en peinture, les Parisiennes, à condition que ce soit un Théocrite de la palette qui nous en raconte l'idylle ? »

Malgré Timportance qu'ont les figures dans la Naissance d'Homère, de M. de Curzon, nous louerons surtout, dans ce tableau, le paysage oii s'accusent, avec une grande vigueur de ton, des bouleaux au feuillage roussi par l'automne. La jeune femme aux cheveux brun, retenus par un ruban rouge, qui est assise à terre, sur la gauche de la composition, a un profil d'une exquise pureté; celle qui, debout et vêtue d'un péplum bleu , verse de l'eau dans la coupe que lui tend une vieille femme, a une tournure pleine de style ; mais le personnage principal, Gritheis, manque du caractère poétique et presque divin qu'on attribue volontiers à la mère du Mélésigène.

M. de Curzon a exposé un autre tableau des plus remarquables,

— Au bord de VOcéan\ c'est un simple paysage, un vallon dominé par de grands arbres, avec un ciel d'orage et une échappée sur la mer blanchissante. Le site a une sévérité grandiose; l'effet est solennel, j'allais dire dramatique. La nature n'a-t-elle pas, elle aussi, ses heures de déchirement et de souffrance?

L'Ecole française maintient sa supériorité dans le paysage.

Rousseau est mort ; Diaz et Dupré dédaignent d'envoyer au Salon les chefs-d'œuvre qu'ils livrent aux amateurs avides ; mais Daubigny et Corot restent fidèles aux Expositions et au dessous d'eux, à côté d^eux. nous voyons briller une foule de jeunes artistes dont les noms inconnus hier seront célèbres demain.

Des deux tableaux exposés par M. Corot, nous préférons le plus petit : Ville-dWvray . On n'y trouve guère qu'une impression de fraîcheur matinale : un effet tendre et harmonieux produit par des verdures humides de rosée, un bout de ciel vaporeux, un coin de rivière transparente, de blanches maisonnettes vaguement entrevues... C'est simple; c'est exquis. — Dans le Paysage avec figures, il y a de beaux arbres se mirant dans un étang limpide, et des rochers accusés avec une fermeté de touche à laquelle ne nous avait pas habitués M. Corot ; mais, il y a aussi des satyres et des nymphes, et ces intrus mythologiques péniblement ébauchés, nous gâtent tout le tableau.

Il n'y a plus guère que vous, ô monsieur Corot, qui sembliez admettre qu'on rencontre encore des satyres dans nos campagnes. Les pauvres bêtes, ne se croyant pas suffisamment protégées par leur divinité, se sont sauvées de toute la vitesse de leurs pieds de bouc à l'arrivée des locomotives, ces monstres formidables enfantés par l'industrie moderne ! C'est là, du moins, ce qu'a représente', dans une amusante composition, un sculpteur de beaucoup de talent, M. Bartholdi, qui fait de la peinture à ses heures sous le pseudonyme de Sonntag. — Adieu la mythologie! répéterons-nous de grand cœur avec l'auteur de cette fantaisie.

M. Daubigny, lui, ne croit pas plus que nous aux faux dieux ; il n'a foi qu'en la nature. Il a pour cette grande et féconde génératrice la tendresse la plus vive; il l'observe avec passion, il s'efforce naïvement, sincèrement de fixer sur la toile ses beautés tantôt riantes, tantôt sévères. — Le Sentier au mois de mai est une délicieuse variante du Printemps, si justement admiré au Salon de 1 857 ; le Pré des Graves est une solide étude de terrains en pente, tapissés de joncs et d'herbages, avec des arbres à demi dépouillés sur la hauteur et la mer grise à l'horizon.

Peu de paysagistes seraient capables d'associer, sans discordance,des verts aussi riches, aussi puissants, que ceux de la Source, de M. Charles Le Roux. Nous préférons, toutefois, l'autre toile que cet artiste intitule : les Trois chênes ; il y a plus de légèreté dans le feuilage, plus d'air, plus d'harmonie.

