CONSIDÉRATIONS SUR LES FEMMES
Les femmes et robservâtion- littéraire. — Difficulté de les bien juger. — En quoi elles se ressemblent toutes. — De Tamour. — Qu'est-ce que Tamour vrai? — Ce (Ju'on prend pour de Tamour. — De la passion. — De la polygamie. — De la jeunesse et de la fidélité.
Comme à Tépoque où Dumas fils publiait ses célèbres préfaces, d'un intérêt si psychologique, notre jeune génération d'écrivains paraît extrêmement se préoccuper, depuis quelques années, de la question féminine. M. Marcel Prévost s'en est presque fait une spécialité. On ne voit partout que des livres qui se proposent d'étudier l'âme et la sentimentalité de la femme : Notre Compagne, Lettres de femmes, Celles qui aimant, Comment elles se donnent, Physiologie de l'amour, Gladys ou V Amour moderne. Faut-il aimer?
Confidences sur les femmes, etc.. Nous citerions vingt titres de volumes qui accusent cette tendance d'observation particulière. La femme, ses intimes sentiments, le mystère de son cœur et de son être attireront toujours les romanciers. On ne peut écrire des romans de valeur que si Ton connaît aussi bien que possible (s'il est possible de le connaître bien) cet être énigmatique, très compliqué et pourtant si simple, éternel sujet de nos histoires d'imagination et but de tous nos rêves. La littérature, en général, apporte trop de fantaisie quand elle traite cette matière. Le paradoxe et l'esprit ont beau jeu et l'on s'en donne à cœur joie. On a tort. Il faudrait, au contraire, resserrer ses remarques et limiter ce qu'on veut dire à ce qu'on a pu observer soi-mùme, si l'on veut marcher sur un terrain solide et produire des œuvres vraiment humaines. Rien n'est plus faux que les prétendus coûtes moraux à saveur gauloise qui défrayent les chroniquettes des journaux demilittéraires. C'est que rien n'est plus difficile que de parler avec compétence et vérité de ce sexe ondoyant et fuyant, dont l'histoire naturelle est encore à faire et dont les espèces sont si variées.
L'opinion que Ton a des femmes dépend de celles que Ton a connues. Si étendue que soit là-dessus notre expérience, elle est forcément restreinte, et il restera toujours plus de femmes à étudier que nous n'en pouvons fréquenter. Il est donc difficile d'établir dans quelle mesure on peut proposer des conclusions générales en se basant sur des données personnelles, et quelle certitude la connaissance de quelques femmes peut nous fournir sur les mœurs et le caractère de toutes. Il n'y a cependant pas d'autre moyen de raisonner et il faut ou renoncer à les juger ou les juger en avouant que nos observations sont limitées.
Il est vrai que pour nous guider sur ce sujet délicat, nous avons non seulement nos propres ressources, mais aussi celles d'autrui. Notre observation sera décisive sur les femmes qui sont à notre portée, mais celles qui dépendent de nos amis peuvent confirmer notre opinion ou nous servir de contrôle. A ce que nous savons viendra s'ajouter ce qu'on nous raconte. Nous serons aidés d'abord par ce que nous vivons, ensuite par ce que nous voyons vivre. Notre expérience s'étendra à ce qui est en nous
et aussi à ce qui est autour de nous ; et, eu sachaut regarder, nous verrons que, si le champ des recherches reste sans bornes, la somme des constatations peut s'accroître de jour en jour.
En outre, de chaque observation se dégagent des conséquences qui la dédoublent ; ces conséquences font découvrir des principes qui complètent ce qui nous manque et qui déterminent à leur tour des déductions certaines. L'expérience morale serait bornée, si on ne retendait hors de soi pour aller du certain à l'incertain. Le domaine de l'observation psychologique ainsi comprise est infini pour celui qui sait y pénétrer, et les nioyeas d'investigations inépuisables, parce qu'ils ne viennent pas seulement de la raison, mais parce que le cœur y joint ses divinations, et que les vérités qu'on peut atteindre par ce moyen sont faites de nuances qu'on peut toujours atténuer et interpréter.
