CHANT
Est, pour s'enfuir, ailé comme le Temps; Même à jouir s*use la jouissance.
De deux amants l'un plus tôt en balance Perd l'équilibre, et, lassé d'être heureux, Pour trop brûler, n'a bientôt plus de feux.
Suivez de l'œil ces jeunes hirondelles "Qui fendent l'air en se touchant des ailes : Des deux oiseaux partis du même essor, L'un est tombé, quand l'autre vole encor.
Éveille-toi, daigne encor me connoître, Peuple amoureux : peux-tu cesser de l'être? Le péril suit un amant jusqu'au port; S'il s'y repose, il sommeille, et s'endort.
Pour l'exciter, cherchons-lui des obstacles : Par eux l'Amour opère ses miracles.
Heureux qui craint les chaînes d'un époux.
Les yeux d'un père, et les pas d'un jaloux 1 L'amant glacé, qui jouit sans contrainte^ Voit sans plaisir ce qu'il obtient sans crainte ; Et le stylet, l'escalade et la nuit, Prêtent un charme aux beautés que l'on suit.
L'Envie, Argus, et Junon irritée, Rendent plus belle lo persécutée.
Le tête-à-tête, *au début si charmant, Passe à la fin du délire au tourment.
On s'est tout dit, et l'amante s'accnse Près de l'amant bégayant une excuse.
D'un peu d'absence inquiétez l'Amour, Et vendez- lui le plaisir du retour.
Craignez des nuits la longueur redoutable :
Il n'est qu'un temps pour la trouver aimable. Quand du plaisir le trait est émoussé, Plus d'un athlète, avant l'aube glacé, Attend le jour, se morfond et se ^êne :
Il faut un dieu pour une nuit d'Alcmène.
Par un utile et dangereux secours, La jalousie aide encore aux amours.
Mais n'aimons pas comme on dit qu'on déteste ; . Fuyez ce monstre à qui tout est funeste, Qui, n'écoutant qu'un soupçon orageux, Se plaint des ris, s'effarouche des jeux.
Le nom d'amour est du fiel en sa bouche ; Sa main flétrit les roses qu'elle touche ; Tout l'empoisonne; et, malgré sa noirceur, Du tendre Amour elle se dit la sœur.
Ah! connoissez une autre jalousie :
D'amour, d'espoir et de crainte saisie.
Les yeux en pleurs et les cheveux épars, Levant au ciel le feu de ses regards. Sans invoquer Médée et sa magie,
Sa douce voix soupire une élégie ; Le prompt oubli succède à son erreur; Tendre à Texcès, elle aime avec fureur, Soupçonne, éclate, accuse, mais pardonne, Et rend heureux Paris aux pjeds d*Œnone.
Telle n'est point la tempête des airs.
Lorsque Junon, parcourant l'univers.
Met tout en feu pour un époux volage ; Mais telle Iris, plus calme en son nuage.
En soupirant verse encore des pleurs.
Revoit son astre, et reprend ses couleurs.
Souvent l'humeur d'une maîtresse altière Fait d'un reproche une rupture entière.
Jç n'ose aussi prescrire à deux amants L'art dangereux des raccommodements.
Pour ranimer un feu que le temps glace, Paroissez craindre un coup qui vous menace.
Le sentiment, foible, éteint à moitié.
Renaît bien vite aux pleurs de la pitié.
Je le redis enfin : que le mystère Soit à l'Amour un rempart salutaire.
Ce dieu sera vainqueur de tout effort S'il s'y retranche, et vaincu s'il en sort.
Qu'à pas comptés la sûreté vous guide :
Au bout du monde est le palais d'Armidc ;
40 LART DAIMER.
Et, quand l'Amour vole au sein de Psyché, C'est un désert où l'Amour est caché.
Tel est, Daphné, l'encens que je t'adresse ; Je dis mon culte, et voile ma déesse.
Sous un nom feint le. tien est adoré, Et de nos feux l'asile est ignoré.
Pour y tracer la volupté suprême.
Je te peindrai, toi, la volupté même.
Accourez tous, amants faits pour m'ouïf :
J'ouvre les cieux, et j'enseigne à jouir.