ARTICLE DIX-HUITIÈME
iSolidité d'uu piano et durée de son accord.
Solidité.
Il est plus difficile à un amateur de juger de la solidité d'un piano que d'en apprécier la qualité : la connaissance de celleci s'acquiert naturellement par l'habitude d'entendre , de toucher et de comparer ; au lieu que pour bien juger de la solidité de cet instrument dans toutes ses parties il faut connaître parfaitement la construction de toutes les pièces qui le composent. Je vais donc indiquer les principaux caractères auxquels on reconnaît qu'un piano est bien établi.
La principale solidité d'un piano repose sur la construction de sa caisse, qui doit être très-forte dans toutes ses parties, afin de résister au tirage continuel des fortes cordes dont on se sert maintenant. Pour établir une bonne caisse , il faut employer du bois bien sec , faire l'assemblage et le collage avec soin et précision. Le piano carré étant celui qui avant le piano droit a été le plus en usage en France, et le seul que l'on construise encore dans quelques contrées de l'Europe, c'est par lui que nous allons commencer. Le fond de la caisse d'un piano carré,
c'est-à-dire la partie sur laquelle le clavier est fixé, doit avoir de 8 à 9 centimètres d'épaisseur, le derrière de la caisse au moins de 5 à 6 centimètres , et les sommiers doivent être très-forts.
La caisse de piano carré sera réputée faible :
1° Lorsque le tirage des cordes dans les dessus fera creuser le derrière de la caisse à l'endroit oi^i elles sont accrochées sur le sommier;
2° Lorsque les coins qui sont situés dans le sens des cordes de la basse , c'est-à-dire celui de derrière à gauche et celui de devant à droite, perdront leur niveau et leur aplomb en s'élevant au-dessus des deux autres coins.
Pour reconnaître que ce mouvement de la caisse a eu lieu, il faut fixer son œil au milieu de l'un des bouts du piano, comme font les ébénistes et les menuisiers quand ils veulent dresser une pièce de bois ; regarder à la fois les quatre coins pour voir si ceux qui sont situés dans le sens des cordes s'élèvent au-dessus des deux autres. Lorsqu'un piano posé sur un parquet bien de niveau ne portera que sur trois pieds ( s'il n'est point à X mouvant * ) , c'est-à-dire lorsque le pied de devant ou celui de derrière s'élèvera au-dessus des autres, c'est que ce piano aura beaucoup travaillé ; et ce pied s'élèvera d'autant plus que la caisse aura travaillé davantage.
Beaucoup de facteurs placent avec succès au-dessus du plan des cordes, dans la basse et vers les dessus, des barres de fer pour maintenir l'écartement de la caisse et pour contribuer à arrêter son affaissement, qui est nuisible à la table d'harmonie et à l'accord de l'instrument. Cette application a été
' On nomme X mouvants ou à bascule les X dans lesquels l'un des deux est à charnières ; c'est-à-dire que les deux parties qui le composent ont la faculté de rouler l'une sur l'autre pour mettre le piano toujours d'aplomb , quelle que soit l'inégalité du parquet.
surtout faite dans les pia,nos à sommier prolongé, lequel sommier doit dans tous les genres de pianos être en fer de préférence à toute autre matière ; car il y a des facteurs qui plaquent le bois des sommiers, soit d'accroché , soit de chevilles , avec une feuille de cuivre mince et bien polie , ce qui ne leur donne que l'apparence de la solidité et ne sert qu'à tromper l'œil de l'acheteur. La solidité et la tenue de l'accord du piano droit dépendent surtout du barrage de la caisse, qui remplace le fond des pianos carrés. Ce barrage est composé de sept ou huit barreaux parallèles entre eux, placés perpendiculairement pour les pianos à cordes verticales, et obliquement pour les pianos obliques et demi-obliques, suivant l'inclinaison des cordes. L'épaisseur ou la profondeur de ces barreaux doit être de 10 à 11 centimètres, et leur largeur varier et décroître de la basse aux dessus. Par esprit d'économie , beaucoup de facteurs font ces barrages minces et mettent dans la partie basse un sommier en fer court et petit : il en résulte que ces barrages ploient et font enfoncer la table, que le piano ne tient point l'accord et qu'il perd de sa qualité. Dans les pianos bien construits , indépendamment d'un fort barrage , on met des patins sous la table, pour maintenir le sommier, ou des barres en fer dans le plan des cordes et du sommier prolongé en fer, ce qui vaut mieux encore. Mais la construction de barrage qui est préférable pour la durée de l'accord est la mienne, dite à contre-tirage, laquelle consiste à placer à une certaine distance, derrière chaque barreau , et parallèlement, une verge en fer armée à l'une de ses extrémités d'un empattement , et à l'autre 4'un écrou, qu'on peut serrer ou desserrer à volonté , pour remédier aux tassements qui s'opèrent à la longue dans la caisse par le tirage des cordes, laquelle verge permet aussi de redresser la table d'harmonie et de rendre au piano sa vibration et sa force de
138 m SOLIDITÉ D'UN PIANO.