Une chose remarquable, c'est qu'en matière féminine, quel que soit le pays où nous ayons vécu et la diversité des femmes que nous avons connues, nos conclusions sur elles sont à peu près semblables. Il faut donc qu'elles aient entre elles une grande ressemblance morale. On objec-
tera que ceux qui ont les mêmes goûts rechercheot le même genre de personnes, et que ce n'est pas là contrôler, mais recommencer Texpérience. Il n'en est pas toujours ainsi. Des gens de valeur, comme Gœthe et Rousseau, ont passé leur vie avec des femmes inférieures. Quelle que soit leur condition, le fond de leur nature est identique et ne diffère que par la façon de se traduire, qui n'est pas la même dans le monde ou à Toffice, dans les salons ou chez le peuple.
A part les différences de caractère, il y a, je le répète, de telles ressemblances entre les femmes qu'on finit par les classer par catégories. A l'expression des figures correspond si exactement tel ou tel type, qu'on connaît bien souvent le moral d'après le physique. Le visage des femmes les trahit ; on voit leur âme dans leurs yeux ; les yeux les plus dissimulés peuvent cacher ce qu'ils voudront : ils ne cacheront jamais qu'ils sont dissimulés. Les hommes réfléchis devinent plus facilement, dans un salon, à première vue, une nature de femme qu'une nature d'homme. Cela se comprend : les hommes se ressemblent trop; il faudrait remarquer des choses très ténues pour les différencier du premier coup. Les
femmes, au contraire, nous ressemblent si peu, que nous constatons tout de suite en quoi.
Ajoutez qu'une sourde défiance sépare les hommes, alors que notre sympathie va vers la femme. Nous nous tournons le dos, tandis qu'elles viennent à nous. Il est naturel que, voulant être aimables avec nous, elles nous laissent plutôt lire dans leur âme. Un homme n'ayant aucune raison d'être aimable avec un autre homme, à moins de causes spéciales, demeure par cela môme plus impénétrable. Nous n'avons pas de motif de nous observer; mais l'intérêt que nous avons d'observer les femmes est général à notre sexe. C'est une inclination naturelle, une sorte d'attitude, comme si une bonne fortune allait nous échoir. En cela, la fatuité de quelques-uns est sans bornes.
Beaucoup de femmes déplaisent, parce qu'au lieu de se montrer telles qu'elles sont, elles s'efforcent de paraître telles qu'elles voudraient être. De là leur minauderie, leur afféterie. Mais il est rare qu'elles parviennent à paraître ce qu'elles ne sont pas. Elles nous plairaient davantage, si elles restaient simplement ce qu'elles sont. Ce qui fausse nos jugements les uns surks
autres, c'est qu'on a peur d'être ce qu'on est * ; et cependant c'est en étant soi et rien que soi qu'une personne a de la saveur. Montrez-vous donc tels que vous êtes et, quoi que vous soyez, vous vaudrez toujours mieux que ce que vous n'êtes pas.
Tous les hommes n'ont pas le sens de la femme. C'est une lucidité particulière. Il en est qui les jugent trop vite et qui se trompent ; qui perdent devant leur charme leur faculté d'analyse ; qui leur appliquent indistinctement les principes d'une expérience dissolue; d'autres qui les croient menteuses, parce qu'ils ont été trompés; d'autres qui en disent trop de mal pour n'en pas penser beaucoup de bien ; d'autres qui les dédaignent parce qu'ils les craignent. Enfin, il y en a qui les méprisent et qui sont recherchés d'elles.