M. Ghintrenil s'est voué à la peinture des phénomènes lumineux : l'un de ses tableaux, représentant un Rayon de soleil couchant sur un champ de sainfoin^ nous offre un véritable feu d'artifice; l'autre nous montre la Lune répandant^ses pâles clartés sur un vaste paysage parsemé de ^bouquets de verdure, traversé par une rivière et occupé, au premier plan, par une chaumière, un moulin à vent, deux grands arbres et un troupeau de moutons. Le ciel de cette dernière toile est très étudié; Ja coloration du paysage est très fine, très savante. Toutefois , nous croyons devoir engager M. Chintreuil à manifester désormais son sentiment poétique dans des compositions plus simples, plus naïves; il lui arriverait certainement de s'égarer en s'acharnant à la poursuite d'efiets fugitifs, insaisissables, comme ceux qu'il affectionne.

La Nuit, de M. Emile Breton, est une peinture tourmentée, où, à côté de tons justes et vigoureux, on remarque des parties noires, lourdes, sans transparence.

La Vue prise en Sudmanie, de M. Wahlberg, paysage tranquille et... bourgeois, qui a été médaillé par le jury, ne vaut pas, selon nous, V Effet de lune du même peintre.

M. Wahlberg est suédois, M"« Marie Gollard, qui a été médaillée aussi, est belge; rien de naïf, de déhcat et d'exquis comme sa petite toile intitulée le Verger; un enclos verdoyant où deux vaches noires ruminent sous des pommiers, dont les branches dépouillées se découpent sur un ciel de printemps rose et lumineux.

L'école belge compte plusieurs paysagistes de talent. M. César De Cocka été moins heureux, cette année, qu'au Salon de 1869. M. Xavier De Gock, au contraire, n'a encore rien exposé de mieux que ses Vaches passant la Lys. — La Vallée du Bocq, de M. Coosemans, offre, dans une gamme de tons roux, une belle et forte harmonie. — Un grand goût de composition, une facture ferme et savante distinguent la vue prise par M. de Schampheleer Entre Moerdyck et Dordrecht. — V Effet de soir, de M. de Kniff, est poétique et juste. — Mais les paysages le plus fins, les plus lumineux, les plus séduisants qui nous soient venus de Belgique, sont,

avec ceux de M"® Gollart, les paysages de M. Emmanuel Boulenger le Ruisseau et A Josaphat, près Bruxelles. Ces deux toiles, d'une exécution légère et précise, toutes rayonnantes d'une douce lumière, tout imprégnées de fraîcheur, tout embaumées de senteurs printannières, nous ont remisen mémoire ces jolis vers de Charles d'Orléans :

Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de broderye, De soleil rayant, cler et beau.

Il n'y a beste ne oyseau, Qu'en son jargon ne chante oucrye :

Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluye.

Parmi les paysagistes des autres écoles dont nous avons remarqué les œuvres, nous citerons : MM. Gustave Castan et Adolphe Potter, de Genève; M. de Niederhausen, d'Yverdun; M. Karl Bodmer, de Zurich; M. Bluhm, de Dantzig; M. Martin Rico, de Madrid.

M. Martin Rico, qui a peint avec beaucoup de finesse les Bords de la Seine, à Poissy, nous ramène à l'école française.

Et Yoici justement un nouveau venu, M. Maurice Gourant, qui a été médaillé pour une vue prise dans les environs de Poissy; les Grandes steppes de Vabbaye. M. Gourant est élève de M. Meissonnier; à défaut du livret, son tableau nous l'aurait appris; c'est de la peinture faite pour être examinée à la loupe.

Le jury n'a pas l'amour des infiniment petits; il l'a bien prouvé en médaillant M. Gharles Gosselin, auteur de deux tableaux : — les Bords de l' Ain et une Route dans une forêt, — brossés en manière de décor, avec une largeur presque brutale.

