‹ L'art d'aimer: poeme en trois chantsChapitre 16 sur 20 · Livre à ses soins le billet le plus tendre · texte numérisé non relu

Livre à ses soins le billet le plus tendre

CHANT II. 3l

On peut tout lire, on ne peut tout entendre.

Pénètre encore aux toilettes du soir :

La nuit amène et l'audace et l'espoir.

Du négligé la piquante parure Ne laissera qu'un voile à la nature :

Le soin de l'art est d'en affecter moins.

Tu peux tout voir, sans jaloux, sans témoins. Un feint désordre, un hasard, fait paroîlre Un bras tout nud, un sein qui voudroit l'être; C'est un genou balancé mollement ; C'est la langueur d'un tendre mouvement, Et ce coup d'œil d'une amante échauffée, Si loin encor des pavots de Morphée.

Ton heure sonne : attaque en leur séjour Ces deux captifs que te livre l'amour ; Surprends, désarme une pudeur rebelle :

Qui risque tout obtient tout d'une belle ; Elle s'épuise en combats superflus.

Et le combat n'est qu'un plaisir de plus.

Modère ailleurs cette ardeur pétulante :

Telle autre exige une attaque plus lente.

Du romanesque entêté follement, Le cœur en fait son premier aliment.

Un jeune objet, le plus vif, le plus tendre, Compte toujours brûler et se défendre.

Céder à Tame et résister aux sens :

Feins d'adopter ses projets innocents ; Pur Céladon, adore sa chimère ; Traite d'horreur une chaîne vulgaire, D'ignobles feux, de terrestres plaisirs; Laisse agir seul l'aiguillon des désirs :

Par eux bientôt sa flamme démontrée Te répondra des sens de ton Astrée.

Le vrai triomphe, et telle, en déclamant Contre l'amour, tombe aux bras de Tamant.

Mais tout à coup quelle foule attentive Prête à mes chants une oreille captive ?

Que de beautés, disciples de l'Amour, Ont émaillé les gazons d'alentour !

Pour leur dicter des leçons immortelles, L'Amour m'élève un trône au milieu d'elles.

Dieux! sans brûler peut-on voir tant d'appas? Mais qui te voit, Daphné, ne les craint pas.

Vous qui sortez de l'âge le plus tendre.

Beautés sans art, gardez-vous bien d'en prendre Tout plaît en vous sans art et sans apprêt; Un défaut même est souvent un attrait.

Sur la beauté vous l'emportez encore, Divines sœurs, ô Grâces que j'adore!

La beauté frappe, et vous attendrissez;

On l'aime un jour, jamais vous ne lassez.

Lorsque Cœlus, père de Cythérée, La vit sortir de sa conque azurée, A la beauté tout le ciel applaudit; Pluton garut, Jupiter descendit; Téthjs, Nérée, et le peuple de Tonde, Tout reconnut la maîtresse du monde.

Sur le rivage accourus pour la voir, Les dieux des bois célébroient son pouvoir, Et des ruisseaux les tendres souveraines Mêloient leurs voix aux concerts des Sirènes. A tant d'appas un seul manquoit encor :

Du haut des cieux Mercure prit l'essor.

Fendit les airs, et guida sur ses traces Trois déités qu'on appela les Grâces.

Elles tenoient la ceinture en leurs mains, Ce don des dieux, ce charme des humains.

Vénus s'arma du sceau de sa puissance ; Vénus sourit, et l'Amour prit naissance.

Un feu soudain embrasa l'univers.

Le Styx, l'Olympe, et la terre, et les mers : Téthys brûla pour l'Océan avide.

Triton suivit l'ardente Néréide, Et Palémon, s'abymant sous les eaux, Pressa Doris sur un lit de roseaux ;

Junon, donnant l'exemple à ses déesses, Tint Jupiter pâmé dans ses caresses ; Diane même, au fond de ses forêts, Dut à l'Amour certains plaisirs secrets.

Le dieu du fleuve au lit de sa Naïade, Faune, £gipan, et Satyre, et Dryade, Tout éprouvant le charme de ce jour, Par l'amour même on célébra l'Amour.

Tel fut l'attrait des Grâces immortelles.

Tout s'embellit, tout s'enflamme par elles.

L'une, éclatante et noble sans fierté, A du maintien la douce majesté ; L'autre, sensible, ingénue et touchante.

De la pudeur est la grâce piquante ; Leur jeune sœur préside à la gaieté.

Avec les jeux folâtre en liberté.

D'un pied léger danse avec la jeunesse; Son enjouement prépare à la tendresse.

Bannit la crainte, inspire le désir. Et peint les traits des couleurs du plaisir.

Né pour les ris, l'Amour enfant préfère La jeune sœur, sa compagne ordinaire.; L'Amour enfant connoît aussi les pleurs :

Quel charme il prête à de tendres, douleurs !

Par un perfide Ariane abusée

Armoit les dieax contre l^ingrat Thésée, Et, l'œil mourant, le sein baigné de pleurs, Sur un rocher leur contoit ^es douleurs.

Un dieu paroît : les ris et la jeunesse Font retentir raille chants d*allégresse ; Et les Amours, se jouant sur son char, En font jaillir des ruisseaux de nectar.

Du dieu du thyrse elle arrête la course.

Il voit ses pleurs : il en tarit ta source, Plaint et console une amante aux abois.

Et dans ses bras la venge mille fois.

Ainsi Bacchus, l'ennemi des alarmes.

Le dieu des ris, est vainqueur par des larmes. Trop tôt peut-être écoutant un vainqueur, La sœur de Phèdre abandonna son cœur.

Voilez un temps le secret de vos âmes :

L'impatience attisera nos flammes.

Que les refus, plus piquants que les dons.

Rendent plus chers les tendres abandons ; Cédez toujours, mais jamais sans défense; En vous hâtant, faites qu'on vous devance ; Retenez bien sur-tout cet heureux mot,

Ce doux NENNi qui plaît tant à Marot.

O vous, en qui moins de beauté, plus d'âge.

Ont de mon art exigé plus d'usage,

Parez l^autel où doit fumer l'encens !

Touchez le cœur, mais attachez les sens ; Dérohez-nous sous des omhres discrètes L'intérieur de» premières toilettes 1 Des soins prudents et des besoins secrets L'œil du matin verra tous les apprêts.

Que la parure, habile enchanteresse, Sous ce qui plaît dérobe ce qui blesse. , Qu'un sein trop humble, à sa place arrêté.

Offre un Amour de son frère écarté.

L'art des atours compose en apparence Un port brillant dans sa juste élégance :

Il donne, il cache, il place l'embonpoint.

En modelant les formes qu'on n'a point.

Voyez l'iris qui colore un nuage :

Usez ainsi, mais tempérez l'usage D'un incarnat à Cythère apprêté.

Ame du teint, pastel de la beauté.

Dans une glace, école du sourire, De vos attraits établissez l'empire.

Et, de l'art seul tenant ce qu'il leur faut^ Faites rougir la nature en défaut.

Lorsqu'on a fait la conquête d'une ame, L'art plus savant est de nourrir sa flamme.

Je sais qu'Amour, en ses jeux inconstants,

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