Il faut infiniment de modestie et de tact pour se faire pardonner le rôle d'homme à bonnes fortunes et pour que la fatuité ne perce pas. Il n'y a pas de vanité plus insupportable que celle qui provient des succès de femmes, parce que ces succès sont feouvent l'apanage des sots
* « Rarement un esprit ose être ce qu'il est. » (Boileau.)
et humilient la vraie supériorité morale, qui seule devrait mériter ces faveurs. Les hommes à bonnes fortunes sont généralement indiscrets jusque dans leur silence. Leur triomphe serait incomplet, s'ils ne laissaient entrevoir ce qu'ils affectent de cacher.
Être aimé de beaucoup de femmes ne signifie pas qu'on soit capable de beaucoup d'amour.
C'est une preuve, au contraire, ou que vous avez manqué de constance ou qu'on en a manqué envers vous ; que vous oubliez ou qu'on vous a oublié. Plus vous aurez connu de femmes, plus il faudra que vous ayez eu le cœur sec pour n'avoir pas cédé à la tentation d'en àinier sérieusèment au moins une. Etre un homm^ à bonnes fortunes constitue une présomption d'itiférlorité morale qui devrait éloigner les femmes. Nous voyons cependant que, malgré la perspective d'être trahies à leur tour, elles sont attirées par cette notoriété flatteuse. Peut-être croient-elles poursuivre une conquête plus méritoire et s'imaginent-elles pouvoir fixer un volage, en lui offrant une tendresse qu'il n'a pas connue. Peutêtre aussi V a-t-il du charme à vouloir seule celui qui pourrait appartenir à tant d'autres.
Les hommes les plus aimés des femmes ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de qualités morales, ni même le plus de beauté physique. Ce sont ceux qui ont ce je ne sais quoi d'indéfinissable qù^on pourrait appeler le charme. Ce Charme, que les hommes n'apprécient pas entre eux, ne va pas toujours avec la beauté, puisqu'on voit des femmes se passionner pour des hommes laids.
Il y a des hommes qui ont une âme exquise, un fond de tendresse profonde, une disposition sincère à être fidèle, qui cherchent toute leur Vie à être aimés et à qui ce bonheur n'arrive pas, parce qu'ils n'ont pas eu le charme. C'est un malheur de ne pouvoir montrer l'âme qu'on a, lorsque tant de gens montrent l'âme qu'ils n'ont pas. Les fréquentations mondaines occasionnent à ce sujet d'étranges méprises.
Les Parisiennes manqueraient d'esprit, si elles s'imaginaient que la femme de province n'a pas d'esprit. L'esprit des femmes de province est tout en dedans ; c'est un esprit intérieur, sans éclat comme leur toilette et qui ne se révèle qu'à la longue. L'isolement de la nature, le t*epos des petites villes gardent leur âme intacte
et leur laissent leur délicatesse native. Les jeunes filles de province ne s'ennuient pas et ne sont pas ennuyeuses, bien qu'elles ne puissent parler courses, premières, académie ou livres nouveaux. La provinciale n'est pas brillante sous ce rapport, mais son être moral est pur comme un bijou sans monture. C'est quelque chose que l'esprit ; mais la timidité et le silence commencent à devenir des raretés. On est d'abord déçu lorsqu'on cause avec une jeune fille de province : mais, pour peu qu'on Tétudie, elle séduit par sa simplicité, on la sent naturelle sous son embarras, et l'on finit par aimer ces créatures qui parlent peu, à force d'avoir entendu les femmes qui parlent trop.
L'expérience de la femme apprend rarement à se sauver d'elle. Cette expérience diminue le prix, mais perpétue le goût de l'amour. Jeune, on ne songe qu'à aimer; mûr, il semble que la félicité consiste à être aimé. Autrefois on aimait d'amour; plus tard on aime l'amour. Que de vraies tendresses les hommes gaspillent, et comme ils regrettent parfois de ne s'être pas fixés !