M. Viollet-le-Duc, autre me'daillé, a déployé moins de fougue et plus de science dans sa Vallée de Jouy, œuvre peu attrayante, d'ailleurs.

Chacun a applaudi aux médailles qui ont été décernées à MM. Louis Japy et Villefroy ; le premier a exposé une délicieuse Matinée de printemps, dans le goût de Daubigny, et une Soirée d'automne, du style le plus original, d'une couleur fine et transparente. — Le Matin dans le Bas-Bréau, du second, est peut-être la composition le plus sincèrement naïve, la plus franchement rustique qu'il y ait au Salon : les paysannes charge'es de lourds

fagots qui occupent le premier plan, ont des attitudes et des tournures saisies sur le vif, mais sans trivialité ; le chemin oii elles ont fait halte est bordé de jeunes chênes verdoyants que transperce une joyeuse averse de rayons lumineux et d'où s'exhalent des senteurs forestières qui enivrent.

M. Léonce Ghabry a été oublié par le jury ; son Marais d'Andernas, sur lequel planent les ombres chaudes, légères, harmonieuses du crépuscule, est assurément l'un des paysages les mieux peints de l'Exposition.

PEINTURE (Suite et fin) . — Défaillances et promesses. — Les Marines de maitie Courbet. — MM. Mesdag et Masure. — Peintres d'animaux. — Les Poissons de M. Vollon.— Natures mortes. — Dessins.

SCULPTURE. — Quand donc les sculpteurs consentiront-ils à avoir de l'esprit? — MM. Bartholdi et Frémiet. — Médaille de sauvetage à M. Hiolle. — Le Vainqueur au combat de coqs, de M. Falguière. — MM. Delaplanche et Ch.-A. Bourgeois. — Les Statues médaillées. — MM. Et. Leroux , Ernest Barrias, P. Robinet, Baujault, etc., etc.— La Brodeuse parisienne, de M. J. Dalou. — MM. Grauk, Le Père, Ottin. — Mignardises. — Gaulois, Corse et Français. — La Pythie de Marcello. - Les Bustes de MM. Carpeaux, Ghatrousse, Préault, Courtet, Degeorge, etc.

Plusieurs paysagistes médaillés aux Salons précédents n'ont rient fait, cette année, pour accroître leur réputation.

M. François Millet, si robuste dans la peinture des types villageois, est inconsistant et insignifiant dans le paysage quïl intitule Novembre.

M. Harpignies, lourd et monotone dans sa Vue prise à Montréal, est décousu et prétentieux dans sa Vallée d^Egérie^ panneau décoratif destiné au nouvel Opéra.

M. Nazon est baroque et incohérent dans sa Forêt en- automne. — M. Anastasi a mis plus de lumière et de couleur dans une vue de Bretagne que dans une vue d'Italie. — M. Emile Michel a sacrifié la vérité à l'harmonie dans son Hiver.— M. Appian a abusé des tons violets dans sa Source deVAlbarine.

M. Hanoteau a peint avec quelque sécheresse un motif original et piquant : V Appel. — M. Achard est veule et vide dans sa vue prise aux Environs de Hon fleur. — M. Bernier, enfin, a délayé dans une toile énorme, un Chemin près de Bannalec, les qualités les plus sérieuses.

Les Chênes de Kertrégonec, de M. Segé,sont un peu cotonneux; mais il y a dans ce tableau des terrains solides et un lointain indiqué avec une rare puissance.

Nous n'avons pas attendu, pour louer le talent de M. Chevandier de Valdrôme, que le frère de cet artiste fût devenu minis-

tre; nous n'hésiterons donc pas à déclarer que la Vallée de Narni est un tableau aussi ferme d'exécution que distingué par le style.

Les iÎMmes de ZMa?or, de M. de Tournemine, sont enveloppées d'un crépuscule rose, puissant et harmonieux. — Les Ruines de Balbeck, de M. Sebroii, sont bien dessinées, mais d'une couleur froide. — La Vue de Ratisbonne au clair de lune, de M. Hennings, est une assez bonne imitation de Van der Neer.

