CHANT SECOND
ES dons du ciel le plus cher à nos yeux Est ce rayon de l'essence des dieux, Cet ascendant , ce charme inexprimable , Ce trait divin par qui l'homme est aimable ,
Ce don de plaire enfin plus souhaité
Que n'est l'esprit, plus sûr que la beauté.
Sur tous nos traits il imprime ses traces;
II donne à tout le coloris des grâces,
Séduit sans art, enchaîne sans effort.
De la tendresse est l'aimant le plus fort ;
C'est une autre ame à nos ressorts unie,
Qui d'un beau tout compose l'iiarmonie.
Vous qui portez ce caractère heureux,
Je vous fais roi de l'empire amoureux.
Sans pénétrer jusqu'au sombre rivage.
Sans talisman, sans philtre, sans breuvage, Sans Canidie et tout l'enfer armé, Soyez aimable, et vous serez aimé.
Qui sait aimer est plus aimable encore ; Un cœur sensible est ce qu'un cœur adore :
La beauté plaît; soutenons ses attraits Du sentiment, le plus beau de ses traits.
Toi dont l'amour augmentera les charmes, Qu'un peu d'audace accompagne tes armes ; Lance tes traits, frappe, et sois convaincu Qu'on peut tout vaincre, et tout sera vaincu. La plus rebelle est souvent la plus tendre.
Telle qui feint, et qui languit d'attendre.
D'un feu couvert brûlant au fond du cœur.
Combat d'un air qui demande un vainqueur.
Fières beautés, prudes de tous les âges.
Qui nous vantez vos caprices sauvages.
Ecoutez-moi, cet oracle est certain :
On aime un jour, c'est l'arrêt du destin.
Usez des biens que le printemps vous donne :
Un dieu vengeur vous attend à l'automne, Et, punissant une indocile erreur.
Garde un Atys pour Cybèle en fureur. Craignez l'amour, étudiez son heure :
La beauté fuit; le cœur entier demeure,
Sèche, languit, et, tout percé de traits.
Est dévoré du serpent des regrets.
Mais nous, chargés des plaisirs du bel âge.
De leurs attraits précipitons l'usage,
Et, combattant d'imbéciles efforts,
Par les plaisirs sauvons-les des remords.
Ne prétends pas, toi qui veux les surprendre, Du même assaut les forcer à se rendre.
J'offre à tes pas mille sentiers ouverts :
Car, selon l'âge, il est des soins divers.
Un jeune objet, enchanté de lui-même.
Veut qu'on le flatte encor plus qu'on ne l'aime : L'amant qui loue est l'amant couronné ; Avant l'amour l'amour-propre étoit né.
L'ambitieuse, en proie à sa manie.
Doit à l'intrigue asservir ton génie ; Fuis le repos, vois les grands, suis la cour, Et fais servir la fortune à l'amour.
La beauté vaine au luxe s'abandonne Et s'attendrit des fêtes qu'on lui donne.
D'Alcibiade imitateur galant, Charme ses yeux par un luxe opulent.
Commande aux arts, invente, multiplie Les jeux, la pompe où la fierté s'oublie.
24 LART DAIMER.
Amants d'éclat, courtisans de renom, Vous que décore et produit un beau nom, D'un air d'audace abordez les cruelles.
D'écrits galants inondez les ruelles ; Amants par faste et volages par goût.
Vous n'aimez rien quand vous adorez tout ; Mais vous plaisez par le charme suprême D'un air, d'un ton, d'un ridicule même; Brillants auteurs des scandales du temps, Trop dangereux si vous étiez constants.
Toi qui, loin d'eux, dans la route commune, N'es, comme moi, qu'un soldat de fortune, Sans ces secours vole an combat, suis-moi.
Et par toi seul ose suffire à toi.
Pour mieux séduire, apprends à te contraindre : L'Amour permet l'art que l'on met à feindre.
Amant soumis, Protée adorateur, Voile ton front du masque adulateur, Ris si l'on rit, pleure si l'on soupire.
Près d'une folle imite son délire, Pour une muse orne ce que tu dis ; Est-on dévot, sois dévot, et médis; Fuis ce qu'on hait, encense ce qu'on loue.
Gai si l'on chante, et dupe si l'on joue.
Au ton d'esprit qui triomphe aujourd'hui.
Sans soin du tien veille à celui d'autrui.
Dis ce qu'on sait, prête un mot qu'on oublie,
Amène un trait, prépare une saillie ;
Lent à briller, fais qu'on brille en tout point.
Humble artisan de l'esprit qu'on n'a point;
Adore tout pour te rendre adorable :
Qu'il est aimé, celui qui rend aimable!
O qu'en amour l'exemple est triomphant Pour entraîner un cœur qui se défend !
Aux jeux charmés d'une timide amante De nos beautés peins la foule galante, Porte à l'excès leur penchant amoureux, Rends tout amant, tout aimé, tout heureux ; Offre en tous lieux la Circé de Pétrone ; Comme Bussi, peins les mœurs de d'Olone ; Donne à chacune 4ine intrigue, un amant.
Si le vrai nom t'échappe en ce moment, Nomme toujours; cite un tel, fais connoître Celui qui l'est, qui le fut, qui va l'être; Auteur fécond d'anecdotes d'amours.
Vois tes succès naître de tes discours.
L'exemple alors est un ordre suprême :
Des feux d'autrui l'on s'embrase soi-même.
Si ta Vénus brûle d'un autre amour.
Diffère un temps à parler à ton tour;
Couvre tes soins du bandeau de l'estime, Deviens l'ami, le confident, l'intime :
L'amant suivra, favori spectateur, Et le témoin sera dans peu l'acteur.