Les gens à bonnes fortunes n'aiment que par
vanité ; s'ils aimaient par amour, ils cesseraient moins souvent d'aimer et ils aimeraient davantage. On se demande le profit qu'ils peuvent retirer de leur existence passionnelle. La sensibilité s'émousse aussi bien dans une succession d'amours que dans un amour unique. Je veux croire qu'une liaison s'épuise et qu'on cesse d'aimer ; mais toutes les liaisons aussi s'épuisent et Ton cesse d'aimer tout de même. Mieux vaudrait éterniser un amour que d'en perpétuellement changer. Ce serait plus noble. Toutes les femmes devraient être contenues dans la femme qu'on aime.
Les femmes ont l'intelligence plus subtile qu'étendue et plus délicate que profonde. Presque toutes sont étrangères aux idées générales et l'on ne discute avec elles que si l'on adopte leur point de vue. Elles sortent difficilement d'elles-mêmes, parce qu'elles subissent au lieu de juger, parce qu'elles mettent de l'émotion là où il faudrait de la raison et qu'elles comprennent par le sentiment ce qu'on doit sentir par l'intelligence. J'excepte quelques femmes remarquables, créatures essentiellement intellectuelles, qui ont le mérite d'avoir un cerveau
d'homme, tout en ayant gardé le cœur de leur sexe.
Les femmes cultivent la peinture, la musique,^ la sculpture, mais il est rare qu'il y ait parmi elles de grands compositeurs, de grands peintres, d,e grands sculpteurs. Les trois quarts des femmes n*aiment un livre que s'il est conforme à leur idéal et non pour le talent qu'il contient; c'est cependant en littérature qu'elles parviennent quelquefois à égaler les hommes. Toutes écrivent admirablement les lettres et je suis sûr qu'il y a bien des Sévigné inconnues» Beaucoup de gens possèdent des correspondances féminines qui sout des chefs-d'œuvre. Ce talent d'écrire naïvement ce qu'elles sentent les abandonne lorsqu'elles veulent raconter quelque chose d'imaginé. La collaboration des femmes serait précieuse pour un homme de lettres ; il est dommage qu'on ne les utilise pas plus souvent.
Les mœurs américaines tendent à envahir notre société française. Les jeunes filles sortent seules ; les femmes vont en vélo, fument, voyagent...
C'est notre faute. Les hommes se sont séparés d'elles ; ils préfèrent le jeu, le fumoir, la politique. Elles n'ont plus qu'une ressource pour se
inèler à nous, c'est de nous ressembler, de prendre nos manières, d'imiter nos exercices.
Je ne sais pas si les femmes sont plus longtemps fidèles que les hommes ; mais, pendant qu'elles le sont, elles le sont mieux. Elles ont, d'ailleurs, moins de peine à l'être, par la raison que leur amour leur a plus coûté et qu'elles y tiennent davantage. On n'est vraiment fidèle que sans efforts. La fidélité qui s'applique ou qui délibère n'est déjà plus de la fidélité. Il y a des femmes extrêmement jalouses et qui ne sont cependant pas très fidèles : c'est que leur amourpropre est encore plus susceptible que le nôtre, à cause des atteintes plus fréquentes que l'homme peut lui porter par sa vie ouverte à toutes les occasions.
Quand on connaît les hommes, on se demande comment une femme peut se croire sûre d'être aimée. Leur façon de comprendre l'honnêteté en amour est si différente I II est dans la nature du sexe mâle de désirer toutes les femmes, et il n'est pas dans la nature de la femme de désirer tous les hommes. Lorsqu'une femme n'aime pas, tous les hommes lui sont indifférents, et bien plus indifférents lorsqu'elle en aime un. La pas-
sioD d'uD homme a beau être sincère, les autres femmes ne lui deviennent pas pour cela indifférentes. S'il ne les recherche plus pour les aimer, il les aime encore assez pour vouloir leur plaire.
D'une femme qui menace de vous tuer si on la trahit, il faut tout craindre, même d'être trahi.