Il y a beaucoup d'animation et de lumière dans la Vue de Nantes, de M. W. Parrot.

Plusieurs artistes, sans compter MM. Brion et Mouchot, déjà cités, ont exposé des Vues de Venise : M. Amédée Rosier a de la finesse et de la chaleur ; M. Porcher est assez vigoureux ; M. W. Wyld fait du tapage et du bariolage. — M. Ziem brille par son absence.

M. Lapostolet a été médaillé pour une Vue du canal Saint- Martin, à Paris , peinte avec largeur et dans des tons assez justes.

Parmi les paysagistes qui n'ont encore obtenu aucune récompense, mais dont les efforts méritent la plus sérieuse attention, nous devons signaler MM. Emile Renié, Dardoize, Rapin, Auguin, Sauvageot, Caussade, Guigou, Léon Richet, Orry, Cassagne, Allongé, de Mesgrigny, A. Roulliet, Aimé Perret, Oudinot, René Verdier, Ad. Sauzai, H. Saintin, Désiré Dubois. Eugène Devé, Guillemet, Paul Lecomte, Th. Ghauvel, Merlot, Ortmans, M°"Lisa Faucher, etc.

Nous pouvons être sans inquiétude sur l'avenir de la peinture de paysage en France : les jeunes recrues sont de force et de taille à remplacer uu jour les généraux.

Je ne trouverai sans doute aucun contradicteur, si je dis que les deux plus belles marines du Salon étaient celles de M. Courbet. On croit entendre les grondements sinistres et ininterrompus de la Mer orageuse, roulant et froissant dans ses vagues formidables les galets arrachés au rivage. La couleur de cette mer est nuancée avec une habileté consommée. Toutefois, la Falaise d^Etretat nous charme davantage ; tout y est admirable, la limpidité et la profondeur du ciel, lavé par l'orage, l'immense étendue de la mer rendue par une savante dégradation des plans, la solidité et la finesse de ton des rochers au pied desquels viennent expirer les vagues moutonnantes.

Le mouvement et la couleur de la mer du Nord ont été bien

saisis par M. Mesdag, qui a obtenu une médaille. M. Jules Masure, auquel une pareille récompense était due, a rendu avec une finesse et une vérité extraordinaires les courtes ondulations de la Méditerranée, leurs moirures de lumière, leur transparence, leurs teintes si riches qui, de l'azur le plus pâle, arrivent parfois au ton indigo le plus violent.

Le Naufrage, de M. Th. Weber, est dramatique. M. Ghérot a peint, dans une gamme blonde, V Embouchure de la Loire, que M. Charles Le Roux fils a peint dans une gamme azurée : tous deux ont de la délicatesse et de l'harmonie.

MM. Boudin, Artan, Lefèvre-Deumier, Jean d'Alheim, Henri Martin, Courdouan et Ponson ont droit encore à être cités parmi les marinistes de talent.

L'espace nous manque ; il faut nous borner à de sèches nomenclatures. Contentons-nous donc de signaler :

Dans la peinture d'animaux : — le Troupeau si justement médaillé de M. Van Marcke ; — la Pileuse et sa Vache, de M. Otto Weber, qui a exposé en outre un Printemps simple, vigoureux, poétique; —les Chèvres en détresse, de M. Otto von Thoren; — les excellents chiens de MM. Joseph Stévens etMélin ; — les moutons de MM. Ch. Jacques et Chaigneau ; — les chats de M. Eugène Lambert ; — les moineaux de M. Taylor.