Aux petits soins, enfants de la tendresse, Ajoute encor des dons de toute espèce.
Dans nos cités, le luxe ingénieux Prête aux amants des secours précieux ; Dans le hameau, la simple Timarette N'attend d'Hylas que son chien, sa houlette; Mais Danaé veut, pour prendre des fers, Voir briller l'or de cent bijoux divers; Pour l'enrichir de fragiles merveilles, L'art et la mode ont épuisé leurs veilles; Et Clinchetel, plus séduisant encor, Y joint ses dons, plus à craind/e que l'or.
D'un rien souvent une belle s'enflamme, Et par les yeux le trait passe dans l'ame.
Qu'elle ait par toi ces livres séducteurs Faits pour l'Amour : l'Amour a ses auteurs.
Agents muets dont l'atteinte est certaine, D'Urfé, Quinault, Pétrarque, La Fontaine, Pétrone, Ovide, et mon Tibulle aussi.
Le premier voile est par eux éclairci ; On conjecture, on soupçonne, on devine ;
Le cœur raisonne et l'instinct s'achemine :
Tel un brasier, d'obstacles entouré, Dort sous la cendre et languit ignoré; Qu'un vent léger l'agite de son aile, La poudre vole et la flamme étincelle.
Les chastes sœurs servent aussi l'Amour.
Si le talent vous conduit à leur cour, En madrigaux présentez vos fleurettes Et modulez des concerts d'amourettes ; Mais n'allez pas. Castillan ténébreux, D'une Isabelle esclave langoureux, Sous un balcon fatiguant des cruelles, Transir de froid pour enflammer vos belles.
L'amant françois suit un autre chemin:
On le verra, le Champagne à la main.
D'un vaudeville agaçant une belle.
Chanter gaiement son martyre pour elle.
Chez nous l'amour jouit d'un plus doux sort : On aime, on brûle, on expire, et l'on dort.
Il est des temps où la nature amante Inspire à tous sa chaleur renaissante ; Soupire alors : J'Amour, ainsi que Mars, A des saisons pour tenter les hasards.
Lorsque Zéphire a déployé ses ailes. Il rend à tout des parures nouvelles :
L*émail aux prés, la verdure aux coteaux, Le calme à l'onde, et l'ame aux végétaux.
Quand tout s'anime à ses douces haleines, Vénus entière habite dans nos veines, Répand ses feux, qu'on n'y peut contenir :
Quand tout renaît, tout renaît pour s'unir.
C'est l'heureux temps des conquêtes rapides, C'est la moisson du myrte des Alcides.
Comme les fleurs, l'ame s'épanouit :
On voit, on aime, on plaît et l'on jouit.
Gazon, berceau, trône et lit de verdure, Sont à l'amour offerts par la nature.
Toi qui n'as pu, de Delphire amoureux.
De ses faveurs trouver l'instant heureux.
Viens l'égarer au fond de ce bocage :
Ces bois sont faits pour la pudeur sauvage.
Là, par degrés, dévoile tes amours ; Dis qu'elle est belle, en l'égarant toujours. Elle t'évite, et pourtant se hasarde; Fuis, mais reviens; fuis encor, mais regarde; Suis, ne crains rien : cette ombre, ce séjour. Cette horreur mêm^e, encouragent l'amour;.
De ce gazon la fraîcheur vous attire.
J'y vois la place où va tomber Delphire.
Achève, éprouve un instant de courroux.
Meurs à ses pieds, embrasse ses genoux^ Baigne de pleurs cette main qu'elle oublie :
Elle rougit, c'est sa fierté qui plie ; Elle se tait, l'Amour parle : crois-moi.
Presse, ose tout, et Delphire est à toi.
Quand les frimas du sagittaire humide Glacent aux champs la Dryade timide; Lorsque Borée, à son triste retour.
Rend aux cités les belles et l'Amour, Par d'autres soins poursuis d'autres conquêtes: C'étoient des jeux, ce sont ici des fêtes.
Vole au théâtre, aux cercles, aux festins :
L'Amour au bal a des succès certains.
L'éclat du lieu, le tumulte, la danse, L œil du désir, la voix de la licence, L'impunité du masque officieux.
Tout y fait naître un feu séditieux.
Écoute et parle un jargon téméraire :
Tout dire est l'art qui conduit à tout faire.
C'est au matin qu'un amant plus heureux Saisit l'instant d'un réveil amoureux.
Arrive : on sonne, on entre chez Aglaure ; De ses rideaux mille Amours vont éclore.
Elle est sans fard, sans voile, sans atour, Ce que l'aurore est au berceau du jour.
3o LART D AIMER.
A sa toilette assise avec mollesse, La mode active, et le goût, et l'adresse, Forment ces nœuds où leur art se confond A méditer un frivole profond.
Les petits soins apportent sur leurs ailes Ces riens galants, les trésors de nos belles. Flore et Plutus mêlent élégamment L'éclat des fleurs au feu du diamant, Ornant tous deux, par un lent artifice.
De ses cheveux le moderne édifice.
A cet autel, paré de tant d'appas.
Quelque Nérine ayant conduit tes pas, A ton idole adresse un tendre hommage, Quand sa beauté sourit à son image, Lorsqu'un miroir complaisant et flatteur Lui réfléchit un charme adulateur :
C'est le vrai temps oii l'âme des coquettes Suce le miel du jargon des fleurettes.
D'un jeune objet conçois-tu les plaisirs De t'enflammer, d'exciter tes désirs, D'être adoré, de s'adorer lui-même, Et d'embellir aux jeux de ce qu'il aime ?
Nérine encor, car Nérine peut tout, En ta faveur décidera son goût.