L'amour, tôt ou tard, s*épuise ; sa grandeur est de croire qu'il durera. Il ne persiste que par le mariage, qui le transforme en affection d'habitude et de confiance. Il ne peut durer qu'en cessant d'être lui et il faut qu'il meure pour pouvoir vivre. Pour donner de la persistance aux passions, il faut y mettre de la raison, de la lucidité, de la tempérance, c'est-à-dire y appliquer la philosophie du cœur. Eterniser l'amour sera toujours le rêve des belles âmes. L'homme ne veut pas mourir, et cependant tous ses sentiments meurent. Pourquoi se survivrait-il, quand rien de ce qui est de lui ne lui survit?
Il y a une sorte d'amour qui est nécessaire pour aimer et une autre sorte d'amour qui suffit pour se marier. Bien des femmes s'imaginent à tort que c'est le môme. Le mariage permet de prendre pour de l'amour ce qui n'en est pas.
Beaucoup de gens sont heureux, époux, qui n'auraient pu vivre ensemble, amants; il est plus facile de se marier que de s'aimer.
Toutes les femmes ne sont pas nées pour éprouver l'amour vrai. Il y a de fausses amoureuses, comme il y a de fausses dévotes. L'amour, pour être complet, exige des natures complètes. On aurait tort de croire que tous les instruments peuvent rendre le même son et que toutes les femmes sont capables du même amour. Quelques-unes en font Fessai et restent en dessous, parce que leur taille n'est pas proportionnée à ce rôle ; d'autres, au contraire, en meurent consumées, pour avoir eu un cœur plus infini que leur sentiment, comme la religieuse portugaise et M"® de TEspinasse.
Les grandes passions sont rares, comme tout ce qui est grand. L'amour a beau être à la portée de chacun, tout le monde n'y atteint pas, et tel croit l'avoir éprouvé qui n'en a senti que l'approche et' qui prend le parfum pour la fleur. Il y a des passions vives qui n'indiquent pas pour cela une sensibilité profonde : attisées par les obstacles, si ces aliments leur manque, les voilà mourantes. Pour juger la valeur d'une tendresse.
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il faut qu'elle vive de sa vie propre et qu'elle soit réduite à ses seules forces.
S aimer est peut-être une duperie. Deux personnes qui s'aiment s'imaginent réciproquement avoir des qualités exceptionnelles, c'est-à-dirè que l'une croit toujours que c'est l'autre qui lui est supérieure. On aime une femme, parce qu'on ne lui prête une grandeur qu'on n'a pas soimême, et souvent elle ne vous aime que parce qu'elle a la même opinion de vous.
Les amours des autres nous font sourire. Nous leur trouvons des imperfections dont nous croyons le nôtre exempt. Il entre dans l'amour une telle part de vanité, que nous tenons presque toujours pour supérieure une femme capable de nous avoir remarqué; même quand notre sincérité est éteinte, son amour nous reste précieux comme un hommage qu'il est pénible de perdre.
Beaucoup de femmes sont nées calmes et de tempérament honnête. Leur vertu leur coûte aussi peu que leur santé. Il en est chez qui l'amour est sans attrait physique et qui aiment un mari ou un amant comme on aime un frère.
C'est qu'il y a des amours qui sont de la raison ;
d'autres qui sont de la passion ; d'autres qui sont un attachement d'âme. Il faut ces trois choses pour faire un véritable amour, et c'est pour cela qu'il est rare.
Certaines femmes prennent un mari par dépit de n'avoir pu en épouser un autre. Ces amours ont des avidités de revanche qui peuvent donner le change sur leur nature et tromper les plus perspicaces. Les mêmes sentiments ont les motifs les plus opposés. Le plaisir d'être préférée inspire souvent aux femmes l'envie d'aimer.
Il y a des femmes qui sont méchantes et qui cependant ont aimé ; celles qui ont le moins de cœur en gardent toujours un peu pour l'amour. La femme qui résiste le plus longtemps n'est pas toujours la plus fidèle. D'autres aiment brusquement, se réveillent de même et guérissent sans savoir pourquoi.