Dans la peinture de nature morte : les Poissons de mer, de M. Vollon, les meilleurs qu'on ait peints depuis les maîtres néerlandais Snyders, Jacob Gillig et Albert van Bayeren; — le Gibier de MM. Scholderer, Séb. Gessa, Félix Clouet, Jules Caron ; — les Huîtres si appétissantes de M. Eugène Villain ; — les Premières prunes et les dernières cerises, de M. Philippe Rousseau, antithèse savoureuse qui a fait venir l'eau à la bouche de tous ceux qui ont visité l'Exposition ; — les Fleurs de M""" Darru , Lemaire, Cuirblanc, Puyroche-Wagner et celles de MM. Chabal-Dussurgey, Eugène Petit, Victor Leclaire, Et. Corpet, etc. ; — L'Eglantier en fleurs, peint en trompe-l'œil avec une étonnante habileté par M. Kreyder, mais moins satisfaisant pourtant que le petit cerisier en fleurs, si parfumé, si baigné d'air et de lumière, que M. Méry a mis dans son tableau intitulé l'Abeille aux champs; — les Sarcelles, de M. Biaise DesgolTe, aussi minutieusement peintes et aussi dures que son Crwf a/ rfe roche; — les Objets d'art, traités par M"' Claire Giard avec une largeur de touche toute virile et une grande richesse de coloris ; — les Armures, de M. Brispot; — la Bière et le Tabac, de M. Dutrou ; — une vigoureuse étude de M. Cattaert, etc.

Dans la section des dessins, si riche et qui mériterait à elle seule un article spécial : les aquarelles de MM. Ludwig Passini (médaillé), Vibert, Worms, Simonetti, Th. Valerio, Jos. Tourny, Paul Martin {Excursions en Provence] , Martin Rico , et celles de M""' la comtesse P. de Ségur, la baronne de Rothschild, Emilie Rouillon et Jeanne Rougier; — les portraits au pastel de MM. Galbrund et P. Toussaint, et ceux de M"" Goeffier , Hédé-Hauy et Eva Gonzalès ; — les portraits à la sanguine de M"^ Fanny Ghéron, accusés avec beaucoup d'ampleur et de fermeté ; — les paysages au fusain de MM. Appian, Bellel, Lalanne, Allongé; — les dessins à la plume de MM. Pille et Gustave Moriu ; — les crayons de MM. Bida, Lagier, Lhermitte, Feyen- Perrin, P. Toussaint (les Saintes Femmes au tombeau]^ Jules Ghaplain, E. Zacharie; — les miniatures de M""' Parmentier et Persin ; — les superbes faïences de M. Eugène Gluck, qui méritaient uue médaille ; — les émaux de M"^ Christine Richard- Souchon ; et ceux de MM. Antonin Topart et V. Devers, etc.

Il nous reste bien peu de place pour parler des sculpteurs. Mais la banahté et l'insignifiance de leurs productions serviront d'excuse à notre laconisme. Le jour oii ils se seront décidés à faire de la sculpture intelligente et intelligible, vivante, humaine, conforme aux idées et aux aspirations modernes, nous aurons plaisir à insister sur leurs œuvres ; — sachant bien que de tous les arts le plus noble, le plus élevé, le iplus voisin de l'idéal est la statuaire.

A part quatre ou cinq statues ayant une signification sérieuse, nous n'apercevons au Salon de 1870 que des figures d'étude plus ou moins correctes, des académies affublées de titres mythologiques ou déguisées en allégories. Et ce sont précisément là les morceaux auxquels le jury accorde les plus hautes récompenses!.,. L'originalité de l'invention, la sincérité du sentiment ne sont comptées pour rien.

A qui est échue la médaille d'honneur de sculpture ?

Ce n'est pas au Vercingétorix de M. Bartholdi, figure équestre d'une tournure hardie et pittoresque, d'un mouvement fougueux, passionné, éloquent, — œuvre de patriotisme , de science et d'audace.

Ce n'est pas au Louis d'Orléans de M. Frémiet, autre statue équestre, remarquable par la noblesse et la vérité de l'attitude du cavalier, par l'exactitude archéologique des détails, par le ca-

ractère grave et imposant de l'ensemble, par la fermeté de l'exécution.

La médaille d'honneur a été décernée à M. Hiolle, pour une statue à''Arion sur le dauphin.