son première. Dans les pianos à queue solidement construits, indépendamment des barres de bois que l'on place sous la table pour maintenir la caisse , il est indispensable de mettre dans le plan des cordes cinq ou six barres de fer pour maintenir le sommier de chevilles , qui est séparé du reste de l'instrument par l'ouverture pratiquée pour laisser passer les marteaux, et d'y ajouter des arches ou ponts placés dans cette ouverture , au-dessous des barres ; car c'est toujours par le sommier de chevilles que les pianos à queue manquent de solidité et qu'ils périssent, surtout dans les climats des colonies où la température varie beaucoup. Deux autres conditions, aussi indispensables, c'est que les pianos soient pourvus d'un sommier prolongé en fer relié avec les barres, d'un sillet en cuivre dans les dessus, et d'agrafes en même métal pour le médium et les basses, c'est-à-dire pour le reste de l'instrument.
La solidité de la table d'harmonie dépend de son barrage et du peu de mouvement que fait la caisse. C'est ordinaire-^ ment vers les deux extrémités du chevalet, ou sous les dernières cordes de la basse, que cette table fléchit ou se fend, ce qui est l'indice certain d'une mauvaise construction.
Dans les pianos mal établis , les cordes cassent à trois endroits différents :
1° Dans les pointes d'attache ,
2° Dans les pointes du sillet ,
3° Yers leur cheville.
Elles cassent dans les pointes d'attache, à l'extrémité du tortis de la bouclette, lorsque les derniers tours sont trop serrés, et dans l'œil de la bouclette des cordes, que la pointe coupe souvent.
Elles cassent dans les pointes du sillet ou des agrafes lorsque le coudage qui se fait derrière cette pointe ou cette agrafe
pour aller rejoindre la pointe d'attache ou la cheville, est trop fort, ou lorsque la corde a trop de tirage, c'est-à-dire quand son diapason est trop long ou sa longueur totale trop considérable.
Elles cassent yers la cheville lorsque la contrepointe du chevalet contrarie trop la corde et l'empêche de couler , ou lorsque la partie comprise entre le chevalet et le sillet, ou celle comprise entre le sillet et les chevilles, est trop longue.
Dans les plans bien raisonnes les cordes doivent être tout à fait en ligne droite de la pointe du sillet à la cheville , et les contrepointes ne doivent dévier de leur direction que sur le chevalet seulement , d'environ 2 millimètres pour la basse et le médium , et d'un plus pour les dessus.
La longueur du diapason, ou de la partie vibrante de chaque corde, doit être calculée et proportionnée surrla longueur des fa. Le fa le plus aigu doit avoir de 36 à 60 millimètres , suivant la perfection des cordes; l'octave au-dessous, 112 à 120 millimètres , et ainsi en doublant pour les trois autres /«, après lesquels les dimensions de la caisse obligent de raccourcir à peu près arbitrairement la longueur des cordes , que l'on remplace par un excédant de grosseur. Les longueurs du diapason ne sont pas tellement fixes qu'elles ne varient un peu selon la grosseur ou la qualité des cordes employées par les facteurs, et aussi suivant la longueur de corde de la partie non vibrante derrière le chevalet; cette partie, comme on l'a vu par ce qui précède, doit être aussi courte que possible, et c'est ce qui a conduit naturellement à imaginer les sommiers prolongés.
Ce que les facteurs appellent la frappe ou le frappé des marteaux est la distance qui est entre la pointe du sillet et l'endroit oii le milieu du marteau frappe la corde : et cette frappe a la plus grande influence sur la bonne qualité du son d'un piano. Si cette distance est trop considérable, le piano a un son creux
et mou, qui perd facilement de sa valeur; si, au contraire, elle est trop courte , le piano a un son sec et nasillard. Ces différentes distances sont, comme les longueurs du diapason, calculées et proportionnées sur celles des fa. Voici celles que l'expérience a fait préférer :
Le fa le plus aigu d'un piano doit frapper très-près de la pointe, le fa d'au-dessous à peu près au dixième de la longueur de la corde, le troisième et les suivants au huitième^ et on raccourcit un peu dans les notes au-dessous du dernier /«.La partie non vibrante des cordes, qui se trouve derrière le chevalet, doit avoir le moins de longueur possible, afin qu'on puisse raccourcir ces cordes et leur faire tenir mieux l'accord, ce qui est le but du sommier prolongé. Dans les pianos où ce genre de sommier n'est pas employé , il faut que la corde non vibrante n'ait pas plus de 50 à 55 centimètres.