Le monde méprise l'amour, la maîtresse, la faute ; il déshonore ceux qui bravent son estime ; mais le monde est composé de personnes qui sont disposées à ne mépriser pour leur compte ni l'amour ni la faute. Quelle valeur peut donc avoir un mépris collectif, qui n'existe plus dans chaque individu, lorsque l'occasion se présente
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de réaliser ce qu'il blâme? C'est que ce mépris n'est peut-être que de l'envie.
Il est rare que nous méprisions la femme qui nous aime, si méprisable qu'elle soit. L'amour a ses raisons de juger. 11 paraît aveugle aux autres ; mais il est clairvoyant pour ce qui le concerne. Nous n'entendons pas sa langue, mais il s'entend très bien.
Il est difficile d'aimer quelqu'un comme il veut l'être et encore plus difficile de ne l'aimer que pour lui. L'amour est une science double : il faut la savoir pour soi et pour les autres. C'est ce qui fait que peu d'hommes aiment profondément une femme par le cœur. Le désir est presque toujours leur premier mobile. C'est le contraire chez la femme.
Il y a des femmes qui sont plus épouses qu'amantes, plus mères qu'épouses et pour qui l'amour et le mariage se réduisent à la maternité.
Pour le peuple qui travaille, l'amour est le seul idéal de la vie. Ne reprochons pas aux bohémiens d'avoir trop d'enfants : c'est leur unique plaisir.
Pour juger l'amour qu'elle éprouve, une femme n'a qu'à se demander quel attrait phy-
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sique elle ressent. Comme il n'y a pas d'amour complet sans que l'attrait physique égale l'inclination de cœur, elle aura par là la mesure de ses sentiments.
Ce que les Pères de l'Église appellent la concupiscence est une loi de nature dont il faut supporter les dérèglements, puisque c'est sur elle que repose la reproduction de l'espèce, c'està-dire l'avenir de la société. Sans cette loi, il n'y aurait plus de mariage, et c'est parce que l'homme convoite toutes les femmes qu'il en choisit une. La raison doit régler vos passions ; mais il n'est pas surprenant qu'il y ait des passions déraisonnables, puisque ce sont des passions. Les meilleures choses se pervertissent précisément par l'abus de la Raison, qui devrait empêcher d'en mésuser.
Personne n'a encore expliqué pourquoi l'Orient est polygame et pourquoi l'Occident ne l'est pas. Les Orientaux ont changé de religion sans changer de mœurs. A l'époque pastorale, les patriarches de la Bible avaient plusieurs femmes, comme plus tard Salomon et comme aujourd'hui le Sultan. Au fond, il y a moins de différence qu'on ne croît entre leur morale et la nôtre.
2ït L^ART D^ÉCRIRE
Les Orientaux aiment légitimement autant de femmes qu'ils veulent; les Occidentaux en possèdent illégitimement autant qu'ils peuvent. Les premiers trouvent dans l'amour légal la variété que nous cherchons dans l'amour illicite. Ils font du moins un sortaux femmesqu'ils aiment, tandis que nous nous désintéressons des femmes que nous avons aimées. Enfermer sa femme de peur que d'autres yeux ne la voient n'est pas une coutume plus immorale que de la laisser vivre à sa guise au théâtre, dans la rue ou au bal. Qued'angoisses ils s'épargnent ! En emprisonnant leurs femmes dans un sérail, ils suppriment deux choses qui tourmentent l'homme d'Occident : la jalousie et la concupiscence. Ils n'ont plus occasion d'être jaloux, puisque personne ne voit leur femme, et ils suppriment la concupiscence, par cela seul qu'ils en ont étendu la satisfaction. Ils ne sont plus aiïamés, parce qu'ils mangent à leur faim, et ils n'ont plus de gloutonnerie, parce qu'ils sont repus. Ce système les condamne à ignorer le charme et la délicatesse qu'on trouve dans la fréquentation de la femme ; en revanche, ils ignorent les inquiétudes de notre vie passionnelle.