Cet Arion est une figure nue parfaitement étudiée et modelée, je l'accorde ; très bien équilibrée et très harmonieuse de lignes, j'en conviens ; mais, de grâce, indiquez-moi le caractère de l'œuvre, sa poésie, sa signification. En admettant qu'il y eût un intérêt quelconque à retracer le sauvetage fabuleux du poètemusicien de Lesbos, il aurait fallu tout au moins se pénétrer de Fesprit de cette fiction, qui, comme la fable d'Orphée et comme celle d'Amphion, est une allégorie de la domination que la poésie et la musique exerçaient sur un monde encore plongé dans la barbarie ; il aurait fallu montrer Arion les regards levés vers le ciel, tirant de sa lyre des accords divins qui subjuguent le dauphin et oubliant, dans l'extase de sa pensée, dans l'enthousiasme de son génie, le danger qu'il peut courir, — Au lieu d'un artiste inspiré, M. Hiolle a représenté un homme bien constitué, juché sur le dos squammeux d'un monstre marin, et n-'ayant d'autre préoccupation que de ne pas tomber à l'eau.

Tout en s'inspirant de l'antique pour sculpter son Vainqueur au combat de coqs^ M. Falguière a su donner à cette figure jeune, alerte, une expression bien vivante ; au point de vue de l'exécution, comme au point de vue du sentiment, c'est là une des œuvres les plus séduisantes de la statuaire contemporaine. Un exemplaire en bronze a été médaillé au Salon de 1864, et M. Falguière a obtenu plus tard la médaille d''honneur pour son Tarcisius, ce qui est cause sans doute que cette dernière récompense ne lui a pas été de nouveau accordée cette année. Il la méritait mieux que M. Hiolle.

Nous ne renouvellerons pas les éloges que cous avons adressés à y Eve de M. Delaplanche, et à la Pythie de M. le baron Bourgeois, lorsque nous avons rendu compte des derniers envois de l'Ecole française de Rome. Ces deux statues, d'une exécution large et robuste, rappelant beaucoup mieux la manière florentine que la manière grecque, ont été médaillées à bon droit.

Quelles sont les autres sculptures distinguées par le jury?

Un Saint Sébastien, de M. Gautherin, dont la tête belle et résignée semble copiée d'après une peinture du Guide ou du Guerchin ; — un Ismaël, de M. Just Becquet, cadavre d'adolescent moulé sur nature ; — la Jeune fille de Mégare, de M. Ernest Barrias, charmante fileuse, accroupie, les jambes croisées, les bras

gracieusement levés et arrondis ; — la Somnolence, de M. Etienne Leroux, femme nue, aux formes jeunes et souples, étendue sur un siège de forme antique, dans une attitude qui ne s'explique guère et qui, en tout cas, n'est pas d'une grande chasteté ; — la Rêverie d'une enfant, de M. Ghabrié, véritable puérilité ; — le Baron Desgenettes, de M. Pierre Robinet, honnête statue colossale, destinée sans doute à Versailles , — le Jeune Gaulois, de M. Baujault, jeune homme nu levant le bras droit en l'air, dans l'attitude de la Vérité, de M. Lefebvre, et ouvrant démesurément la bouche pour crier : «Au gui l'an neuf! » — le Bacchant jouant avec une panthère, de M. Caille, qui ne s'élève pas au-dessus de la banalité ; — le Joueur de palet et le Persée, de M. Tournois, dont le moindre tort est de venir après les Discobol€s]a.\itiques et le l'ersée deBenvenuto, et, enfin, la, Brodeuse, de M. Jules Dalou, gracieuse jeune femme, chastement vêtue, assise sur une chaise à dossier incliné, le torse appuyé, la tête légèrement penchée sur son ouvrage, une des rares statues de l'Exposition conçues et exécutées dans un sentiment moderne.