Le plus sûr guide pour juger de la solidité de certaines parties du mécanisme est la pratique ; les amateurs ne peuvent guère le faire au premier coup d'œil que par conjecture, d'après le fini du travail. Cependant je vais essayer d'indiquer quelques modifications importantes qui permettront de la reconnaître à l'inspection seule de la mécanique.
L'échappement de Petzold (fig. 13), qui était généralement employé dans les pianos carrés et dans quelques pianos droits ou à queue, est tombé en désuétude ; on ne se sert plus guère maintenant dans les pianos droits que de la mécanique anglaise (fig. 19), ainsi appelée parce qu'elle est originaire d'Angleterre, laquelle a été tellement modifiée et perfectionnée en France par un certain nombre de facteurs, suivant leur point de vue et leur génie, qu'il serait absolument impossible de décrire ici toutes ces modifications ; seulement on pourra remarquer les fourches en cuivre isolées pour chaque marteau et à vis de pression , lesquelles permettent de des-
serrer le centre du marteau lorsque l'humidité l'a fait gonfler, ou de le serrer lorsque l'usage lui a donné trop de jeu ; la la petite plaque en cuivre qui permet de retirer isolément chaque marteau à volonté ; le bouton à pas de vis double, pour faire échapper avec plus de précision ; les ressorts longs et à œil s'ouvrant, qui ne cassent que très-rarement ; certaines applications des ressorts à boudin ; les bascules à vis de rappel sous les talons, pour régler la hauteur de l'échappement avec plus d'exactitude et de durée ; les nouveaux crochets, qui ne permettent plus aux lanières de se défaire ; les étouffoirs à fourche et pivot, au lieu de parchemin ; les baïonnettes à pivot, pour remplacer les mouches en peau, qui se décollaient toujours; les étouffoirs à lame au-dessous des marteaux (fig. 21 et 22 ) ; etc. , etc., etc. Malgré ces perfectionnements importants, il est regrettable qu'il y ait encore des maisons qui continuent à employer l'ancien système, qui consiste à enfiler les marteaux douze par douze, ou six par six, dans une broche commune : de sorte que lorsqu'un piano est exposé à l'humidité, et que par suite les marteaux s'arrêtent , on est obligé d'en déplacer douze ou six pour en faire marcher un, qui très-souvent quand il est remis en place par une main inhabile fait que plusieurs claquent et conduisent à une réparation souvent coûteuse. Ce qu'on vient de lire sur la mécanique anglaise des pianos droits s'applique en grande partie aux mécanismes des pianos à queue et à une partie de ceux des pianos carrés qu'on fabrique encore. Je ne dirai rien des mécanismes à double échappement : j'en ai parlé ailleurs ; et tout le monde sait qu'étant plus compliqués ils sont moins solides, et qu'ils ne présentent des ressources à l'exécution que dans des cas rares et tout spéciaux. Les meilleurs claviers sont ceux qui sont revêtus de capsules sur le balancier, de pointes ovales et de mouches sur le devant, et qui ont les mortaises
garnies avec du Casimir de bonne qualité. Il faut aussi que l'ivoire soit arrondi sur les côtés et que les dièses le soient sur les deux coins ; que le toucher en soit facile , car c'est une erreur généralement répandue dans le public qu'un clavier dur est plus solide et marche plus longtemps. La garniture des marteaux doit fixer notre attention d'une manière particulière ; c'est elle qui, avec le frappé, détermine en partie la qualité de son de l'instrument. Autrefois on garnissait les marteaux avec de la peau de daim jaune ou avec du feutre gris ou vert, fabriqué avec du poil de lièvre ou de lapin teint en jaune ou en vert ; aujourd'hui on garnit tous les marteaux avec du feutre de laine fine, qui est très-supérieur, pour la qualité du son et l'entretien de l'instrument, aux anciennes garnitures. Le daim présentait de la solidité, mais on avait de la peine à en trouver de bonne qualité; il rendait le piano très-difficile à égaliser, et donnait souvent une qualité de son inférieure; le feutre de lièvre ou celui de lapin donnait une bonne qualité de son, mais il a été abandonné à cause de son peu de durée.
Pour que les marteaux soient bien garnis , il faut qu'ils soient gros, qu'ils décroissent bien régulièrement de la basse dans les dessus , que les garnitures de dessous soient dures et le feutre blanc de dessus fort et bien tendu ; qu'ils soient coupés proprement d'équerre, qu'ils portent bien d'aplomb sur les cordes , et que dans les pianos carrés et dans les pianos droits à cordes obliques ils n'empruntent pas sur les cordes voisines quand on frappe fort; il faut aussi qu'ils échappent très-régulièrement et à la même distance des cordes. Quant aux étouffoirs, ils doivent être garnis avec du feutre spécial en laine , doux et moelleux , coupés et rognés avec beaucoup de soin , et porter juste et d'aplomb sur leurs cordes respectives, sans emprunter sur les cordes voisines ; enfin, il faut que toutes les parties de la mécanique du clavier et des pédales où il y a