Mais il reste toujours à expliquer pourquoi il
y a des races polygames i partir d'un certain degré de latitude et en quoi la chaleur du soleil peut produire une telle différence de morale.
S'il est vrai qu'il existe, comme nous l'avons dit, deux sortes d'amour, celui où domine la raison et celui où domine l'attrait, le premier mérite plus le nom d'affection et le second mérite mieux le nom d'amour. La femme n'aime vraiment par attrait que son égal par l'âge. C'est la loi naturelle que les jeunes filles aiment les jeunes gens et que la jeunesse cherche la jeunesse. Le mariage, cependant, n'a pas toujours besoin d'un amour jeune ou profond. Il y a un certain amour tranquille et sensé, où il entre plus d'affection réfléchie que d'attrait physique. C'est un sentiment qui naît pour le mariage, le détermine et ne s'en sépare pas, tandis que l'autre amour, fait d'attraction et de charme, peut y prétendre, y conduit même, mais c'est avant tout de l'amour pour de l'amour, un sentiment instinctif, une séduction réciproque. Ce sentiment, je crois que les jeunes filles ne l'éprouvent que pour ceuxqui sont jeunes comme elles. On trouve des exceptions partout. Il faut s'en tenir à la généralité.
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Les jeunes filles adolescentes sont heureuses quelquefois d'ùtre remarquées par des jeunes gens plus âgés qu'elles, non par amour, mais par amour-propre, pour s'assurer du prix qu'elles valent.
La jeunesse est la plus belle chose qui existe. Si l'on pouvait revivre, on ne demanderait ni Torni le luxe; on redemanderait la jeunesse.
Une femme supérieure a dans Tintelligence assez de ressources pour se consoler d'avoir perdu sa jeunesse, et dans le cœur assez de qualités pour faire oublier aux autres qu'elle l'a perdue. Elle séduit par d'autres moyens, et la séduction qu'elle exerce doit lui être plus douce, puisqu'elle vient de quelque chose d'elle qui ne passe pas.
Jeune, on désire; vieux, on regrette. C'est le même charme. Autrefois la vie était belle parce qu'elle promettait ; maintenant elle parait belle parce qu'elle vous lègue. Rien n'était plus enivrant que l'illusion du désir; rien n'est plus doux que la mélancolie du regret. Le souvenir de nos déceptions prend aujourd'hui la môme magie qu'autrefois l'attente du bonheur ; et en ce sens la vie ne nous trompe pas, puisque, de quelque
façon qu'on la passe, la jeunesse demeure pour chacun répoque de l'enchantement et de l'idéal. Si on avait à la revivre, on ne la revivrait pas autrement. L'expérience nous la fait regretter comme si Ton devait en mieux user ; mais le prix de la jeunesse, c'est précisément d'être le contraire de l'expérience.
La jeunesse des femmfes s'écoule dans l'attente du mariage, qui n'est pour beaucoup qu'une carte de circulation. La jeunesse est ce qu'on estime le plus, parce que les inconvénients de l'avoir perdue nous frappent de plus en plus à mesure que l'on vit. La femme ne sait pas se servir de sa jeunesse et du pouvoir qu'elle lui donne ; elle n'aperçoit ses avantages que lorsqu'elle est obligée d'y renoncer.
Les femmes sont un sujet de réflexions extrêmement fertile. On écrirait des volumes sur elles, et je suis étonné que ce thème ne tente pas plus souvent nos modernes moralistes. Il y aurait de curieuses remarques à faire sur leur sensibilité, leurs inclinations pratiques ou romanesques, l'esprit de coquetterie, l'amitié, la distinction, la mondanité. C'est un chapitre qu'on dédaigne sous prétexte qu'il est futile. Il n'y a
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point de sujet futile pour qui veut être sérieux, et le grave Pascal n'a pas cru déchoir, lorsqu*il a cooiposé son célèbre Discours sur les passions de Vatnour, qui est une des plus belles choses qu'il ait écrites.