Le Diogène, de M. Le Père, a fait l'admiration [des gens du métier, des praticiens ; mais ce bonhomme au front plissé, aux lèvres dédaigneuses, n'est pas le cynique spirituel et railleur que nous ont fait connaître les auteurs anciens.

Le Crépuscule de M. Grauk, destiné à l'avenue de l'Observatoire, est un pauvre groupe. . . pauvre d'invention, pauvre d'exécution.— Allégorie pour allégorie, nous aimons mieux la Vérité, de M. Ottin, qui est représentée d'une façon assez originale et qui ne manque pas d'élégance dans la tournure.

La Prêtresse d'Eleusis, de M. Ch.-Aug. Lebourg ; le Baiser, de M. Sanzel; la. Jeune fille et l'Amour, de M. Le Harivel Durocher; la il/or^d'îme /Zewr, de M. Prouha, sont des œuvres agréablement maniérées.

M. Edm. Perrault a lait preuve d'une étude sérieuse de l'antique dans la statue de V Indécision, qui nous a rappelé la Polymnie, par le style des draperies et la simplicité de la pose.

La Psijché, de M. Peiifer, dont nous avions signalé le modèle en plâtre au Salon^de 1869, a gagné encore en grâce et en gentillesse.

Le Camulogène, de M. Lequesne, a une attitude énergique et fière et vaut beaucoup mieux que les Gaulois académiques, de MM. DelhommeetFalconnier.

M. Guillaume a exposé la meilleure statue que nous ayons encore vue de Bonaparte, lieutenant d'artillerie.

M. Bartholdi a déployé, dans sa statue monumentale de Vauban,

autant de calme, de gravité, qu'il a mis d'énergie et de véhémence dans son Vercingétorix.

Lsisidiiueàe Monseigneur M or lot, par M. Lescorné, joint à une grande ressemblance un caractère austère et recueilli, dans le sentiment des figures tumulaires du treizième et du quatorzième siècle.

La Pythie, tourmentée, échevelée, effarée, de Marcello, est peut-être, de toutes les sculptures du Salon, celle qui s'accorde le mieux avec les données antiques. Ceux qui en ont fait la critique n'ont pas lu Virgile. L'exécution s'éloigne assurément des principes sévères de l'art grec, mais elle eût obtenu, croyonsnous, l'approbation de l'auteur du Laocoon.

La grande dame qui signe du pseudonyme de Marcello, estune artiste avec laquelle il faut compt(;r ; son buste d'un Chef abyssin, d'une individualité si saisissante, suffirait pour la classer parmi les plus habiles.

Le buste de J/"^ Fiocre, par M. Carpeaux, est un chef-d'œuvre de souplesse et de coquetterie, dans le goût du dix-huitième siècle; il vaut beaucoup mieux que le Watteau exposé à la porte du palais des Champs-Elysées, et que la Mater Dolorosa, tête éplorée et émaciée, très expressive sans doute, mais à laquelle manque cette beauté divine qui doit distinguer la Madone des autres femmes.

Le buste à.\x docteur Péan, par M. Ghatrousse, est le meilleur portrait d'homme de la section de sculpture : le "port de la tête est original, la physionomie spirituelle et parlante, l'exécution pleine de délicatesse et de science.

M. Préault a sculpté le portrait de Ponsard au fond d'un saladier, et tiré à demi d'une gangue rugueuse celui de l'énorme Vitellius.

Tous les praticiens se sont extasiés devant l'habileté avec laquelle M. Courlet a exécuté les brodeiies et les divers accessoires du costume de Troplong. Ce portrait est d'ailleurs fort ressemblant.

Le Bernardino Cenci, de M. Degeorge, est une délicieuse tête d'enfant, du caractère le plus poétique, de l'exécution la plus délicate.

Citons, pour finir, les bustes de MM. Deloyc, Franceschi, Iselin, H. Moulin, Chapu, Carrier-Belleuse, Varnier, Vital Dubray, Ch. de Blezer, G. Glère, et un curieux médaillon de M. Barbey d'Aurevilly, par M. Z. Astruc.

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